Précédemment : Suite à son refus de recourir à la menace sur Dean, Castiel a été rétrogradé temporairement et se trouve en probation. Uriel assure le commandement en attendant, et a mené Castiel vers Anna pour l'exécuter, mais elle a réussi à s'enfuir après avoir récupéré sa Grâce. Castiel a capturé Alastair et forcé Dean à le torturer. Le démon s'est échappé et a blessé Dean et Castiel, qui sont sauvés par Sam. Harcelé par les doutes, Castiel en parle à Anna et hésite à se rebeller, jusqu'à ce que Uriel révèle être le traître. Anna le tue pour Castiel. Mais au lieu de décider de rejoindre Anna, il a retrouvé la Foi.

Ce chapitre se passe à la fin de l'épisode 16 de la saison 4.

Bonne lecture !

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Mensonges par omission

« Mais enfin, qu'est-ce que tu racontes ! Bien sûr que non tu ne vas pas être envoyé en redressement ou muté dans une autre division, voyons ! Cesse de te fustiger comme ça, c'est agaçant, crois-moi.

Tout en me tapotant l'épaule, Zachariah m'adresse un sourire paternaliste et me guide vers la chaise face à son bureau. Je me laisse asseoir docilement, mes ailes raides dans mon dos.

- J'ai commis une grave erreur de jugement qui a entraîné la mort de huit de mes soldats, celle d'un prisonnier et l'épée de Michael a été mise en danger. Je suis coupable d'avoir placé en Uriel une confiance mal avisée, et des dizaines de sceaux se sont brisés à cause de mon manque de discernement.

Il s'assied face à moi et esquisse un bref geste de la main afin de congédier Lavavoth – celle-ci s'envole aussitôt, nous laissant seuls dans l'immense bureau de mon supérieur direct. Croisant ses doigts sur son ventre d'un air satisfait, Zachariah secoue lentement la tête avec un rictus indéchiffrable, et poursuit d'un ton conciliant :

- Soit. Tu avais un traître dans tes rangs qui sabotait ton travail, ce sont des choses qui arrivent même aux meilleurs d'entre nous. Notre Seigneur Lui-même n'avait pas vu la perfidie de Lucifer avant qu'il ne refuse de se prosterner devant Adam et Ève, n'est-ce pas ? Nul ne t'en tiendra rigueur, va. Je m'en assurerai personnellement auprès du Conseil. Tu es sous ma tutelle, après tout.

- Mais...

- Taratata, pas de mais qui tienne ! C'est très bon pour ton dossier et ton avancement, tout cela, tu sais ? Tu as débusqué et éliminé un suppôt de Lucifer, stoppé une rébellion à toi tout seul, sauvé l'homme vertueux et tué le Roi de l'Enfer – vois donc le côté positif des choses : c'est une victoire. Une flamboyante, totale victoire. Je l'ai su dès que je t'ai observé regarder périr les Néandertaliens il y a quelques centaines de milliers d'années : tu es un excellent élément.

Je baisse les yeux en sentant ma Grâce se figer dans mon corps d'emprunt. Cela n'a rien d'une victoire pour moi, et les félicitations de Zachariah me laissent un goût amer. Rien ne ramènera jamais mes frères et sœurs morts assassinés pour leur loyauté. Rien de reconstituera les sceaux brisés. Rien.

- Je ne comprends toujours pas comment Uriel a pu s'égarer à ce point... je murmure d'une voix rauque en observant mes mains sans vraiment les voir.

Sur le bureau entre nous deux trône la lame de feu mon frère – cette lame qu'il n'a pas tenté d'utiliser contre moi, pas même un seul instant. Il aurait pu m'achever à tout moment, il avait l'avantage de la force. Pourquoi ne m'a-t-il pas anéanti comme il l'avait fait pour Levanael, Pmox, Miz ou Ephra ?

Zachariah hausse les épaules avec nonchalance.

- Va savoir ce qu'il peut se passer dans la tête d'un rebelle ! Cela n'a aucune importance, maintenant que tu as éradiqué la menace et que tu as porté un coup aux démons en les privant de leur chef. Tu vas pouvoir reprendre ton poste sans que quiconque ne puisse remettre en cause ta légitimité et ton autorité. Ces stupides rumeurs de sentiments persistent, mais tu connais notre Famille, un vrai ramassis de commères.

Je relève la tête avec surprise.

- Je vais reprendre la direction de la Garnison ?

Je n'ai pas menti à Zachariah au sujet d'Uriel et d'Anna. Ou du moins, pas tout à fait – si ce n'est par omission. Je me suis contenté de résumer grossièrement les événements en omettant de mentionner le rôle d'Anna et de Sam. De même, je me suis bien gardé de dénoncer l'ensemble de la Garnison et j'ai laissé Zachariah croire qu'Uriel était le seul traître à la Mission. Car tous mes soldats m'ont trahi pour suivre Uriel.

Tous.

Et si je les dénonçais, sans doute seraient-ils envoyés en redressement ou même exécutés, et je ne pourrais pas supporter de voir un seul de mes frères mourir encore par ma faute.

- Évidemment, réplique mon supérieur hiérarchique en arquant un sourcil condescendant. Tu étais sous probation le temps de l'enquête, mais tout cela est annulé à présent. J'ose espérer que tout le monde finira par comprendre que les rumeurs dégoûtantes qui couraient sur Dean Winchester et toi n'étaient que calomnies propagées par Uriel pour te nuire. Il n'y a plus aucun doute possible sur ta probité.

- Je ne sais pas si c'est une bonne idée... dis-je en détournant les yeux. Après ce qu'il s'est passé...

- Eh bien quoi, quel est le problème encore ?

Je serre les poings sur mes genoux en cherchant mes mots. Je n'ai pas la moindre envie de retourner au sein de la Garnison et de diriger mes frères et sœurs en sachant pertinemment que chacun d'entre eux jusqu'au dernier n'a pas hésité à me tourner le dos, à comploter le retour de Lucifer en laissant le Conseil m'accuser de sentiments, m'insulter, m'humilier et me rétrograder sous leurs yeux.

Mais je ne peux en souffler mot à Zachariah, je ne peux lui dire que je préférerais mille fois être muté que de retourner au milieu de ces traîtres, alors je décide de me rabattre sur une autre vérité :

- Je... ne suis pas fait pour diriger une armée, Zachariah. Je suis un soldat.

- Allons, allons, tu te sous-estimes ! Mis à part ce petit incident de suppôt de Lucifer parmi tes soldats, tu as fait du très bon travail. Je t'ai personnellement recommandé pour ce poste en jouant de mes contacts, alors sois mignon et fais-moi honneur. Rends-moi fier. Ne me fais pas regretter de t'avoir pistonné. Mais s'il n'y a que ça pour te motiver : c'est un ordre, Castiel.

- Très bien, dis-je en me relevant. Je vais réunir la Garnison pour modifier la stratégie de protection des sceaux, détacher un régiment afin d'attaquer l'Enfer pendant que l'ennemi est affaibli, et...

- Tsk tsk, me coupe Zachariah en secouant son index. La guerre peut attendre un peu, nous ne sommes plus à un sceau près à ce niveau, n'est-ce pas ? J'ai une petite mission pour toi avant ça, qui rentre dans le cadre de ton statut de Gardien des Winchester. Voilà qui te remettra sur pattes.

Je m'immobilise en fronçant les sourcils, attentif. Zachariah s'adosse plus fermement sur son siège et dépose ses pieds sur son bureau, croisant les chevilles sans gêne :

- L'Apocalypse approche, Castiel, soyons réalistes. Nous devons considérer la possibilité d'une défaite, et donc préparer l'épée de Michael. Il nous sera indispensable lorsque l'Apocalypse éclatera, et nous devons nous assurer qu'il dira oui à l'Archange sans lui faire perdre de temps.

J'incline la tête sur le côté, dubitatif.

- Dean est à l'hôpital en ce moment. Il a été grièvement blessé par Alastair. Est-ce vraiment le moment de lui dévoiler son rôle en ce monde, et le destin qui les attend, son frère et lui ?

- Non, bien sûr que non, contente-toi seulement de lui expliquer la situation en gros. Le topo habituel qu'on sert aux vaisseaux, tu sais : mission importante, grand honneur, sort du monde en jeu, blablabla. Vois comment il réagit à l'idée que le sort de l'Humanité repose sur ses épaules, et rends-moi aussitôt un rapport d'évaluation. La hiérarchie s'inquiète et on me demande des résultats. Nous devons veiller à nos investissements, et Dean est le fruit de milliers d'années de planification. »

J'acquiesce en silence et déploie mes ailes dans mon dos avec un bruissement feutré. En un battement énergique, je quitte le Paradis pour descendre sur Terre.

oOo

« Allô ?

La voix de Sam est lourde de fatigue alors qu'il porte à son oreille son téléphone qui n'a sonné que dans son seul esprit.

« Sam, je dois te parler immédiatement. »

Pris dans mon illusion auditive, le jeune Winchester croit entendre la voix féminine et se lève en jetant un œil à son frère inerte sur le lit d'hôpital. Les blessures de Dean ressortent clairement sur sa peau cireuse et les machines émettent autour de lui des bips réguliers.

Invisible et silencieux, je garde soigneusement mes deux doigts pressés sur le front de Sam qui passe une main nerveuse dans ses cheveux.

- Ruby ! souffle-t-il tout bas en crispant sa main sur le téléphone. Où étais-tu passée ? Alastair est mort, et... Dean est dans le coma. Les docteurs parlent de le débrancher, qu'il est en état de mort cérébrale ! Je ne sais pas quoi faire, aide-moi !

Je plisse les yeux en laissant ma Grâce manipuler l'esprit de Sam, imprimant dans son cerveau la voix de la démone qui résonne à son oreille.

« J'étais occupée en Enfer, c'est l'effervescence là-dessous ! J'ai une information de la plus grande importance à te communiquer. Je t'attends dans le café au coin de la rue. »

- Attends ! Je ne peux pas laisser Dean seul ! Pourquoi ne viendrais-tu pas me parler ici ?

Je fronce les sourcils de frustration – je dois éloigner Sam au plus vite afin de parler à Dean. Zachariah attend mon rapport, et chaque minute qui s'écoule est une minute perdue pour soigner Dean et retourner combattre contre les démons.

« Avec tous les anges qui protègent ton frère en ce moment ? Je ne prendrai pas ce risque ! »

- Les anges se fichent bien de Dean ! siffle Sam avec colère. Sinon ils l'auraient déjà soigné au lieu de le laisser crever !

Les doigts toujours collés sur le front du jeune Winchester, je ne peux m'empêcher de lever les yeux au plafond en réprimant un soupir exaspéré.

Voilà qui est fort vexant. Je fais justement tout mon possible afin de protéger Dean et de leur éviter à tous les deux le sort tragique que le Destin leur réserve. Et nul ne reconnaît mes efforts ni ne me remercie, comme d'habitude.

« Dépêche-toi. Je vais changer de costume de chair pour passer incognito – tu me reconnaîtras, je serai un homme avec des bottes en cuir, une barbe et un verre de whisky à la main. Je ferai semblant de ne pas te reconnaître au début, je suis surveillée. »

- Quoi ? Mais.. Ruby ! Attends !

J'ai beau savoir que mon sens de l'humour n'est pas très bon – ou du moins pas aussi bon que ne l'était celui d'Uriel – un sourire amusé recourbe néanmoins mes lèvres alors que j'implante dans l'esprit de Sam le son d'un combiné qui raccroche.

Je l'observe étouffer un juron et empoigner sa veste pour sortir précipitamment de la chambre d'hôpital, me laissant seul avec Dean. J'abaisse le bras en me tournant vers lui.

Un tuyau transparent est enfoncé dans sa gorge, relié à une machine qui l'aide à respirer. Son visage est méconnaissable sous les blessures et hématomes enflés – des coups portés par un démon aussi puissant qu'Alastair sont dévastateurs. Après tout, ils ont réussi à me blesser jusqu'au cœur de ma Grâce en déchirant mon vaisseau. Les dégâts sur un simple Humain tel que Dean sont considérables.

Me matérialisant dans la réalité physique, je tends la main et pose deux doigts sur son crâne recouvert de bandages ensanglantés – ma Grâce s'infiltre dans son corps, explorant la moindre parcelle jusqu'aux extrémités des derniers vaisseaux sanguins plus fins que des cheveux, se glissant dans les artères déchirées, les os rompus et le cœur endommagé. J'ai déjà reconstruit ce corps à partir d'os et de chair putréfiée sous terre, et en comparaison, ce que je fais à présent est d'une simplicité désarmante.

Le tuyau et les bandages disparaissent, tandis que ma Grâce ressoude les os de son crâne, ranime les cellules de son cerveau en y reconnectant les synapses, et soigne la majeure partie de ses blessures internes – mais plus que tout, ma Grâce plonge au plus profond de lui pour s'enrouler autour de son âme. Une noirceur a commencé à y éclore comme de la moisissure sur un fruit, vicieuse et rampante. Je me raidis en lavant l'impureté naissante, rendant à son âme sa pureté, puis retire mon énergie de son corps. Mes doigts frôlent son front avec précaution alors que je les éloigne.

J'observe mon œuvre d'un air critique, hésitant à le soigner complètement – des marques tuméfiées subsistent. Zachariah ne m'en a pas donné l'ordre, alors par prudence, je laisse quelques dégâts mineurs sur le corps de mon protégé – juste assez pour que la hiérarchie ne puisse me reprocher ma prise d'initiative. Ce n'est vraiment pas le moment de recevoir un avertissement, étant donné ma position précaire.

Redressant le lit en position assise d'un simple geste de poignet, je m'assieds sur la chaise encore tiède de la chaleur corporelle de Sam, et écoute la respiration de l'homme vertueux se modifier peu à peu, indiquant son réveil imminent.

Je me sens étrangement serein et détaché de tout, malgré la trahison de ma Garnison entière. Si tous les liens que j'ai formés avec mes frères et sœurs depuis des milliers ou des millions d'années m'ont été arrachés par la mort ou par la félonie, au moins maintenant tout est limpide dans mon esprit saint. Mes doutes se sont dissipés et j'ai retrouvé la paix au fond de moi-même. Ma Foi rétablie comble le vide qu'a creusé la trahison de mes soldats.

Seule la Mission importe. Je suis le Général de la Garnison. Je suis le Gardien des Winchester. Je suis le protecteur de l'Humanité.

Mon rôle est de prévenir l'Apocalypse. Et en cas d'échec, je sais que les Winchester iront au Paradis après les épreuves qu'ils traverseront.

Je serai là pour les accueillir. Ils seront paisibles et heureux pour l'éternité dans les prairies du Seigneur.

Dean a ouvert les yeux – je peux le sentir du bout de mes plumes qui frôlent son visage.

- Est-ce que tu vas bien ? je demande sans bouger de ma chaise, le regard fixé au loin.

- Pas grâce à toi, répond Dean d'une voix rauque après un silence.

Je baisse les yeux en réprimant le désir de l'informer que je l'ai soigné, et que sans moi, il ne serait pas en état de penser et encore moins de formuler des phrases. Mais je me contiens – ce ne serait que de l'orgueil de ma part, et le rôle de Gardien implique de travailler dans l'ombre sans rien attendre en retour. Les Anges ne sont pas supposés espérer des remerciements ni de la gratitude pour leurs actions, car nous ne faisons qu'obéir aux ordres.

- Tu dois être plus prudent, dis-je donc à la place.

Sans l'interruption d'Alastair, Dean aurait sans doute souillé son âme à un point tel que je n'aurais plus été en mesure de la purifier. Elle a été fragilisée en Enfer où il s'en était fallu de peu pour que j'arrive trop tard. À présent, de tels actes vils de plaisir dans la cruauté risquent de damner son âme à jamais, et je ne serai pas toujours à ses côtés pour le sauver de lui-même.

Si Uriel m'avait tué, j'ignore si la hiérarchie lui aurait assigné un nouvel Ange Gardien. À cette simple pensée, ma Grâce s'assombrit d'une possessivité irrationnelle. Je suis le seul et unique Ange Gardien de l'homme vertueux et nul ne m'ôtera ma Mission.

- Tu dois apprendre à faire un putain de piège à démon, réplique Dean d'une voix morne.

Je replie mes ailes dans mon dos, et mes plumes frôlent le corps de l'homme vertueux au passage. Sans même me formaliser de cette critique infondée – mon piège était parfait, et sans l'aide d'Uriel, Alastair n'aurait jamais pu le briser – je tourne les yeux vers lui :

- Ce n'est pas ce que je voulais dire, dis-je en renonçant à m'expliquer.

Dean n'a pas besoin de savoir à quel point il a frôlé la damnation. Ce que j'ai à lui annoncer sera déjà bien assez difficile à accepter pour lui. Et visiblement, pour moi aussi : au lieu d'aller droit au cœur du sujet, je dévie en annonçant d'une voix neutre :

- Uriel est mort.

- Tué par les démons ?

- Par la désobéissance.

Je tente d'ignorer les douloureux tourbillons de ma Grâce dans mon corps d'emprunt. Uriel avait ses défauts, et je n'avais jamais approuvé son goût pour la violence et la destruction. Mais il était mon frère – le premier de la Garnison à m'avoir parlé et qui m'a accompagné pendant des dizaines de millions d'années.

Non seulement sa mort crée un vide en moi, mais l'incompréhension est sans doute pire. Car je ne comprends pas. Je ne comprends pas ce qui a pu décider mon frère à souhaiter le retour de Lucifer, à pousser l'horreur au point de massacrer sa propre famille sous prétexte de la sauver.

Je ne comprends pas.

Et peut-être est-ce pour cette raison que je confie à présent ces informations confidentielles à un Humain. Je n'ai personne à qui en parler. La Garnison entière m'a trahi, et les seuls fidèles sont morts.

Je suis seul.

Je tourne la tête vers Dean qui me regarde les yeux entrouverts, visiblement engourdi par la douleur des blessures que je lui ai laissées.

- Il travaillait contre nous, j'ajoute en guise d'explication.

J'ignore ce que j'attends de Dean. Ce que j'espère en lui parlant. Je sais qu'il ne détient pas les réponses à mes questions. Peut-être ai-je seulement besoin qu'on m'écoute sans me rappeler systématiquement que les ordres sont les ordres et que les voies du Seigneur sont impénétrables.

Mais Dean ne me regarde plus. Il baisse les yeux en déglutissant, et laisse un silence s'étirer. Et lorsqu'il reprend la parole, c'est pour amener lui-même le sujet que je n'osais aborder, la raison pour laquelle Zachariah m'a envoyé ici au lieu de me laisser replonger dans la guerre :

- Est-ce que c'est vrai... que j'ai brisé le premier sceau ?

Je l'observe sans trouver les mots. J'avais espéré lui annoncer son rôle en douceur, mais il semblerait qu'Alastair m'ait devancé. Je n'ose imaginer ce qu'a pu lui dire le démon, mais à en juger par le regard dévasté de mon protégé, il l'a sans doute appris de la manière la plus crue et brutale possible.

- … J'ai commencé tout ça ? demande-t-il encore en articulant à peine.

- Oui.

Dean détourne le regard sans un mot tandis que je m'efforce de lui expliquer de manière objective le peu que je suis autorisé à lui révéler :

- Lorsque nous avons découvert les plans que Lilith avait pour toi, nous avons fait le siège de l'Enfer. Nous avons combattu pour te rejoindre avant que tu ne...

- … déclenches l'apocalypse, achève-t-il pour moi d'une voix brisée.

Je réprime un soupir et lève les yeux au ciel, songeant avec regrets à ma première massive expédition en tant que Général de la Garnison. Si seulement j'avais compris plus tôt que nous combattions du menu fretin et que les démons se jouaient de nous, si j'avais lancé les recherches du portail près de l'entrée au lieu de les démarrer au plus profond des dimensions que nous avions explorées et nettoyées... peut-être aurais-je pu sauver Dean à temps.

Dean n'a pas à se blâmer. Car de deux choses l'une : soit c'est mon incompétence qui a permis ce drame, soit c'était le Destin, et absolument rien n'aurait pu changer cela si c'était écrit. Nous nous sommes battus de toutes nos forces, nous avons fouillé et retourné l'Enfer sans succès. Je ne saurais dire si l'idée de la fatalité est réconfortante ou encore plus douloureuse, pour ce qui est de la mort de mes frères et sœurs les plus loyaux, et le poids immense qui pèse sur les épaules de l'homme vertueux.

- Mais nous sommes arrivés trop tard.

- Pourquoi ne pas m'avoir laissé là-bas, alors ? demande Dean avec une pointe de colère.

- Tu n'as pas... à te blâmer pour ceci, Dean. C'est le Destin.

Je le savais dès mon irruption en Enfer avec la Garnison. Il n'y avait que trois issues possibles à notre mission : errer à jamais en Enfer en le cherchant, sauver Dean Winchester avant qu'il ne souille son âme, ou alors arriver trop tard, et le ramener à la surface comme arme pour stopper l'Apocalypse. J'avais refusé ne serait-ce que d'envisager la possibilité que Dean soit devenu un démon de manière irréversible et que la mission soit un total échec.

- Et l'homme vertueux qui la commence est le seul à pouvoir l'arrêter, je récite d'un ton austère avant de le regarder droit dans les yeux. C'est à toi de l'arrêter.

Dean me dévisage d'un air horrifié – et l'espace d'un instant, il me semble voir dans ses yeux le même air perdu qu'il avait enfant en fuyant sa maison en flammes alors que nous poursuivions Anna.

- Lucifer ? souffle-t-il faiblement. L'apocalypse ? … qu'est-ce que ça veut dire ?

Je détourne la tête et déploie lentement mes ailes qui envahissent la chambre d'hôpital en dépassant dans les murs. J'en ai assez dit. J'ai rempli ma mission.

Je n'ai plus rien à faire ici – j'ai une armée de rebelles à reprendre en main et une guerre à affronter afin de sauver Dean de cette probabilité auquel je viens de le préparer. Et je dois rendre mon rapport à Zachariah.

- Hé ! Me fais pas le coup de disparaître, espèce de fils de pute ! siffle Dean plus énergiquement, bien qu'immobilisé sur son lit. Qu'est-ce que ça veut dire ?!

- Je ne sais pas, j'élude sans parvenir à le regarder.

Je n'ai pas encore reçu la permission de lui parler de son rôle d'arme de Michael. Et quelque part, c'est la vérité : mis à part cette information, je ne sais rien. Je ne comprends pas les décisions de la hiérarchie. Le Conseil garde tout pour lui-même, et à mon grade, âge et niveau, je dois me contenter d'obéir sans réfléchir.

Il sera toujours temps de lui en parler si j'échoue à protéger tous les sceaux.

- Te fous pas de ma gueule !

- Je ne sais vraiment pas. Dean, ils ne me disent pas grand chose. Ce que je sais, c'est que notre sort repose sur toi.

- Alors vous êtes baisés, les gars, lance Dean dans un murmure rauque.

Je détourne le regard en voyant ses yeux s'emplir de larmes, et sens la compassion embraser ma Grâce et hérisser mes plumes sur toute la longueur de mes ailes déployées.

- Je ne peux pas le faire, Cas', continue-t-il en un souffle brisé. C'est trop gros. Alastair avait raison. Je ne suis pas entier, ici. Je.. je ne suis pas assez fort.

Je tourne la tête pour le regarder à nouveau – l'extrémité de mes plumes blanches frôle ses cheveux sans qu'il s'en rende compte. Son menton tremble, et une larme déborde pour glisser sur sa joue.

Levanael aurait sans doute trouvé les mots justes, elle. Mais moi, je reste muet, en proie aux émotions que je semble incapable de réprimer lorsqu'il s'agit de mon protégé.

- Je suppose que je ne suis pas l'homme que mon père et le tien voulaient que je sois. Trouvez quelqu'un d'autre. Ce n'est pas moi. »

Des centaines de phrases me viennent alors que Dean détourne la tête en luttant en silence contre les larmes qui coulent malgré lui. Mais aucune ne me semble appropriée.

Les mots sont inutiles. Le mieux que je puisse faire à présent pour le bien de Dean, est d'avertir Zachariah de son état fragilisé, et retourner combattre pour lui.

Je m'envole sans un mot pour retourner au Paradis.

oOo

La Garnison au grand complet est convoquée pour une réunion de crise, salle 1469.

Les coudes posés sur la surface lisse de la longue table ovale, je rouvre les yeux en laissant l'écho de ma voix se répandre dans les canaux célestes. Je pose mon menton sur mes doigts joints et balaye la salle vide du regard. Les murs, le sol, le plafond, la table, les sièges... tout est uniformément blanc et nimbé de lumière, comme c'est le cas pour toutes les salles de réunion du Paradis.

Voilà des mois que je n'avais mis les pieds dans une de ces salles – depuis que Brap a réquisitionné celle qui m'était attribuée, et ce pour ne même pas l'utiliser, puisque lui aussi suit l'engouement que j'ai lancé bien malgré moi pour l'occupation des Paradis humains.

Un froissement énergique de plumes emplit la salle, mais je reste immobile comme une statue, accordant à peine un regard au premier Ange répondant à mon appel.

Essoufflée et ses cheveux blonds légèrement défaits, Hester replie ses ailes dans son dos, le regard brillant et les épaules raides. Reprenant sa respiration, elle rajuste son tailleur en me dévisageant d'un air extatique.

« Castiel... souffle-t-elle d'une voix trop aiguë, un sourire illuminant son visage. Oh, Dieu merci, tu es vivant ! J'ai eu tellement, tellement peur !

Je fronce davantage les sourcils, chargeant mon aura de la rage froide qui gronde en moi.

- Assieds-toi en silence, Hester.

Hester obtempère en se laissant tomber sur le siège le plus proche de moi, et se penche en cherchant mon regard, les ailes basses.

- Castiel, laisse-moi t'expliquer, s'il te plaît. J'ai entendu ton appel à l'aide tout à l'heure quand tu combattais Alastair, mais je n'ai pas pu venir à ton secours car...

- J'ai dit en silence, j'articule entre mes dents en tournant enfin les yeux vers elle. Je ne veux pas entendre un seul mot de toi, Hester. Je suis au courant. Uriel m'a tout dit. Anna aussi. Que tu l'aies avertie pour m'aider n'efface en rien ta trahison.

Elle écarquille les yeux en me dévisageant, ouvrant la bouche pour protester, mais un bruissement de plumes la coupe net dans son élan. Elle tourne la tête vers Balthazar qui lisse son aile vaporeuse et immatérielle avec sa nonchalance habituelle.

- Eh bien eh bien, Cassy... commence-t-il avec un sourire qui fait naître des ridules au coin de ses yeux. Tu sais que tu deviens une célébrité à toi tout seul ? Il ne se passe pas un mois sans que tu fasses parler de toi. Figure-toi que des simplets de la division du vent m'ont harcelé de questions à ton sujet. À ce rythme, tu signeras bientôt des autographes !

Je m'abstiens de demander ce qu'est un autographe et fais signe à mon frère de s'asseoir – contrairement à Hester, ma colère silencieuse et la gravité de la situation ne semblent avoir aucune prise sur lui.

Il s'assied près de notre sœur en posant sans gêne ses pieds sur la table. L'air tout à fait à son aise, il contemple les alentours en étirant ses ailes avec un bâillement, les mains croisées sur sa nuque.

- La décoration laisse à désirer, commente-t-il d'un air critique. Je comprends que tu nous aies convoqués d'urgence, il y a tout à refaire !

- Ne prends-tu donc jamais rien au sérieux, Balthazar ? dis-je avec exaspération.

- Si : le choix du vin et de la sauce pour accompagner un filet mignon. Il ne faut jamais sous-estimer le mariage des saveurs, Cassy.

Avant que je ne puisse rétorquer quoi que ce soit surgissent alors plusieurs de mes soldats dans un concert de bruissements soyeux d'ailes. Zedekiel pose sur moi un regard nerveux, entouré de Rachel, Htmorda et Virgil. La salle est bientôt emplie de claquements d'ailes et de protestations étouffées alors que mes soldats se cognent contre les uns contre les autres et se disputent les derniers sièges libres. Plus de cent soldats se retrouvent contraints de rester debout dans l'espace confiné autour de la table ovale. Il n'y a pas assez de sièges ni d'espace, mais je n'en ai cure. Leur inconfort ne m'intéresse pas.

Le silence le plus complet se fait lorsque je me lève enfin et les observe d'un regard austère.

- Vous avez tous entendu l'annonce de Zachariah tout à l'heure. Uriel a trahi la cause du Ciel et a payé sa désobéissance de sa vie. Par conséquent...

Je lève le menton en laissant s'étirer un silence de quelques secondes. Tous les yeux sont rivés sur moi.

- … je récupère mon grade et reprends la direction de la Garnison.

Plusieurs soldats échangent des regards graves, et plusieurs dizaines de paires d'ailes frémissent, trahissant la nervosité qui se glisse en eux.

- Mais ce n'est pas pour vous annoncer cela que je vous ai réunis ici. Ni même pour exiger des explications au sujet de votre absence lorsque j'ai demandé des renforts pour affronter Alastair. Je sais parfaitement pourquoi aucun de vous n'a daigné me prêter main-forte.

- Cas'...

D'un regard, je fais taire Zedekiel qui avait commencé à se lever, sa mèche blonde voilant en partie son visage. Il se rassied lentement en me fixant avec des yeux ronds.

- Je sais que vous avez tous trahi notre cause et notre Mission pour suivre Uriel dans sa folie et libérer Lucifer. Vous sabotez nos chances de gagner cette guerre depuis des mois. Tout s'éclaire à présent : voilà pourquoi les démons parvenaient à rompre les sceaux malgré ma stratégie – voilà pourquoi les sceaux se brisaient de plus en plus vite.

- Castiel, intervient Rachel le dos raide. Tu ne comprends pas... Nous n'avions pas le choix.

La veste en cuir que porte Htmorda crisse lorsqu'il s'accoude à la table en me fixant avec gravité, mais l'agitation dans son aura trahit sa peur – la salle entière vibre de terreur silencieuse.

- Nous avons commis un crime et une félonie, reconnaît-il à voix basse. C'est vrai. Et pour ce que cela vaut, Castiel, il n'y a pas un jour qui s'écoule sans que je ne regrette la décision que j'ai prise en disant oui à Uriel. Non pas parce que je t'ai trahi, ni même pour la mort de nos frères dont je suis indirectement responsable aussi, mais parce que j'ai perdu de vue notre véritable raison d'être.

Il passe une main épaisse sur son visage, faisant crisser sa barbe fournie, et pousse un soupir avant de désigner du doigt le reste de la Garnison :

- Leur faute est moins lourde que la mienne et celle de Zedekiel et Rachel. Les autres soldats n'ont été transférés que récemment parmi nous. Nous autres originels de la Garnison, Dieu nous a créés spécialement dans le seul but de protéger les Humains. Jamais nous n'aurions dû oublier cela. Jamais. Et rien ne peut effacer cela.

- ! siffle Zedekiel qui est devenu pâle et agité. Inutile de m'enfoncer aussi au passage ! Pour ma défense, je n'avais jamais vu Uriel aussi violent, et je l'avoue, sur le moment j'ai paniqué et ai accepté tout ce qu'il voulait !

- Lâche ! renifle Rachel avec mépris. Au moins, moi, j'ai pris ma décision en parfaite connaissance de cause, et je n'aurais pas hésité à affronter Uriel si je n'avais pas été d'accord avec lui. Parce que reconnaissez-le, il avait raison sur de nombreux points.

- Et alors quoi, j'aurais dû me laisser tuer pour l'honneur ? Sache que je suis heureux d'être vivant pour ressentir de la honte ! Mieux vaut être lâche que mort !

- Oh par tous les... FINISSONS-EN ! éclate Hester en frappant des poings sur la table.

Elle se lève en grinçant des dents et darde un regard brûlant sur moi.

- Castiel, si tu comptes nous exécuter, cesse donc tes adorables préliminaires et FAIS-LE !

Je fronce les sourcils en plongeant mes mains dans les poches de mon manteau, échangeant un regard électrique avec ma sœur – je ne sais si elle mérite encore ce titre. Plus aucun Ange dans cette pièce ne le mérite, désormais. Je n'ai plus de frères et sœurs. Je n'ai plus de famille.

- Je ne vais pas vous faire exécuter, je lâche d'une voix rauque et dénuée d'émotion.

- Tu vas donc nous envoyer en redressement... murmure Zedekiel d'une voix blanche.

Je plisse les yeux en laissant un silence s'étirer, avant de déclarer avec une amertume mal dissimulée :

- Je ne vous enverrai pas non plus en redressement, puisque je n'ai pas jugé productif de vous dénoncer à la hiérarchie. J'ai vu bien trop de nos frères et sœurs mourir ces derniers mois, et j'aimerais autant éviter de perdre mon armée au moment où j'en ai le plus besoin pour éviter l'Apocalypse.

Je serre les poings dans mes poches, et je sens ma Grâce avivée par la colère et la déception faire briller mes iris.

- Je vous ai couverts alors que vous ne le méritiez pas. J'ai contourné la vérité et trompé la hiérarchie pour vous sauver malgré votre traîtrise. Mais soyez assurés qu'au moindre écart, au moindre soupçon de trahison, je n'hésiterai pas à vous dénoncer.

Ma colère est aussi bien dirigée contre mon armée de félons parjures que contre moi-même – car non seulement je n'ai rien vu venir et n'ai pu déceler les intentions d'Uriel, aveuglé comme je l'étais par ma confiance en lui, mais pire encore, je ne comprends pas comment nous avons pu en arriver là. Je ne peux plus faire confiance à personne. Plus personne de ma propre famille.

Jamais je n'ai été aussi seul.

- Je vais vous communiquer notre nouvelle stratégie et vos nouveaux postes dans quelques instants via les canaux célestes, je termine d'une voix lasse. Rompez.

Par centaines, mes soldats déploient leurs ailes et disparaissent sans demander leur reste. J'aperçois le regard brillant d'Hester qui me dévisage avec tristesse. L'instant d'après, elle s'est envolée à son tour avec le reste de la Garnison.

- Champagne ?

Un bruit sonore éclate à ma gauche, et je me tourne pour réaliser que Balthazar n'est pas parti, et vient de faire sauter le bouchon d'une bouteille.

- Que fais-tu encore ici, Balthazar ? Je vous ai ordonné de quitter les lieux et de retourner à vos postes.

L'Ange hausse les sourcils de cet air moqueur qu'il a toujours, et m'ignore pour verser le liquide pétillant et doré dans deux longs verres en cristal.

- J'ai bien entendu, oui, je ne suis pas encore sourd. Mais dis-moi, Cassy... dit-il en me tendant un verre plein. M'as-tu déjà vu obéir sagement en-dehors du champ de bataille ?

C'est avec réticence que je retire ma main de ma poche pour accepter le verre entre deux doigts. Les fines bulles crèvent la surface avec un léger crépitement.

- Je ne sais comment j'ai pu espérer autre chose de ta part, je murmure tout bas en luttant contre un sourire nostalgique.

Passant son bras libre sur mon épaule, il fait tinter nos verres et lève le sien avec un rictus en coin.

- Tu es lavé de tout soupçon, te revoilà le patron et tous les membres du Conseil vont vouloir te faire les yeux doux maintenant. Ça se fête, Cassy !

Il sirote le champagne d'un air appréciateur avant de me jeter un clin d'œil assorti d'un mouvement de menton afin de m'encourager à l'imiter. Je fronce les sourcils en observant le liquide – je ne comprends toujours pas l'attrait que Balthazar et les Anges du Conseil restreint trouvent à l'alimentation humaine. C'est superflu et totalement inutile, étant donné que notre Grâce conserve le vaisseau en l'état et nous dispense du circuit organique fastidieux auxquels sont soumis les mortels.

Je porte néanmoins le verre à ma bouche et y trempe les lèvres sous le regard satisfait de Balthazar qui libère mes épaules après un dernier tapotement. Je vide le verre d'une traite, et le liquide ruisselle dans ma trachée jusqu'à mon estomac.

- Vider un pareil cru comme si ce n'était qu'une vulgaire bière de supermarché. Quelle faute de goût, tsk tsk... As-tu seulement pu profiter de la saveur exceptionnelle et distinguée que relève la fraîcheur et la finesse des bulles ? C'était l'un des plus grands crus de la Terre, tu le sais, ça ? Je suis allé le chercher tout exprès en France.

- C'était amer, dis-je seulement en posant le verre vide sur la table.

Il m'adresse un sourire, une lueur attendrie dans ses yeux.

- Je ne t'ai presque plus vu depuis que je t'ai filé ton costume de chair. Comment le portes-tu ? Es-tu à l'aise dedans ? J'espère que ce brave Jimmy n'est pas trop étroit pour toi.

- Il me contient. Cela me suffit.

- Ce n'est que temporaire. Dès que Claire sera adulte, tu verras, tu auras le vaisseau le plus sexy du Paradis. Même les Archanges t'envieront.

Je tourne les yeux vers l'Ange qui cale son postérieur sur le bord de la table tout en remplissant à nouveau son verre.

- Balthazar... Pourquoi ?

Je n'ai pas besoin d'expliciter ma question. Balthazar sait très bien à quoi je fais allusion, je le vois au sérieux qui assombrit ses yeux.

- Pourquoi j'ai suivi Uriel au lieu de l'affronter héroïquement et de mourir en martyr ? C'est ce que tu veux dire ?

J'acquiesce en cachant mon étonnement – je m'étais attendu à de la moquerie, à une pirouette ironique avant qu'il ne change de sujet. Mais toute trace de sourire s'est effacée de son visage alors qu'il me considère avec un sérieux que je n'ai que très rarement vu de sa part en des centaines de milliers d'années à ses côtés.

- Vois-tu, Cassy... commence-t-il en sirotant son verre avec un regard lointain. J'ai été créé pendant la Quatrième Guerre, en plein affrontement contre les Oubliés. J'ai été pendant quelques millénaires un soldat exemplaire – non, ne me regarde pas comme ça, c'est vexant – avant que je ne comprenne une vérité indéniable. Il y aura toujours des guerres, des Apocalypses et des injustices. J'ai appris depuis longtemps à ne pas commettre la sottise de choisir un camp ou d'avoir une opinion. Et si tu veux mon avis, tu devrais en faire de même. Tu prends tout cela bien trop à cœur, frangin.

Je serre les poings le long de mon corps, un spasme parcourant mes ailes.

- Tu auras beau l'enrober de belles paroles, une trahison reste une trahison, Balthazar. Le sort de L'Humanité est en jeu ! Que ce soit par lâcheté, mépris ou égoïsme, vous avez tous condamné l'espèce que nous étions supposés protéger !

- Mmh... murmure pensivement Balthazar en buvant une gorgée. Tu sais, j'ai dit oui à Uriel afin de lui dire ce qu'il voulait entendre, mais je savais qu'avec son attitude il ne ferait pas long feu. Tous les Anges ayant été assez stupides pour s'impliquer trop directement dans une espèce ou une cause en ont payé le prix fort. Il est vrai que si l'espèce humaine s'éteint, je regretterai mon travail avec les vaisseaux et toutes leurs inventions distrayantes. Mais Cas', tu dois comprendre une chose : rien dans la Création n'est éternel – des espèces s'éteignent sans arrêt, et un jour l'astre solaire explosera et consumera cette petite planète. Nous irons ailleurs. Nous aurons d'autres missions. Les guerres continueront, nous verrons tout ce que notre Père a créé retourner à la poussière. Mais nous, nous serons toujours là. Jusqu'à la fin des temps et le Jugement Dernier. Crois-en ma longue expérience. Rien ne vaut sur Terre que tu risques ton éternité. Fais plutôt comme moi : contente-toi d'obéir aux ordres en faisant le minimum syndical, et infiltre-toi dans les méandres de la bureaucratie afin de te décrocher un poste pépère.

Je serre la mâchoire en songeant à Dean, à son regard brisé sur le lit d'hôpital. À toutes les épreuves qu'il a traversées, et au drame qui l'attend encore si l'Apocalypse s'abat sur la Terre. À ce qu'il traverse en ce moment même – Zachariah m'a annoncé qu'il se chargeait lui-même de retaper le moral de notre paire de costumes d'Archanges en me défendant d'intervenir dans le processus.

- Je ne peux pas, j'articule finalement en un filet de voix rauque. C'est ma Mission.

Balthazar se détache de la table en haussant les épaules, laissant sur place son verre et la bouteille à moitié pleine.

- Eh bien soit, c'est ton choix. Maintenant, si tu veux bien m'excuser, j'ai des trucs à faire pour des machins ailleurs. Au plaisir, boss ! »

Sans un mot de plus, il s'envole en esquissant une parodie de salut militaire, me laissant seul à contempler les fines bulles traverser le liquide doré.

Mon choix.

Ai-je vraiment le choix ? Suis-je seulement capable d'effectuer un choix, sachant que nous sommes régis par le Destin, et que ce libre-arbitre tellement vanté n'est qu'une illusion ?

Je n'ai qu'une seule certitude. Aussi vile et traîtresse soit-elle, je veux sauver ma famille, et je veux épargner toute nouvelle souffrance à Dean Winchester.

oOo

Dans le chapitre suivant

« Ne t'es-tu jamais demandé comment les démons faisaient afin d'exaucer tous les vœux des Humains qui vendent leur âme ? »