CHAPITRE XXXIV

La scène avait des allures surréalistes : la nuit, la pluie, l'éclairage des lampadaires du pont renforcé par la puissance du projecteur de l'hélicoptère de la police qui survolait le véhicule depuis un moment et se manifestait maintenant que le dénouement semblait proche, tous ces hommes vêtus de leurs protections qui pointaient leurs armes sur le camping-car arrêté à quelques centimètres de la balustrade du pont, tout concourrait à une impression de cauchemar et Charlie se demanda à nouveau si, en fait, depuis le début, toute cette scène n'en était pas un de plus.

Malgré les recommandations de David, il était sorti de la voiture et considérait avec anxiété le véhicule où son frère était retenu. Celui-ci était-il toujours en vie ? Comment allait-il ? Qu'avait pu lui faire son ravisseur ? Ce dernier, comprenant qu'il avait perdu la partie, se résignerait-il à rendre la liberté à son otage ? Risquait-il, au contraire, de choisir de l'entraîner avec lui dans la mort ? Autant de questions qui le taraudaient et le plongeaient dans un état de fébrilité intense.

Puis soudain, la porte du camping-car s'ouvrit et une silhouette se profila dans l'encadrement. Puis deux hommes sortirent, étroitement collés l'un à l'autre : celui qui se tenait en arrière brandissait une arme dirigée sur la tempe de son compagnon qu'il maintenait par ailleurs avec une ceinture passé autour de son cou.

Charlie reconnut immédiatement son frère et étouffa un gémissement de douleur à sa vue. Don n'était vêtu que de son pantalon et de sa chemise : l'un de ses pieds nus saignait, son visage était tuméfié, son front était déformé par une énorme bosse sur laquelle s'ouvrait une plaie profonde d'où le sang coulait, tout comme de son épaule. L'éclairage cru du projecteur accentuait la lividité de l'otage, son air épuisé, hagard.

Charlie comprit que son frère était au bout du rouleau : ils devaient l'arracher à son ravisseur le plus vite possible, pas question de le laisser entre ses mains une minute de plus ! Il se jeta en avant, prêt à s'offrir en échange de Don. Mais David avait anticipé son geste et il le bloqua net avant qu'il n'ait pu faire trois pas.

- Laisse-moi passer !

- Ne fais pas l'idiot Charlie où je te passe les menottes ! Tu crois vraiment que tu nous aides là ? Charlie abandonna la lutte, comprenant que non seulement il n'aurait pas le dessus, mais qu'il risquait d'aggraver la situation. Pendant qu'ils s'occupaient de lui, les agents négligeait la sauvegarde de son frère, et c'était uniquement lui qui importait.

- D'accord, je te promets de ne pas bouger.

Pendant ce temps, Mc Stylsen, conservant son bouclier humain étroitement serré contre lui, avait reculé le long du camping-car jusqu'à se trouver adossé à la balustrade du pont. Il resserra encore son étreinte autour du cou de son otage.

- On fait quoi maintenant ? demanda-t-il d'un ton narquois.

- Rendez-vous Mac Stylsen, lui cria David. Vous n'avez aucune chance.

- Je sais. Mais je n'en avais déjà aucune il y a cinq heures il me semble. Et vous voyez, je suis encore là : libre et bien accompagné même ! se moqua-t-il.

- Mais cette fois-ci vous êtes cerné. Relâchez votre otage et il ne vous sera fait aucun mal.

- Ah non ? Mais il se trouve que je suis très attaché à l'agent spécial Don Eppes. Et lui à moi. Dites-leur agent spécial Don Eppes que vous ne pouvez pas vous passer de moi, que nous avons eu des instants merveilleux ensemble et que nous avons des projets encore plus excitants à mener à bien !

David comprit qu'il cherchait à leur faire perdre leur sang froid et prévint dans sa radio :

- Surtout que personne ne bouge ! Laissez-le parler, ça nous permettra peut-être de saisir notre chance. Mc Stylsen continuait de s'adresser à Don :

- Alors, pourquoi ne leur parlez-vous pas de toutes ces choses que nous avons faites ensemble ? Je suis sûr que vos amis aimeraient vous entendre ! Parlez-leur.

Il relâcha un peu la tension de la ceinture et Don put à nouveau respirer. Il en profita pour crier :

- David, abattez-le ! Ne vous occupez pas de moi !

Un gémissement lui échappa lorsque Mc Stylsen tendit à nouveau la ceinture en éclatant de rire.

- Qu'il est courageux le brave petit agent du F.B.I. ! Mais je doute que ses petits copains aient le cran de le sacrifier. Vous en pensez quoi vous ?

Don sentait l'air lui manquer, un voile rougeâtre s'étendait devant ses yeux tandis que son tortionnaire serrait encore le garrot autour de sa gorge. Mc Stylsen, lui, continuait :

- Alors voilà mon deal : je veux une voiture rapide, avec un chauffeur. Vous vous écartez, vous me laissez monter avec mon ami l'agent spécial Don Eppes et, quand nous serons en sécurité tous les deux, on vous renverra le chauffeur.

- C'est hors de question ! rétorqua David. Si vous voulez une voiture, ça peut se discuter, je vous accompagnerai si vous le souhaitez mais l'agent Eppes reste ici. Il a besoin de soins.

- Encore un héros ! persifla Mc Stylsen. Prenez-moi en échange de l'autre ! J'en pleurerais ! Et non agent… c'est comment votre nom à vous ?

- Agent Sinclair, David Sinclair.

- Alors agent Sinclair, il se trouve que, comme je vous l'ai déjà dit, l'agent spécial Don Eppes et moi nous avons des projets très précis. Ou, pour être honnête, j'ai des projets très précis pour nous deux. Et donc, il doit absolument m'accompagner. Maintenant, si vous ne tardez pas trop, peut-être que je consentirai à vous le renvoyer lorsque j'aurai eu ce que j'attends de lui !

Il n'y avait pas à se méprendre sur les sous-entendus et les agents bouillaient de rage à entendre ainsi ouvertement le malfaiteur se vanter de son intention de violer son otage. Charlie était livide il s'élança en avant sans qu'on puisse le retenir.

- Don ! Donnie ! cria-t-il, je suis là ! Ca va aller !

Don entendit ce cri, malgré le bruit infernal que faisait l'hélicoptère.

- Charlie ! Charlie ne t'inquiète pas ! parvint-il à articuler.

Mc Stylsen tira brutalement sur la ceinture qui entourait son cou et il ne put continuer, à bout de souffle.

- C'est qui ça ? lui demanda-t-il.

Comme Don ne pouvait répondre et, quand bien même l'aurait-il pu, il aurait refusé d'apporter des éclaircissements au monstre, celui-ci s'adressa directement à Charlie.

- Qui tu es toi ?

Ce fut David qui répondit, ses collègues ayant réussi à ceinturer Charlie et à l'emmener à l'écart..

- Ca n'a pas d'importance. C'est moi qui suis votre interlocuteur.

- Et non mon pote ! Moi je veux parler à Charlie et seulement à Charlie.

- Non ! parvint à articuler Don, terrorisé.

- C'est hors de question. Il s'agit d'un civil et il n'est aucunement habilité à traiter avec vous !

- Ah non ? Et que fait-il là alors ? Dois-je en déduire qu'il est assez proche de l'agent spécial Don Eppes pour avoir obtenu le droit de vous accompagner ? Serait-il par hasard de la famille ?

Don gémit, horrifié par ce qui était en train de se passer.

« Pas ça non ! Faites que ce monstre ne s'en prenne pas à Charlie ! Pas Charlie ! Pas mon petit frère ! Qu'il fasse de moi ce qu'il veut, mais pas Charlie ! » priait-il intensément.

- Attendez… Mais oui, lorsque j'ai eu la joie de faire la connaissance téléphonique du père de mon ami l'agent spécial Don Eppes, je me souviens qu'il a mentionné ce nom : Charlie. C'était…

Mc Stylsen fouillait dans sa mémoire, à la recherche des mots exacts prononcés par Alan.

- Oui ! Lorsque j'ai parlé de son fils. Donc… s'il a un fils qui s'appelle Charlie…

Un rire de victoire lui échappa au moment où il comprit à qui il avait à faire !

- C'est ton petit frère ! Dis donc vilain cachottier, tu ne m'avais pas prévenu que tu avais un petit frère ! Laissez-moi parler au petit frère ! ordonna-t-il à nouveau.

- Je vous ai déjà dit que c'était impossible.

- Ah oui !

Et soudain, semblant perdre son sang froid, il s'approcha encore de la balustrade en rugissant :

- Ou bien je parle à Charlie dans les dix secondes, ou je le balance par-dessus le parapet !

- Non !

Charlie hurlait et se débattait entre les deux agents qui le retenaient.

- David ! Tu ne peux pas faire ça ! Laisse-moi lui parler ! Qu'est-ce que je risque ?

- D'accord, abdiqua David.

- Don n'aimera pas ça, objecta Colby.

- Don n'aimera plus rien si je n'y vais pas ! répliqua Charlie en s'avançant. Je vous écoute Mac Stylsen cria-t-il. Que voulez-vous ?

- Tu es le frère de mon copain, l'agent spécial Don Eppes ?

- Je suis le frère de Don oui.

- Son petit frère, c'est ça ?

- Oui.

- Et je suis sûr que c'est un bon frère non ?

Charlie se remémora tous les moments passés avec Don, les bons, les moins bons et les mauvais. Il y avait eu tellement de malentendus entre eux, tellement de tension, tellement d'incompréhension. Et depuis cinq ans il y avait tellement de complicité, de petits riens partagés, de moments précieux qu'il aurait voulu voir durer indéfiniment ! Un bon frère ? Non ! Le meilleur des frères ! Un frère que nul ne pourrait jamais remplacer ! Un frère pour lequel il était prêt à tout, jusqu'à donner sa vie ! Toutes ces pensées lui traversèrent l'esprit comme un éclair et il répondit :

- Oui, c'est le meilleur des frères.

En disant ces mots, il avait planté son regard dans celui de Don et celui-ci comprit l'intention. « Je t'aime Donnie » disaient les yeux de Charlie, plongeant dans les siens. « Je t'aime aussi petit frère. » répondirent les prunelles de Don. On aurait dit que cet échange n'avait pas échappé à Mc Stylsen.

- Et tu fais quoi dans la vie petit frère de l'agent spécial Don Eppes ?

- Je suis professeur de mathématiques à l'université !

- Hoo ! Professeur hein ? Et à l'université encore ? Mais tu ne m'avais pas dit que ton petit frère était une grosse tête agent spécial Don Eppes. Ce n'est pas très gentil. Un professeur de mathématiques ! Je n'ai jamais eu de professeurs de mathématiques !

- Et bien, vous avez la possibilité d'en avoir un maintenant !

Don essaya à nouveau de parler, d'avertir son frère de cesser ce jeu dangereux : il ne se rendait pas compte de ce que Mc Stylsen voulait dire par « avoir un professeur », il était inconscient de ce que ce maniaque pourrait lui faire, uniquement préoccupé par l'idée de l'obliger à relâcher son frère. Il devait trouver un moyen de lui faire comprendre le danger.

Mais Mc Stylsen, le sentant se débattre, raccourcit encore un peu plus sa prise et un voile rouge lui passa devant les yeux tandis qu'il cherchait désespérément un peu d'air. L'homme relâcha très vite la pression mais elle l'avait laissé sans force et incapable de crier à son frère de partir d'ici au plus vite.

- Alors, tu serais d'accord pour venir t'amuser un peu avec nous ? interrogeait Mc Stylsen.

- Pourquoi pas ? Mais on pourrait plutôt partir tous les deux non. On n'a pas besoin de lui ! continua-t-il en montrant son frère.

- Charlie, non ! gémit Don.

Aussitôt son bourreau resserra à nouveau le garrot pour l'empêcher de continuer.

- Toi tu te tais agent spécial Don Eppes ! Je parle à ton petit frère ! Tu accepterais de venir avec moi tout seul ?

- Si tu relâches mon frère, je te suivrai ou tu voudras !

Don s'efforça de parler mais ne put laisser échapper qu'un gémissement douloureux :

- Pas ça, non !

- C'est tentant mais… non ! trancha soudain Mc Stylsen. Je suis beaucoup trop attaché, dans tous les sens du terme, à l'agent spécial Don Eppes pour le laisser partir. Par contre, si tu prends le volant de la voiture qui est là-bas et que tu l'amènes ici, nous partirons tous les trois et qui sait ? Tu parviendras peut-être en route à me convaincre que tu serais plus intéressant pour moi que ton grand frère. Je serai curieux de savoir ce que tu sais faire…

Toute la concupiscence contenue dans ces mots souleva le cœur du mathématicien, mais rien n'aurait pu le faire reculer.

- D'accord, je vais chercher la voiture…

- Je ne bouge pas.

Il relâcha un peu la pression sur la gorge de Don.

Mc Stylsen venait de commettre une erreur en envisageant de pouvoir se servir de Charlie comme otage supplémentaire. Don ne pouvait pas accepter que son petit frère devienne à son tour une proie pour le prédateur.

Il imaginait sans peine ce que celui-ci leur ferait subir : en utilisant l'un comme moyen de pression sur l'autre, il pourrait obtenir d'eux absolument tout ce qu'il voudrait. Don savait très bien qu'il n'y aurait rien qu'il ne ferait pour épargner Charlie et il était certain que c'était réciproque. Jamais, au grand jamais il n'accepterait de courir le risque de voir Mc Stylsen faire à son frère ne serait-ce que le dixième de ce qu'il avait subi.

Comment accepter que cet être qu'il chérissait au plus profond de lui-même, cet être d'exception qui avait de grandes choses à accomplir, soit livré en pâture aux instincts les plus bas d'un individu comme Mc Stylsen ? Lui vivant, jamais pareille chose n'arriverait !

La peur de ce qui pourrait arriver à son frère, la colère de voir la manière dont le prédateur le manipulait, l'écoeurement devant tout ce qu'il lui avait infligé, tout ce dont il l'avait menacé, tout ce qu'il lui ferait s'il parvenait à s'échapper avec lui, tout cela eut raison pour un moment de l'état de Don. Malgré la ceinture qui enserrait son cou, malgré les menottes qui retenaient ses poignets dans le dos, malgré les blessures qui l'affaiblissaient, il eut un sursaut désespéré dans lequel il mit tout ce qui lui restait d'énergie et tout ce concentré de révolte qui le soulevait.

Son corps se tendit comme un arc, prenant appui sur son pied blessé, l'adrénaline l'empêchant de ressentir la douleur, il écrasa les orteils de son ravisseur d'un violent coup de talon. Plus que la douleur, les pieds nus de Don n'étant pas très efficaces face à ses rangers, ce fut la surprise qui écarta une fraction de seconde Mc Stylsen de son otage. Une fraction de seconde qui lui fut fatale.

L'agent Eggerton avait dans sa ligne de mire, depuis le début des événements, la tête de Don, dissimulant celle de son preneur d'otage. Il y avait de longues minutes que Ian attendait ce type de mouvement mais il était bien décidé à tirer sur son collègue plutôt qu'à le laisser repartir avec son tortionnaire. Il avait eu largement le temps, grâce à l'effet de grossissement de sa lunette de visée, de constater les sévices qu'on lui avait infligés et il était hors de question qu'il permette que ça continue.

En l'occurrence, il n'eut pas à faire ce choix cornélien. Dans l'infime laps de temps où la tête de Mac Stylsen se détacha de celle de Don, Eggerton tira. Un petit trou rond apparu aussitôt en plein milieu du front du braqueur qui s'effondra brusquement.

Puis les événements se précipitèrent. Gêné par les menottes, étourdi par la perte de sang, désorienté par la brusque perte d'équilibre occasionnée par la chute de l'homme qui le maintenait debout par son étreinte, ébloui par les projecteurs, Don tituba quelques secondes. Charlie comprit le danger et se jeta en avant, suivi à une fraction de secondes par David et Colby, mais il était trop tard. Emporté par son élan, Don vint heurter la balustrade du pont, il passa par-dessus et plongea vers l'eau tumultueuse dix mètres plus bas.

Le hurlement qui accompagna sa chute n'était pas le sien, (s'était-il même aperçu de ce qui se passait ?), mais celui de Charlie qui vit disparaître son frère sous ses yeux. Sans réfléchir un instant, avant que Colby, le plus rapide, n'ait réussi à le rejoindre et à l'en empêcher, Charlie se précipita, ôta son gilet pare-balles, sa veste et ses chaussures et plongea dans le fleuve : il mourrait plutôt que de laisser son frère se noyer sous ses yeux ! Don était excellent nageur, mais affaibli par ses blessures et surtout entravé comme il l'était, il n'avait aucune chance !

Charlie avait à peine atteint la surface de l'eau que Colby plongeait à son tour après s'être, lui aussi, délesté de ce qui pouvait l'empêcher de nager. David, lui, après avoir hurlé d'appeler une ambulance, se précipitait vers l'extrémité du pont afin de descendre le long de la berge. Sur ses talons, courait le médecin qu'il avait emmené avec lui, persuadé que Don aurait besoin de son secours lorsqu'ils le retrouveraient et plusieurs agents descendirent à leur tour de chaque côté du fleuve. Tous n'avaient qu'une idée en tête : ils devaient sauver leur collègue, sinon tout ce qu'ils avaient fait serait vain !