Cela faisait une année qu'ils étaient sur Terre. Trois cent soixante-cinq jours. Il ne restait au menaçant décompte qu'elle avait elle-même lancé que quatre mois et demi. Une éternité, et pourtant juste un instant. La palette de matériel qu'elle avait préparée des mois plutôt était déjà partie pour Cheyenne Mountain depuis longtemps, peut-être était-elle même déjà à bord du Dédale. Elle n'en savait rien. Elle attendait. Markus attendait. Tout ceux qui désiraient tenter de se reconstruire une vie loin de la Terre attendaient, et le procès n'en finissait pas. Avec Markus, elle avait déjà témoigné une bonne dizaine de fois, racontant encore et encore la même histoire, sans que cela ne semble avoir le moindre effet concret.
Finalement, un jugement fut rendu. Un jugement qui ne lui convenait absolument pas. Une poignée de scientifiques et Meyer furent les seuls condamnés, bien que ce dernier se soit débrouillé pour disparaître quelque part en Asie du Sud-Est avant même le début du procès. Cela sembla satisfaire la délégation américaine, composée de l'ambassadeur et d'une poignée de militaires du SGC, qui avaient apparemment découvert non pas la, mais les taupes en leur sein.
Cela leur convenait peut-être, mais pas à elle, ni aux deux wraiths. Une fois de plus, Henri Mercier s'en sortait d'un claquement de doigts, se cachant derrière son armée d'avocats, tout comme le reste des pontes de Diesbach-Mercier. Et Meyer, même jugé coupable et renié par ses anciens patrons, était parti pour couler des jours heureux dans un paradis tropical.
Sans doute que la multinationale était trop utile aux différents États pour risquer d'être jetée à bas par ces derniers, mais ils n'étaient pas un État, et elle ne pouvait refuser à Rel'kym son légitime droit de se voir vengé, à présent que les voies officielles avaient failli.
Ils ne pouvaient pas tuer tout le monde, et ce n'était pas forcément une mauvaise chose. Mais Meyer, en disparaissant, s'était lui-même placé une cible sur le dos.
Rel'kym ne pouvait pas quitter la maison sans être repéré à moins que Markus ne mette l'implant, mais eux le pouvaient. Elle dut négocier durement, mais finalement, le pilote consentit à les laisser partir chasser l'homme, à condition que ce soit lui qui ait le droit d'exécuter la sentence. Ça leur convenait parfaitement.
En Jumper, l'Asie du Sud-Est n'était qu'à une petite heure de vol, mais sans plus d'information, c'était une opération vouée à l'échec. Il leur fallait en savoir plus sur Meyer, et pour cela, elle ne doutait pas de connaître la bonne personne pour les mettre en contact avec un hacker compétent qui pourrait le pister. En plus, cela collait avec la suite de son plan.
.
« Bonjour, M. Mulenko. »
L'homme hurla, tombant à moitié de son lit, terrorisé.
« Ça vous arrive de sonner ? » grinça-t-il, en se redressant.
« La dernière fois, vous avez essayé de fuir par derrière. »
« Vous avez vu l'heure ? » maugréa-t-il, jetant un regard torve au réveil dont les chiffres rouges indiquaient trois heure trente du matin.
« A vrai dire, je ne pensais pas vous trouver au lit. »
« La nuit, je dors, contrairement à certains... » grommela le complotiste, enfilant un pantalon de sport avachi par dessus son caleçon.
« Vous me voulez quoi cette fois ? » ajouta-t-il se passant une main dans les cheveux, les ébouriffant encore plus.
« Nous avons besoin d'un hacker, et je suis sûre que dans vos réseaux de paranos, il doit bien y en avoir un. »
Mulenko haussa un sourcil.
« Un hacker ? Vous n'avez pas retrouvé le baron, c'est ça ? »
« C'est pour une toute autre affaire, M. Mulenko. Nous avons besoin de retrouver quelqu'un qui a, disons... disparu. Un hacker devrait être capable de remonter sa piste numérique et nous dire où cette personne se cache. »
L'homme soupira, passant devant Markus pour aller s'asseoir derrière son écran avec un air résigné.
« Des secrets, encore et toujours des secrets. Est-ce qu'un jour, je saurai ce que vous tramez ? »
« Je ne suis pas certaine que cela vous plairait, M. Mulenko. »
« Je pense qu'au contraire, ça me plairait... Après tout, j'ai moi aussi découvert quelques éléments intéressant sur le baron von Rosenwald. »
« Comme ? » demanda-t-elle, curieuse.
« Vous ne me dites rien, je ne vous dis rien. »
Ce n'était pas comme s'ils en avaient besoin pour le retrouver.
« Soit. Vous avez un contact ? »
« Oui, oui... attendez deux secondes... » marmonna l'homme, visiblement déçu que son hameçon n'ait pas pris.
Les deux secondes s'étaient plutôt révélées être deux heures, mais au final ils avaient obtenu un numéro de téléphone arménien. Essayant de ne pas penser à combien elle allait payer de frais de roaming, Rosanna le composa.
La connexion s'établit, les bips de tonalité résonnant régulièrement. Elle allait raccrocher lorsque une voix masculine râpeuse retentit.
« Hello ? »
Mulenko l'avait prévenue que l'homme ne parlait pas français, aussi attaqua-t-elle directement en anglais.
« Bonjour, un ami commun... AlienLover378, vous a recommandé pour un travail. »
« Jê compran...mais Jê chuis menuchier, Madame. »
Elle jeta un regard interrogateur à Mulenko qui articula silencieusement quelque chose. Se concentrant, elle tenta de lire sur ses lèvres.
« Oui... c'est parfait... je voudrais un...heu...tabouret à... quatre... non... cinq pieds ? »
Il y eut un bref silence au bout du fil.
« Ah, ouich, la comânde spéchiale. Vouch avez de quoi échrire ? »
« Hein ? Heu oui. »
L'homme lui donna une longue série de chiffres qu'elle nota scrupuleusement, puis raccrocha.
« C'est quoi ça ? » demanda-t-elle au journaliste.
« L'adresse IP d'un site du Dark Web. »
« Ben, allez-y. »
« Et si c'est un piège et qu'il y a un virus dessus ? »
« Ce serait dommage pour vous. Allez-y, Boris Mulenko.» gronda Markus, qui jusque-là s'était fait oublier dans un coin.
L'homme sursauta un peu et s'empressa d'entrer l'adresse, qui menait visiblement à un genre de chat secret, avant de lui céder la place
Elle jeta un regard un peu indécis à Markus, puis à Mulenko.
Les deux haussèrent les épaules. Elle se retourna donc vers l'écran.
« Vous êtes là ? » écrivit-elle.
« 100 dollars. jared »
Elle se retourna vers Mulenko.
« C'est une adresse . Payez-le et il acceptera de vous parler. »
« Il a intérêt à être compétent votre hacker, sinon, vous allez me rembourser cette somme. »
« Il l'est, je vous le garantis. » grommela Mulenko, jetant un regard inquiet au vieux porte-monnaie usé jusqu'à la corde qui traînait sur la table basse.
Avec l'aide du complotiste, elle eut bientôt versé la somme.
Cinq minutes plus tard, l'écran de Mulenko se troubla, le fond d'écran kitsch remplacé par un écran noir sur lequel défilait un seul mot en caractères verts : Jared.
« Que voulez-vous ? » vint le remplacer.
Elle allait écrire sa réponse, mais les mots changèrent encore.
« Parlez, je vous entends, et je vous vois. »
Elle se tourna vers Mulenko, qui fit la grimace.
« Il contrôle mon ordinateur. »
Elle acquiesça et se retourna vers l'écran, cherchant du regard la vieille webcam poisseuse.
« Nous cherchons quelqu'un. Il a fui quelque part en Asie du Sud-Est, et nous avons besoin d'une localisation aussi précise que possible. »
« 8000 dollars » indiqua l'écran.
« Je n'ai pas autant d'argent sous la main, mais on peut sans doute s'arranger. »
« Non », répondit l'écriture verte.
« Attendez ! Est-ce qu'avec une localisation précise, vous pouvez hacker un endroit ? »
Pendant de long instants, elle craignit qu'il ne soit parti.
« Oui... »
« Je suppose qu'avec des noms de personnes sur site, c'est encore plus facile ? »
« Oui... »
« J'ai cinq mille, maximum. Je vous paie, vous trouvez la personne que je cherche, et je vous donne les coordonnées et les noms de gens impliqués dans un projet qui ferait passer la Zone 51 pour des guignols. »
« Rosanna, tu ne vas pas faire ça ? » s'offusqua télépathiquement Markus.
« Les coordonnées d'abord.» insista l'écran.
Bien, le poisson était ferré.
« Si, je vais le faire. » répliqua-t-elle au wraith. « Alors le paiement après. » ajouta-t-elle à haute voix pour le hacker.
A nouveau rien ne bougea pendant un long moment.
« OK. »
« Bien. L'homme que je veux retrouver est un certain Ulrich Meyer. Il travaillait pour Diesbach-Mercier Pharmaceutics, et s'est enfui il y a quelques semaines en vidant précipitamment tous ses comptes. Est-ce que ça vous suffit, ou il vous faut plus d'informations ? »
« Ça suffira. Donnez-moi les coordonnées. »
Markus intervint télépathiquement.
« Rosanna ! »
« On leur expliquera... en quelque sorte. Ne t'en fais pas. »
« J'espère que tu sais ce que tu fais. »
« Aucune idée, mais ça ira. »
Elle se recentra sur sa négociation en cours.
« Cheyenne Mountain, Colorado, sous la base du NORAD. Personnel lié : général Jack O'Neill, brigadier Samantha Carter, Dr Daniel Jackson. »
Elle vit Mulenko ouvrir la bouche.
« Oui, ce Jackson là.» soupira-t-elle avant de se tourner une fois de plus vers l'écran. « Je vous ai donné la première partie de notre accord. J'attends la vôtre. »
Un compte à rebours de cinq heures apparut à l'écran, puis celui-ci redevint normal.
« Bien, une fois encore, merci de votre aide. Nous reviendrons à l'heure et avec des croissants, profitez-en pour vous recoucher. » suggéra-t-elle à l'homme qui les regarda partir d'un air dubitatif, la tête visiblement si pleine de question qu'il ne parvenait à en formuler aucune.
.
« Et maintenant ? » demanda Markus alors qu'ils redescendaient la rue.
« Je préviens le SGC, voyons. Je suis certaine qu'ils pourront tirer profit de cette histoire. »
Et elle ne s'y était pas trompée. En triturant un peu la vérité, elle eut tôt fait de leur vendre ça comme un malencontreux accident qu'ils pouvaient mettre à profit en laissant le hacker croire qu'il était rentré dans la base. Ils n'auraient alors qu'à lui laisser voir tout ce qu'ils voulaient qu'il voie pour avoir un excellent programme de désinformation à peu de frais.
Une petite sieste dans le Jumper plus tard, il était déjà temps de retourner dans l'appartement obscur et vaguement puant de Mulenko.
L'homme les accueillit avec un mauvais café, et une suite de coordonnées GPS griffonnées sur un papier, qu'il refusa de leur donner.
« Il a pris contact il y a presque deux heures et comme je ne savais pas comment vous contacter... enfin, il dit qu'il ne peut pas faire mieux, et qu'il attend ses thunes... et que s'il ne les a pas dans une heure, il va me pourrir toute ma vie numérique. Vous allez payer, hein ? » demanda le journaliste, l'air méfiant.
« Boris. J'ai beaucoup de défauts, mais quand je dis que je vais faire quelque chose, je le fais. Aidez-moi à faire ce versement. »
Une fois le paiement parti, Mulenko lui tendit le papier.
« Je me suis permis de regarder. Ce sont les coordonnées de Hải Phòng, au Vietnam. Dans un quartier populaire. »
« Parfait. Merci beaucoup, M. Mulenko. Je vous en dois une. »
« Deux. Je vous ai déjà aidé avec le baron von Rosenwald. Vous m'en devez deux. »
« Non, le baron rembourse la nuisance que vous avez été pour moi et ma famille.»
« Vous m'avez torturé ! »
« Juste un peu... »
« VOUS M'AVEZ TORTURÉ ! Ça ne vous suffit pas ?! » beugla l'homme, soudain blême.
« Bon d'accord, deux » concéda-t-elle, espérant le faire taire.
Il fulmina encore un peu mais ne hurla pas davantage, et ils en profitèrent pour partir. Le Vietnam les attendait.
