Plein de nouveaux personnages dans ce chapitre, dont un caméo de trois persos de films que j'aime bien. Câlin combiné de Fili et Kili à celui ou celle qui les identifie ;)
Chapitre 35
En l'espace d'une semaine, Ered Luin s'était transformée en fourmilière. Le soleil n'eut-il pas brillé au dessus de la petite ville, Bilbo se serait crue de retour dans les bas-fonds d'Erebor. L'atmosphère malsaine en moins, bien sûr. Il faisait bon respirer, à Ered Luin. Même si on inhalait beaucoup de fumée, ces temps-ci. Les forges tournaient à plein régime, et le moins qu'on puisse dire, c'était que la réputation des Nains de peuple forgeron n'était pas usurpée.
Mais il n'y avait pas que des Nains, ces temps-ci, sur ce versant des Montagnes Bleues.
Même à Erebor, qui comptait pourtant une population des plus disparates, Bilbo n'avait de sa vie vue foule plus variée.
Thorïn n'avait pas exagéré en disant avoir envoyé des missives à tous les peuples libres que comptait la Terre du Milieu.
Gandalf avait été le premier à se présenter.
Le vieillard au bâton avait même ramené un Beorn assez récalcitrant, et aussi un de ses collègues magiciens, un type louche habillé comme un clochard qui ne devait pas fumer que du tabac, avec de la fiente étalée sur un côté du visage jusque dans sa barbe, ce qui s'expliquait assez facilement par le fait qu'il planquait des oiseaux sous la ruine qui lui servait de couvre-chef, et qui répondait au doux nom de Rhadagast le Brun.
Son principal intérêt? Il se déplaçait dans un traîneau tiré par d'énormes lapins qui, et Bilbo en avait fait elle-même l'expérience, n'aimaient rien tant que de se faire gratter derrière les oreilles. Cette particularité avait attiré au magicien l'affection de tous les gamins de la ville, guère rebutés par son apparence pour le moins hirsute, qui avaient tous plus ou moins eu droit à leur tour du patelin en traîneau.
Fili avait même déclaré en plein repas que puisque Kili avait un hérisson, il ne voyait pas pourquoi lui n'aurait pas droit à un lapin de Rhosgobel. Si Thorïn avait daigné sourire, Dame Dìs, en revanche, n'avait pas franchement apprécié. Elle n'aimait guère les bêtes. Selon Nori, qui bien entendu avait son mot à dire sur la question, cela avait un rapport plus ou moins éloigné avec le charmant chiot étrangement laid qu'un petit Frerïn de vingt ans avait un beau jour ramené au palais, et qui s'était en fait avéré être un jeune Warg étonnament agressif.
Bref.
Les lapins avaient du succès, ce qui n'était pas le cas de tous les autres visiteurs qui avaient investi la cité en ce laps de temps si court.
Il n'y avait que Dwalïn pour s'acoquiner avec les membres de la compagnie de Rôdeurs envoyés par le Roi du Gondor, en particulier trois types louches respectivement nommés Sandor, Lucian et Eric.
Sandor était un type immense et dégingandé, brun aux yeux gris dont la moitié de la figure était brûlée, comme si on avait cherché à lui effacer le visage, et qui exprimait toujours ses opinions de la manière la plus crue qui soit. La moitié intacte de son visage évoquait un mufle de chien, si bien qu'on pouvait sans problème appréhender son sale caractère rien qu'en le voyant.
Lucian ressemblait vaguement à un loup, avec ses longs cheveux noirs et ses pupilles bleu sombre, et il était de loin le plus engageant du trio.
Quand à Eric, grande brute portée sur la bouteille, il partageait avec Dwalïn un amour inconditionnel pour les haches. D'où une affinité immédiate.
Qui se ressemble s'assemble.
Quatre armoires à glace aimant les haches et la bière. Pour Dwalïn-grosse-brute-Fundinul, ce devait être le paradis. Ce que Bilbo voyait, en revanche, c'était trois vagabonds crasseux et armés jusqu'au dents.
Leur chef, Halbarad, était autrement plus plus fréquentable et un peu plus propre, en tant que cousin du Roi Elessar, mais passait son temps à se chamailler pour des broutilles avec l'Intendant Denethor, qui commandait, lui, l'armée régulière arrivée tout droit de Minas Tirith. C'était la raison pour laquelle il n'y avait pas un, mais deux camps gondoriens distincts dans les alentours d'Ered Luin, soigneusement éloignés l'un de l'autre.
Et Bilbo regardait les Hommes et se demandait comment une espèce pensante créée par Erù Illùvatar pouvait être aussi stupide. Et non, les Orcs ne comptaient pas. C'était Morgoth qui les avait pondus, ceux-là, et il avait juste oublié de les pourvoir d'un cerveau et de leur mettre un chapeau sur la tête pour que la bouillabaisse trouble qui leur servait de matière grise ne s'évapore pas sous la chaleur générée par un exercice intellectuel trop poussé.
Deux plus deux, par exemple. Bilbo avait même réussi à l'apprendre à Kili.
Facile.
Quatre, c'était les doigts d'une main moins le pouce. Ou l'index. Ou l'auriculaire. Ou le majeur. Au choix. C'était pratique, les doigts, pour compter.
Cinq par main, ce qui faisait dix.
Mais souvent, il manquait des doigts aux Orcs. Ce devait être pour ça. Ou peut-être parce qu'ils étaient juste stupides.
Les Orcs, qui devaient d'ailleurs être le seul peuple d'Arda à ne pas être représenté et c'était compréhensible parce que nulle personne saine de corps et d'esprit ne voudrait se retrouver à moins d'un kilomètre d'un Orc, et pas seulement à cause de l'odeur. Cela expliquait donc le fait que l'Usurpateur les ait accueillis sous la Montagne à bras ouverts et que cette engeance pullule dans les bas-fonds, se répandant de manière incontrôlable comme les spores d'un champignon vénéneux.
Sales bêtes.
Quoique les Elfes n'avaient rien à leur envier. Oui, parce que Thranduil, le Ô combien apprécié Trou du Cul Scintillant, avait fait une entrée remarquée dans la cité à la tête de ses troupes, toujours juché sur son improbable monture. Un élan, c'est un élan, avait dit Ori avec l'air supérieur de celle qui est contente d'étaler son savoir. Forcément, avec le temps qu'elle passait à la bibliothèque. Et de sortir son carnet à dessin et de commencer à le griffonner au fusain. Ce pourquoi elle était très douée, soit dit en passant. Maudits Elfes, parfaits et fiers de l'être au point que c'en était écoeurant et qu'ils pouvaient se permettre de regarder tout le monde de haut.
Enfin, pas tous les Elfes.
Apparemment, les Sylvains de Mirkwood n'étaient pas très représentatifs de leur espèce. Et Thranduil, à côté de Dame Galadriel de Lorìen, passait pour un éclat de quartz posé à côté de l'Arkenstone.
La Dame était venue sur un cheval blanc, harnachée d'une armure de mithril brillante, à la tête de ses propres troupes, s'était avancée, gracieuse, presque éthérée, et il s'était passé l'impensable.
Le souverain d'Eryn Lasgalen s'était incliné respectueusement, et la Dame ne lui avait même pas accordée un regard, passant devant lui, la rivière d'or miroitant qui lui servait de chevelure flottant librement derrière elle, droit vers Gandalf qui l'attendait, des rides de sourire plissant son visage âgé. Et il lui avait baisé la main, et elle avait sourit, ses yeux saphirs étincelant au soleil. Il était vieux, un vieillard courbé et gris, et elle était jeune et belle, et pourtant, elle semblait plus agée que lui, et on sentait quelque chose entre eux, quelque chose d'ancien et de puissant.
La foule les avait acclamé, une longue ovation prolongée, dans laquelle transparaissait la satisfaction du bon peuple de la cité d'avoir assisté à l'humiliation de l'arrogant Roi de Mirkwood n'était pas étrangère.
Bilbo avait applaudi comme les autres. Enfin, applaudi autant qu'il était possible quand on retenait d'une main un jeune Nain par son col, et de l'autre un Hobbit encore plus jeune par les bretelles.
Les adultes "responsables" étant trop occupés à causer politique et stratégie, ou plutôt, à se retenir de s'entretuer, Bilbo s'était retrouvée pendant deux jours à surveiller les enfants. Techniquement, elle n'avait la charge que de Fili et Kili, mais évidemment, elle ne pouvait pas interdire à leurs alter-egos aux pieds velus, Merry et Pippin, de venir leur rendre visite.
D'autant que Kili était de mauvaise humeur, parce qu'apparemment Tilda ne s'occupait plus de lui, prétendument pour faire "des vrais trucs de princesse". Ce qui devait s'avérer partiellement faux. "Faire des trucs de princesse" constituait en fait à jouer la potiche et à souhaiter la bienvenue à tout un tas de gens, en tant que troisième dans la ligne de succession du royaume de Dale, et la fille cadette de Bard les rejoignit au bout d'une demie journée, absolument dégoutée des "trucs de princesse", mais pourvue d'un nouveau compagnon de jeu.
Bilbo se retrouva donc avec cinq gosses intenables et surexcités sur les bras et dû déployer des trésors d'ingéniosité pour ne pas en perdre un.
Au moins le jeune Faramir, onze ans, était-il calme et bien élevé, bien qu'assez timide. Il n'était pas fils de l'intendant du Gondor pour rien. Bien évidemment, Merry et Pippin décidèrent immédiatement de le pervertir, et de ce fait, il ne leur fallut que deux heures pour qu'il ne se mette à courir partout et à faire autant de dégâts que les autres.
La Hobbite commençait à être légèrement débordée et réagit de la seule façon qui lui paraissait adéquate.
Elle pria très fort Manwë pour un miracle. Et le miracle survint, sous la forme de Tauriel et d'un panier de scones, ce qui eut le don de transformer la bande de dangereux vauriens en troupeau d'agneaux docile.
Et Bilbo fut relevée dans ses fonctions, avec le constat troublant que parfois, les Valar écoutaient les prières des gens, ce qui la plongea dans un abîme de réflexion. Puis elle décida que c'était juste une coïncidence tombant particulièrement à point et passa à autre chose.
Elle n'était pas du genre à s'attarder sur un problème qui risquait de lui donner la migraine.
Et puis de toute façon, en tant que Maître-Espion, parce que c'était ce qu'elle était, n'est-ce pas, puisqu'elle faisait le même boulot que Nori, sa présence était requise, officieusement, bien sûr, en salle du conseil.
Et c'était pour cela qu'elle se trouvait prise en sandwich, au bout d'une longue table austère, entre Gandalf et Smaug sous sa forme humaine, qui devait avoir considéré l'évènement assez important pour se déplacer en personne.
Disons qu'elle n'avait pas vraiment prévu ça, mais plutôt une entrée furtive et un poste d'observation discret comme celui de Nori qui la narguait silencieusement de derrière une tapisserie, mais le vieux mage l'avait chopée dès qu'elle avait passé la porte. Vieux sapajou flippant. Mais elle avait peur du bâton et n'avait pas protesté.
Thorïn, pour donner le change, après lui avoir lancé un regard d'avertissement, avait annoncé que Maîtresse Baggins était ici en temps que représentante des membres de la diaspora de la Comté, que le Roi sous la Montagne avait gravement offensé, etc., etc.
La tuile.
Promue d'agent secret à ambassadrice en moins d'une minute, ce qui faisait sens dans la mesure où elle avait vécu sous la Montagne et qu'elle devait être la seule Semie-Homme d'Ered Luin à savoir se servir, quoique passablement d'une épée, et elle n'avait même pas été prévenue à l'avance? Y avait-il également augmentation de salaire?
- Tu représente les dragons? avait-elle demandé à Smaug en s'asseyant.
- Je suis mon propre représentant, avait-il grogné en réponse.
Sans que cela précise s'il restait d'autres dragons en Terre du Milieu, ou si Smaug était le dernier spécimen vivant de son espèce.
Du reste, ce genre de réunion était, il fallait bien le dire, particulièrement chiant, et elle n'était pas la seule à le penser.
Au bout de dix minutes, Smaug baîllait aux corneilles, dévoilant une impressionnante dentition malgré son apparence humaine, Bard s'était apparemment ligué avec Halbarad contre Denethor sur des questions commerciales, Rhadagast somnolait, au moins deux des rangers faisaient un morpion à même la table, et Boromir, le fils aîné de Denethor, un beau garçon blond cuivré aux yeux verts, d'une quinzaine d'années, s'était éclipsé pour aller vraisemblablement compter fleurettes à Sigrid. Elle les avait déjà pris sur le fait la veille, en train de se faire les yeux doux et la discussion sirupeuse habituelle, mais ce n'était pas à elle de s'en mêler. Le jeune homme était certainement un parti enviable, même aux yeux de Bard, alors s'ils se plaisaient...
D'autant qu'elle était quasi-sûre que Sigrid connaissait déjà la vie du Gondorien dans les moindres détails, comme si elle l'avait elle-même vécue, et cela allait certainement jusqu'à la recette de son sandwich favori. Et l'inverse était tout aussi plausible, parce que s'il y avait bien une chose que l'on pouvait reprocher à Sigrid fille de Bard, c'était d'être aussi bavarde qu'une adolescente pouvait l'être à cet âge-là.
Et franchement, avoir un gamin aussi adorable que Faramir pour beau-frère était un sort plutôt enviable.
Ceci dit, vu la façon dont Bard essayait de creuser un trou dans le dos de Denethor avec ses yeux, c'était plutôt mal parti.
Chacun discutait dans son coin, et ça faisait un brouhaha assourdissant. D'autant qu'apparemment elle n'était pas la seule que cela incommodait, parce que les appareils auditifs pointus de Thranduil frémissaient tout seuls et que ses sourcils semblaient s'être rejoints au dessus de son nez.
La Hobbite était à deux doigts de se plaquer les mains sur les oreilles.
Smaug baîlla longuement, dévoilant ses longs crocs, et se mit à pianoter sur la table, ses griffes crépitant sur le bois.
- Ennuyeux, commenta-t-il.
Il grava un quadrillage dans le bois du bout de l'ongle, sans se soucier de l'importance du meuble et de l'inconvenance d'un tel comportement.
- Morpion, Bilbo? proposa-t-il avec un large sourire crocodilien.
Stupide lézard.
Dans un frou-frou de robes grise, Gandalf se leva.
- Silence, hurla-t-il, et toutes les lumières s'éteignirent.
Sa voix était devenu au moins aussi profonde que celle de Smaug et roula longtemps sous les voûtes de pierre. Il paraissait plus grand, et incroyablement menaçant.
Bilbo rentra la tête dans les épaules.
Le moins qu'on pouvait dire, c'était que chacun eut le bon goût de se ratatiner sur son siège et de la fermer.
Le magicien se rassit, à nouveau vieux et courbé, et les lumières revinrent doucement.
- Merci, Mellon, dit la Dame Galadriel en pressant sa main sur son avant-bras.
Thorïn et Bard cachaient mal leurs petits sourires satisfaits.
- À présent que nous pouvons nous écouter les uns les autres, dit Gandalf d'une voix glaciale, je pense que Maître Nori pourrait nous faire un point sur la situation.
Ah. Grillé.
L'expression du Maître Espion qui se pensait à l'abri derrière sa tapisserie était sans prix.
Thorïn lui adressa un regard d'avertissement, et le Nain s'extirpa théâtralement de sa cachette en faisant voler les pans de tissu brodé tels les ailes d'une grosse chauve-souris.
Bilbo soupira.
- Bien, dit Nori d'un ton qui se voulait guilleret mais qui ne trompait personne. Comme vous le savez, la Montagne est construite sur un système de niveaux en fonction de la richesse. Les habitants les plus fortunés se concentrent dans les étages supérieurs, et les plus pauvres sont relégués dans les mines désaffectées et les bas-fonds. D'après mon informateur principal, la situation s'est dégradé au point que depuis quelque mois, la Garde a cessé de s'y rendre et que l'Usurpateur a fait sceller les entrées. Les derniers niveaux sont donc laissés à l'anarchie la plus totale.
- Son observateur principal? s'enquit Bilbo à voix basse.
Smaug haussa les épaules.
- Le Fouineur, murmura-t-il. Il l'a laissé là bas la dernière fois qu'il y est allé.
Effectivement, Bilbo se souvenait de la créature hâve aux yeux globuleux, et aussi que Nori était parti accompagné et rentré seul. Enfin, pas seul, avec sa soeur et son neveu, mais c'était du pareil au même.
- Tu le connais?
- Mmh?
- Le Fouineur?
- On vit dans la même caverne, répondit Smaug. Il passe de temps en temps. Complètement fou, mais sympathique. Smeagol plus que Gollum, toutefois.
Bilbo fronça le nez.
Elle ne se voyait ni avoir une discussion intelligente avec le Sournois ou son alter-ego le Puant, ou même les deux en même temps, ni le trouver sympathique.
- Depuis plusieurs mois, continua Nori, je paye des agents pour répandre des rumeurs dans les bas-fonds, entre autres...
Il inclina la tête vers Thorïn.
- La survie et l'arrivée prochaine d'un Héritier de Durïn. Il suffira d'une étincelle pour déclencher une révolte en notre faveur.
- Et quelle sera cette étincelle, Maître Nain, si je puis me permettre? s'enquit Denethor?
Mahal, mais que ce type était pénible. Ça venait. Ne pouvait-il pas juste attendre?
- Gandalf et moi, dit Nori, on a discuté.
Le vieux mage se leva à son tour.
- Le Roi sous la Montagne tire sa légitimité de la possession de l'Arkenstone, le Joyau du Roi. Daìn est haï même par ses partisans. Dès qu'il perdra la pierre, ils se retourneront contre lui. C'est pourquoi, dit-il en ménageant son effet, nous aurons besoin d'un Cambrioleur, et d'un bon, pour trouver la pierre et nous l'apporter.
Il y eut un grand silence.
- Est-ce une plaisanterie? s'enquit quelqu'un, résumant à lui seule la pensée de toute la tablée.
- Il n'y a aucune gloire dans le vol, Gandalf le Gris, siffla Denethor. Nous sommes venus pour combattre.
- Et vous combattrez, l'assura le mage, son ton sec trahissant son agacement. Afin de donner toutes les chances au Cambrioleur de réussir sa tentative, nous devrons attaquer de front afin de détourner l'attention du Roi sous la Montagne.
Il y eut un concert de murmures incertain, dont certains avaient une pointe d'approbation.
Thorïn avait l'air perplexe.
- Vous oubliez la Porte, dit-il. Tant qu'elle sera fermée, toute attaque sera sans effet.
- C'est là que vous vous trompez, Thorïn, fils de Thraïn, fils de Thròr.
Le vieillard avait l'air très, très fier de lui, et ça n'annonçait rien de bon.
- Maître Urulòki, vos feux sont-il aussi ardents qu'on le prétend?
Le pianotage griffu cessa, et Smaug exhala un nuage de fumée, ce qui fit sursauter la moitié de l'assemblée, celle qui visiblement ne savait pas tout.
- Mettriez-vous ma puissance en doute, Tharkûn? siffla le dragon.
Le vieux mage leva une main apaisante.
- Nullement, Première et Principale des Calamités.
- Gandalf, dit calmement Thranduil, que fait un dragon à notre table?
- Gandalf, répliqua Smaug, soulevant une vague de rires un peu pincés, que fait cet Elfe à notre table?
- Je me pose la même question, remarqua Frerïn, s'attirant un regard d'avertissement de Thorïn.
- Smaug, pour l'amour de Mahal, mets le feu à ses sourcils, marmonna Bilbo.
- Il est ici parce que je l'ai invité, dit sèchement Thorïn.
- Vous ne pouvez pas faire confiance à une telle créature! s'indigna le Roi des Elfes en s'enflant tel un paon faisant la roue.
- Ça brûle bien, une forêt elfique, tu crois? s'enquit Bilbo, l'air de rien.
Le dragon leva un sourcil intéressé.
Rhadagast, qui ronflait sur son siège depuis le début de la réunion, se réveilla à cet instant-là.
- Qui parle de brûler une forêt? paniqua-t-il.
- Personne, rendormez-vous, siffla Frerïn.
- Le feu d'un dragon peut anéantir n'importe quoi, même un grand anneau de pouvoir, tonna Gandalf.
- Ne me parlez pas du feu du dragon! couina le Roi des Elfes. Je connais sa colère et ses ravages!
- Dans ce cas, j'éviterais de le provoquer, vous ne croyez pas? commenta sarcastiquement Thorïn.
- Assez.
Dame Galadriel n'avait pas spécialement la voix qui portait, mais l'effet en était magique. Le silence revint et même Thranduil baissa respectueusement la tête. Deux fois dans la même semaine. L'évènement était à marquer d'une pierre blanche.
Denethor se racla la gorge.
- La question n'est pas de savoir si on peut lui faire confiance ou pas, dit-il sèchement, mais plutôt de savoir s'il peut ouvrir une porte en mithril.
- Écoutez moi bien, humain, siffla Smaug, et des écailles rougeâtres commencèrent à se hérisser le long de sa figure. Vous avez deux fils et une épouse, n'est-ce pas?
- Je...oui.
Le Gondorien se tortilla sur son siège, mal à l'aise sous le feu de ces iris de serpent dilatés.
- J'avais tout cela, moi aussi, cracha le dragon, et on me l'a arraché. Alors si le seul obstacle entre moi et leur meurtrier est une porte en mithril, je n'hésiterais pas.
Il y eut un petit silence gêné.
Gandalf se tourna vers Thorïn.
- Une fois que la Porte sera ouverte, vous devrez mener la charge, Thorïn.
Le Roi Nain hocha la tête.
Bilbo secoua la tête, essayant d'accrocher son regard.
Il y avait des Wargs, derrière la Porte. Personne ne passait jamais les Wargs vivant.
Mais peut-être qu'avec un peu de chance, Smaug les brûlerait avec la porte.
- Reste à présent la question du Cambrioleur, dit le magicien gris.
Bilbo dressa l'oreille.
- Il nous faut quelqu'un de rapide et de discret, qui sache passer inaperçu, et qui connaisse déjà le terrain, énuméra-t-il. Daìn Pied-d'acier est peut-être fou, mais ce n'est pas un imbécile. Il garde certainement l'Arkenstone en sécurité.
Bilbo avait un doute grandissant, tout d'un coup.
Et si...
- Je vais le faire.
Immédiatement, toute l'attention de l'assistance se tourna vers elle, et elle résista à l'envie de se dissimuler sous la table, regrettant que sa voix ne soit pas aussi grêle et sa stature plus imposante.
- Je vais le faire, répèta-t-elle.
- Hors de question, trancha immédiatement Thorïn.
- Bilbo, sans vouloir être méchant, l'appuya Nori, je ne crois pas que...
- Votre Arkenstone, ça serait pas une grosse gemme blanche à peu près grosse comme mon poing, par hasard? Qui brille comme une étoile?
- Vous en parlez comme si vous l'aviez vue, commenta Thranduil.
- Je l'ai vue, affirma-t-elle. Elle est dans la salle du trône, encastrée dans son siège.
- Et tu saurais en retrouver le chemin? interrogea Bard d'un air dubitatif.
- Sûr, confirma-t-elle en hochant la tête.
Il s'agissait d'être convaincante. Si Thorïn désapprouvait, et vu sa tête, c'était le cas, tant pis pour lui. Elle, au moins, avait le sens de l'orientation.
- Il y aura des gardes, dit Denethor. C'est de la folie pure.
- Il y en avait aussi la dernière fois, dit-elle nonchalamment.
Ils n'étaient pas convaincus, cela se voyait à leurs visage.
- Bilbo..., commença Bard d'un ton conciliant.
- Écoutez, je sais que je paie pas de mine comme ça, mais je donnerais n'importe quoi pour que ce bâtard souffre et crève. Je sais comment entrer, je sais comment sortir, alors laissez-moi au moins faire ça.
- Et pourquoi cela? Que vous a-t-il donc fait subir, pour que vous le haïssiez à ce point? interrogea Thranduil, ses longs doigts aux ongles polis comme des écailles de poisson tapotant les accoudoirs de son siège.
- Vous, cracha-t-elle, la ferme. On sait très bien que si on ne vous avait pas promis vos maudites gemmes, vous seriez encore bien tranquille planqué chez vous à trembler dans votre pantalon.
- Bien envoyé, renchérit Smaug.
Il y eut un grand moment de solitude.
Thranduil ouvrit la bouche et la referma, suffoquant de colère comme un poisson échoué au soleil.
Éberluée elle-même par son éclat, Bilbo raidit l'échine et se mit à compter les secondes la séparant de l'instant où le Roi des Elfes lui sauterait dessus. Ou alors où le bâton de Gandalf s'abattrait sur son crâne.
Rien ne vint. À la place, il y eut un son étrange et cristallin, comme une cascade de grelots étrangement harmonieux.
Dame Galadriel riait.
C'était beau.
Gandalf frappa dans ses mains.
- Bien, bien, c'est donc décidé. Nous avons notre Cambrioleur.
Thorïn se massa les tempes.
- S'il vous plaît, Gandalf, ne me dites pas que vous l'encouragez, soupira-t-il.
Apparemment si.
Quand Thorïn releva la tête, ses yeux étaient devenus presque noirs de colère, et les efforts qu'il faisait pour se contenir étaient très clairement visibles.
Bilbo déglutit. Ça n'annonçait rien de bon.
Et effectivement, lorsque Gandalf déclara la séance levée, Thorïn lui demanda un mot en privé.
Elle s'était sentie brave, tout à l'heure, mais elle n'en menait pas large à présent.
Elle attendit patiemment, les yeux rivés au sol, qu'il ait verrouillé la porte de son bureau. Du coin de l'oeil, elle voyait ses mains trembler alors qu'il tournait la clé dans la serrure, et lorsqu'il se retourna pour lui faire face, il était véritablement blanc de rage. Toute couleur semblait avoir déserté son visage dans lequel ses yeux bleus étincelaient.
- Bon sang, mais qu'est-ce qui te prend? hurla-t-il, et elle bénit l'épaisse pierre naine des murs, qui ne laissait filtrer aucun son.
- Comment peux-tu être aussi égoïste?
C'était la meilleure, celle-là. Égoïste?
- Moi, je suis égoïste?
Elle trouvait ça blessant, tout de même.
Thorïn abattit brutalement son poing sur le bureau, déchirant ses phalanges au passage, et elle sursauta violemment.
- Tu... As-tu seulement pensé à Kili? À sa réaction quand je vais devoir lui annoncer que je t'ai envoyée à la mort? Tu tiens si peu à lui?
Il fit une pause, la regardant droit dans les yeux.
- Tu tiens si peu à moi, Belladona? reprit-il plus doucement.
Bilbo craqua. C'était son tour de hurler, et elle ne s'en priva pas.
- Je fais ça pour toi!
Elle tremblait comme une feuille, se mordant la lèvre pour empêcher ses larmes de couler. Futile.
- Comment peux-tu dire ça? sanglota-t-elle, abandonnant sa lutte inutile contre les pleurs qui se mirent à ruisseler sur ses joues. Comment peux-tu...
Le remord se peignit aussitôt sur le visage du Nain et il ouvrit ses bras, où elle s'empressa de se réfugier et d'enterrer sa figure au creux de son épaule.
- Je suis désolé, Azyungâl, murmura-t-il en lui caressant doucement les cheveux, le dos, les épaules. Je ne peux pas te laisser mourir, Bilbo. Je ne peux pas.
- Je vais pas mourir, hoqueta-t-elle, sa voix étouffée par son épaule. Je vais ramener ton foutu caillou.
Il soupira.
- Mahal me protège de l'obstination des Hobbits. Il n'y a pas de honte à renoncer et à rester en sécurité, tu sais.
- Je me suis assez planquée, Thorïn, dit-elle résolument en s'essuyant rapidement la figure.
Elle recula un peu.
- Il y a une entrée dans la salle du trésor. Je me suis échappée par là, je me suis même servie dedans. Je peux le refaire en sens inverse.
- Tu t'es servie dans le trésor?
C'était tout ce qu'il retenait, cet idiot? Ah, les Nains. Pire que des huissiers.
- Euh...oui?
Elle tira sur la couture mal refaite de sa tunique, et en extirpa la perle qu'elle avait pris comme trace de son passage dans le coffre fort géant du Roi sous la Montagne.
- Je voulais juste un souvenir, tenta-t-elle de se justifier. Je sais même pas ce que ça vaut.
Elle déposa son butin dans le paume de Thorïn. La perle de mithril était aussi brillante qu'au premier jour, les entrelacs d'or et les minuscules gemmes vertes scintillant doucement. Les yeux du Nain s'agrandirent alors qu'il examinait l'objet.
- Je connais ça, dit-il d'une voix légèrement étranglée. C'était à ma mère.
Bilbo se tortilla inconfortablement.
- Garde-là. J'en ai pas besoin de toute façon.
Non, mais elle était sûre que ça ferait merveille dans les cheveux de Dame Dìs.
Thorïn sourit et lui prit la main de la Hobbite, avant de le déposer dans sa paume et de lui refermer les doigts dessus.
- Prends-là, dit-il. Et souviens-toi, tu as promis.
Ah bon?
- Promis quoi?
Il appuya son front contre le sien, fermant les yeux.
- Innikh dê.
Reviens-moi.
Reviews?
