jÇ^£ £ ïltyj prefques vous dire que Sp

tridate eft icy farce qu'il eji blefi

mais ie n'ay pourtant pu me refoudi

de voua faire vn fteret dvne chofe

ujiours ce que vous aucz eft

fi

E' E.

Vous pouuez iuger, Seigneur , de combien de

diuers fentimens ,1'ame de la Princeflc fut rem-

plie, en receuant cet Efcrit : & en aprenant par cet

homme , que le Roy fon Frère auoit perdu deux

»

I

44 5 ' Lb Grand Cyrvs,"

Batailles ; qu'il cftoit prifonnier ; & que vous

eftiez mort : vous , dis-ic , de qui clic fçauoit que

le Roy de Pont euft cfpcré toutes chofes. Aufîï

fa douleur fut fi grande, qu'elle ne fentit que très

imparfaitement , la ioye du prétendu retour de

Spitridate : où elle prenoit d'autant moins de

part , qu'en apprenant qu'il elloit retienu , clld

apprenoitaufïïqu'ileftoitbleffé. Toutefois com-

me l'amour , à ce que l'on dit , eft vne pafliom im-

perieufe , qui eft toufiours la plus forte dans tous

les coeurs qu'elle poffede : il y auoit pourtant

quelques inftaiits , où fi elle n'auoit de la ioye,

elle auoit du moins de la confolation , d'efpercr

de reuoir Spitridate. Mais deux iours après elle

en fut priuée : car elle aprit par la mefme PrinccË

fe Ariftce qui luy efcriuit vne féconde fois, qu'elle

s'eftoit abufée par vne relfemblance prodigieuse.

Eile luy mâdoit mefme par fa lettre,qu'elle s'eftoit

détrompe'e par fon Portrait,qu'elle auoit môftrc

à celuy qu'elle auoit pris pour fon Frere:& qu'en-

fin Spitridate n'eftoit point reuenu. Ce fut donc

alors que fans aucune confolation , elle fentit les

malheurs-du Roy de eut neâtmoins bien

toft après quelque foulagement à fa douleur ; lors

u'cllefçeutquevouseftiezreffufcitéjS'ilfautainfi

ire , & que ç'auoit efté vous,-qui àuiez erté pris

pour Spitridate, chez la Princefle Arbiane. Elle

cfpera,Seigneur,qu'eftantlç plus généreux de tous

les hômcs,vous traiteriez bien le Roy fon Frète:

& elle l'efpera mefme auec d'autant plus de plaifir,

que Spitridate, à ce que la Princefle Ariftée luy

matida,vousrctfembioit parfaitement. Cepedint

comme cette Princefle a affu rément vn efpritca*

pable de toutes chofes,elle commença de vouloir

prendre le foin des affaires de TEftat : mais elle

Second;

447

tf Dilua qu'elles eftoient en vn eftrange détordre*

Le Roy de Phrigie qui s'eftoit retiré, après la per-

te de ces deux Batailles,* l'extrémité de la Bithinie,

& qui auoit repaflé la RiuieredeSangar reçeut

nouuellesque Crefus Roy de Lydie eftoit entré

dans fès Eftats, auec vne puiflante Armée; de for-

te qu'il fut contraint d'aller fonger à fa propre def-

fenec , au lieu de fonger à celle des autres. Ioint

que fesTroupes eftoient extrêmement affaiblies:

ncantmoins comme la Princeffe iugeoit bien que

Ciaxare tenant le Roy de Pont prilonhier , ne s'a*

muferoitpasàrien entreprendre denouueauipuis

que fans hazarder fes Troupes , il pouuoit faire la

paix à telles conditions qu'il voudroit, elle eftoit

en quelque repos. Mais à peu de iours de là , elle

fut bien furprife d'apprendre, que tout cequis'e-

doit r'allié de gens de guerre, après la prife du

Roy,s'eltoient déclarez pour Arlàmone: que tou-

te la Bithinie s'eftoit foullcuée en fa faueur , &

eftoit rcfoluë de retourner fousfon ancien Mai*

ftre : & que de plus, Artane qui eftoit de la plus

haute condition, eftoit reuenu dans le Royaume*

auoit auflï fait foufleuer vne partie de celuy de

Pont ; & s'eftoit emparé d'vne Ville confiderable,

nommée Cabira , en fubornant le Gouuerneur par

de l'argent. le vous laifl'e donc à penfer , en quel

eftat ie trouua cette ieune Princeiïe : de voir que

le Roy fon Frère eftoit prifonnier : & qu'Arfa-

mone Père de Spitridate , non feulement eftoit

Maiftre de la Bithinie , mais qu'il eftoit encore

à la tefte d'vne Armée , pour venir conquérir

le Royaume de Pont : & qu'ainfi il faloit qu'elle

s'y oppofaft autant qu'elle pourroit : & qu'elle iïft:

la guerre contre le Père d'vn Prince dont elle

eftoit adorée , & qu'elle ne haïilbit pas. Ellefca-*

4+S Le Grand Cyivj,

uoit encore que celuy de tous les hftmes pour qui

elle auoit le plus de mépris & le plus d'auerfiori,

formoit vn party confiderable, quelque peu d'e- I

ftime qu'il euft : elle n'auoit ny Troupes , nv

argent pour en leucr : elle ne fçauoit mefme à

qui fc iier , tant toutes chofes eftoient brouil-

lées : & en ce pitoyable eftat , elle ne fçauoit non

plus fielledeuoit eltrebien aife ou bien affligée

del'abfence de Spitridate. Car elle iugeoit bien, ;

qu'il n'euft pas deû combatre pour elle contre fori I

Père : & elle n'euft pas voulu auiîî, qu'il euft conv j

batu pour fon Perc contre elle. Ainfi ne (cachant

ny que fouhaiter ny que faire , elle prioit les

Dieux de la deliurer de tant de malheurs qui l'ac-

cabloient. Mais enfinjSeigneuTjVoftre gcnerofïté I

n'ayant pas trompé fon efperance , & vous ayant

fait deliurer le Roy de Pont , à qui vous fiftes

mefme donner des Troupes , fous la conduite

d'Artaxe,nous en reçeufmes la nouuelle auec vnc

extrême ioye : & en effet, il fembla que le peuple

d'Heraclée reprit quelque cœur, en aprenant que

fon Prince eftoit deliuré , d'vne façon fi genereu-

lc. L'on en fit vnercfioiiïflànce publique : & le

glorieux Nom d'Artamene , fut auili célèbre dans

Heraclée, qu'il Teftoit àSinope, ou à Themifcire.

La Princefie (cachant donc que le Roy appro-

choit, voulut aller au deuant deluy : & comme

nous fçauions bien que du collé qu'il venoit,il

n'y auoit point de Troupes d'Arfamone,nousfuf-

mes deux iournées au deuant de ce Prince. Mais

pournoftre malheur , nous trouuafmes vne cm-

oufeade fi bien drefleedans vneForeft, que nous

tombafmcs prefques fans refiftance , entre les

mains de ceux qui nous attendoient , & l'on

nous mena par vne route deftournée, que nous

ne con

■.

Livkb Second; 449

he connoiftïons pas. Nous ne fçauions donc

H Ton nous menoit à Arfamone bu à Artanc:

& dans le choix des deux , la Princefle ne fça-

uoit que fouhaitter. Car fi c'éftoit à Arfamone*

elle y efperoit plus de douceur , à caufe de la

Princefle Arbiane & de la Princefle Ariftéc : mais

elle s'imaginoit auilï , que le Roy fon Frère, qui

ti'ignoroit pas l'affe&ion qu'elle auoit pour Spi-

tridate, pourroit peut-eftre la foupçonner de s'e-

ihe fait prendre volontairement aux Troupes

d'Arfamone, quoy qu'il ne piift ignorer, que ce

Prince ne haïflbit fon fils que pour l'amour d'elle.

Toutesfois le Nom d'Artane Iuy donnoit tant

d'aticrfion , qu'au hazard d'eftre maltraitée d'Ar-

famone , & foupçonnée mefme du Roy : elle euft

mieux aimé eftre menée en Bithinie , que d'aller à

Cabirà fous 11 puiflance d'vn tel homme. Ce-

pendant la choie ne fut pas à fon choix : & vers le

foir nous trouuafmes Artane , qui tout amoureux

qu'il, eftoit , n'auoit ofé fe trouuer à cette entre-

prife : & en auoit donné la conduitte à vn Soldat

déterminé , qui auoit autrefois cfté vn de ceux qui

auoient conjuré contre vous. De vous dire ce

que deuint la Princefle , quand elle vit Artane à la

tefte de deux cens cheuaux, qui la venoit receuoir,

il ne feroit pas aifé ; car encore qu'il fuft connu

pour vn lafehe , neantmoins comme il ne faut

prefques qu'eftre mutin & rebelle , pour ponuoit

former vn party , le fien n eftoit pas petit : & nous

fufmcsbien affligées, de voir qu'il y auoit tant de

braues Gens, qui obeïflbient à vn tel Capitaine. Il

falut pourtant céder à la Fortune , & fe laifler con-

duire dans Cabira où il eftoit le Maiftre : &dans

laquelle il y auoit vn Chafteau extrêmement fort

ou Ion nous logea. IenenVamuferaypoint,Sçi«

h Partie, / V î

* ■ «

\

'450

I

Lh Gilano CtrtS,

eneur,àvous dire,toutesles infolëces d'Artanexar

il fufRt que vous Cachiez qu'il eftoit lafche^pour

vous imaginer qu'il perdoit le refpeft qu'il deuoit

auoir, dés qu'il eftoit le plus fort : puis que c'eft

l'ordinaire de ceux qui mâqucntdecocur,de n'e-

ftrefoûmis que quand ils font il trou-

ua en la Princeflc, vne ame fi grande & vn efprit

fi ferme, que malgré toute fon impudence,elle le

reduifit aux termes de n'ofer prefques entrer

dans (a Chambre, ny lavoir. Cependant le Roy

de Pont, à ce que nous fç.eufmes depuis , arnua a

Heraclée ,bien fafché de l'enlèuement delà Prin-

celVe là Sœur : car en l'eftat qu'eftoientles choies,

il ne voyoit pas qu'il euft affez de forces pour diui-

fer fon Armée : &il fçauoit que celle d'Arfamone

eftoit fi puiflante , quelle ne luy pouuoit pas per-

' mettre de s'engager à vn Siège. Ioint que s'agjf-

fant de deliurer vne Sœur , ou de fauuer deux

Couronnes : ie penfe que la Politique ordinaire

veut que l'on fonge plûtoft à fvn qu'à l'autre.

Comme les chofes en eftoient là , Artane eut la

hardielled'enuover offrir fes Troupes au Roy de

Pont,pourueu qu'il vouluft confentir qu'il efpou-

faft la Princefle Araminte : mais le Roy ne voulut

iamais écouter vne femblable propofition : & ref-

pondit que s'il euft voulu vaincre fes ennemisfans

peine , il leur euft fouhaité vn fecours pareil à ce

luy qu'il luv offroit : luv mandant encore qu'il fon-

geaft bien comme il viuroitauec la Princefle fa

Sœur : parce qu'aufli toft qu'il auroit finy la guer-

re de Bithinie, il luy feroit rendre compte detous

fes crimes à la fois/ Vous pouuez donc iuger en

quel ellat eftoit la Princefié.qui par vn de fes Gar-

des que nous gagnafmes, fçauoit tout ce qui fc

paû'oit. Car tors qu'elle venoit à penfer,que peut:

Livn Second: àfii

rtftrc Arfamone tuëroit le Roy fon Frerc , ou que

le Roy fon Frerc , tuëroit le Père de Spitridate , fa

raifon n'eftoit plus à elle. Cependant le Roy de

Pont après auoir raifemblé le plus de troupes qu'il

put , fe mit en Câpagne pour s'oppofer à Ârfamo-

ne,qui .eftoit défia Maiftre d'vne partie du Royau*

nie de Pont : 5c à la première rencontre le Prince

Euriclide fut tué , ce qui affligea fort Arfamone.

, Mais,Seigneur,pourquoy m'amufer à vous dire les

particularitez d'vne guerre,qui a elle fçeuê de tour-

te l'Afie? Et ne fuffitil pas de vous aptendre, que

ce Prince tout braue qu'il eft,fut prefques toujours

battu \ Bien eft il vray que ce qui acheua de le per-

dre, fut qu'Aribée, qui auoit elle Gouuerneur de

Sinope,rapella Artane fon Frère auec fesTroupes:

& quoy que le Roy de Pont n'y vouluft pas côfen-

■ tir,parce qu'il ne voyoit point d'ordte de Ciaxarc

hy de vous: Artane le fit tontesfois d'authorité ab-

foluë. De forte que ce Prince fe trouuant fort af-

foibly, & fçachât que vous eftiez engagé à la guer-

re d'Àftirie , fut contraint de fe retirer dans Hera-

cléc ; en attendant qu'il euft leué de nouuelles

i Troupes,pour fe pouuoir rémettre en campagne.

Mais, Seigneur, il n'en eut pas le temps : car Arfa*

jtnone auprès de qui le Prince Intaphernc fils de

Gadatc eftoit arriué , ne voulant pas perdre vne

occafion fi fauorable,s'auança auec fon Armée:Sc

l'aflîegea enfin dans la Capitale de fon Royaume,

qufeftoit la feule Ville qui demeurait fous fon

©beïfTance:Car ce qui n'eftoit pas encore afi'ujetty

à Arfamone,tenoitlèpaLty d'Artane.I'ay fçeu par

diuerfes perfonnes , pendant que nouseftions à

Cabira,que ce Prince fit des choies fi prodigieufes

durant ce Siège , que Ton peut dire qu'il mérita,

cent Couronnes en perdant la fiçnne : mais enlifl

F f \)

\

i

N

/

452 Le Grand Ctrvs,

voyant que fes Ennemis auoient emporté rtort

feulement tous les Dehors de la Ville , mais que

mcfme ils s'eftoient rendus Maiftres d'vnc des

portes , & qu'ils n'auoient plus rien à faire pour le

tenir en leur puiflance , qu'à le forcer dans le der-

nier Retranchement qu'il auoit fait : & ne pou-

liant fe refoudre à tomber viuant entre les mains

d'Arfamonc,il prit la refolution de s'enfuir dans

vn Vaiflcau : & d'aller offrir fon EfpécàCiaxare,

pour deliurer la Princeffe Mandane , de qui il

auoit apris l'en!euement,aucc vne douleur incon*

ceuable: cfperant qu'après cela, vous luy aideriez

à recouurer fon Eftat. Et en effet, ce malheureux

Prince , exécuta vne partie de fon deflein : car il

fortit d'Heraclée , ne luy demeurant plus rien de

deux beaux Royaumes , que la feule qualité de

Roy,que la Fortune ne luy pouuoit ofter. Quand

la Princeffe reçeut cette trifte nouuelle,elle en eut

vne douleur effrange : & elle l'aprit mefme d'vne

manière fi cruplle , qu'on ne peut rien imaginer

de plus infupportable. Car, Seigneur, il faut que

vous fçachiez, que l'infolent Artane prenant vne

nouuelle hardiefle par ce nouueau malheur , la

vint trouuer auec vne inciuilité que nous ne luy

' auions point encore veuë. Madame , luy dit il,

comme il m'a toufiours femblé qu'vne des plus

fortes raifons qui vous a obligée à me traiter aufli

imperieufement que vous auez fait , eftoit parce

que i'eftois Sujet du Roy voftre Frère : i'ay creu

qu'il eftoit à propos de vous faire fçauoir qu'il ne

peut plus Jamais eftre mon Maiftre : puis que la

Fortune luy a ofté la Couronne ,& que de deux

Royaumes qu'il pofiedoit , il ne luy refte plus

qu'vn feulVaifleau, auec lequel il s'eft dérobé.'à

fesJ^Qnemis. Ceft pourquoy, Madame, ceiTant

Livre Second; . 453

aujourd'huy d'eftre Sœur de Roy , ne regardez

s'il vous plaift plus ma condition comme eitant

inférieure à la voftre :&agiflez autrement doref-

nauant que vous n'auez agy par le pafié. Comme

vous n'auez que le cœur d'vn Efclaue , reprit la

Princefle , ie vous ferois encore trop d'honneur,

de vous confiderer comme vn fimple Sujet du

Roy mon Frère : c'eft pourquoy quand il fera

vray que ia Fortune luy aura ofté la Couronne,

comme elle ne fçauroit faire que fa Naiflance ne

ibit toufiours beaucoup au defllis de la voftre,

elle ne fera pasauili que ie change de fentimens

pour vous. Et quand vous auriez encore plus de

Couronnes que le Roy mon Frère n'en a perdu,

ie vous mépriferoisfur le Thrônc comme ie fais:

& à moins que de changer abfolument voftre amc

( ce qui ne vous eft pas poffible ) vous ne me ver-

- rez iamais changer. C'eft pourquoy, Artane, fon-

gez mieux à ce que vous dites : & fouuenez vous

a tous les moments, quemesPcres ont toufiours

efte' les Maiftres des voftres : que i'ay eu l'honneur

d'eftre Fille ou Sœur de trois Princes , de qui ic

vous ay veu Sujet& que vous eftes nay enfin,auec

vneindifpenfable obligation demercfpe&ertour

te voftre vie. La Princefle prononça ces paroles

auec vnc colère fimajeftueufc,qu'ellcluy lit chan-

ger de couleur : & le força mefme de luy faire

quelque mauuaife exeufe cîcfon infolence,& de

la laifler en liberté de pleindre la difgrace du Roy

fon Frère : que nous aprifmes plus particuliere-

ment,par ce Garde qui nous eftoit fi ,

difoit elle, Hefionide, quel déplorable deftin ett

le mien, & à quelle cruelle aduanture fuis-ie expo-

fée ? le fuis née far le Thrône , & ie fuis Efclaue:

& Efclaui encore du plus indigne d'entre tous \es

F f iij

«

41-54 I* b G y * v $,

hommes. Si ie regarde les malheurs du Roy mon

Frère , ie n'ay pas afl'ez de larmes pour pleurer £es

infortunes : & fi ie confidere mes propres mal-

heurs, ic les trouue il grands, que ie ne voy que la

feule mort , qui les puiiïe faire finir. Encore iuf-

ques icy,adjouftoit elle,i'auois pu aimer Spitrida-

te innocemment : le feu Roy mon Père l'auoit dé-

liré: le Prince Sinnefis mon Frère me l'auoit or-

donné : mais auiourd'huy, Hefionide, qu'il cft fils

de TVfurpateur du Royaume de mon Frerc , &

du Deftrw&eur de ma Maifon 5 quelle apparence

y a t'il que ie le puifle faire fans crime ? Mais , Ma-

dame , luy dis ie , Spitridate n'a pas efté à cette

guerre : il eft vray, dit elle, mais il ne laifle pas d'e-

ilre fils de l'Vfurpateur du Royaume de Pont : fi

bien que quand la raifon m'obligeroit à ne l'accu-

fer pas ,1a bien-feance du moins voudroit tou-

jours , que ie ne l'aimafle plus. Ainfi Hefionide,

innocent ou coupable, ic ne dois plus voir Spitri-

date , quand mefme il feroit en lieu où ie le pour-

rois : & puis, adioufta t'elle^n quel lieu de la Ter-

re peut il eftre , qu'il n'ait point entendu parler de

la guerre de Pont & de Bithinie ? Et comment

eft il poflïble que fçachant l'eftat des chofes, iene

rcçoiue aucune nouucllede luy ? S'il a plus d'am-

bition que d amour , que ne paroift il à la tefte de

- l'Armée de fon Père ? Et sil a plus d'amour que

d'ambition , que ne cherche til àmedeliurerdes

mains d'Artane, & que ne me fait il fçauok qu'il

n'aprouue pas dans fon cœur , tout ce que fait Art

famone?I'auouë,luydis-ie, Madame, que le long

filencedeSpitridate^m'eft abfolument incompre-

henfiblc : Il me l'eft dételle forte,repliqua la Prin-

çeffe en foûpirant , que ie ne voy rien que rai-r

fonnablcmçnt j'en puifle imaginer que fa mort.

Livre Second.

455

»

Maïs veuillent les Dieux, adiouftat'elle , qu'il ne

foit iamais iuftifiç dans mon efprit , par vue fi fu-

nefte voye. Si ie voulois vous redire , Seigneur,

toutes les pleintes& toutes les reflexions que fai-

foit la Princefle fur les malheurs du Roy fon Frère,

fur l'inconftance des chofes du Monde, & fur l'in-

nocente pallion qu'elle auoitdansi'ame , i'abufe-

rois de voftre patience : c'eft pourquoy il faut

Que ie les pafle légèrement : & que ie vous die

qu'Artane voyat qu'il alloit auoir fur les bras vne

Armée vittorieufe,& conduite par vn Prince qui

venoit de conquérir deux Royaumes, n'eftoitpas

fans inquiétude. Car encore qu'il y euft de branes

gens dans fon party , il n'en eftoit pas deuenu plus

vaillant : Si bien que quelque amour qu'il euft

pour la Princefle, ie penlc qu'il fe repentit plus

d'vne fois,de s'eftre engagé à ce qu'il auoit fait.

z~o

Auflienuoya t'il versArlàmone,pour luy propofer

quelques articles de paix entre eux : mais comme

il vouloit que Cabira luy demeuraft pour fa feure-

té,& qu'il vouloit aufîi que la Princefle Araminte

fuft toufiours en fa puiflaneexe Prince qui la vou-

loit abfolument auoir en la fienne, n'y voulut ia-

mais entendre:& ne reçeut pas trop bien ceux qui

le furent trouuer de fa part : de forte qu'après ce

refus , Attane fut encore plus inquiet qu'aupara*

eftil vray qu'il eut quelques iours de re-

qu'Arfamone tombant malade,fit retar-

der la marche de fon Armce,qui venoit défia con-

tre luy. Comme les chofes eftoient en cet eftax, il

arriua vnCheualieràHeraclée , où eftoit alors la

Reine Arbiane ( car il eft bien iufte de luy donner

vne qualité qu'elle deuoit toujours auoir portée )

il arriua, dis-ie,vn Cheualier, qui portoit vn Bou-

clier où l'on voyoit vn Efclaue reprelenté, qui

F f iiij

)

^$6 Lb Grand Cyhvs,

femblant auoir A choifir , déchaînes ou de Coti-

ronnes,rompoitlcsderniçres&prenoit les autres;

£uec ces mots.

PL

S PES AN TE S , M

PLVS .

Comme il eftoit aflez tard lors qu'il arriua , il

ne fut pas connu en entrant dans la Ville : & ce

uc ie viens de vous dire, ne fut^pas remarqué ce

bir là. Mais à peine fut il defeendu de cheual

dans vne Maifon de fa connqiflance , qu'il fut

au Palais où eftoit la Reine & la Princefle fa fille:

car pour Arfamone , il eftoit demeuré malade au

Camp, où ces Princefl'esdeuoient aller le lende-

main : accompagnées de la Princefle IftrineSœur

dlntapherne,qui eftoit alors en cette Cour: Apres

que ce Cheualier fe fut fait montrer l'Aparté*

ment d'Ariftée : il y fut tout droit fans faire riet\

dire,iufques à ce qu'il arriua à l'Antichambre : où

il trouua vn Officier de cette Princefle , qu'il pria

de luy dire qu'il y auoit vn Eftranger qui deman-

doit a luy parler en particulier , pour quelque af-

faire importante. Cet Officier luy dit que la Rei-

ne eftant auec ellç dans (on Cabinet , il n'oferoit

y aller : mais il le prefla fi fort de dire la mefme

chofe àl'vne & à l'autre $ qu'enfin croyant que

c'eftoit quelque affaire confïderable , il y fut, &

reuint vn moment après le faire entrer. Mais,Sei-

gneur , à peine eut il fait vn pas dans ce Cabinet,

que la Reine fe leuant en parut furprife : le fuis

bien aife, luy dit elle, de vous voir vn peu en meil-

leur eftat que vous n eiliez, lors que ie vous vis en

Bithinie : & que ie pris l 'illuftre Artamene, pour le

malheureux Spitridate. Vous me donnez vnNoin

trop glorieux (répliqua le véritable Spitridate,car

Li vue Second;

457

ç'cftoit Iuy effeâ:iucmcnt,qucla Reine Arbiane

prenoit pour yous ) & ic ne comprens pas , Mada-

me , luy dit il , pourquoy vous ne me voulez pas

çonnoiftre. La Princcflc Ariftée ayant pris elle

mefme vn flambeau , & luy femblant enfin qu'elle

voyoit quelque chofe dans les yeux de celuy

qu'elle regardoit qui eftoit véritablement deSpi*

tridate, Madame , dit elle à la Reine , il n'en faut

point douter : celuy que vcpus voyez elt le Prince

mon Frère, & n'eft point du tout Artamene. Spi-

tridateà qui il eftoit arriuéplusd'vne fois d'eftre

pris pour vn autre , en diuers endroits de fes voya-

ges , en fut vn peu moins furpris que fi cela ne luy

fuft pas défia aduenu : c'eft pourquoy prenant la

parole , &di(ant plusieurs chofes à ces Princefl'es

que nul autre que luy ne leur euft pu dire : elles

acheuerent de le connoiftre , ôc elles luy donnè-

rent toutes les marques de tendrefie que l'on peut

donner, en reuoyant vnc perfonne infiniment

chère, & qu'elles auoient prefques creu ne deuoic

jamais reuoir. Comme la Reine fa Mère l'auoit

toufiours beaucoup aimé , elle auoit fait toutes

chofes pofïïbles pourappaifer Tefprit irrité d'Ar-

famone, mais elle n'en auoit pourtant pu venir

à bout : neantmoins ne voulant pas affliger ce

N Prince dés leur première entre-veuë , elle ne luy

parla de rien en particulier : & après vneconuer-

fation de deux heures, elle luy dit feulement , que

pour rendre plus de refped au Roy, il ne faloit

pas que l'on fceuftdansHeraclée qu'il eftoit rcue-

nu,iufques à 'ce qu'elle euft parlé à luy. En fuite

dequoy eftant retournée àfon Apartement, après

qu'ils eurent donné quelques larmes au fouuenir

du Prince Euriclide , il demeura auec la Princefic

Ariftéç , qu'il n^uoit point veue depuis la pertç

/

I

»S«

Ls Ghand Cyrvs,

du Prince Sinnefis : à la mémoire duquel ils don-

nèrent encore quelques foûpirs Pvn & l'autre,

JVlaisauparauant que de luy parler de toute autre

chofe,il luy parla de la Princeflc Araminte : !a

remerciant de ce qu'elle luy auoit réduce refpect

de n'auoir pas pris fon Apartement : car en effet

clic neTauoit pas voulu faire. Aurefte, Seigneur,

ie ne fçaurois vous exprimer la douleur qu'eut

Spitridate , de fc voir dans lemefme Palais où il

auoit commencé d'aimer la Princeflc ,& où il en

auoit efté aimé : ny le redoublement d'affliftion

u'il fentit en fon cœur, lois qu'il vint à fonger eu

uite, que c'eftoit le Roy fon Pcrc , qui eftoit

caufe qu'elle n'y eftoit plus. De plus , quand il

penfoit qu'elle eftoit entre les mains d'Artanc , il

perdoit prefquc la raifon : & il fut très long temps

fans pouuoir fatisfaire Tenuie qu'auoit la PrinccC-

fc fa Sœur, d'apprendre ce qu'il auoit fait, depuis

qu'elle neTauoit veu. Mais enfin aptes beaucoup

depleintes,il luydit,àccque nousauonsfçeu par

luy mefme , qu'eftant déguife en Paphlago'nic , il

auoit écrit à la Princeflc Araminte , pour luy de-

mander fi elle vouloit qu'il s'allaft offrir au Roy

fon Frère quialloit commencer la guerre de Ca*

padoce :& qu'au lieu de receuoir vne refponfe

telle qu'il auoit lieu de l'attendre , il auoit reçcu

vne Lettre delà PrinccfTe, la plus cruelle du mon-

de :& vne de moyla plus furprenante qui fut ja-

mais. Et comme la Princeflc Ariftée luy ditqu'af-

furément il y auoit quelque fourbe cachée là def-

fous : il tira ces deux Lettres qu'il n'auoit point

abandonnées, depuis qu'il les auoit reçeuës : 5c les

luy montrant, elle vit qu'elles cft oient telles.

J

I

Livre Second:

45?

^•^4î^-s^4i^?^5Wfe^2 &&'

^.^^^^^^^.^^•*f «$ &W

A

AM

SPITRIDATE-

^r/ au JLof

m

y fuis que ce fefê

& allez, pluftoft ch

Jiez, mefme oublier le iYi

fi ejloigné de moy, que vous en fuif-

P'ARAMIUT?.

Ha , mon Frère , s'écria la Princefle Ariftée,

mes yeux me difcnt que la Princcfle Araminte a

cfcrit cette Lettre : mais ma raifon m'aflure qu'el-

le n'y a iamais penfé. Puis fans attendre la refpon-

fedc Spitridate , elle ouurit l'autre , & y lçut ces

paroles.

/

i

»

4S0

Le G «.and Cykvs;

H

**T*

ON

D

AV

PRINCE

t

SPITRIDATE.

E fuis bien marrie cteflrc obligée de

vous dire que U gloire ejl plus

puiffante que toutes chofes , dans U

cœur de U Princejfe : & quelle s'ejl

fi fortement rcfolue d'obéir au Roy^

de vaincre Cajfetfion quelle auoit pour vous i & de

l'oublier ; que rien ne lafçauroit changer. Confor-

mez, donc vojtre {Jprit a voflre fortune fi vous le

pouuez, : à puis que vom efies généreux oubliez

vne Perfonne , qui a abfolument pris le deffein de

ne fe fouuenir plus de vous*

HESIONIDE.

le vouslaifle àpenfer (dit le Prince Spitridate,

au (fi toft que la Princeffe fa Sœur eut achcué de

Jire ces deux Lettres) ce que ie deuins,aprcsauoir

veuce que vous venez de voir. le le cofnprens

ai lement, dit elle , puis qu'encore que iefoisaflu-

rée que c'elt vne fourbe que Ton vous a faite , ic

ne laifle pas d'en eftrc furprife. Carenfin,adioufta

t'elle , tant que la guerre de Capadoce a duré, i'ay

t

\LlVlE S

à %

T.

4*

toufîours reçeu dcsnouuclles delà Princefle Ara-

mi ntc comme à l'ordinaire : & elle s'eft toufîours

informée des voftres , auée vn extrême foin. Elle

nous a rendu de plus, cent bons offices en fecret:

& iufqucs à ce qu'elle ait efté enleuce par Artanc,

nous auons toufîours eu intelligence cnfemble,

mefme depuis la guerre que le Roy mon Père a

commencée contre le Roy de Pont. De plus,

lors que l'illuftre Artamcne vint en Bithinie , &

que nous creufmes que c'eftoit vous qui eftiez

reuenu, elle tefmoigna en auoir vne extrême ioyc

quand ie le luy efcriuis : & ie fçeus qu'elle auoit

aufli eu vne extrême douleur , lors qu'elle auoit

apris que nous nous eftions abufées. Enfin , Sei-

gneur, adiouftat'elle,il faut que ie confronte cet-

te prétendue Lettre de la Princefle Araminte,

auec celles que i'enay : en difanteela elle ouurit

vne Cafiette quieftoit fur la Table de fon Cabi-

net : & en prenant plufîcurs, cllefe mit à les regar-

der attentiuement. Mais à peine eut elle apporté

quelque attention à les confiderer , qu'elle vit

beaucoup de différence en plufieurs cara&eres.

11 eft pourtant certain qu'a l'abord,tout le monde

y auroit pu eftre trompé : mais perfonne ne l'y

pouuoit eftre , en regardant cette faufl'e Lettre

auprès d'vne véritable. Spitridate eut vne fi gran-

de ioyc de pouuoir efperer qu'il auoit eftcabufé,

qu'il y auoit plus d'vn quart d'heure qu'il cftoit

perfuadé en fecret que cette Lettre eftoit vne

fourbe : qu'il faifoit encore femblant d'en douter,

afin de .s'en faire affurer dauantage par laPrincef-

fe Ariftce : & d'auoir vn prétexte de regarder plus *

long temps la grande différence qu'il y auoit de

certaines Lettres aux autres. Mais comment, di-

foit Spitridate , cela aura t'ii pu eûre ? Pharnace

l

V

jYl Grand Cyivj;

n'cftoit point vn homme à faire vne pareille cho

fe : non, dit la Prince (Te, mais Artane eft fort pro-

pre à faire vne femblable méchanceté. Et en ef-

fet, Seigneur, nous auons fçeu depuis que c'eftoit

luy qui ayant découuert que Spitridate auoit en-

uoyé à Heraclée à ce Capitaine de la Tour où il

auoit efté prifonnier; auoit fait (uiure cet homme

.qui eftoit chargé de la véritable refponfe delà

Princefle & de la mienne :& l'ayant arrefte, après

luy auoir pris (es Lettres , il les auoit fait imiter

par vn homme qui demeuroità Heraclée,qui con-

trefaifoit admirablement toutes fortes d'écritures.

Mais côme celle de la Princefle eftoit fort cour-

te, & qu'il n'en auoit point d'autres : toutes les

Lettres necefl'aires à écrire celle que ie viens de

vous diisela dernicrc,ne s'y trouuoientpas : &

c'eftoit la caufe de la notable différence qu'il y

auoit de quelques vns de ces caractères à ceux de

la Princefle. Il le trouua mefme pour fauorifer fa

fourbc,que celuv qui eftoit chargé de nos Lettres*

auoit efté efleué dans la Maifon du Père d' Artane,

fans que Spitridate nv nous en fçeullions rien : de

forte que reconnoiiîant le fils de ion ancien Mai-

ftre, il s'en fit connoiftre aufli,de peur d'eftre

maltraité,& s'en laifla fuborner : Si bien que ce fut

par ce mefme home que Spitridate auoit enuoyé,

qu'il rcçeut les faufles Lettres qu'Artane fuppofa*

ce qui ne feruit pas peu à l'empefclier de foupçon-

nerrien de la tromperie qu'on luy failbit. Ce qui

auoit obligé Artane à cela,eftoit que connoilTant

le grand cœur de Pharnace , il auoit efperc qu'il

pourroit eftrctué à cette guerre : de forte qu'éloi-

gnant encore plus Spitridate , ildemeureroit feul

en tout le Royaume qui fuft de condition à pou-

uoir prétendre à la Princefle. Apres donc que Spi«

L

* -.

S

IVR.E SECOND.' '463

tridatefe fut bien confirmé dans la croyance qu'il

auoit efté trompe : il raconta aucc vn peu plus

de tranquilité qu'auparauant , le defelpoic qu'il

auoit eu , & comment il auoit pris la refolution,-

d'aller en effet mourir fi loindelaPrinceffe Ara*

minte, qu'elle ne peuft pas mefme fçauoir des

nouuellesdc fa mort. Que dans ce funeltedeflein*

il eftoit allé au Port de mer le plus proche du

lieu où il eftoit , s'embarquer dans le premier

Vaifleau quifift voile, fans demander feulement

où il alloit. Que par hazard il s'en eftoit trou\ié

vn de Marchands de Tenedos qui l'auoit reçeui

que de là il auoit efté à Ephefe , parce que l'on

difoit que Crefus l'alloit attaquer. Qu'en effet

il auoit veu toute cette guerre fans y pouuoir

périr, quoy qu'il s'y fuftâflez expofé: que fe fou-

uenant que s'il euft voulu fuiure l'ambition d'Ar-

famone, plutoft que l'amour de la Princefle , il

auroit efté Roy , & qu'ai n fi il auoit préféré les

chailhes d'Araminte à la Couronne de Bithinie:

il auoit fait peindre fur fon Bouclier , cet Efclauc

qui brjfoitdes Couronnes, & qui choififlbit des

fers, dont ie vous aydefia parlé. Qu'en ce lieu là*

après la fin de la guerre , il s'eftoit embarqué de

nouueau pour aller en Chipre:luy femblât qu'vne

Ifle confacrée à la Mère des Amours,luy feroit plus

fauorablc qu'vne autre. Mais qu'en ayant trouué

le fejour trop plaifant pour vn malheureux., il

auioit paflé en Cilicie : qu'en fuite ne pouuant de-

meurer en vn lieu, il auoit voulu fe remettre en

mer : maisqu'vn Eftranger qui fe trouua eftre vn

Mage de Perfe , l'eftant venu aborder, luy auoit

rendu tous les honneurs imaginables : luy difant

cent chofes en vue langue qu'il n'entendoit

pas. Qif enfin vn Truchement qu'il auoit pris

1

484 Le Okand C v r. v *;

àuecquesluy pour la commodité de fes voyages,

luy auoit dit que cet homme cftoit Perfan , 5c

qu'il le prenoit pour cftrc fils de fon Koy , que

• des Marchands auoient pourtant afluré auoir

veu noyer à Chalccdoinc. Spitridate entendant

cela, luy fit dire par ce mefme Interprète , qu'il

n'eftoit point Perfan : qu'il eftoit vray qu'il auoit

penfé eltre noyé à Chalcedoine , mais que pour-

tant aflurément il s'abufoit : & qu'il n'eftoit point

ce qu'il penfoit qu'il fuft. Mais plus ilfaifoit par-

ler ce Truchemcnt,plus ce Perfan s'imaginoitque

c'eftoit vne feinte , & qu'il ne laiflfoit pas d'enten-

dre ce qu'il difoit. Enfin, Seigneur j il preffa &

pria fi iriftamment Spitridate de luy auouer vnc

vérité qu'il ne fçauoit pas * que s'en trouuant im-

partiale il le laiîîa. Mais cet homme cftant allé

trouuer les Magiftrats de la Ville où ils eftoient,

Il leur dit que le Roy fon Maiftre auoit perdu

l'vnique héritier dcfesEftats : qui par quelques |

raifons cachées, ne vouloir point fans doute re-

tourner en fon Pais. Qifil Pauoit rencontré par

hazard qu'il eftoit dans leur Ville , ôc preft a fe

rembarquer. Qu'il les coniuroit donc de l'ar-

refter,& de le renuoyer au Roy fon Père : de

forte que ces Magiftrats voyant vn homme dont

. la phifionomie eftoit fort fage , & qui de plus

auoit fait connoilïance auec les plus fçauans de

leur Ville : cnuoyerent ordre en effet d'arrefter

Spitridate, comme eftant Fils du Roy de Perle : &

de le traiter pourtant auec tout le refpe£t qu'on

deuoit à vne Perfonne de cette condition. le

vous laifle à penfer û ce Prince fut furpris : il fit

tout ce qu'il pût pour defabufer ces gens là : mais

plus il parloit , plus le Mage Perfan s'obftinoitâ

îbitenir qu'il eftoit Cyrus. Enfin ces Magiftrats |

cnuoyerent

Livre Second. 46 j

fcnuoyerent à leur Prince , & Spitridate, &le Ma-

ge : & ce Prince après les auoir entendu* tous

deux , refolut , de peur de faire vne faute , de les

enuoyer l'vn & l'autre au Roy de Perle. Néant- .

! moins dans le doute où il eftoit , il ne fit pas la

mefme defpenfe qu'il euft faite,s'il euft creu qu'ef-

i fe&iuement Spitridate euft cité Cyrus : tant y a,

Seigneur , qu'il choifit vn homme d'efprit & de

qualité dans fa Cour, pour luy donner cette corn-

million :& il les fit partir de cette forte , aucc vn

a liez bon nombre de foldats, quoy aue Spitridate

, peuft dire. le ne m'amuferay pointa vous racon-

j ter fes chagrins , pendant vn fi long chemin , OÙ

- on legardoit fort foigneufement : mais ic vous

diray feulement aue durant ce voyage le Mage ,

mourut : & qu'eftant enfin arriuez "en Perfe , cet .

Ambafladeur apprenant que tout le monde

croyoit Cyrus mort , & que des Marchands 1 a-

uoient veu noyer, commença de croire Spitrida-

te : ne trouuint pas de raifon qu'il ne voulult

point eftre connu pour filsd'vn Grand Roy , s'il

eftoit vray qu'il le fuft. Si bien que iugeant que

puis que ce Mage eftoit mort, ceferoitpeut-cilrc

paroiftte à Perfepolis cTvne afîez bizarre manière;

il fut quelque temps à délibérer fur ce qu'il fe-

roit : pendant quoy eftant tombé malade comme

t le Mage , il mourut auflï bien que luy : De forte

que Spitridate fe voyant vn peu plus libre , fc dé~

I roba des gens de cet Ambafladeur , durant les

| premiers iours de leur aftlittion , & ne continua

( point fon voyage. Il penfa toutesfois eftre arrefté

par diuerfes Perfonnes qui le prenoient pour

I vous ; Mais comme il fe refolut de fc r'aprocher

Vn peu \cs lieux où nous eftions pour entendre

du moins quelquesfois le nom du Royaume ou

3. Part. G e

4

l

4*4

Le G * r. V s,

ombc

violen-

demcuroit fa Princefle : il paflâ de Perfc en Âf&

die , où il fut fiiiuy autîi en diuerfes rencontres,)

fans qu'il en comprift la raifon. En fuite eilantar-

riué furies frontières de Galatie,ily aprit le lou-

leuement de la Bithinie , 3c la guerre que le Roy

fonPereauoit déclarée au Roy de Pont : & il dit

depuis à la Princefle Ariitéc , que cette nouuelle

1 auoit f\ cruellement affligé,qu'ii en cftoit t — L '

malade : maisauec vn tel excès & vne telle vi

ce,queiamaisperfonncnerauoit tantefte : parce?

qu'aprenant tous les iours les vi&oires du Roy

Ion Pcre, & après encore la mort du Prince Euri-

clide , il iugeoit bien quec'eitoit Vn rrtauuais che-

min pour remettre 1a Princefle Araminte dans les

premiers fentimens qu'elle auoit eus pour hiy.

n'eft pas qu'il fouhaitaft que le Roy ion Père fuft

Vaincu : mais c'eft qu'il ne pouuoit ny fçauoit que

fouhaiter. Enfin (dit il après auoirbien exagéré

fts déplaifirs à la Princelfc Ariflée)me voicy mai

chère Scfcur , aftez: bien guery malgtérrtoy , qui

Viens vous demander confeil de ce que ie dois

faire : Car quand mefmema Princefle feroit infi-

delle, iela voudroistoufioursdeliurer d'entre les

mains d'Artane où i'ay fçeu qu'elle eft. Il ne vous

fera pas aifé, lu y dit elle , fi ce n'eft auec les Trou-

pes du Roy : mais pour pouuoir l'obliger à vous

rcuoir, il ne faut pas que vous témoigniez aimer

encore la Princefle Araminte. Ha,ma Sœu^ditif,,

ie ne fcay point feindre ! & ic ne fçaurois dcuoir

ma bonne fortune à vn menfonge. Mais helasî

difoit il, que penfe& que doit penfer de mon fr

lcnce cette Princefle, pendant cle fi grands chan-

gemens ? Elle croit peut-efire c\uc i'atrens en re-

pos que la guerre foit finie : afin de venir ioiiif

après paifiblement des fruits de la viftoire. Mais*

/

v

LiviiÈ Second." V6j

fliuinc Princefle, adiouftôit il, que vous eftes iniu-

lie fï vous le croyez ainfi! Tant y a,Seigncur,qu'a-

pres pluficurs femblables pleintes, Spitridatc le re-

tira, au lieu où il auoit refolu de le loger : Ariftée

luy aprit pourtant encore auparauant qu'il la qui-

tait, que le Prince întaphernefils de Gadatc, qui

eft auiourd'huy dâs l'armée de Ciaxare, auoit ren-

du de grands (eruicés au Roy fonPere: ôcque la

Princelîelftrine fa Sœur eftoit venue auprès de la

Reine Arbiane,aulïï tort après la mort de la Reine

Nitocris,qui l'auoit ainfi voulu. En fuite de ce dit

cotus;Spitridate s'en alla , comme ie l'ay défia dit:

le lendemain au matin la Reine & la Princeïfe luy

maderent qu'il demeurait caché,iùfques à ce qu'il

euft de leurs nouuelles : & qu'elles s'en alloient ait

Câp, où Arfamone elloit demeure malade. Com-

me l'Armée n'eftoit qu'à vue journée d'Heraclée;

elles y arriuerent lé foirmefme : mais comme Ar-

famone eftoit aflez mal , ce ne fut que le lende-

main au matin qu'il fut mieux , qu'elles luy firent

fçauoir qu'elles auoient eu des nouuelles de Spi-

tridate: car pour nei'expoferpas, elles ne dirent

point qu'il fuft arriué. La furprife d'Arfamonc fut

grande au difeours d'Arbiane:& la Princefle Ari-

ltée remarqua de Teftonnement & de la colère

fur ion vifage. Il luy fembla pourtant, que mal-

gré des fentimens fi tumultueux , elle y vit aulîi

quelques légères marques de ioye : en effet com-

me Arfamone n'auoit plus d'autre Fils , quand

il n'auroit eu autre fentimènt que ecluy de la

haine qu'il auoit pour le Roy de Pont , il euit

toufiours deu cftre bien aife de fc voir vu Suc-

cdVeur. C'eft pourquoy après auotrefté quelque!

temps fans parler , fi Spitridatc , dit il à la Reine

fa femme , reuient atfëc le cœur d'vn Efclauc ;

c; S J J

ir

T

466

Le Gran s,

tel qu'il l'auoit lors qu'il cchapa de fa Prifbn , il

faut luy redonner fes chaînes : Mais s'il rcuient

auec celuyd'vn Roy, il faut le traiter en Prince

qui le fera vniour. Ceft pourquoy , Madame,

dit il à la Reine , faites luy s'il vous plaift fçauoir,

qu'il eft luy mefme l'arbitre de fondeftin : que s'il

veut achéuer cette guerre que i'ay fi heureufe-

ment commencée, & mettre la Princeffc Aramin- |

te entre mes mains comme ma Prifonnierer , ïy \

coniens : & ie luydonneray le commandement

de mon Armée. Mais s'il penfe n'eftre reuenu

que pour continuer d'aimer vne Perfonne qu'il

ne doit regarder que comme la Fille 5c la Sœur

de nos Tirans : ie Luy feray bien voir que ie fuis

Maiftrc des deux Couronnes que i'ay conquîtes,

puis que i'en difpoferay en faueur de gui il me

plaira. Il a efte afl'cz longtemps abfenr,adiourta

t'il , pour eftre guery d'vne iemblablc pafiion:

c'eft pourquoy , dit-il, regardant la Princelïe Ari-

fte'c , ie vous donne la commilTion de découurir

dans le fonds de fon cœur , fes véritables fenti-

mens. Car ie m'aperçoy bien que vous en fçauez

plus que vous ne m'en dites : & que peut-eftre

Spitridate eft il défia àHeraclée. Arbiane voulut

alors le nier : mais ce fut d'vne façon -qui le fit

dauantage croire au Roy : de forte que reprenant

la parole , non non, luy dit il , ne craignez rien

pour Spitridate s'il eft fage : c'eft pourquoy s'il cft

arriué comme ie le croy , retournez à Heraclée,

dit il àlaPrincefle fa fille, car s'il eft tel que ie

dis,ieconfens que vous me l'ameniez : & s'il ne

l'eft pns , ie permets qu'il s'en retourne en exil.

Qje fi pour ma bonne fortune & pour la fienne

il l'eft deuenu , faites le venir icy en diligence:

parce que me troimant mal comme ie fais,ie feray

Livre Second.