Bonjour tout le monde ! Chapitre un peu en avance car je suis en congés ce soir (youpi !) et je ne vais pas côtoyer mon pc pendant quelque temps.
Je vous souhaite donc à tous d'excellentissimes fêtes de Noël et ne comptez surtout pas les calories !
Aussi paradoxal que cela pouvait paraître, maintenant que j'avais donné ma réponse je respirais plus librement. Il me semblait qu'un poids avait été ôté de mes épaules et que je n'avais plus qu'à me laisser porter par les évènements. Finalement, c'est peut-être cela qui me calmait : ne rien avoir à faire d'autre que suivre des directives. Quand j'y repense, je me dis qu'en fait j'avais abdiqué toute velléité d'agir par moi-même. Triste mais réel constat. Ma seule sphère d'action se limitait à ma vie quotidienne, ce que j'allais porter, manger ou voir. Plus primaire, il n'y avait pas. Et de toute façon, je crois que je n'avais de prise sur rien, alors autant se laisser mener par les évènements et gérer au jour le jour à ma petite mesure.
Je n'avais que très rarement des nouvelles : un coup de fil rapide, un message glissé sous ma porte… Je m'en contentais et de toute façon je n'avais pas le choix. Sa peau, sa voix, sa chaleur, son odeur me manquaient atrocement mais que pouvais-je y faire ? Et même si je regimbais à tenir le rôle de Sœur Anne-qui-ne-voit-rien-venir, il me fallait bien en passer par là.
J'étais un soir allongée sur mon lit à regarder fixement le plafond avec le « Duo des Fleurs » de Lakmé (1) dans les oreilles lorsque mon portable a vibré. Je manquai de tomber du lit en lisant son texto : «Pars. Maintenant». S'en suivaient quelques mots brefs me donnant la marche à suivre. Je n'ai pas réfléchi, je me suis habillée, j'ai empoigné mon sac de voyage prêt depuis longtemps, j'y ai balancé ma trousse de toilette et me suis précipitée dehors. Je remontais la rue au pas de charge, m'engouffrais dans une ruelle lorsque je me suis heurtée de plein fouet à un obstacle que je n'avais pas vu, occupée que j'étais à jeter de fréquents coups d'œil derrière moi. J'ai failli tomber et une poigne de fer m'a retenue.
- Mais que fais-tu là ?
- Tu vas le rejoindre, n'est-ce-pas ?
- Comment le sais-tu ?
- Je ne veux pas. Ne fais pas ça Margot, s'il-te-plaît. Tu ne sais pas ce qui t'attend.
- Tu le sais toi ?
- Oui.
- Alors prie pour moi si tu veux mais ne m'empêche pas de partir. D'ailleurs où sont les autres ?
- Je les ai envoyés dans la mauvaise direction mais ils ne vont pas tarder à s'en rendre compte.
J'ai levé le bras et lui ai doucement caressé la joue.
- Laisse-moi partir.
- Tu cours à ta perte. Tu ne peux pas avoir un pied dans chaque camp.
- Mais j'ai choisi, la preuve !
- Tu peux encore changer d'avis. Il te suffit de rester avec moi. Si tu pars avec lui, si tu franchis la ligne, personne ne te fera de cadeau. S'il-te-plaît, regarde-toi, examine-toi comme moi je te vois. Tu… tu… On dirait que tu t'éteins petit-à-petit. Il a tout brûlé en toi, il ne reste que des cendres. Tu es pâle et triste. Tu ne ris plus, l'angoisse te ronge comme un cancer. Tu es en train de t'enfoncer dans la nuit. Je ne veux pas.
- Je ne sais pas pourquoi c'est lui et non toi. Peut-être y a t-il quelque chose en lui qui fait écho à la bête sombre et dangereuse tapie en moi. Peut-être que si je restais avec toi, cette bête finirait par disparaître. Mais peut-être est-ce mieux ainsi parce que si je restais avec toi, je finirais peut-être aussi par te faire du mal. Tant de "peut-être"... Il y a des choses contre lesquelles même toi ne peux lutter, tu sais…
- Ne dis pas ça. Tu sais que c'est faux.
- Non, je n'en sais rien. Alors je m'éloigne mais c'est ma décision : il y a en lui comme en toi des choses qui m'attirent mais le choix que je fais est le meilleur pour tout le monde. Crois-moi. Il est en moi.
- Et pas moi ?
- Pas de la même façon. Mais l'intensité est la même. C'est compliqué et ça fait mal.
- Reste avec moi.
- Je ne peux pas. Je ne veux pas.
Il a secoué la tête, buté. J'avais le cœur déchiré de le voir ainsi, écartelé entre ce qu'il devait faire et ce qu'il voulait faire. Je n'aurais pas aimé être à sa place. Moi j'avais choisi, même si je ne pouvais m'empêcher d'éprouver une peine terrifiante à l'idée de ne peut-être plus jamais le revoir.
- Laisse-moi partir.
Il s'est brusquement rapproché de moi, a entouré son visage de ses mains et a posé ses lèvres sur les miennes. Je lui ai donné tout ce que j'étais en mesure de lui donner. Ce baiser-là avait un goût d'ouragan et de colère, de tristesse et de peur. Je me suis accrochée à lui, j'ai agrippé les revers de son manteau pendant qu'il me dévorait la bouche. Ni l'un ni l'autre ne voulait abandonner, ni lui ni moi ne voulions nous séparer pour l'instant. Il m'a collée tout contre lui, il grognait dans ma bouche en une tentative désespérée de me garder. Je n'ai pas lutté, j'en avais besoin autant que lui. J'ai rompu le baiser, me suis nichée tout contre lui, je l'ai entouré de mes bras et j'ai serré tant que j'ai pu. Il a enfoui son visage dans mes cheveux et n'a rien dit pendant un long moment.
- Mais tu vas partir n'est-ce-pas ?
- Tu sais bien que oui. Ma place n'est pas ici.
Il m'a regardée et j'ai vu la rage s'accumuler dans ses yeux. J'ai posé ma main sur sa bouche.
- S'il-te-plaît, ne sois pas en colère contre moi. Ou alors ne me le montre pas, tu veux bien ? Attends que je sois loin.
- Je ne suis pas en colère contre toi mais contre moi parce que je ne peux rien faire pour te retenir.
- C'est impossible. Il faut que je te laisse maintenant, je m'en vais.
J'ai levé les deux mains et lentement caressé son visage. Mes doigts ont couru sur son front, ses yeux, ses joues, son nez, son menton et j'ai fini par les poser à nouveau sur ses lèvres. Il ne disait rien, les yeux fermés, tendu comme un arc. Il a saisi mes mains et les a enfermées dans les siennes. Il me semblait que nous ne pouvions pas nous séparer. Il me regardait comme si j'étais la dernière personne qu'il verrait avant un long moment, comme s'il voulait ne jamais oublier mes traits et j'en faisais autant de mon côté. Je ne voulais pas l'oublier, je ne voulais pas qu'au bout de quelque temps, j'aie du mal à me souvenir précisément de lui. Je voulais garder en mémoire jusqu'au grain de sa peau. Et puis, comme au ralenti, nos doigts enlacés se sont lentement séparés, j'ai reculé sans le quitter des yeux. Il ne bougeait pas, immobile, tel une statue. J'ai alors brusquement tourné les talons et suis partie en courant. Je me suis engouffrée dans une voiture qui m'attendait, comme indiqué sur mon portable. La portière à peine claquée, le chauffeur est parti sur les chapeaux de roues en faisant crisser les pneus.
Je crois avoir passé la moitié du trajet à pleurer en silence. Pourtant je ne regrettais surtout pas mon choix mais ma fuite –puisqu'il faut bien l'appeler ainsi- avait été un déchirement atroce et dévastateur. Le chauffeur était aussi bavard qu'une carpe, il se contentait de rouler à tombeau ouvert ou du moins aussi vite qu'autorisé. Je suppose que ce n'était pas le moment de se faire flasher. Je me suis calmée au bout d'un moment et j'ai pris un livre enfoui dans les profondeurs de mon sac. Nous avons fait deux arrêts et nous avons roulé à tombeau ouvert, dans une nuit noire et froide.
Nous sommes enfin arrivés et le chauffeur m'a ouvert la portière, mon sac dans sa main libre. Il s'est assuré que je rentrais puis est reparti aussi vite qu'il était arrivé. Il faisait bon, j'ai laissé choir mon sac dans l'entrée et me suis dirigée vers la cuisine. La maison était vide et silencieuse. J'ai mis la radio en sourdine et me suis fait chauffer un café. Je soufflais dessus lorsque mon téléphone a vibré.
- Tu es bien arrivée ?
- Oui, mais tu n'es pas là.
- Je ne t'ai jamais dit que j'y serais.
- Excuse-moi d'être optimiste.
- Tu as une voiture à ta disposition, elle est garée sur le côté. Il y a le plein et de quoi faire face si besoin est.
- Quoi ? De l'argent ? Parce que tu t'imagines un seul instant que… que… Mais pour qui me prends-tu ?
J'étais tellement indignée et en colère que j'en bafouillais.
- Tu ne comprends rien à rien, c'est tout ! De l'argent ! Rien que pour que ça sous-entend, je devrais partir et ne plus jamais te revoir ! Je.. je.. Merde ! Je ne suis pas une call-girl, une compagnie tarifée ! C'est atroce ce que tu viens de dire, tu le sais ça ? Je me fous de cet argent, c'est toi que je veux mais quand vas-tu enfin le comprendre ? Juste toi… J'ai l'impression d'être une gentille fi-fille que tu t'amuses à faire courir derrière toi : dès que je commence à râler, hop tu apparais pour que je me calme et ensuite tu disparais jusqu'à la prochaine fois tandis que moi, je reste bien sagement à attendre comme un chien qui frétille la langue pendante pour qu'on lui lance à nouveau la ba-balle.
- Je déteste entendre ça.
- Et je déteste quand tu n'es pas là. Tu vois, on est quittes ! Maintenant, bonsoir, je suis fatiguée.
Et je lui ai raccroché au nez. Le soulagement fut bref mais intense et c'était déjà ça. J'ai éteint mon téléphone, suis partie prendre un long bain bien chaud puis après avoir grignoté je suis allée me coucher.
Soyons honnêtes, même si j'avais passé une nuit à peu près tranquille, je me suis précipitée sur mon téléphone dès que j'ai eu ouvert un œil. Je me détestais de montrer une telle dépendance, mais je l'ai fait. Je n'ai pas été déçue et je dois avouer qu'une petite joie mesquine m'a envahie : il avait apparemment passé une bonne partie de la nuit à m'appeler à intervalles réguliers. Finalement, il n'y avait pas que moi à être dépendante… J'ai fait durer le plaisir le temps de prendre mon petit-déjeuner et n'y tenant plus, j'allais appeler mais mon portable a sonné avant.
- C'est moi.
- Bonjour.
- J'ai essayé de t'appeler toute la soirée mais tu ne répondais pas.
- J'étais fatiguée, en colère et perdue. Tu m'as fait mal.
Il a eu un petit silence puis a repris :
- Ne pars pas.
- Je n'en ai pas l'intention. Tu le sais très bien.
- Je… Je ne sais pas quoi te dire pour que tu comprennes que… que
- Tu sais mais tu ne peux pas. Je peux comprendre ça parce que moi-même je ne suis pas très douée dans ce domaine. Mais ce que tu me dis parfois me donne l'impression d'être fouettée avec des barbelés rouillés. Je suis là, je reste là, j'attends, je t'attends, alors n'extériorise pas ta peur en te défoulant sur moi. C'est douloureux.
- Tu l'as vu avant de partir, n'est-ce-pas ?
Voilà donc où le bât blessait. Homme stupide !
- Tu le sais très bien.
- Et alors ?
- Et alors quoi ? Que veux-tu entendre ? Que là aussi j'ai eu mal à en crever ? Que ce soit toi ou lui, j'ai mal. Mais c'est avec toi que je subis cette douleur, non avec lui.
- Si tu veux…heu…mettre fin à cette histoire, promets-moi au moins d'attendre trois bonnes semaines avant de retourner sur Londres.
- Ne me parle plus jamais de mettre fin à cette histoire, veux-tu ? Tu n'as donc rien compris à tout ce que je t'ai dit avant ?
Il a eu un petit soupir avant de reprendre
- Je suis soulagé que tu ne m'aies pas demandé en premier «pourquoi trois bonnes semaines» !
- C'est la deuxième partie.
- Disons que tout sera terminé alors, dans un sens comme dans l'autre.
- Je n'y comprends rien !
- Ce n'est pas grave. Mais promets-moi d'attendre.
- Non.
- Pourquoi ?
- Parce que je sais que si je rentre à Londres, tu n'y seras pas, même dans trois semaines. Et moi, ce que je veux, c'est te voir, tu peux comprendre ça ? Il faut que je te voie, que je te touche, que je te respire. Je veux te parler, t'entendre, je veux te prendre et que tu me prennes. Je te veux avec tes silences et ton drôle de caractère, avec tes colères et tes trop rares sourires… Merde, ce n'est pas si compliqué !
- Si, ça l'est. Mais je vais essayer de revenir.
- N'essaie pas : fais-le. Tu m'avais promis, alors fais-le. Et maintenant je vais raccrocher parce que j'ai le cœur qui s'effrite et ça fait mal.
- Margot…
- Non, s'il-te-plaît. Reviens-moi, c'est tout ce que je te demande.
J'ai raccroché.
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