- Vous voulez faire quoi ?
Pyro m'incendie du regard, mais je n'ai pas pu m'en empêcher. Dans la petite pièce, quelque part dans une partie du bunker dans laquelle je n'avais encore jamais mis les pieds, il me semble avoir entendu la proposition la plus ahurissante du monde.
Tout droit sortie de la bouche de notre leader.
- Tu m'as entendu, Dan. Nous allons nous introduire dans la Maison Blanche.
A ses côtés, le Fléau, Spyke et Pyro acquiescent. Seule Arclight semble un peu moins sûr d'elle. Mais elle le cache très bien en fixant ses pieds.
- Nous avons besoin d'informations. Quelque chose pour faire pression sur le gouvernement si jamais il veut s'attaquer à nous.
- Ce qu'il ferait en apprenant que son ancien bunker nucléaire abrite les mutants de la Nouvelles Confrérie, ajoute Spyke.
Magnéto parle en me regardant droit dans les yeux. Sa voix est calme, ferme. Il a l'allure d'un politicien, avec dans ses yeux la malice des plus fourbes d'entre nous. Le tout accompagné d'une profondeur, d'une sagesse qui inspirent le respect et la crainte. Je tente de rassembler le peu de contenance que j'ai.
- Kitty n'était pas sérieuse quand elle a dit cela, tenté-je d'une voix un peu tremblotante. L'École ne voudrait pas nous nuire. Les gens là-bas ne feraient pas de mal à une mouche.
- Tu es mieux placée que moi pour l'affirmer, ma grande, répond Magnéto, mais je préfère prendre mes précautions.
Le « ma grande » me fait ciller, et je sens aussi Pyro me jeter un regard.
- Pyro, Spyke et Arclight seront chacun à la tête d'un groupe de trois, et vous fouillerez la Maison Blanche à la recherche d'éléments compromettants. Le Fléau, les autres mutants et moi-même vous attendrons à l'orée de la forêt et à l'entrée du tunnel si quelque chose tourne mal.
D'un geste, il fait glisser une mallette métallique de sous la table autour de laquelle nous sommes rassemblés. Une fois posée sur la surface, les attaches sautent et la partie latérale s'ouvre. A l'intérieur trône une série de petits boîtiers noirs, de la taille d'une grosse boîte d'allumettes, surmontés d'une épaisse et courte antenne.
- Pendant le temps de votre exploration, vous pourrez communiquer avec ces talkies-walkies. Ils ont été fabriqués par Tony.
- Ils utilisent des radios et autres émetteurs comme relais sur de très basses fréquences, c'est impossible à tracer, rajoute l'intéressé avec fierté.
Arclight, Spyke et Pyro en prennent chacun un.
- Dan, si par un malheureux incident la mission est compromise, tu seras chargée de couvrir la sortie des autres mutants, m'annonce Magnéto. Si vous tentez de nous rejoindre par la forêt, vous devrez traverser le jardin présidentiel. Vous serez à découvert sur au moins deux cents mètres. Je prendrai soin de détruire les projecteurs et les tours de contrôle autour, vous serez dans l'obscurité. Tu devras les ramener en sécurité.
Je hoche lentement la tête.
- Je pars avec Dan et Kira, déclare Pyro, lui valant un regard étonné de ma part.
- Je prends les jumeaux, rajoute Arclight.
- Charly et Callisto, annonce Spyke.
Il y a un échange de regards.
- Callisto ne fait pas partie de la mission, répond soigneusement Magnéto.
- J'ai besoin d'elle, rétorque Spyke, la voix peu certaine mais le regard déterminé. Charly contrôlera son tempérament s'il y en a besoin.
Il y a un comme un flottement, le temps que Magnéto pèse le pour et le contre. Il finit par hocher lentement la tête, et l'atmosphère de la pièce s'allège d'un coup.
J'ai comme l'impression que cette première mission est une mauvaise idée. Magnéto pourrait détruire la Maison Blanche d'un claquement de doigts s'il le voulait, mais il y a des raisons pour lesquelles il ne s'y essaie pas. S'introduire dans la l'endroit le plus gardé des États-Unis est une provocation grave. Une partie de moi redoute les implications que cela pourrait avoir, tandis qu'une autre trépigne d'excitation.
Après avoir annoncé ce que notre groupe d'éclaireurs allait faire cette nuit-même devant un public de mutants renégats en liesse, nous sommes partis en direction des tréfonds du bunker, tel un petit cortège. Pyro marche à mes côtés, Kira et les deux autres groupes derrière nous, tandis que je suis la cape de Magnéto dans un couloir de plus en plus étroit et crépu, creusé dans le béton nu.
Kira s'est réjouie de pouvoir faire partie de la mission. Ari nous a promis de nous attendre à l'orée de la forêt en cas de problème. Quant à moi, je me demande encore pourquoi Pyro m'a voulue dans son équipe.
Comme si tu allais lui demander.
Je me rebiffe un peu contre moi-même, suscitant un coup d'œil de l'intéressé. Je ne prends pas la peine de le lui retourner le regard. Le mutant pyromane est peut-être un trouillard et veut l'option « fuite » dans son équipe. En tout cas, vu le peu d'attention à mon égard, voire la froideur qui se dégage de lui, je n'ai franchement pas l'impression qu'il m'a choisie par affinité.
Magnéto s'arrête enfin devant ce qui ressemble à un mur blindé. Le tunnel est désormais juste assez large pour contenir trois personnes debout côte à côte. Derrière nous, les mutants qui ne participent pas à la mission s'amassent, cherchant à assister à leur chef en action. Magnéto tend prestement une main vers la porte, et un vulgaire grincement s'élève. Le mur se décolle et se retrouve plaqué contre la paroi du tunnel, littéralement incrusté dans le béton. Derrière son emplacement initial, un passage se forme dans la matière elle-même. Je devine l'acier du béton armé tordre la matière, ouvrant une sorte de tunnel.
Comme si le béton coulé était revenu à l'état liquide.
Pas étonnant que Magnéto soulève des foules. J'avais entendu dire qu'il était de classe 4.
Le spectacle dure à peine une dizaine de secondes et se déroule dans un silence ébahi. Le premier à s'engager dans le passage ovale nouvellement formé est Pyro, une boule de flammes dansant dans sa main, suivi par Kira et moi-même.
Au bout d'une dizaine de mètres à marcher sur le béton lisse et nu, Kira m'aide à atterrir dans ce qui semble être une vieille cuisine, à travers l'un des immenses carreaux de céramique du mur brûlé par Pyro. Suivent Arclight, les jumeaux et Spyke et son équipe, Charly et Callisto. Cette dernière observe la pièce avec un certain dégoût, mélangé à de l'excitation pure.
Tony est le dernier à apparaître. Son rôle se réduit à la désactivation du système électronique de l'endroit, y compris les alarmes, les lumières, et les radios. Il se terre derrière nous tandis que nous vérifions les escaliers, à la recherche d'une caméra sur notre chemin.
Le premier signe d'une surveillance se révèle finalement être au rez-de-chaussée – un détecteur de mouvement. Une fois les alentours vérifiés, je laisse Tony se glisser jusqu'à la boîte, et le regarde la démonter soigneusement, y échanger des fils et insérer une nouvelle carte de son invention. Aussitôt, un bruit quasi-imperceptible se fait entendre dans l'ensemble de la maison, comme le dernier souffle d'une machine qu'on éteint. Le faisceau rouge du détecteur clignote deux fois, avant que la lumière ne s'affaiblisse et disparaisse.
Le gars est lâche, mais c'est un génie.
- Vous êtes libres, annonce Tony en passant sa main devant la boite, puis en se redressant.
Il est plus petit que Pyro, mais cela n'empêche pas le mutant pyromane de le regarder avec une once d'admiration. Tony hoche la tête, tentant en vain de cacher sa fierté, avant de disparaître dans les escaliers en direction de notre antre.
- On prend le rez-de-chaussée, décide Spyke.
- Premier étage, poursuit Arclight avec un haussement d'épaules.
Cela nous laisse le deuxième.
- On doit rechercher quelque chose en particulier ? demandé-je.
- Tout ce que vous trouvez sur les mutants, répond Pyro. On fera le tri au retour.
Spyke, Callisto et Charly disparaissent dans le couloir, non sans que Charly me lance un sourire, comme pour dire « à tout à l'heure ».
Qu'est-ce qui va pas chez ce type ?
Je laisse la question en suspens et suis Arclight, les jumeaux et mes deux autres acolytes en haut. Les faisceaux de lampes leurs torches dansent sur les murs et les marches, révélant dans le couloir des murs peints, des décorations dorées et un tapis rouge au sol. Arclight et les jumeaux s'enfoncent dans le couloir du premier étage, en prenant soin de repérer les portes et leurs gardes.
La Maison Blanche baigne dans le silence, comme si l'importance des lieux ne pouvait troubler le sommeil de ses locataires. En même temps, avec tous ces gardes devant les portes, il y a de quoi dormir sur ses deux oreilles.
Les pauvres. Ils n'ont pas compris que la menace était déjà à l'intérieur.
Après avoir longé le couloir sur quelques mètres, Pyro bifurque dans une première pièce, la boule de feu dans l'une de ses mains faisant miroiter des ombres à travers l'ouverture. Il s'agit d'une pièce rectangulaire, tapissée de cartes sur ses quatre murs. Des mappemondes, des reliefs, d'anciennes cartographies manuelles, des plans de bâtiments, des cartes de pays, de continents. L'un des murs est recouvert du sol au plafond d'une carte du monde avec le continent américain en son centre. Des punaises de couleurs y sont épinglées.
J'en décolle une de Jacksonville pour la mettre sur le talon de l'Italie. Puis je place la punaise de Québec au milieu du Texas, et celle de New Dehli à Moscou. Kira, penchée sur une table surmontée d'une maquette de relief, glousse en me regardant faire. Pyro me jette un regard bien moins amusé avant de passer dans la pièce voisine. Je m'amuse à noircir un coin du plan du bout des doigts lorsqu'il pousse un sifflement. D'admiration peut-être ? Passat l'ouverture, Kira et moi tombons sur le bureau ovale.
Je veux dire, le vrai, vous savez ? Celui qu'on voit dans les films. Cette pièce de forme mi-ovale mi-rectangulaire, ces murs blancs ornés de portraits d'anciens présidents, et surtout, ce bureau immense, en acajou, ce siège du même bois devant une baie vitrée ornée de rideaux blancs. L'image m'en serait presque familière si Pyro n'était pas debout devant ledit bureau, le nez dans un dossier faiblement éclairé par ses flammes.
- Venez voir ça.
Sur l'immense bureau sont étalés plusieurs dossiers.
« Loi sur la modernisation de l'économie »
« Rapport de l'association des travailleurs - 2017 »
« Sérum – Analyse de l'échec de son efficacité sur le long terme »
J'ouvre le dernier dossier, dont la première page est constituée d'une fiche d'information épinglée d'une photo d'un mutant qui m'est vaguement familier. « Dénomination : Sangsue »
Jimmy.
- C'est à propos de l'antidote, murmuré-je.
- Et c'est pas tout, répond Pyro en me tendant un dossier gris. Regarde ça.
D'après la date, il est arrivé hier sur le bureau du Président.
« Projet AOX73 – Politique de réponse et de défense contre la menace X »
Le document fait une cinquantaine de pages, soigneusement présentées et tamponnées « Trask Enterprises ». Au fur et à mesure que je le feuillette, l'horreur fait son chemin dans mon esprit.
Il est question d'expériences sur les mutants. De recherches afin de pouvoir extraire leurs capacités et de les exploiter. Des fiches mutants y sont répertoriées, avec ce que leur mutation a comme « potentiel ». Les poils se hérissent dans mon cou. Dans les pages suivantes, il est question de créer des organismes traqueurs, semblables à des robots géants soigneusement schématisés.
- Oh mon Dieu, murmure Kira par-dessus mon épaule.
Pyro me prend le dossier des mains pour le fourrer dans son sac à dos.
- Quand Magnéto verra ça…
Il ne semble pas peu fier lorsqu'il balance sa trouvaille sur le dos et fait mine de retourner vers l'escalier. Je m'interpose légèrement sur son chemin.
- On n'a pas fini d'explorer l'étage.
Le regard qu'il me lance est sans équivoque. « Ecarte-toi. »
- On en a trouvé assez.
- On pourrait trouver encore mieux.
Il me fusille du regard, mais je sais qu'il considère la question. Il finit par tourner les talons sans un mot.
La pièce suivante est une salle à manger. Les meubles sont raffinés, mais la table présente des signes d'usure. Est-ce l'endroit où le Président et sa famille prennent leurs repas ? Je ne sais même pas s'ils habitent réellement ici.
Mais au moment où Pyro pose la main sur la poignée de la porte suivante, je l'arrête d'un geste brusque.
Cette fois, son regard pourrait trancher de l'acier. Je le fais taire de l'autre main. Sur les quelques secondes qui suivent, je l'entends à nouveau. Un bruit. Un souffle.
Une respiration.
Dans la pièce suivante.
La visage tacheté des ombres des flammes, Kira m'observe avec des yeux ronds. J'entrouvre la porte ; et c'est comme si je voyais en plein jour.
Le Président des Etats-Unis et sa femme sont paisiblement endormis. Les bougres n'ont pas le sommeil léger. Sous les reflets dansants des flammes de Pyro, le couple le plus important du pays a des airs de Monsieur et Madame Tout-le-Monde. Enfin, si l'on ignore le lit en bois raffiné et les murs gravés de dorures.
L'homme le plus important du monde se trouve devant moi, dans une position intime, sans protection.
Vulnérable.
Je sais que Pyro pense la même chose. Ses yeux brillent d'une excitation nouvelle. Menacer le Président, quel coup de force !
Mais au fond de moi, la même impression que toute cette mission est une mauvaise idée s'accentue. Une action d'une telle gravité aurait des répercussions considérables. Quelle en serait la réaction logique ? Une restriction de nos libertés ? Pire, la décision de notre enfermement ? Quand un mutant avait presque réussi à poignarder le Président il y a quelques années, cela n'avait fait que resserrer l'étau, donner une voix à ceux qui veulent nous faire ficher, nous interner. Quelle image auraient les mutants après une telle action ? Celle de bornés, de terroristes. De personnes qui refusent de se concilier.
Tout cela alors que nous ne sommes pas directement discriminés par le pays – du moins, pas encore.
C'est pourquoi quand Pyro s'avance vers le couple endormi, sa boule de feu réduite à la flamme de son briquet dans sa main, je m'interpose. Sous les lueurs de sa flamme, son regard semble étinceler d'une lourde menace.
- Ecarte-toi.
- C'est une mauvaise idée, rétorqué-je à voix basse, défiant son regard d'acier.
La flamme crépite. Elle s'agrandit l'espace d'une seconde, comme agacée.
- Ah ouais ? Et pourquoi ça ?
J'ouvre la bouche, mais Kira ma coupe.
- On pourrait lui faire peur. Juste une petite frayeur.
Son regard est empreint d'une même excitation teinte de cruauté. L'espace d'un instant, je veux céder à la mienne, à cette petite voix qui me répète que l'homme n'est rien, qu'il ne mérite pas ma pitié. Cette même voix qui martèle que je regarde celui qui a pris des mesures contre les mutants, et a promis durant sa campagne une solution au « problème » que nous sommes, moi, mes « frères et sœurs » – comme dirait Magnéto.
Mais je pense aussi à mes frères et sœurs vulnérables, dans les villes, dans les squats, qui seraient les cibles d'encore plus d'attaques. De discriminations, de passages à tabac.
J'hésite, je ne trouve pas mes mots.
- Quoi ? me provoque Pyro. Tu as peur ?
Il s'approche de mon visage, si près que la flamme se reflète dans ses pupilles dilatées. Une colère froide m'envahit. Je suis lucide, je n'ai pas envie de sang. Contrairement à quand j'avais frappé Callisto, je ne vois pas rouge. Je veux seulement pouvoir lui expliquer que menacer notre chef d'État ne jouerait pas en notre faveur en temps de paix.
Il semble le voir, car il ne recule pas. N'attend pas de coup, mais son expression ne change pas. Il attend toujours ma réponse.
Au moment où j'ouvre la bouche, toutes les lumières de la pièce s'allument plein phare.
Et une sirène stridente retentit.
Merci pour les follows et les reviews, et merci à Cam qui m'a convaincue à sa façon de reprendre l'histoire. Je vous aime très fort.
On n'en avait pas fini, Dan.
30 octobre 2017 (10:30)
