XXXVI. Où l'on Voit des Visages Bienvenus et Malvenus
Si la visite de sa tante la mit d'assez bonne humeur, Billa reçut une petite carte le lendemain qui lui fit lever les yeux au ciel et employer à mi-voix tous les noms d'oiseaux qu'elle avait appris en cours de route avec Dwalin et Nori. Lobelia Sacquet-Descarcelle tenait absolument à la voir pour s'enquérir de sa santé.
Pour voir si je ne suis pas à l'article de la mort, oui. Sombre garce.
Néanmoins, elle était bien obligée de recevoir l'insupportable pécore, ne fût-ce que pour contrôler ce qu'elle pourrait colporter comme rumeurs à travers toute la Comté. L'heure du thé serait parfaite. Cela minimiserait les efforts que Billa aurait à fournir pour accueillir l'indésirable. Elle envoya sa fille jouer chez les Gamegie, ce que la famille de jardiniers accepta sans problème – un enfant de plus courant entre leurs plates-bandes n'était rien, et choisit la robe et le tablier qui accentueraient le plus son ventre bien rond. C'était mesquin, voire méchant, mais elle ne pouvait s'empêcher de parader devant sa cousine. Pour une fois que Billa parvenait à faire quelque chose qui entrait dans les standards de bonne conduite hobbite mieux que Lobelia, elle n'allait pas se priver de le montrer.
Quand Mme Sacquet-Descarcelle arriva, elle piqua les joues de Billa d'une bise qui méritait à peine ce qualificatif et son panier aux décorations voyantes contenait en tout et pour tout deux petites galettes aux fruits secs – sans doute là toute l'étendue du savoir de Lobelia en matière de pâtisserie. Même Bombur, pourtant plus porté sur les soupes et les rôtis, aurait eu honte de servir cela. Billa grogna et dut aller chercher la petite boîte de biscuits qu'une de ses innombrables cousines lui avait apportée quelques jours plus tôt. Cela lui faisait vraiment mal aux dents de devoir les partager avec Lobelia… Cette dernière s'installa dans le salon avant même d'y avoir été invitée, choisissant bien entendu le fauteuil le plus confortable et le mieux placé près de la fenêtre. Billa apporta la bouilloire sans rien dire mais fit bien exprès de laisser tomber un peu d'eau fumante à côté des doigts de son encombrante visiteuse, qui retint à peine un glapissement.
- Avec ce ventre, j'ai parfois du mal à voir ce que je fais, assura Maîtresse Sacquet d'un ton faussement navré.
Lobelia lui jeta un regard furieux et reprit contenance en attrapant un biscuit pour le poser sur sa soucoupe, avant de commencer à le grignoter entre deux gorgées de thé. Billa songea qu'elle aurait dû laisser l'eau chauffer plus longtemps.
- Je te remercie pour la visite de courtoisie, dit Billa après avoir sucré sa propre tasse, mais il me semble me souvenir que nous ne nous étions pas quittées en si bons termes, notamment concernant l'attribution de Cul-de-Sac…
- Othon est certainement plus contrarié que moi, commenta Lobelia entre deux bouchées de gâteau.
Billa se contenta de hausser poliment un sourcil. C'était toujours phénoménal de voir avec quelle facilité elle pouvait vous mentir en face. Billa savait pertinemment que Lobelia était la source de toutes les accusations déplaisantes qu'elle avait entendues depuis son arrivée, mais sa peste de cousine par alliance essayait encore de jouer les parentes bien intentionnées. Pour la peine, Billa s'arrangea pour ne plus lui servir que des gâteaux rassis et rajouta une grosse dose de citron dans la seconde tasse de thé qu'elle lui servit. Lobelia fit la grimace, mais ne leva pas le camp pour autant. Billa pouvait pratiquement sentir l'infernal petit salopard en métal doré se trémousser dans sa poche tandis que Lobelia continuait à bavarder.
- Tue cette insolente !
- Ferme-la.
Heureusement, Lobelia ne remarqua pas son petit moment d'absence et continua à débiter des platitudes tandis que Billa hésitait à aller cueillir de la rue pour assaisonner le thé de l'agaçante personne. Cependant, voyant qu'elle n'arrivait pas à faire sortir Maîtresse Sacquet de ses gonds, Lobelia finit par se lever, prétextant que l'heure du souper approchait et que son bien-aimé Othon risquait de s'inquiéter, avant de quitter la place, la mine encore plus pincée qu'à l'arrivée. Billa la regarda partir en ricanant, puis s'assura que sa chère parente n'avait rien laissé traîner qui justifierait un autre passage dans la maison. L'argenterie était également à sa place sans qu'il n'en manquât un élément, cette fois-ci.
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Le lendemain matin trouva Thorïn enfoui sous un épais édredon dans la chambre d'amis qui restait à Cul-de-Sac. Billa avait désormais besoin d'air et d'une pile de coussins pour arriver à dormir tranquillement, aussi avait-il pris un autre lit pour le moment, peu désireux de finir avec un des oreillers sur la figure. Il n'avait décidément pas envie de se lever. Les Hobbits étaient aussi doués pour la literie que pour la cuisine et le nid douillet de couvertures dans lequel il avait passé la nuit lui paraissait trop confortable pour être quitté si tôt. Malheureusement, tout le monde ne l'entendait pas de cette oreille.
La porte de sa chambre s'entrouvrit sur un grincement puis, avant qu'il eût le temps de dire "ouf", quelque chose avait sauté à pieds joints sur son lit en chantant "Debout, debout !" sur tous les tons. Pendant un instant, Thorïn crut être revenu à l'époque où Fíli et Kíli étaient encore enfants et venaient régulièrement le déranger pour une histoire, une blague ou autres facéties de la même eau. Certaines fois, quand le Nain se trouvait particulièrement épuisé par son travail, cela s'était fini par une bonne fessée pour les deux petits gredins. Sauf que cette fois, la voix qui l'appelait était celle d'une petite fille. Il finit par émerger de sous les draps et se trouva face à la bouille ronde et décoiffée de... Dinah.
- 'zour, dit la fillette en s'asseyant - enfin - sur la couverture.
- Mgnn... Il est bien tôt pour être déjà levée, marmonna Thorïn en se redressant.
- 'avais envie d'te voir, répondit la petite, qui l'observait avec curiosité.
Une fois de plus, il resta frappé de la ressemblance de l'enfant avec Dis. Outre l'épaisse chevelure noire de la lignée de Durin, elle avait aussi hérité le long nez droit et les yeux bleu cobalt de son père. Les oreilles légèrement pointues, en revanche, étaient typiquement hobbites.
- Dis donc, ta mère ne va pas se demander où tu es ? E
lle haussa une épaule.
- C'pas grave.
Puis elle tendit les mains et palpa avec précaution la barbe du Nain, un geste qu'elle effectuait de temps à autre sans qu'il en connût la signification. Il la laissa faire en priant pour qu'elle n'eût pas la déplorable idée de tirer dessus pour vérifier "si c'était bien une vraie". Frerin avait fait le coup à Thráin en son temps, et tout le monde s'était fait un malin plaisir de le leur rappeler régulièrement.
- C'est rigolo, gloussa Dinah. Personne en a ici. Alors qu'chez les Nains, même les filles elles ont des barbes.
- C'est vrai.
- Alors j'vais en avoir une ?
La question le prit un peu au dépourvu. Elle réfléchissait vite, cette petite.
- Eh bien... Peut-être. Je ne crois pas qu'il y ait eu de mariage entre Nains et Hobbits avant, figure-toi.
- Ah bon ? Pourquoi ?
- Tu demanderas plus de détails à ta mère, mais je crois que d'habitude les Hobbits ne sortent pas beaucoup de la Comté et ne se mélangent pas trop aux autres. Les Nains non plus, remarque, mais nous n'avons jamais dit non à un mariage avec des humains de temps en temps. C'est bon pour la santé de nos descendants.
Elle hocha la tête avec un petit 'hmm hmm' qui pouvait vouloir dire tout et son contraire, puis sauta sur la descente de lit et fila dans le couloir, sans doute pour aller opérer une razzia dans la cuisine.
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Lorsque Thorïn retourna aux Grands Smials pour une séance de négociations officielles avec les Touque, Billa vint avec lui. Elle avait suffisamment remis Cul-de-Sac en ordre, et il était temps d'aller saluer sa nombreuse famille de façon formelle, avant que l'un d'eux ne prît la mouche. L'assemblée des Touque était heureusement plus restreinte que leur "petite" fête familiale ne le laissait supposer. Thorïn ne connaissait les proches de Billa que par leur nom, aussi garda-t-il le silence le temps qu'elle fît les présentations, s'étant déjà mélangé les pinceaux plusieurs fois depuis son premier passage dans la grande maison. Au moins sur le terrain de l'agriculture souterraine, il ne risquait pas de se perdre. Balin lui avait suffisamment rabâché le fonctionnement des fermes troglodytes d'Erebor déjà avant qu'ils ne fussent forcés de partir en exil suite à l'entrée fracassante du dragon.
- On peut faire pousser des choses dans votre montagne ? s'enquit un des Touque les plus âgés.
- A part des champignons, des mousses et des endives, pas grand-chose, admit Thorïn sans honte. Il est également possible de pêcher des poissons et des écrevisses de caverne, mais c'est hautement insuffisant, d'autant que nous devons gérer les réserves avec prudence.
Naturellement, le Thain voulait savoir ce que la Comté pourrait gagner à commercer avec les Nains, et Thorïn partit sur une liste que Billa trouva assez passionnante. Certes, le Nain était bien conscient que les Hobbits n'étaient pas aussi férus de gemmes que d'autres peuples, mais si la fantaisie les prenait, ils auraient un accès bien plus facile - et partant moins coûteux - aux pierres extraites dans la montagne, ainsi qu'au minerai produit dans les Monts de Fer. Plus tous les produits manufacturés que les Nains réalisaient si bien, depuis les outils de précision et les jouets jusqu'au matériel agricole. Par ailleurs, ils pourraient aussi se procurer des fourrures pour leurs habits d'hiver ainsi que les excellents vins, l'artisanat verrier et les fruits exotiques marchandés par les Dorwinrim.
- Sans compter de nouvelles variétés d'herbe à pipe cultivées autour de la mer de Rhûn, précisa Thorïn.
Billa aurait volontiers applaudi si elle ne s'était pas trouvée à la table des négociations. Titiller des Hobbits avec de l'herbe à pipe, c'était presque aussi efficace que de leur agiter des champignons juste sous le nez... ou d'exposer une statue en or devant un dragon.
- Papa est malin, hein ? remarqua Dinah quand sa mère lui raconta toute l'affaire le soir même.
- Oh oui ; très, très malin.
La fillette se rengorgea. Après avoir entendu toutes sortes de choses désagréables au sujet de son père, elle faisait plus la fière.
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Les discussions commerciales furent interrompues lorsque le petit dernier de la tribu Touque-Sacquet-Durin décida de se présenter avec quelques jours d'avance. Une fois de plus, Thorïn se retrouva mis à la porte sans possibilité de se rendre utile auprès de sa femme. Il finit par se résoudre à sortir de la maison, et s'assit sur un banc près de la porte, nettoyant sa pipe pour se donner une contenance. Personne ne vint lui tenir compagnie, mais il ne s'en rendit pas vraiment compte. Il détestait vraiment être jeté dehors comme s'il n'avait rien à faire dans la chambre, alors qu'il était tout de même pour moitié responsable de la naissance en cours. Les sages-femmes pensaient-elles donc que les futurs pères étaient des petites choses si fragiles ?
Il n'avait aucun des mécanismes de Nori pour mesurer le temps, mais d'après le soleil, quatre heures avaient dû passer lorsque la sage-femme locale sortit enfin de la chambre en s'essuyant les mains sur son tablier. Elle se borna à annoncer « Garçon, vivant ! » en lui passant sous le nez, ayant déjà été payée pour ses services. Elle lui jeta un regard peu aimable avant de quitter la maison, et Thorïn dut conclure qu'il venait de croiser encore une personne qui désapprouvait les métissages. La tante Mirabella fut nettement plus communicative.
- Venez, venez ! Il est mignon comme tout !
Le bébé avait déjà été débarbouillé quand il entra, et enveloppé douillettement dans une petite couverture. Il le souleva avec précaution pour ne pas le réveiller. L'enfant lui parut plus petit que Dinah et la forme ovale de ses oreilles, nettement plus marquée. Mais quand Thorïn lui chatouilla doucement la main, les doigts minuscules se refermèrent avec autant de force que ceux de sa sœur aînée. Billa dormait comme une souche, bien calée sur ses oreillers et comme le nouvel arrivant ne semblait pas mourir de faim, Thorïn décida de la laisser se reposer. Il alla s'asseoir sur le large rebord de la fenêtre et resta ainsi un long moment sans faire de bruit, jusqu'à ce que le petit dernier ouvrît de grands yeux tout étonnés. Il regarda Thorïn, ou du moins dans sa direction, pendant un instant avant de commencer à gigoter, impatient d'être débarrassé de la couverture qui l'entourait, apparemment. Le Nain chatouilla les pieds légèrement trop grands du bébé, mais celui-ci ne broncha pas, la plante épaisse paraissant peu sensible. Peut-être ce petit bonhomme tendrait-il plus du côté hobbit ?
Thorïn finit par remettre le bébé dans le berceau qu'on avait préparé à côté du lit de sa mère, un peu à contrecœur, puis il se corrigea. Il aurait tout le temps de s'occuper de son dernier-né. La porte de la chambre grinça légèrement quand Dinah entra à son tour pour voir un peu à quoi rimait tout le désordre de cette journée. Elle se haussa sur la pointe des pieds pour jeter un coup d'œil dans le berceau. Le bébé avait cessé de se trémousser et dormait à présent à poings fermés, ses petites mains reposant sur le bord du drap. La fillette trouvait difficile à croire qu'on pût commencer son existence en étant si petit.
- J'étais si petite que ça, moi ?
- A peu près, oui. C'est pareil pour tout le monde, si ça peut te rassurer. Ne te fais pas de souci, ton petit frère va pousser comme un champignon.
- Et on va l'appeler comment ?
- Pas encore décidé. On verra avec ta mère quand elle aura fini sa sieste.
Il leur fallut tout de même plusieurs heures de discussion avant de se mettre d'accord pour appeler le petit dernier Tobin, un compromis acceptable entre prénoms nains et hobbits.
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Thorïn avait fini par trouver un accord convenable avec la tribu Touque mais lui et Billa s'attardaient encore à Cul-de-Sac, tout d'abord pour profiter d'un temps favorable lorsqu'ils repartiraient vers l'Est et ensuite parce que ni l'un ni l'autre n'étaient pressés de retrouver les nobles et les conseillers qui présentaient chaque jour des pétitions au Roi sous la Montagne. La décision leur échappa, cependant, lorsqu'ils reçurent un visiteur aussi peu attendu qu'effrayant. Billa avait passé plus de temps que d'habitude dans sa bibliothèque ce soir-là, de sorte que Thorïn était déjà couché lorsqu'elle passa dans le couloir et jeta un coup d'oeil dans la chambre des enfants.
Un hurlement strident lui échappa quand elle vit la créature penchée sur le berceau de Tobin. Deux yeux luminescents se tournèrent vers elle et un sifflement rauque monta dans l'ombre.
- On reconnaît son odeur, oui, chuinta une voix étranglée. Sale petite voleuse... elle nous a pris notre précieux, gollum !
Billa sentit son sang se figer. Comment cette petite horreur avait-elle pu la retrouver ?
- Nous voulons le précieux. Ou nous allons faire notre dîner avec cette chose, qui sent si bon. Nous avons faim...
- Je... je vais aller che... chercher votre précieux. Tout de suite. Je ne savais pas que c'était à vous quand je l'ai ramassé. Je... je vais vous le rendre immédiatement. Mais... laissez mon fils. Si vous le touchez, tous les orcs du monde ne pourraient pas me faire dire où j'ai envoyé votre précieux.
Gollum parut balancer un instant, puis s'écarta du berceau pour se rapprocher de Billa.
- Oui... nous voulons notre trésor, tout de suite... susurra-t-il.
Il était dit que la créature ne récupérerait jamais « son bien », car alors qu'il avançait encore en direction de l'ancienne cambrioleuse, quelque chose s'abattit violemment sur le côté de son crâne. Ce quelque chose était une bûche, et celui qui la maniait, Thorïn lui-même, alerté par le bruit.
En moins de deux, Billa avait ramassé le tisonnier, et en asséna un grand coup sur le dos de Gollum, qui glapit et battit en retraite vers la fenêtre imprudemment laissée ouverte. Puis en un clin d'oeil, la créature avait disparu dans la nuit.
- Je crois qu'une petite discussion s'impose, dit Thorïn d'une voix tendue, tandis que Dinah, réveillée par le bruit, et son petit frère pleuraient de frayeur.
Billa déglutit difficilement puis commença à raconter comment elle avait croisé la route de Gollum pour la première fois dans les Monts Brumeux et ramassé ce qui lui avait semblé sur le moment une babiole sans importance. Puis la place croissante que l'anneau avait pris dans la quête de la compagnie. Cependant, elle ignorait toujours comme la créature avait pu suivre ainsi sa trace alors qu'elle ne l'avait jamais vue. Y avait-il un enchantement sur l'anneau qui attirait son ancien porteur ?
A voir le visage fermé de Thorïn, elle comprit qu'il n'était pas près de lui pardonner ce mensonge par omission.
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Gollum clopinait péniblement sur le sentier. Il avait très mal à la tête et au dos, il avait faim, et il n'avait toujours pas récupéré son précieux. La sale voleuse... Elle ne voulait pas lui rendre son précieux, et il n'avait même pas pu manger la chair bien tendre qu'elle gardait dans la maison. Avec un grognement de dépit, il se dirigea vers un ruisseau, espérant y trouver au moins un goujon. Tandis qu'il se penchait sur l'eau sombre pour prendre quelques gorgées, il ne vit pas les yeux des dizaines de corbeaux qui l'observaient depuis les branches au-dessus de sa tête.
Il y eut un croassement, puis le bruit d'une nuée d'oiseaux qui s'abattaient au sol.
Quelques heures plus tard il ne restait au bord de l'eau que quelques os bien nettoyés.
NdA : forcément, la fin de ce chapitre va entraîner quelques... changements drastiques dans le futur.
