DANS UNE CAGE, OU AILLEURS
Chapitre 36
Somebody that I used to know
"Somebody that I used to know" est une chanson de Gotye
Je gare ma moto devant le restaurant, je suis déjà en retard. En m'engouffrant par la porte battante j'aperçois un groupe de photographes au comptoir, je détourne rapidement la tête pour passer en coup de vent, rejoindre mes amis. Gérard est déjà installé à table avec Thomas et Stéphanie, en train de siroter un verre en riant aux éclats.
- Voilà Ken, notre ami aux dents blanches ! me lance Gérard en levant son verre.
- Très drôle.
- Toujours en retard, mon gars… On en est déjà à notre deuxième verre, par ta faute.
« J'imagine que t'as dû te forcer, Gégé. Ca me fait plaisir de vous revoir » dis-je à mes amis Thomas et Stéphanie, anciens collègues de la Dépêche du Nord. Nous avons débuté ensemble au milieu des années 90 comme stagiaires et depuis chacun a fait son chemin, eux dans la presse écrite et moi à la télé. Et même si nos routes ont divergé nous prenons plaisir à nous retrouver de temps en temps pour dîner ensemble, et dire du bien de la profession.
- Nous aussi, répond Thomas. Ca fait un bout de temps maintenant qu'on ne s'est pas retrouvés à quatre, t'étais pas là la dernière fois.
- Ni la fois précédente, précise Stéphanie avec un petit sourire, tu étais sur le tournage de Mortimer. Ca devait être quelque chose, non ?
- Oui, fais-je avec une petite grimace. Vous buvez quoi ?
- Porto, whisky et kir. Et toi, tu veux quoi ?
- Je vais prendre un verre de muscat, je roule après, il faudra que je sois prudent. Tu as bonne mine Stéphanie, tes enfants vont bien ?
- Euh, oui, répond-elle, un peu surprise. Et les tiens ?
- Attendez, déconnez pas, on n'est pas là pour parler des mioches ! Quoi de neuf dans le fantastique monde des stars, mon gars ? fait Gérard en me tapant sur le dos.
- Quoi de neuf ? Rien de neuf. Moi ce qui me préoccupe c'est la campagne présidentielle, on est sur les dents en ce moment…, je réponds rapidement pour noyer le poisson. Vous avez vu la dernière intervention du Président ?
- Ouah l'autre, il essaie de nous faire croire qu'il est devenu sérieux !
- Mais je suis sérieux, dis-je en ajustant mes lunettes pour lire le menu.
Heureusement Thomas embraie sur les sondages et la montée de l'extrême droite, je vois le spectre de Mortimer s'éloigner. Après le tartare de thon et de tomates nous passons au naufrage européen tout en dégustant nos carrés d'agneau, je commence à me détendre. Le brouhaha est intense autour de nous, entre verres qui tintent et éclats de rire. C'est aussi pour ça qu'on apprécie cette brasserie, pour l'ambiance à la bonne franquette, autant que pour les mets servis, toujours roboratifs. Gérard nous régale de ses plaisanteries grivoises au grand dam de Stéphanie qui fait semblant de s'offusquer de sa goujaterie –réelle. Chacun fait assaut d'anecdotes et de culture politique, on refait gentiment le monde autour d'un verre, comme bien d'autres avant nous, avec les mêmes effets. Aucun.
Soudain un téléphone vibre et Gérard décroche, sous l'œil courroucé de ses amis.
- Comment Marine ? Je suis avec mes amis, tu sais bien. Thomas, Carlisle, Steph. Tu les connais, non ? A quelle heure je rentre, oh ça j'en sais rien, ça risque de durer tard, tu sais. On ira peut-être boire un pot quelque part, après. Ne m'attends pas, va.
Stéphanie fronce les sourcils et se penche vers moi : « Qu'est ce qu'il raconte ? Je travaille moi, demain. Je ne tiens pas à me coucher trop tard. » Je pose une main sur son bras : « Ne t'inquiète pas, il se monte un alibi. Ca ne nous concerne pas ».
- Quoi ? Il trompe encore sa femme ? Je croyais qu'il lui avait juré de rester fidèle cette fois, murmure-t-elle en se penchant vers moi.
- Promesse d'ivrogne, faut croire.
- Ca me dégoûte vraiment, ces mecs qui trompent leur femme, fait-elle avec une petite moue. C'est n'importe quoi.
J'acquiesce, pas très fier de moi, alors que Gérard raccroche avec un soupir :
- Quelle glue ! Enfin, vous êtes témoins que j'étais toute la soirée avec vous, hein ?
- La soirée n'est pas terminée, Gérard, et nous on ne croit que ce qu'on voit. T'as pas honte ? lance Stéphanie sur un ton mi figue mi raisin.
- Termine ta grenadine, Blanche Neige, tu peux pas comprendre…
- Si si, je comprends très bien, rassure-toi. Tu me fais pitié, tu sais ?
- Mais non, tu comprends pas. Les hommes et les femmes ne fonctionnent pas pareil, hein Carlisle?
- Comment ? Je ne sais pas, dis-je prudemment. C'est ce qu'on raconte c'est vrai mais il faut se méfier des lieux communs, c'est bien connu…
- Et pourquoi les femmes seraient différentes ? reprend-elle agressivement. Il y a bien des femmes couguars maintenant, comme Demi Moore. Je ne vois pas où est la différence !
- Oui, sauf que c'est ce trou duc de Kutcher qui a été voir ailleurs, pas elle ! L'infidélité c'est dans les glandes, faut croire. En fait on n'y peut rien, fondamentalement, fait-il avec fatalisme.
- Ben voyons, c'est si pratique ! Mais il y a aussi des hommes fidèles, comme Thomas et Carlisle, que je sache, rétorque-elle en nous lançant un regard sombre.
- Moi je ne suis pas marié, rappelle Thomas.
- Et on commence à voir de drôles de photos de Carlisle dans la presse, marmonne Gérard en finissant son verre.
« Quoi ? » s'écrie Stéphanie alors que mon estomac fait des loopings – je ne vais pas prendre de dessert, finalement. « Tu rigoles ? »
- Oui, c'est une blague, dis-je en flanquant un coup de pied à Gérard sous la table.
- Meuh non ! C'est pas une blague. Je l'ai vu sur un journal très connu, en train de sortir d'un hôtel en bonne compagnie…
- N'importe quoi !
- Ah bon ? T'étais avec qui ? Une actrice ? fait mon amie en ouvrant de grands yeux.
- C'est des conneries je vous dis. Il raconte n'importe quoi. Gérard, arrête de déconner, s'il te plaît.
Soudain j'ai chaud et plus vraiment faim, la conversation prend un tour inattendu, je fais signe au garçon pour qu'il reprenne nos assiettes vides, en espérant que ça suffira pour détourner leur attention. Le niveau sonore a encore augmenté dans la brasserie, avec un peu de chance on ne s'entendra bientôt plus du tout. Les photographes sont partis, sans doute à la poursuite d'une proie. Il me semble que Kate Moss est en ville, ce soir.
- Ah tiens c'est marrant, reprend Thomas, moi je l'ai vu en photo avec Cullen, il y a pas longtemps. Décidément tu cumules ! C'est la période de la chasse ou quoi ?
- Mais c'est bien de ça que je parle, renchérit Gérard d'un ton grivois.
- Quoi ? reprennent en chœur Stéphanie et Thomas, au moment où je me sens rougir.
- Mais vous voyez bien que c'est une blague ! dis-je en haussant les épaules. Gérard vous fait marcher… Il était de passage à Paris, on sortait d'un restaurant, c'est tout. Je ne vois pas du tout pourquoi cette photo est sortie dans la presse… Dès qu'on est un peu connus la presse raconte n'importe quoi, juste pour vendre de l'encre et du papier. Quelqu'un prend un dessert ? Il parait que la tarte tatin est exceptionnelle…
« Et pourquoi t'es tout rouge mon gars ? » reprend Gérard –que je vais étriper s'il continue.
- Mais Carlisle n'est pas gay ! lance Stéphanie, agacée.
- Et qu'est ce que t'en sais ? Qui sait ce qui se cache sous sa frange blonde ?
- Je le sais parce que je suis sortie avec lui, quand on travaillait ensemble, il y a longtemps, répond-elle crânement. Et je te jure qu'il n'était pas gay.
- Hé bien c'est la soirée des révélations ! lance Thomas, estomaqué. Après ou avant que tu sois sortie avec moi ?
- Comment ? fait Stéphanie en se mordillant la lèvre. Je… je ne sais plus. C'est loin, tu sais. Il y a prescription, non ? fait-elle en se cachant derrière la carte des desserts. Je vais prendre un café gourmand, tiens. On un carpaccio d'ananas, ce serait mieux.
- Attends, pas si vite ! reprend Thomas. On était quand même fiancés, à un moment. Tu t'en souviens, non ? Alors, c'était quand ?
- Mais ça n'a plus d'importance, Thomas. Détends-toi, souffle-t-elle alors que nous nous concentrons tous sur le menu.
- Que je me détende ? Tu plaisantes ? Tu sais que j'ai eu un mal de chien à m'en remettre ? Que ne me suis jamais marié ?
- Arrête, dis pas que c'est à cause de moi que tu ne t'es jamais marié, Thomas, c'était il y a quinze ans !
- Peut-être, mais je veux savoir. Carlisle, mon salaud, réponds moi, toi. C'était quand ? fait-il en m'agrippant par le bras.
Son visage est déformé par la haine, pourquoi cette conne a-t-elle mangé le morceau ? On n'a couché ensemble que deux fois, elle pleurait tout le temps et culpabilisait, c'est à ce moment-là que j'ai quitté Lille pour Paris –sage décision. Nos voisins de table n'en perdent pas une miette, même deux garçons se sont arrêtés pour nous écouter, je voudrais disparaître sous la table. Je me souviens très bien être sortie avec elle juste avant leur rupture, pendant leurs fiançailles. Pas très glorieux. Mais avouer cela serait me jeter dans la gueule du loup et je tiens à mon sourire nickel. Ce con est capable de me foutre un coup de poing, et je présente le journal après-demain.
« C'était bien après votre rupture, Thomas, » j'improvise. « Elle était si paumée que… voilà, ça s'est fait, quoi. Mais ça n'a pas duré longtemps ».
- Mais t'étais à Paris, déjà, toi, non ? rétorque-t-il d'un air soupçonneux.
- Oui, mais je rentrais parfois, le week-end. Et elle n'arrêtait pas de parler de toi et de pleurer…
- Crétin ! lance Stéphanie en se levant et en se dirigeant vers les toilettes.
On se regarde tous un peu dépités et Gérard marmonne : « Putain, pourquoi je me la suis pas faite, moi ? Elle était pas mal à l'époque. »
- Gérard ! tonne Thomas, cramoisi. Tu veux mon poing sur la gueule ?
« Calme-toi, Thomas. Je te jure qu'elle tenait énormément à toi, j'ai juste essayé de… la consoler un peu » je tente avec un geste d'apaisement. « Mais elle pensait toujours à toi ».
- T'es un sacré enfoiré, Carlisle.
Il me fusille du regard, jette sa serviette et un billet de 50 euros avant d'enfiler sa veste et de sortir. Lorsque Stéphanie revient ses yeux sont rouges mais nous ne faisons aucune allusion au passé, même Gérard comprend qu'il vaut mieux se taire et nous avalons nos desserts en silence.
- Comment on en est arrivés là ? murmure Stéphanie –qui continue à être belle et à ressembler à Jane Birkin.
- Je ne sais pas, dis-je en mentant et en posant ma main sur la sienne, sans alliance.
Elle me fixe avec nostalgie, pourvu qu'elle ne se remette pas à pleurer devant tout le monde. Gérard renifle et se lève pour aller pisser, elle pose son menton sur son bras replié, en petite fille boudeuse :
- Tu sais que je t'aimais, Carlisle? Pourquoi tu es parti ?
- Je ne sais plus…
Si, je sais très bien. Elle était belle mais je voulais être libre, faire carrière. Je suis un sacré enfoiré, il paraît.
oOo oOo oOo
Le signal rouge s'éteint, je soupire en remettant mes lunettes. Un bon journal je crois, j'ai été particulièrement offensif avec le Ministre de Budget, trop lisse lui aussi derrière sa mèche brune. Bon, on s'est croisés à Sciences Po il y a longtemps, mais on n'appartenait pas au même monde, à l'époque. Son père était le Conseiller du Président, j'étais jeune, et j'avais des illusions. Des combats.
Maintenant on se croise dans le même institut de beauté pour hommes, derrière les Champs Elysées, un endroit ultra discret où personne ne se reconnaît mais dont tout le monde sort avec la même bonne mine, grâce aux UV et au botox. Son staff s'affaire autour de lui, le Président de la chaîne le raccompagne à la porte, j'irais bien en fumer une, moi. Ils m'attendront pour le débrief, j'ai besoin de respirer.
Dans l'ascenseur un jeune homme me salue d'un sourire, c'est Samuel, le jeune stagiaire du service économique. Il est discret en réunion mais fait du bon boulot, sans compter ses heures. Au 4ème il est rejoint par un autre jeune homme –je crois qu'il travaille dans l'émission de Terrier, le samedi en seconde partie de soirée- qui lui murmure quelque chose à l'oreille, en me regardant. Non, ça doit être ma paranoïa.
Je fais quelques pas sur la terrasse du 8ème, le repaire des fumeurs, le dernier lieu où on cause. Un groupe discute avec animation dans un coin mais je pars à l'autre bout de la terrasse, près du mur, là où on voit tout Paris à l'horizon, et la Tour Eiffel. Il fait nuit depuis longtemps, son scintillement intermittent attire irrésistiblement mon regard, effaçant momentanément tous les néons et les lumières de la nuit parisienne. Là bas il y a la Concorde, et là cet hôtel où on se rencontrait, lui et moi. Shit, je m'étais promis de ne plus y penser. Heureusement depuis deux semaines il n'y a pas eu de nouvelle photo ni de commentaire dans la presse, ce n'était qu'une fausse alerte. Ouf.
Je frissonne malgré la douceur du soir, le long ruban du périph s'étire paresseusement vers la banlieue. D'où viennent-ils, où vont-ils ? J'imagine les soirées, les dîners, les spectacles et les gens seuls, les isolés, les malades. Souvent je me dis que c'est pour eux que je présente mes émissions, ceux qui ne sortent pas, qui ne sont pas heureux. Alors je leur offre du rêve, le temps d'un intermède. Une soirée avec Romy Schneider ou Serge Gainsbourg, pure chimère, juste le temps nécessaire à la démonstration évidente que la beauté, la gloire et l'argent ne font pas le bonheur. Tu parles.
Une ombre se glisse vers moi, je fais mine d'écraser ma cigarette. On m'attend en salle de rédaction, je suis déjà en retard. C'est Samuel qui me reconnaît et s'arrête, un peu hésitant.
- Je ne savais pas que vous fumiez, lance-t-il dans l'obscurité de sa voix douce.
- J'ai repris il y a pas longtemps, c'est moche. Toi aussi, tu fumes ?
- Comment ? Oh non, non. Je… je vous ai vu dans l'ascenseur, tout à l'heure et je…
- Oui ? fais-je légèrement agacé.
J'espère qu'il n'a pas un service à me demander, ça commence toujours comme ça. Souvent les jeunes croient que je suis tout puissant, que je peux tout leur obtenir – un stage mieux rémunéré, un job pour leur sœur, une place gratuite pour Coldplay. T'as cru que c'était Noël ? Il passe d'une jambe sur l'autre, je rajoute :
- Je dois y aller, là. Qu'est-ce qui se passe ?
- Oh, je comprends. Voilà, c'est David, mon ami qui travaille aux divertissements qui m'a dit que…
- Oui ?
- J'espère que vous ne le prendrez pas mal, mais… enfin, vous savez comment ça se passe…
- Va droit au but, s'il te plait, Sam.
- J'ai beaucoup hésité à venir vous voir, mais… Voilà, David m'a dit qu'il avait lu un article très surprenant sur « Faster », vous savez, le site de news en ligne…
- Oui, on peut appeler ça des news, pour moi ce sont surtout des bruits de chiottes mais bon. Il a lu quoi ? Que j'étais viré ? Que je vais changer de chaîne ? dis-je avec un soupir de découragement, m'apprêtant à le remette à sa place.
- Hum, non, pas tout à fait, fait-il en baissant la voix. Il y a une biographie non autorisée d'Edward Cullen qui va sortir –qu'il essaie de faire interdire, à ce qu'on dit- et on y parlerait d'une aventure qu'il aurait eue avec un journaliste sur le tournage du film de Mortimer, il y a quelques mois.
- Quoi ?
- Il n'y a pas de nom mais bon, je me disais que peut-être… comme vous y étiez…
- Ca veut dire quoi ? dis-je d'une drôle de voix métallique en m'agrippant au rebord glacé de la rambarde.
- Je… je voulais vous prévenir, c'est tout.
« Je ne fais pas dans le people, ça ne m'intéresse pas » je tente dans un dernier sursaut de fierté en me redressant. Je sens qu'il me fixe à travers la pénombre du balcon, pour un peu je sentirais même sa pitié, mais il n'aura pas ce plaisir là, oh non.
- Peut- être qu'avec un bon avocat vous pourrez empêcher la sortie du bouquin en France, ajoute-il à mi-voix –et je comprends que je suis foutu.
Il est neuf heures du soir, je suis le présentateur favori des français et je suis foutu. Je me penche un peu par-dessus la fine balustrade. Peut être que je si je saute tout de suite, la légende fera le reste… Peut être que ça effacera toutes mes fautes. Non. Il faut nier. A tout prix. Ils n'ont pas de preuve. Personne ne connaît la vérité. Personne.
- Je connais à peine Cullen, et je n'étais de loin pas le seul journaliste sur le tournage, dis-je avec force. Je l'ai à peine croisé, ce n'est même pas un ami. Ce sont des fadaises.
- Ah bon mais… ? lance Sam avant de rougir et de se taire.
Merde. Samuel, le stagiaire du service économique, c'est lui qui m'a vu partir avec Edward en taxi, l'hiver dernier, quand il est revenu par surprise de Bruxelles. Je tangue légèrement, les lumières de Paris se brouillent, j'ai le mal de mer, sur cette terrasse. Bizarrement je ne suis pas vraiment surpris, presque soulagé. Le pire n'est jamais décevant, paraît-il. Dire que je commençais presque à m'ennuyer, dans ma vie trop parfaite. Dire que je commençais presque à l'oublier.
Une bile amère envahit ma bouche, j'articule avec difficultés :
- Quel site, vous avez dit ?
- Faster. Je suis désolé… murmure-t-il alors que je marche comme un robot vers l'ascenseur, l'esprit complètement vide.
oOo oOo oOo
Il est trois heures du matin et je ne dors pas. Les mots de la brève de « Faster » tournent en boucle dans mon esprit, j'ai beau chercher à les effacer ou les démentir, rien ne vient.
Etats-Unis : La star Edward Cullen, le chéri de ces dames, est bien en peine d'expliquer à sa nouvelle fiancée pourquoi il veut à tout prix faire interdire sa biographie non autorisée : « Edward ou l'envers du décor » qui sortira à l'automne prochain. Grâce à des indiscrétions de l'éditeur, on y apprend qu'outre un usage fréquent voire permanent de substances illicites à la suite de sa tentative de suicide, le jeune homme aurait été beaucoup plus proche d'un célèbre journaliste français, venu sur le tournage du film très controversé de Mortimer pour tourner le making-off, que de sa prétendue fiancée qui avait elle même une aventure avec un autre partenaire. Une amitié bien difficile à expliquer, semble-t-il…
Inlassablement je me demande comment ils ont su, qui a cafté, et pourquoi. Pourquoi ? Question idiote. Comment j'ai pu croire que je passerais au travers des mailles, comment j'ai pu faire une chose pareille ? Puis-je plaider l'égarement, la folie passagère ? Qui me croira ? Que deviendrai-je ? Finie ma carrière, finie ma place de numéro 1 dans le cœur des journalistes, et je n'ose même pas penser à mon épouse, ni à mes filles.
Je n'ose plus penser à rien, j'ai tout foutu en l'air, comme le sombre crétin que je suis. Demain je ne serai plus rien, la machine médiatique –voire judiciaire- va me broyer, elle en a exécuté d'autres, et des plus coriaces. Comment continuer à sourire, à faire semblant, quand votre vie privée s'étale en lambeaux sur le net, dans les journaux ? Et lui, qu'en pense-t-il ? Un étau broie ma poitrine mais je sais que je ne suis pas le seul à souffrir, étrangement ça ne me réconforte pas. Tout ça pour ça, quelle ironie.
Esmée dort paisiblement à mes côtés, l'ouragan s'approche mais pour l'instant je ne sens qu'un léger souffle, qui me fait frissonner. Demain j'appellerai mon ami avocat et on devra mettre sur pied une stratégie, le plus dur sera de tout lui avouer mais il a défendu des criminels, mes péchés sont véniels au fond.
Avant j'irai au zoo avec les filles, comme souvent le lundi, nous irons voir les fauves et j'essaierai d'oublier la catastrophe prévisible en observant les fauves derrière leurs cages, féroces mais impuissants. Bientôt c'est moi qu'on regardera comme ça, avec un mélange de fascination et de pitié, moi qui suis en cage depuis trop longtemps, sous les feux des projecteurs. Moi qui ai toujours cru être du bon côté des barreaux, à l'abri des coups de griffe de la gloire.
A suivre…
