Chapitre 36 : Retour à l'anormal
Tiré brusquement de son sommeil, Achab vit le Parsi face à face pris dans le cercle des ténèbres de la nuit, ils semblaient les seuls survivants d'un déluge.
– J'ai refait le même rêve, dit-il.
– Des corbillards ? Ne t'ai-je pas dit, vieillard, que tu ne pourras avoir ni corbillard ni cercueil ?
– Et qui a un corbillard qui meurt en mer ?
Merle était assis dans un bus, du genre de ceux qui servaient pour les transports en commun.
C'était étrange, car il ne souvenait pas avoir pris le bus auparavant au cours de sa vie – de toute façon, il n'y en avait pas là où il habitait.
À bien y réfléchir, c'était un bus plutôt bizarre. D'abord, il roulait sans conducteur.
Et surtout, il était vide. Merle était le seul passager.
Enfin, pas exactement.
Il y avait une petite fille qui dormait près de lui, allongée en travers de la banquette, la tête sur ses genoux. Elle devait avoir cinq ou six ans, pas plus, mais il savait que c'était Vi. Le même visage, plus rond, plus enfantin, sans les cernes et la fatigue, mais avec des taches de rousseur et encadré par les mêmes boucles dorées. Elle dormait paisiblement, avec une respiration calme, profonde.
Merle regarda par la fenêtre. Tout était noir dehors, le bus semblait rouler au milieu de la nuit, ou au milieu de nulle part.
Il passa sa main distraitement dans les cheveux de Vi.
Sa main droite.
Il se sentait bien, tranquille.
L'autobus ralentit, puis s'arrêta. Les portes s'ouvrirent et un unique passager monta.
Merle sourit en le reconnaissant. Il était exactement comme il l'avait vu pour la dernière fois.
Le nouveau venu s'assit en face de lui et posa son arbalète sur la banquette.
« Salut frangin, dit-il avec un léger sourire. Ça faisait longtemps.
- Trop longtemps, admit Merle. Ça fait plaisir de te voir dans le coin, je m'y attendais pas.
- Moi non plus à vrai dire. »
Ils restèrent un petit moment silencieux.
« Alors, finit par demander Merle, qu'est-ce que t'as fait pendant tout ce temps ? »
Daryl étendit ses jambes et croisa les bras derrière la tête.
« Boarf, pas grand-chose, j'étais ici et là, à faire mes trucs habituels, tu sais, chasser l'écureuil, ce genre de trucs », répondit-il avec une pointe d'humour.
Il changea de position, se penchant vers l'avant, doigts croisés, les coudes sur les cuisses, ses yeux bleus redevenus sérieux.
« Et toi, Merle, on peut savoir ce que t'as foutu ?
- Moi aussi j'étais ici et là, comme tu dis, répondit-il vaguement.
- Avec cette gamine-là ? » demanda Daryl en pointant Vi du doigt.
Merle fronça légèrement les sourcils. Le ton de son petit frère avait quelque chose d'un peu accusateur.
« Ouais.
- Ça te ressemble pas, les gosses ça a jamais été ton truc.
- Mais celle-là, elle est spéciale », dit Merle doucement en regardant le visage de Vi endormie.
Daryl ricana.
« Alors c'est ça qu'tu fais au lieu d'me chercher ? Tu prends du bon temps avec une fille spéciale ? »
Merle sentit une bouffée de culpabilité et de colère l'envahir. Il serra les poings.
« Je sais même pas où j'dois te chercher ! Tu crois quoi, que j'ai pas envie d'te retrouver ? »
Le visage de son frère s'adoucit.
« Relax Merle, je plaisantais. T'inquiète pas, t'auras tout le temps de me chercher quand t'auras fini ce que t'as commencé ici. Je suis pas en train de mourir, moi. »
Tous deux se regardèrent un moment, puis fixèrent Vi. Elle dormait toujours paisiblement.
« C'est vrai qu'elle a l'air spéciale », dit Daryl.
Merle ne répondit rien. Il était simplement content, soulagé de voir que son frère avait compris.
Daryl se redressa et fixa le paysage, ou plutôt l'absence de paysage.
« Il va où ce bus ?
- À la mer.
- À la mer ? C'est quoi ces conneries ?
- C'est son idée à elle. Elle veut voir l'océan et les baleines, à cause de Moby Dick, il parait.
- C'est complètement con. »
Merle rigola.
« C'est exactement ce que j'ai dit. Mais bon, on peut pas refuser les dernières volontés d'une mourante.
- Nan, ça se fait pas », admit Daryl.
Il se leva et reprit son arbalète.
« Hey attends, où tu vas ? » questionna Merle, alarmé.
Daryl secoua la tête d'un air triste.
« J'aimerais bien rester, frérot, sincèrement, je voudrais venir avec vous. Mais c'est pas possible, j'ai des choses à faire ailleurs, désolé. Salue les baleines pour moi, Merle. »
Il tourna le dos et se dirigea vers la sortie.
Merle allongea le bras pour tenter de le retenir et poussa un cri de surprise en constatant que sa main droite n'était plus là.
Daryl se retourna et lui adressa un sourire mélancolique.
« Tu devrais vraiment te dépêcher d'aller à la mer si tu veux arriver à temps pour les funérailles. Déjà qu't'es arrivé trop tard pour les miennes, ce serait con d'faire deux fois la même erreur. »
Merle se figea, soudain glacé.
Il venait de se souvenir.
Daryl était mort.
Il sentit quelque chose qui coulait le long de ses jambes, trempant son pantalon. Il baissa les yeux et découvrit Vi adulte, toujours la tête sur ses genoux, baignant dans une mare de sang. Elle avait les yeux grands ouverts, le visage totalement blanc et du sang jaillissait de partout, de sa bouche, de son nez, de tout son corps, s'échappant au travers de ses habits.
Elle se mit à convulser, crachant des litres et des litres d'hémoglobine, roulant des yeux paniqués. Des flots de sang s'écoulaient partout, trempant les vêtements de Merle, tombant de la banquette comme une cascade. Une flaque rouge immense s'élargissait par terre, remplissant le sol.
Horrifié, Merle chercha son frère des yeux, l'appelant à l'aide. Mais il avait disparu.
Le bus entier se remplit soudain de sang, le niveau montant incroyablement vite, tout était couvert de sang, il tombait à flots du plafond, jaillissait des murs en cascades furieuses. Merle saisit la jeune fille dans ses bras pour la tenir hors du liquide rouge qui ne cessait de monter en bouillonnant. Il continuait d'appeler son frère, paniqué, le suppliant de venir à son secours.
Vi eut un sursaut et s'agrippa à la chemise de Merle avec énergie.
Elle essayait de dire quelque chose, mais sa voix était à moitié noyée dans le sang qu'elle crachait. Ses yeux étaient remplis d'angoisse, suppliants.
« …rle… Mer… le ! »
Un frisson glacial le parcourut lorsqu'il entendit son nom.
« J'suis là, Vi, j'suis là ! » balbutia-t-il en la serrant contre lui.
Le niveau continuait à monter, il avait déjà du sang jusqu'aux épaules et peinait à maintenir le visage de Vi à la surface. Elle était incroyablement lourde.
Elle continuait à hoqueter son prénom.
« J'suis là, j'te tiens, Vi ! J'te tiens ! »
Elle sanglotait, terrifiée. Ses larmes étaient rouges.
« J'sais pas quoi faire ! …. J'sais pas quoi faire… »
Il se rendit soudain compte qu'il n'avait plus pied et qu'il coulait.
Tout était rouge.
Le poids de la jeune fille l'entraînait au fond, comme une pierre, et il n'arrivait pas à la lâcher.
Merle se réveilla en sursaut, retenant un cri de justesse, laissant échapper un hoquet de surprise.
Il était hors d'haleine et en sueur.
Il regarda nerveusement autour de lui. Pas d'autobus, pas de sang.
Un rêve, juste un putain de rêve, se répéta-t-il en cherchant à reprendre son souffle.
Il était sur la banquette arrière de la voiture, le jour se levait à peine, l'air était froid, piquant, tout était calme.
Il se passa la main sur la figure, luttant pour chasser de son esprit les images qui s'y accrochaient. Il avait rarement fait des cauchemars aussi réalistes. Il lui semblait encore sentir l'odeur et le goût âcre du sang. Sa main absente lui faisait à nouveau mal.
Il secoua la tête avec mauvaise humeur. Juste un putain de rêve stupide.
Il chercha des yeux quelque chose à boire et c'est alors qu'il se rendit compte qu'il était seul.
Et c'était le matin. Vi avait pris le premier tour de veille à minuit, assise sur le siège passager, et elle était censée le réveiller à quatre heures. Son arbalète et son sac n'étaient plus là.
Merle frissonna malgré lui.
« Vi ? » appela-t-il à haute voix.
- Chuis là. »
La voix de la jeune fille venait de l'extérieur. Plus précisément, elle venait du dessus.
Merle ouvrit la portière et sortit à moitié de la voiture.
Vi était assise en tailleur sur le toit de la voiture, emmitouflée dans une couverture, l'arbalète négligemment posée en travers des cuisses.
« Bonjour Merle, bien dormi ? » lança-t-elle d'un ton enjoué.
Son visage était d'une pâleur à faire peur, ses yeux plus cernés que jamais et elle paraissait frigorifiée. Elle faisait de la vapeur en parlant.
« T'as pas dormi de la nuit ? » demanda-t-il.
Elle bâilla.
« Non.
- T'es conne ou quoi ? Tu devais me réveiller à quatre heures !
- Boarf… j'avais pas sommeil. Et puis tu dormais trop bien. T'es trop adorable quand tu dors, tu sais ça Merle ? T'as l'air tout détendu et puis tu fais des petits bruits trop mignons ! »
Il se passa la main sur la figure et leva les yeux au ciel, exaspéré.
« Nan sérieux ! On aurait dit un petit chat », insista Vi, radieuse.
Merle lui lança un regard indéchiffrable. À cet instant précis, il hésitait entre l'étrangler et la serrer dans ses bras. C'était bien du Vi à cent pour cent, ce genre de conneries sidérales dès le matin.
Il se contenta de grogner en retournant brièvement dans la voiture pour y prendre son flingue et sa veste. La température s'était vraiment rafraîchie d'un coup. L'hiver approchait.
Il entendit des bruits venant du toit, suivit d'un coup sourd.
En se redressant, il vit que sa coéquipière était à genoux. De toute évidence, elle avait tenté de se mettre debout et n'avait pas réussi du premier coup.
« Jambes engourdies, expliqua-t-elle en souriant.
- Ouais, avoue plutôt que tu tiens pas debout, rétorqua Merle. Franchement tu t'es pas vue, on dirait que t'es sur le point de tomber dans les pommes ! Et c'est comme ça que t'imagines monter la garde, à moitié dans les vapes ?»
Vi éclata de rire.
« Tu t'inquiètes pour moi ? C'est trop mignon !
- Je m'inquiète pour moi ! J'ai pas envie de me faire bouffer dans mon sommeil parce qu'une imbécile heureuse est pas en état d'assurer mes arrières ! »
Vi s'avança en rigolant jusqu'au bord du toit, le prit par les épaule et lui fit faire volte face tout en lui montrant du doigt quelque chose à une dizaine de mètres de la voiture.
Trois rôdeurs gisaient sur le sol, criblés de carreaux.
« Je plaide coupable du fait d'être une imbécile heureuse, Capitaine, dit une voix joyeuse près de son oreille, mais pour ce qui est de tes arrières, t'as pas à t'inquiéter. »
Merle grommela un truc incompréhensible.
Vi gloussa et se leva en s'appuyant sur son épaule.
« Bon, maintenant que t'es rassuré sur ma façon de monter la garde, je vais préparer le petit déjeuner, annonça-t-elle en descendant prudemment le long du pare brise.
- Tu vas rien préparer du tout ! répliqua Merle. Tu vas aller dans la voiture, allumer le contact, mettre le chauffage à fond et faire une sieste.
- Et le café, il va se faire tout seul ?
- Parce que tu crois p't'être que j'vais te laisser boire du café ? rétorqua-t-il.
- Oh allez, sois sympa.
- Va te faire foutre, Boucles d'or ! J'ai pas l'intention d'avoir à gérer ta crise d'épilepsie ! »
Elle leva les yeux au ciel.
« Oui, papa. »
Elle alla s'assoir côté passager, tourna la clef et mis le chauffage en marche.
Alors qu'elle prenait son sac à dos en vue de préparer son cocktail médical du matin, elle entendit Merle ouvrir le coffre et farfouiller dedans.
« Hey Staline, passe-moi la brioche, le Nutella et le grille-pain, tu veux ?
- Et puis quoi encore ?
- Allez s'te plait, sois cool, mes médocs me défoncent le bide quand je les prends à jeun. »
Il grommela des injures à mi-voix et claqua le coffre.
« Allez, j'te préparerai des tartines pour te remercier », insista Vi.
Lorsqu'elle le vit ouvrir la portière conducteur les bras chargés de ce qu'elle lui avait demandé, et d'autres choses en plus, elle lui adressa un sourire radieux.
Quelques minutes plus tard, ils étaient en train de petit déjeuner au café et au Nutella, étalé sur la brioche que leur avait offert Susan, pendant que Vi se réchauffait les mains au dessus du grille-pain qu'elle tenait sur les genoux.
Elle sacrifia ensuite à son rituel médicinal du matin, ingurgitant plus d'une dizaine de cachets les uns après les autres. Elle termina par l'Oxycontin, dont elle ouvrit l'un de ses nombreux flacons. Elle hésita un instant et en avala deux comprimés d'un seul coup, avec une gorgée de café.
Merle avait suivi son manège du coin de l'œil.
« Tu en prends trop, d'ces trucs-là, déclara-t-il après avoir mordu dans sa tartine.
- Tu es médecin ? répliqua Vi.
- Observateur. Tu en prenais moins quand je t'ai rencontré.
- N'importe quoi ! mentit-elle.
- Comme tu veux. Moi j'dis juste ça pour te mettre en garde. Se défoncer, c'est bien beau, mais faut surveiller sa consommation.
- Alors ça c'est la meilleure ! C'est toi qui m'dis ça ? Mon stock de coke a tellement baissé qu'on dirait que tu la sniffes avec un tuba ! »
Il sourit involontairement.
« N'empêche… tu devrais peut-être pas trop en abuser de ce truc-là.
- Ça fait des années que j'en prends. Et, honnêtement, j'en ai vraiment besoin pour la douleur. Sans ça je tiendrais pas debout et je pourrais pas dormir.
- Ça fait si mal que ça ton truc ?
- Les articulations, les poumons et l'estomac, t'imagines même pas. »
Merle pointa l'index et lui tapota le front.
« Alors tu devrais faire encore plus attention, à force de prendre des antidouleurs sans arrêt, le jour où t'en auras plus, tu vas souffrir le martyre. »
Elle loucha un instant sur son doigt puis fronça légèrement les sourcils.
« Et c'est bien pour ça que j'ai l'intention d'en avoir toujours à portée de main, répliqua Vi en repoussant sa main. Depuis l'épidémie ça n'a jamais été aussi facile de trouver de quoi se défoncer, toutes les pharmacies du monde entier sont grandes ouvertes. Même si j'étais pas en train de crever, j'aurais jamais assez de toute ma vie pour avaler tous les cachets que ce monde a à offrir !
- J'ai pas dit qu'tu devais arrêter d'en prendre, j'ai dit qu'tu devrais peut-être ralentir un peu.
- Et j'ai entendu, rétorqua Vi. Discussion close, merci. »
Merle haussa les épaules.
« Comme tu veux. »
Il était trop bien placé pour savoir qu'il ne servait à rien de tenter d'argumenter avec un drogué, il en avait été un la majeure partie de sa vie. Il avait reçu des tonnes de bons conseils, qu'il s'était ensuite fait un devoir de ne pas suivre.
Après tout, Vi était adulte. Elle avait bien le droit de faire les mêmes erreurs que lui à l'époque.
Autant changer de conversation.
« J'ai rêvé de toi, reprit Merle entre deux bouchées de brioche.
- J'étais habillée, j'espère, répliqua-t-elle juste avant de porter sa tasse à ses lèvres.
- T'avais six ans.
- Waow. J'espère vraiment que j'étais habillée, espèce de vieux sale.
- Andouille. J'ai rêvé que tu mourais.
- Oh. Un rêve prémonitoire.
- Pas vraiment.
- C'était comment ?
- Plutôt sanglant. T'as craché des litres et des litres de sang, comme une putain de fontaine, jusqu'à ce que ça fasse une mer.
- Mince alors… toi quand tu fais des rêves symboliques, tu fais pas les choses à moitié.
- Mhm. »
Merle expédia sa dernière tartine et démarra la voiture.
Alors qu'il rejoignait la route, Vi remit la bouffe et le toaster sur la banquette arrière, et pris l'oreiller à la place.
Elle recula son siège au maximum, le baissa un peu, croisa ses longues jambes sur le tableau de bord après avoir retiré ses chaussures et se cala contre la portière.
« Bon ben bonne nuit. »
Merle répondit par un grognement.
« Réveille-moi si je me transforme en fontaine, ajouta-t-elle malicieusement en fermant les yeux.
- Imbécile. »
Ils avaient quitté le Tennessee pour entrer dans le Kentucky. Ils maintenaient le cap au Nord, mais Merle aurait préféré se diriger vers le Nord-Ouest, en direction de la Virginie Occidentale, traversant les immenses forêts des Appalaches. Pour des raisons évidentes, il préférait l'idée de voyager à travers des espaces naturels sauvages, en empruntant de petites routes. Plus de gibier, moins de rôdeurs.
Mais pour l'heure, les axes routiers étaient si encombrés qu'ils avaient dû se résoudre à continuer vers le Nord-Est, en faisant des détours absurdes. Leur carte s'était transformée en un casse-tête labyrinthique. Ils se retrouvaient parfois bloqués à tel point qu'ils devaient refaire le même chemin en sens inverse durant des kilomètres.
L'humeur de Vi et Merle faisait les montagnes russes, selon que le parcours routier s'avérait capricieux ou pas.
Ils connurent des engueulades mémorables, tous deux debout à côté de leur voiture, chacun tenant un bout de la carte, coincés devant des carambolages infranchissables, se reprochant mutuellement d'avoir opté pour tel ou tel itinéraire. Et des réconciliations chaleureuses, lorsqu'une fois arrêtés pour la nuit, ils se retrouvaient autour d'un bon repas, une bière à la main et diverses substances relaxantes dans le système nerveux.
La région était assez sauvage, et les rares petits patelins qu'ils trouvaient sur leur route étaient infestés de morts-vivants.
Par chance, ils avaient assez de réserves d'eau et de provisions pour ne pas être contraints de s'y arrêter, même s'ils étaient forcés de les traverser, ce qu'ils faisaient d'une seule traite et à grande vitesse.
Le seul problème de ravitaillement qu'ils rencontraient, c'était l'essence.
Comme prévu, la Dodge était gourmande en carburant, et avec tous les détours qu'ils devaient faire, la jauge descendait rapidement.
Le plus frustrant, c'était qu'il leur arrivait parfois de dénicher de l'essence en grandes quantités – lorsqu'ils trouvaient de longs bouchons leur bloquant la route. La plupart des véhicules avaient encore du carburant, mais ils ne pouvaient pas en stocker plus de quelques dizaines de litres, ils ne possédaient que trois bidons vides et la place manquait. Merle avait parlé plusieurs fois d'ajouter une remorque à la Dodge, mais ils n'en avaient pas encore trouvé.
Jusqu'ici, ils étaient néanmoins toujours parvenus, quelque fois de justesse, à remplir leur réservoir avant de tomber à sec.
Toutefois, comme il leur était impossible de planifier réellement leur trajet sur la carte, et surtout de savoir ce qu'ils allaient rencontrer en chemin, la menace de la panne d'essence demeurait un motif d'inquiétude.
Les paysages qu'ils traversaient étaient agréables, le Kentucky était une région verdoyante, de somptueuses forêts bordaient régulièrement la route.
Mais partout où la civilisation apparaissait, des spectacles de mort et de ruine les accueillaient.
Fréquemment, des nuées de corbeaux au loin annonçaient la présence de charniers à ciel ouvert, et le vent poussait dans leur direction des odeurs de putréfaction de dizaines, de centaines même parfois, de cadavres entassés que personne n'avait eu le temps d'enterrer.
À chaque endroit où ils s'arrêtaient, ils finissaient fatalement par se trouver face à un ou plusieurs rôdeurs. À moins de dormir dans la voiture les portières verrouillées, il leur était impossible de se considérer suffisamment en sécurité pour dormir tous deux en même temps. Mais ils passaient déjà trop de temps à leur goût dans le 4X4 au cours de la journée pour avoir encore envie d'y rester pour la nuit.
L'idéal était de pouvoir trouver un bâtiment où se barricader. Les rares fois où ils avaient cette chance, ils en profitaient pour rattraper leur sommeil en retard.
Mais la plupart du temps, Merle et Vi optaient pour la nuit à la belle étoile en pleine nature. Avec un feu de camp et les bons sacs de couchage qu'ils avaient trouvé au magasin de sport, la température était supportable. Ils partageaient la nuit en deux tours de garde et repliaient bagages lorsque la rosée commençait à se former.
C'était un système qui fonctionnait bien. Chacun d'entre eux savait qu'il pouvait dormir sur ses deux oreilles lorsque l'autre restait éveillé, et comme Vi avait fréquemment tendance à faire la sieste dans la voiture l'après-midi, elle était habituellement d'attaque pour monter la garde ensuite jusqu'au milieu de la nuit.
Mais c'était un équilibre fragile à maintenir, et il suffisait d'un petit grain de sable pour en bousiller le mécanisme : une surabondance de zombis, une crise de Churg-Strauss empêchant Vi de s'acquitter de sa part du boulot, ou même une simple averse – et en cette saison, elles étaient nombreuses.
À vrai dire, aussi nombreuses que les rôdeurs. Et les crises de Vi.
Depuis leur séjour chez Susan, elle s'efforçait de boire au moins trois litres par jour, car la vieille infirmière lui avait expliqué que la prise quotidienne de médicaments puissants à hautes doses avait des effets néfastes sur les reins. Elle lui avait donc conseillé de boire énormément pour optimiser le filtrage, ce dont Vi s'acquittait en ingurgitant chaque jour des quantités astronomiques de bière, de jus de fruit, de thé et de tisane.
Merle ne savait pas trop si c'était réellement efficace pour préserver les reins, mais ce qui était sûr c'était que ça les contraignait à d'innombrables pauses-pipi.
Un motif de discorde supplémentaire à ajouter à tous les autres, parmi lesquels un sujet inattendu mais non des moindres : le chauffage.
Vi et Merle n'avaient pas du tout la même perception de la température. Vi était la personne la plus frileuse qu'il ait jamais rencontrée, tandis que lui, en comparaison, semblait quasiment insensible au froid. Ils se bagarraient sans fin pour la gestion du chauffage dans la voiture, qu'elle voulait sans cesse monter, et lui sans cesse baisser. Merle se disait parfois qu'ils devaient être comiques à regarder, tous les deux, lui en débardeur, et elle avec deux pulls l'un sur l'autre.
Cette andouille avait si froid aux mains qu'elle s'était même mise à porter des gants. Des gants, en octobre, alors que lui n'en avait peut-être bien jamais enfilé de sa vie. Mais c'était vrai que son machin de Reynaud lui gelait vraiment les doigts, parfois jusqu'à en devenir rouges ou bleus.
Ils n'avaient pas non plus la même notion du sommeil.
Merle avait toujours été un petit dormeur, et aussi un lève-tôt. Il était frais comme un gardon s'il pouvait dormir six heures, mais Vi, elle, commençait à se sentir bien à partir de dix.
Autant dire qu'elle ne parvenait jamais à les avoir.
La fatigue, ajoutée à la longue liste de symptômes de sa maladie, qui semblaient prendre un malin plaisir à se succéder – la fièvre suivant la migraine, qui elle-même suivait la nausée – lui menaient la vie dure.
Il arrivait parfois qu'elle se sente trop mal pour pouvoir faire quoi que ce soit, et dans ces moments-là, elle se roulait en boule dans un coin de la voiture, des heures durant, à la façon des animaux malades ou blessés, qui se recroquevillaient instinctivement, faisant le mort, parfaitement immobiles, en attendant que ça passe.
Et ça finissait toujours par passer.
Aussi étonnant que cela puisse paraître, quand elle n'était pas trop patraque, Vi était une compagne de route agréable.
C'était un véritable moulin à paroles, enthousiaste, emportée, passionnée et sans retenue. Elle avait du bagou et un sacré sens de l'humour, caustique, ironique, cruel, qui plaisait franchement à Merle. Elle était énergique et avait du répondant, elle refusait toujours de lui laisser avoir le dernier mot et de se laisser marcher sur les pieds, ce qui faisait qu'ils s'engueulaient et se réconciliaient plusieurs fois par jour, suite à des débats enflammés où ils finissaient toujours par perdre le fil pour s'insulter de tous les noms, quand ils n'en venaient pas carrément aux mains.
Vi rigolait, criait, chantait, se soûlait, s'emportait tour à tour… Elle l'énervait tout autant qu'elle le divertissait, un moment il était sur le point de l'étrangler, et deux minutes après il ne pouvait pas s'empêcher de rire à une de ses blagues.
Elle était différente des autres filles qu'il côtoyait habituellement, ce n'était pas une greluche idiote toujours à glousser stupidement sans trop savoir pourquoi. Vi était intelligente, éloquente et cultivée… ce qu'elle cachait habituellement très bien sous son humour et son insouciance perpétuelle.
Il repensait parfois à la dernière nuit qu'ils avaient passée au lac, plus exactement au matin qui l'avait suivi, lorsqu'il s'était réveillé en la tenant de ses bras.
Ils n'en avaient jamais reparlé, mais Merle en avait rétrospectivement conservé un bon souvenir, même s'il aurait eu honte de l'avouer.
Il s'était demandé si ce genre d'arrangements nocturnes allait évoluer ensuite d'accidentel à délibéré et devenir une habitude entre eux. Il était partagé par rapport à cette idée, mais avait fini par opter pour une conclusion en demi-teinte, à savoir qu'il ne réitérerait pas de rapprochement de lui-même, mais qu'il ne la repousserait pas non plus s'il advenait qu'elle le fasse.
Mouais, ça semblait pas mal comme compromis. C'était correct envers elle, et l'honneur était sauf.
Mais l'occasion ne s'était pas représentée jusqu'à maintenant, Pour la bonne et simple raison qu'ils ne dormaient jamais au même moment.
Merle et Vi voyageaient ainsi ensemble, comme deux gamins excités à qui on aurait filé non seulement des allumettes, mais aussi la caisse de feux d'artifice qui allait avec.
Et il en était ravi.
Souvent, dans les moments où elle allait bien, il oubliait complètement que les jours de Vi étaient comptés.
Elle, par contre, semblait en être pleinement consciente, elle en parlait souvent, et toujours de façon légère, souvent amusée, parfois presque fascinée. Comme si elle se préparait pour une sorte d'aventure. Ou de voyage mystérieux.
« J'aurai vingt-cinq ans pour toujours. »
C'était ce qu'elle répétait.
Plus tard ce matin-là, Merle était toujours au volant, et Vi toujours en train de rattraper sa nuit blanche. Elle avait remué et changé de position plusieurs fois, mais seulement pour mieux se rendormir ensuite.
Merle conduisait en silence, sans musique, pour ne pas la réveiller. Après tout, il lui devait une demi-nuit de sommeil.
Tout en roulant, il repensait à son rêve.
Merle était loin d'être le genre de type adepte de la symbolique des songes, des rêves prémonitoires et toutes ces conneries ésotériques. Mais il aurait fallu être un débile mental pour ne pas comprendre la signification de celui-ci.
Il repensait sans cesse à la façon dont Vi l'avait entrainé vers le fond, et comment il avait été incapable de la lâcher. Pas très subtil, comme message prémonitoire.
« Quel rêve de merde », grommela-t-il à nouveau.
Son propre cerveau le prenait vraiment pour un con.
Quant à la séquence « ton frère est vivant oh et puis non finalement il est mort », il ne voulait même pas y repenser.
Connerie, connerie, connerie.
La prochaine fois, il se bourrerait la gueule avant de dormir.
Il jeta un regard à sa voisine.
Elle dormait repliée sur le siège passager. Elle avait retiré ses chaussures, et ses pieds étaient placés contre la grille du chauffage. Elle était enveloppée dans une couette comme une chenille dans son cocon, seuls en dépassaient ses cheveux et le bout de son nez, blotti entre la couette et l'oreiller de Merle calé contre la vitre – elle le lui volait sans arrêt, la garce.
Merle soupira.
Comment est-ce que cette andouille qui avait tué son propre frère à coups de pioche faisait pour toujours dormir aussi bien ?
Plus loin sur la route, il aperçut soudain des véhicules en travers de la chaussée.
Quelques mètres plus loin, il se retrouva devant un embouteillage.
Encore un.
« Et meeeerde. »
Il stoppa le véhicule.
« Réveille-toi Boucles d'or », lança-t-il en ouvrant sa portière.
Vi sortit la tête de sa couette, les cheveux en bataille et le visage tout chiffonné de sommeil, avant de se déplier lentement, comme un escargot sortant de sa coquille.
Elle analysa un instant l'amas de voitures bouchant la route, puis poussa un long soupir, et ouvrit le vide-poche devant elle pour y prendre la carte.
« Pas question d'faire demi-tour ! intervint Merle. J'roule sur cette putain d'route depuis trois heures.
- Ça va jusqu'où ? questionna-t-elle en indiquant le bouchon.
- J'en sais rien, j'vais voir où ça s'termine », annonça Merle.
Il s'arma, ouvrit la portière et sortit.
« Ok, j'te suis », dit Vi en remettant ses chaussures.
Alors que Merle marchait entre les véhicules arrêtés, Vi le dépassa et grimpa sur le capot d'une voiture, puis sur le toit.
« La route est libre vingt mètres plus loin, constata-t-elle. Y a un champ là-bas, on peut pousser les bagnoles là-dedans. »
Il la rejoignit à son poste d'observation. Effectivement, le cimetière de voitures était moins vaste qu'il ne le craignait. Ils pourraient passer s'ils dégageaient la voie, ce ne serait pas la première fois qu'ils pousseraient des voitures pour se frayer un chemin. Ça faisait quand même une trentaine de véhicules à déplacer cette fois, ce qui leur prendrait des heures. Mais ils perdraient davantage de temps en faisant demi-tour, et surtout, ils gaspilleraient de l'essence.
« Ok, on va faire ça, décida Merle. J'espère que t'es d'attaque.
- À vos ordres, Capitaine. »
Merle resta sur le toit de la voiture tandis que sa partenaire s'enfonçait au sein de l'embouteillage, afin d'en faire le tour et de se débarrasser des éventuels rôdeurs qui pouvaient s'y trouver.
Ils commençaient à avoir l'habitude de ce genre d'exercice. Vi se déplaçait directement sur la carrosserie des véhicules, évitant de marcher sur le bitume. Ainsi, elle avait une vue dégagée, une totale liberté de mouvements, et surtout, était en mesure d'éviter les mauvaises surprises, par exemple un zombi surgissait soudain de sous une voiture pour lui attraper les chevilles. Et son coéquipier pouvait la couvrir efficacement.
Elle prenait soin de faire du bruit en avançant, martelant du pied la tôle des véhicules.
Au fur et à mesure de sa progression, quelques silhouettes apparurent entre les voitures, et convergèrent dans sa direction.
Vi s'arrêta sur le toit d'un pick-up.
Sa main droite s'abaissa vers sa hanche et empoigna le pommeau du sabre qu'elle portait à la ceinture. Elle tira la longue lame hors du fourreau dans un mouvement ample, et se mit en garde.
Merle compta cinq rôdeurs s'approchant d'elle. Il ne prit pas la peine de sortir son revolver. Vi était parfaitement capable de se débrouiller seule, et, surtout, trop heureuse d'utiliser son nouveau jouet.
Elle avait trouvée sa nouvelle arme quelques jours auparavant, alors qu'ils faisaient halte dans une station service-bar minable sur le bord de la route.
Au dessus du comptoir, dans un cadre en verre, trônait un sabre de cavalerie de la guerre de Sécession.
Vi avait eu le coup de foudre au premier regard.
La lame était en bon état, un passage minutieux à la pierre à aiguiser avait suffi à lui redonner tout son tranchant, et elle était fournie avec un superbe fourreau-ceinture aussi pratique qu'élégant.
Le sabre de cavalerie s'était rapidement avéré l'arme idéale pour Vi.
Il était léger, extrêmement maniable, silencieux et, utilisé par une combattante souple et rapide, d'une efficacité redoutable.
Le premier rôdeur fut stoppé net par la pointe traversant son visage de part en part.
Immédiatement, Vi retira le sabre et volta, la lame volant à la rencontre du second mort-vivant, dont la tête se décolla du reste du corps.
La jeune fille prolongea son mouvement, virant sur elle-même, et un troisième cadavre fut transpercé. Les deux suivants connurent le même sort, et elle empala le crâne du dernier par au dessus, à la manière d'une lance.
« Plus personne ? lança-t-elle gaiement.
- J'crois qu't'as eu tout le monde ! » cria Merle depuis là où il était.
Vi effectua une révérence théâtrale, façon mousquetaire, balayant le toit de la voiture de son Stetson, avant d'essuyer sa lame directement dans sa chemise et de le remettre au fourreau.
« Fini d'jouer, au boulot ! » annonça Merle en descendant de son perchoir.
La partie marrante de l'opération n'avait pas duré bien longtemps. Il leur fallait maintenant dégager les véhicules de la route.
Après avoir réfléchi à la meilleure façon de s'y prendre, ils commencèrent à pousser dans le champ les voitures les plus proches de ce dernier. Ils étaient contraints de déplacer chaque bagnole jusqu'au fond, pour laisser de la place à celles qui viendraient ensuite.
Si la voiture était verrouillée, il leur fallait briser une vitre, trouver un moyen de bloquer le volant, après quoi ils poussaient tous deux le véhicule dans le champ. Heureusement pour eux, ce dernier était légèrement en pente.
C'était une tâche simple, mais longue et pénible.
Ils firent une pause au bout d'une heure, histoire de souffler un peu.
Comme il était midi, Vi dressa un pique-nique dans le pré et ils s'accordèrent un bon repas, arrosé de quelques bières.
L'ambiance était plutôt au beau fixe finalement. Le temps était doux et ensoleillé, le dégagement de la route s'était pour l'instant déroulé sans accroc, ils avaient pu refaire le plein de leurs bidons d'essence et, mieux encore, en avaient trouvé un quatrième, déjà rempli.
La fouille des véhicules abandonnés avait rapporté quelques menues trouvailles : eau, provision, divers objets utiles, et surtout, une grosse pile de CD.
Comme prévu, Merle et Vi étaient en train de se constituer une sélection musicale à écouter durant le voyage.
Comme ils l'enrichissaient au hasard des voitures qu'ils rencontraient, la collection d'albums qui prenait forme était peut-être bien la plus éclectique et disparate jamais faite.
Tout en mangeant, ils passaient en revue les CD, et écartaient du lot ce qui ne les intéressait pas.
Un jeu prit rapidement forme, celui d'imaginer si les artistes étaient morts ou vivants à l'heure actuelle.
« Prince ?
- Ah, lui il est vivant, répondit Merle. Dans un bunker.
- Tu crois ?
- Ouais, mais en fait, il vivait déjà dans un bunker avant, donc il a pas vu la différence. En c'moment, il s'ouvre une bouteille de champagne, sans rien savoir de la fin du monde.
- Pas mal, pas mal. Allez, à moi.
- Ok. Marylin Manson ?
- Oh, ben lui, il passe ses journées à attaquer les gens pour les démembrer et les bouffer. A part qu'il s'est pas transformé en rôdeur. Il est juste dans son état normal. »
Merle rigola.
« Bien vu. Un autre ?
- J'en ai un bon, attends… Motörhead !
- On a un CD d'Motörhead ? Génial ! exulta Merle.
- Alors, morts ou vivants ?
- C'est quoi cette question ? Vivants, évidemment ! Tu crois quoi ? C'est Motörhead, bordel !
- Et alors ?
- Et alors Lemmy est immortel, et c'est tout !
- Ok, si tu l'dis. »
Après leur pause-repas, ils retournèrent sur la route et décidèrent d'achever la fouille des véhicules restants avant de se remettre à les déplacer.
Merle se promenait parmi les voitures, une batte de baseball à la main, en cas de portières verrouillées ou de zombi retardataire.
Il entendit soudain un bruit et se tourna immédiatement, prêt à frapper.
Il ne vit rien, mais le bruit se répéta.
Une sorte de petit sifflement, ou gémissement.
Il aperçu une voiture dont toutes les portières étaient grandes ouvertes. Quelque chose bougeait légèrement à l'intérieur.
Il s'approcha lentement, et se figea soudain, sa batte retombant mollement à ses côtés.
La voix de Vi se fit entendre un peu plus loin.
« Hey, Staline, tu chausses du combien ? J'viens de trouver une putain de paire de bottes de cowboy, faut absolument qu'tu les essayes ! »
Il n'écouta même pas ce qu'elle disait.
« Allôôôô, la Terre appelle Merle Dixon. Merle, vous m'recevez ? » reprit-elle au bout de quelques secondes.
Comme il ne réagissait toujours pas, elle s'approcha.
« Pourquoi t'es scotché comme ça, t'as trouvé un magazine porno ou q… »
Sa voix mourut lorsqu'elle vit ce qu'il était en train de regarder.
« Putain d'merde », murmura-t-elle, tout sourire disparu.
Sur la banquette arrière de la voiture se trouvait un siège-bébé. Et à l'intérieur, attachée, une toute petite fille, qui ne devait pas avoir plus de deux ans. Ses fins cheveux, d'un blond presque blanc, étaient encore attachés en deux petites couettes, et elle était habillée d'une robe-salopette bleue ornée d'une abeille brodée sur la poche de devant. Près d'elle sur le siège se trouvaient encore des jouets épars, et un biberon, encore rempli de lait, désormais complètement moisi.
La fillette tendait ses mains minuscules vers eux, en poussant des petits cris étranglés.
Morte.
Morte depuis des semaines.
Abandonnée.
Merle et Vi restèrent quelques secondes immobiles, sans voix.
« J'en ai jamais vu d'aussi p'tit, murmura enfin Vi.
- Moi non plus. »
C'était pourtant logique, si un adulte pouvait se transformer en rôdeur, un bébé pouvait le faire également.
« Faut pas la laisser comme ça », décida Merle.
Il finit par se dégeler, posa la batte de baseball, sortit son pistolet et visa.
L'arme était au bout de son bras, parfaitement alignée avec la cible. Le tir serait absolument parfait. Il n'était même pas obligé de regarder, il pouvait juste fermer les yeux et tirer.
Ça n'allait même pas être trop gore, le projectile ferait un trou relativement petit à l'entrée et l'énergie cinétique serait absorbée par le rembourrage du siège-bébé à la sortie.
Alors qu'il tenait le flingue, il se répétait ça. Fermer les yeux et tirer. C'était facile.
Mais son regard ne cessait d'aller du bébé à sa main.
Sa main qui vacillait légèrement.
Il ne pouvait pas.
C'était stupide, et lâche, et ridicule, il savait parfaitement bien que la chose qu'il avait sous les yeux n'avait plus rien d'humain, qu'il n'allait en aucun cas lui faire du mal, parce qu'elle n'était pas vivante.
Et pourtant, malgré la logique implacable de ce raisonnement, il en était incapable.
Il ne pouvait pas tirer, il n'arrivait tout simplement pas à presser la détente. Peu importe à quel point il était mort, ça restait un bébé, et même s'il n'y avait plus la moindre ombre de vie dans ses yeux, ils étaient braqués sur lui.
Alors qu'il se disait qu'il n'avait plus d'autre choix que de ranger son arme et partir, il sentit une main se poser sur la sienne.
Vi lui fit baisser le bras et, à son regard, répondit par un petit hochement de tête. Son visage afficha une expression douloureuse, mais résolue, alors qu'elle tirait son épée hors du fourreau.
Il ne put s'empêcher de détourner le regard lorsque la lame s'enfonça avec un bruit mat.
Les halètements cessèrent d'un seul coup et un silence absolu les remplaça.
Vi se baissa et ramassa une petite couverture d'enfant par terre dans la voiture, qui avait dû tomber du siège-bébé des semaines auparavant. Elle essuya la lame du sabre avec et en recouvrit ensuite le petit corps définitivement immobile.
Elle referma la portière doucement et s'éloigna sans dire un mot, les épaules voûtées et le regard fuyant.
Ils ne se parlèrent pas de la journée après ça.
Ils échangèrent des mots, des choses à propos de la route, des questions pratiques auxquelles l'autre répondait par monosyllabes.
Mais se parler réellement, ils ne le firent pas une seule fois.
Merle se fit ensuite la réflexion que c'était peut-être bien la première fois qu'il voyait Vi rester aussi longtemps sans sourire.
Leurs regards s'évitaient.
Ils roulèrent jusqu'à une sorte de relais-routier au bord de la route, où ils s'arrêtèrent pour la nuit. Même une fois qu'ils se furent installés dans la pièce principale, avec les fenêtres barricadées et la porte fermée à clef, l'ambiance n'évolua pas.
Aucun des deux ne prit l'initiative de préparer à manger, mais de toute façon, ni l'un ni l'autre n'avaient faim.
Ce n'était pas que l'atmosphère était tendue entre eux. Elle était seulement pesante, triste et grave. Aucun d'entre d'eux ne donnait l'impression d'esquiver l'autre consciemment, mais chacun s'était visiblement arrangé pour être occupé à des tâches qui impliquaient de s'isoler.
En réalité, chacun était perdu dans ses pensées.
Merle ne sut jamais ce qui occupa l'esprit de son amie ce jour-là. Lui, par contre, était ramené à des souvenirs qu'il aurait préféré oublier.
Cette petite fille dans la voiture, et la façon dont il s'était retrouvé impuissant et désemparé face à elle lui rappelaient une autre petite fille.
Une qui était, dans une certaine mesure, liée à lui.
C'était une période plutôt stable dans sa vie.
C'était l'époque où il travaillait à la papeterie. C'était Daryl qui lui avait obtenu ce job, et, durant un petit moment, ils avaient bossé ensemble. Il avait un appartement à cette époque-là, et se tenait relativement tranquille avec la came. Il était dans le début de la trentaine.
Et il sortait avec cette fille, Sally. Il avait oublié son nom de famille exact, mais il se souvenait que c'était un truc à consonance slave. Il y avait pas mal de descendants d'émigrés polonais dans la région, et sa famille en faisait partie, des Lisek, ou Lisiak, un truc comme ça.
Sally avait des cheveux d'une blondeur hallucinante, presque blancs, des vrais cheveux de bébé, très fins, raides et longs, qui lui donnaient un air de petite fille sage. Du point de vue de Merle, c'était un canon, elle avait une paire de seins à tomber et un cul qui valait largement le détour, en plus elle était toute petite, une vraie poupée, il pouvait la baiser tout en la portant et ça, c'était un truc qui le rendait fou.
Sally s'approchait de la trentaine, mais on lui donnait maximum vingt-cinq ans. Il fallait dire aussi que son âge mental était bien plus proche de quinze, et qu'elle se fringuait et se maquillait comme une lycéenne.
C'était une charmante idiote, qui gobait tout ce qu'on lui racontait et n'avait pour ainsi dire d'opinion sur rien.
Durant quelques mois, avant qu'elle ne se transforme fatalement en une pétasse immature et capricieuse, Merle avait éprouvé une réelle affection à son égard. Elle était douce, docile, joyeuse, marrante, et au lit, elle était l'exact contraire de la petite fille sage qu'elle semblait être.
Non, vraiment, c'était une période sympathique, et la présence de Sally à ses côtés y contribuait.
Jusqu'à ce que, inévitablement, leur relation se dégrade, les mauvais côtés de chacun prenant le pas sur les bons, et aucun des deux ne faisant les efforts nécessaires pour colmater les fuites d'eau, chacun préférant accuser l'autre du proche naufrage du navire.
Il était égoïste et elle était puérile, il était infidèle et elle était possessive, il était colérique et elle était geignarde, il était jaloux et elle était menteuse.
Ils entamèrent une période de conflits qui dura plusieurs semaines. Une période de portes claquées, de cris et d'objets cassés. D'engueulades violentes et de sexe cathartique, de ruptures soi-disant définitives suivies de réconciliations éperdues sur l'oreiller.
Elle partait en le traitant de tous les noms mais ne pouvait s'empêcher de revenir ensuite.
Il ne la supportait plus mais ne parvenait pas à cesser de la baiser.
Toutefois, le glas de leur relation sonna définitivement lorsque Sally lui annonça qu'elle était enceinte.
Ce n'était pas comme si un truc pareil n'était pas prévisible.
Merle n'avait jamais pris aucune précaution de ce côté-là, et il ne pouvait pas vraiment être surpris de constater que Sally était trop écervelée pour se soucier d'un truc aussi adulte que la contraception.
Sur la question des bébés, l'avis de Merle à l'époque était plus tranché qu'une part de flan découpée à la scie à ruban : il ne voulait même pas en entendre parler.
Mais Sally avait une opinion différente là-dessus.
Elle avait bien l'intention de le forcer à prendre ses responsabilités, comme elle disait.
Elle avait sorti une échographie qu'elle lui avait brandie sous le nez théâtralement.
Merle n'avait jamais vu une échographie de sa vie et il n'y connaissait rien, au point qu'elle aurait tout aussi bien pu lui montrer n'importe quelle échographie de n'importe quelle femme à n'importe quel stade de grossesse ou d'absence de grossesse, ça lui aurait fait le même effet, à savoir le rendre furieux.
Mais n'empêche que sur celle-là, il y avait bien un truc, une espèce de tache noire, une forme indéfinie qui ressemblait à tout sauf à l'idée qu'il se faisait d'un embryon, et pourtant, c'était bien là.
Et ce petit machin qui ne ressemblait à rien, Merle, lui, voyait très bien à quoi ça ressemblait.
À des emmerdements.
Cinq minutes plus tard, Sally sanglotait sur le palier, une valise remplie à la hâte à la main, alors que la porte d'entrée lui claquait au visage.
Elle avait téléphoné, après ça. Pas qu'une seule fois d'ailleurs. Elle l'avait littéralement harcelé, une fois furieuse, celle d'après en pleurs, exigeant de lui de l'argent pour payer l'avortement. Il avait fait la sourde oreille, jusqu'à ce qu'elle lui balance, lors de son dernier coup de téléphone, en guise d'ultime provocation, que puisque c'était comme ça, elle allait garder le bébé, et le trainer au tribunal pour le forcer à payer une pension alimentaire.
C'était la dernière fois qu'il entendait sa voix.
Moins d'une semaine plus tard, elle déménageait pour aller vivre chez ses parents dans une autre ville, du moins, c'était ce qu'il avait entendu dire.
Il n'avait plus jamais eu de ses nouvelles. Il en avait donc déduit que, quoi qu'il ait pu lui arriver, à elle et la petite tache noire mystérieuse, ce n'était plus son problème – si tant est que ça ne l'ait jamais été.
Les années passèrent là-dessus, il perdit son travail à la papeterie et déménagea à son tour.
Mais un jour, alors qu'il était au supermarché, au détour d'un rayon, il tomba quasiment nez à nez avec elle, et, sans mentir, son premier réflexe en la reconnaissant, qu'il retint in extremis, fut de se barrer en courant.
Non pas qu'il était à ce point choqué de recroiser Sally après tout ce temps. Non, ce qui lui avait fait peur, c'était ce qui se trouvait dans le siège enfants du caddie qu'elle poussait.
Une petite fille, minuscule, toute blonde.
Par un coup de chance, Sally ne l'avait pas vu et il put battre en retraite et éviter ce qui promettait d'être un des face-à-face les plus foireux de toute son existence.
Néanmoins, il ne put s'empêcher de les suivre à la trace à travers les rayons et de les épier, saisi d'une espèce de curiosité malsaine. Il ne pouvait pas cesser de dévisager la petite, cherchant nerveusement à voir si elle lui ressemblait.
Elle avait les yeux bleus, comme lui. Mais des millions de gosses avaient les yeux bleus et, surtout, Sally les avait bleus également.
Il se lança dans un calcul mental désespéré. À combien d'années remontait son histoire avec Sally ? Quatre ans ? Non, cinq, c'était cinq. Auquel il fallait retrancher neuf mois.
Il essaya de se persuader que cette gamine-là était trop petite pour avoir déjà quatre ans. Non, non, c'était encore presque un bébé, elle avait quoi ? Trois ans maximum, pas plus.
Il sortit du supermarché presque complètement rassuré. Elle était trop petite, ça ne collait pas. Et puis cette pute de Polonaise en chaleur couchait avec n'importe qui, c'était évident qu'elle n'était pas restée seule bien longtemps après lui. Ouais, pas de quoi s'inquiéter, cette petite était pas de lui.
Oui mais…
Et si la gamine était petite pour son âge ?
Et si Sally n'avait pas bluffé en annonçant qu'elle allait garder son bébé ?
Et si…
Il ne connut jamais le fin mot de cette histoire. Il ne recroisa jamais ni la petite ni sa mère. Il fit de son mieux pour rayer tout ça de son esprit, ce qui fonctionna presque totalement.
Presque.
Il eut toujours un doute.
Et après ça, toutes les fois qu'il aperçut une fillette blonde, ça lui fit quelque chose.
Pas un gros truc, juste une légère impression, fugace, juste comme une sorte de souvenir qui n'en était pas vraiment un.
Pas tout à fait un regret, non plus. Simplement une chose de plus à ajouter à sa déjà longue liste de choses qui, additionnée les unes aux autres, pesaient sur sa conscience. Les actes manqués, les choix discutables, les chemins qu'il aurait pu prendre et devant lesquels il avait bifurqué.
Cette petite fille blonde aux yeux bleus, dont il n'avait jamais connu le prénom, qui avait sans doute deux ou trois ans, mais peut-être bien quatre en définitive, elle faisait partie de ces trucs qui, lorsqu'il était seul chez lui, au milieu de la nuit, le poussaient à monter le volume de la télé et à se resservir un verre, un rail, voire les deux.
Forcément, lorsque la question fusa dans son esprit, il se détesta et essaya de toutes ses forces de ne pas y penser. Pourtant, il ne pouvait pas s'empêcher de se le demander.
Si la petite dans le siège auto n'avait pas été blonde, est-ce que dans ce cas-là il aurait été capable de presser la détente ?
Il avait peur de la réponse.
Il se sentait assez mal que Vi se soit chargée du sale boulot, alors que lui-même en était incapable. Cet aveu involontaire de faiblesse le blessait dans son orgueil.
Mais, dans le fond, il était aussi soulagé de ne pas avoir eu à le faire.
Il y avait des chambres à l'étage du bâtiment, mais la grande pièce du rez-de-chaussée, qui faisait office à la fois de bar et de salon, était pourvue de divans assez confortables pour y dormir.
Merle n'avait pas envie d'aller s'installer seul dans une chambre, il avait collé ensemble deux canapés, ce qui constituait un lit acceptable. Adossé au premier, ses jambes étendues sur le second, il était perdu dans ses pensées, une bouteille de whisky à la main, qu'il descendait par petites gorgées.
C'était un bon whisky, mais il semblait avoir dans sa bouche un goût horrible, et il se forçait presque à le boire, espérant que l'ivresse le ferait se sentir mieux.
Vi, elle, était roulée en boule dans un fauteuil, le nez plongé dans son bouquin, qu'elle lisait à la lumière de leur lampe de camping.
Il l'envia un peu. Son livre semblait agir comme un refuge mental pour elle, un moyen d'échapper à la réalité.
Elle avait visiblement une capacité à compartimenter son esprit que lui-même ne possédait pas.
Il aurait aimé pouvoir l'imiter.
Mais, alors qu'il se faisait cette réflexion, Vi referma son livre et le posa à côté d'elle.
Leurs regards se croisèrent, celui de la jeune fille était mélancolique.
« Ça fait quatre fois que je lis la même page, et j'comprends toujours pas c'qu'elle raconte », avoua-t-elle.
Elle n'ajouta rien de plus, et lui ne savait pas quoi répondre.
Quelques minutes s'écoulèrent, dans un silence pesant, inconfortable.
Elle finit par se lever et récupéra son sabre.
« Je vais marcher », annonça-t-elle.
Merle hocha la tête sans un mot.
Il la regarda sortir de la pièce puis, depuis le couloir, l'entendit ouvrir la porte et la refermer derrière elle, entendit la clef tourner dans la serrure, puis plus rien.
Après avoir ingurgité en vain la moitié de la bouteille, sans trouver l'ivresse désirée – rien d'autre qu'une torpeur désagréable – Merle décida d'aller se chercher un oreiller et une couverture et de tenter de dormir. Là encore, ce fut un échec.
Une heure plus tard, il était toujours éveillé, lorsqu'il entendit la porte d'entrée s'ouvrir et se refermer doucement.
Vi marqua un temps d'arrêt en arrivant dans le salon. Semblant prendre une décision, elle retira ses chaussures, son pull, puis sa chemise, et finalement son pantalon, qu'elle laissa tomber par terre.
Merle la regarda faire sans réagir.
Elle marcha vers lui, enjamba le rebord du canapé et souleva la couverture. Avant qu'il puisse dire quoi que ce soit, elle lui prit le bras, l'écarta, et se glissa dessous, serrant ses propre bras autour de sa poitrine, se pelotonnant contre lui, enfouissant sa figure dans le creux de son épaule.
Sa voix lui parvint, dans un murmure étouffé.
« Dis rien. »
Merle considéra un instant la situation, surpris, puis se détendit et cala ses bras autour d'elle, ses doigts allant prendre place entre ses boucles.
« Rien », répondit-il en souriant.
Ils n'échangèrent pas un mot de plus.
Vi demeura comme ça contre lui jusqu'à ce qu'elle s'endorme, et n'en bougea pas la majeure partie de la nuit.
Ce fut l'une des fois où il ressentit le plus de gratitude pour sa simple présence.
La sentir, là, contre lui, chaude et vivante dans ses bras, entendre sa respiration régulière et sentir sa poitrine aller et venir. Pouvoir passer la main dans ses cheveux et respirer l'odeur qui s'en dégageait.
Sans cela, il n'aurait jamais réussi à s'endormir.
Vi était le centre chaleureux et apaisé du monde cette nuit-là.
Vous êtes de moins en moins nombreux à suivre encore cette histoire et encore moins nombreux à la reviewer, donc, pour ceux qui sont encore là, un immense merci ! J'espère que vous avez apprécié ce chapitre, malgré le retard. Les vacances, tout ça, tout ça... pardon. Je vous donne rendez-vous en septembre sans faute pour le prochain, et je peux déjà vous dire que vous y trouverez : une balade en moto (oui oui), de l'argent bien dépensé, et des propositions sexuelles.
