Cadeau de Nouelleuh.

Le Feu

Je ne voulais pas éterniser ce moment. Tout ce que je cherchais à faire à travers cette manœuvre, c'était de recréer les circonstances de la nuit du Nouvel An. À ce moment-là, les lèvres de Bucky sur les miennes avaient été tendres, et tièdes, en contraste avec le froid permanent de mon derme dû à ce fichu coma qui me rendait aussi glaciale que le Pôle Nord. C'était difficile à calculer puisque tous mes souvenirs de ce qui se passait durant ce coma semblaient des instants appartenant à des rêves lointains, mais il me semblait que ce baiser n'avait pas duré longtemps. Quelques secondes, tout au plus. Quelques secondes où ma chute dans ce trou noir sans fond, dans lequel il n'y avait rien à quoi m'accrocher depuis des mois, m'avait semblé se suspendre. Le trou noir avait fondu, dissout par une espèce de cocon où ma conscience avait été enveloppée de lumière et de chaleur. Cette impression n'avait malheureusement pas duré et le trou noir avait repris ses droits, et la chute libre avait continué de plus belle.

Je n'avais pas pu réagir à ce baiser. Et, en ce moment, j'avais un peu l'impression que les rôles étaient inversés. Bucky s'était figé, incapable de bouger. Ses lèvres contre les miennes ne réagissaient pas. Elles n'étaient pas réceptives ni réfractaires. Elles étaient juste immobiles.

J'essayai de ne pas me laisser prendre à mon propre jeu. Mes lèvres pétillaient sous les siennes et c'était… exquis. Ce même sans bouger d'un millimètre. Mais je voulais que ça reste simple, court, affectueux, alors je me retirai. Je n'en avais pas envie, mais tant pis.

Je rouvris les yeux et me heurtai au regard agrandi de surprise de Bucky. En fait, plus que surpris, il me parut quasi traumatisé.

« Hum. Désolée. J'ai franchi une limite? »

Je vis sa pomme d'Adam monter et redescendre. Ce fut sa seule réaction.

« Je suis allée trop vite, peut-être. C'était… trop prématuré. »

Installée auparavant tout contre son épaule et sa cuisse, je repris une posture assise classique de mon propre côté de canapé. Valait peut-être mieux cesser d'envahir son espace personnel.

J'eus un petit sourire indulgent.

« Hé… Détends-toi, Buck. Tout va bien. »

Toujours aussi immobile, les yeux ronds dardés sur moi.

Bon, les baisers sur le front, ça passait. Prendre sa main, ça passait. Déposer ma tête contre son épaule, ça passait. Caresser ses cheveux, ça passait.

L'embrasser sur les lèvres, ça ne passait pas, de toute évidence.

Je commençais à devenir nerveuse. J'avais peut-être vraiment commis une erreur de parcours, qui sait.

« Euh… Je suis désolée. Je ne voulais pas… Si j'avais su… »

J'eus un soupir tremblant. Retentai la désinvolture.

« V-vois ça comme une expérience en souvenir du bon vieux temps de jadis? » plaisantai-je. « Ça doit t'avoir manqué, après tout. »

Je me serais cogné la tête contre le mur tellement je trouvais ma répartie pitoyable.

Me rappelant que dans son bon vieux temps de jadis il avait été plus que prolifique dans ce domaine, mes traits s'affaissèrent.

« Oui, bon, je suis loin d'être une pin up des années 40, je te l'accorde, alors ce doit être plutôt… fade, comme expérience. » marmonnai-je, davantage pour moi que pour lui.

Je décidai d'augmenter la distance en quittant le canapé. Je me rendis alors compte que Bucky ne me dévisageait pas auparavant. Il dévisageait le néant. Parce que ses yeux continuaient de fixer la place vide du canapé.

Il était retombé en transe ?

« Oh, zut. »

J'avais provoqué une autre crise?

Je commençai à faire les cent pas devant le canapé. C'était quoi la procédure pour ce genre de cas? Gérer une crise, je savais y faire. Mais je n'avais jamais été à l'origine de l'une d'elles! Je n'avais jamais embrassé mes protégés, moi !

« Oh, Bucky… » me lamentai-je, les mains sur ma tête. « Je voulais juste te montrer que… que je ne t'en veux pas de m'avoir volé un baiser. Bien au contraire. La nuit du Nouvel An, c'est sans doute le plus précieux souvenir que j'ai de toi. Voilà, alors, t'as plus de raisons d'angoisser et de craindre mes réactions. Je n'étais pas en mesure de te donner mon consentement à l'époque, mais si j'avais pu parler, je te l'aurais donné… »

Pas de réaction.

« Je cherchais juste à… à te rendre la pareille. À terminer ce que tu avais commencé au Nouvel An. »

Je m'agenouillai devant lui, osai poser ma main sur son bras gauche qui tenait toujours le journal et le dessin.

Il fixait toujours le vide, là où j'étais assise une minute plus tôt.

« Écoute, Bucky, je ne veux pas gâcher notre… » Je ne savais pas trop de quelle façon désigner ce qui nous liait. Surtout en ce moment. « Peu importe comment on pourrait appeler notre relation, je ne veux pas la gâcher. Alors, faut me le dire si j'ai commis une erreur. »

J'avais une statue de marbre devant moi, ni plus ni moins.

Bravo, ma vieille.

C'était flippant. Je ne savais pas du tout quoi faire. J'étais dans l'inconnu total.

« Je t'en prie, parle moi. Je n'arrive pas à savoir si tu es choqué, insulté, dégoûté… »

Pas de réponse.

Puisque je parlais dans le néant, je choisis de battre en retraite.

Je m'éloignai de nouveau.

« Je vais te laisser respirer un peu. Je vais m'occuper de ranger dans les placards et les tiroirs tout le contenu de cette malle. »

D'un pas nerveux, je m'exécutai. Après avoir rangé le tout, il ne restait plus que le journal et le dessin, toujours en possession d'un Bucky-statue, toutefois je ne lui retirai rien des mains, de peur d'engendrer quelque chose plus dramatique que l'immobilité totale.

Je nettoyai les vestiges de notre repas du midi. Faire le ménage m'aidait d'ordinaire à chasser le stress, mais cette fois ça ne fonctionnait pas. Au contraire. Je devenais une boule de nerfs qui allait bientôt s'arracher les cheveux de la tête.

J'utilisai mes dernières réserves de calme et de sérénité pour signaler à Bucky mon intention de partir.

« Je vais aller faire un petit tour à la terrasse. Je te laisse… reprendre tes esprits. »

Je ne voulais pas parasiter sa capacité à revenir dans le monde des vivants. C'était ma présence qui avait provoqué ça, alors il valait mieux éloigner Bucky de la source du problème pour le moment.

« Je suis désolée. »

Ce fut la dernière chose que je prononçai avant de refermer doucement la porte derrière moi.

Je me dépêchai de gagner la terrasse le plus rapidement possible, compte tenu de mes jambes raides qui ne coopéraient pas. J'espérais qu'il n'y aurait pas de panthère dans les parages...

Une fois dehors, j'expirai longuement, comme si j'avais manqué d'oxygène. Pas de gros minet en vue. Ouf. Tant mieux.

Je sentais encore l'empreinte des lèvres de Bucky sur les miennes, et ça ne m'aidait pas du tout à me détendre.

Qui aurait cru qu'un malheureux petit baiser pouvait provoquer de telles conséquences ?

Je respirai le grand air de la jungle tout autour pour me calmer. Un air lourd et humide annonciateur de pluie. Je n'allais pas pouvoir rester ici très longtemps. Où pouvais-je aller mis à part la salle de gym en ruines? Et combien de temps devais-je rester hors de l'appartement?

Une heure? Le reste de la journée?

Je nageais dans le brouillard. Fallait-il que je demande à Steve d'intervenir ? Je me voyais mal expliquer la situation : "Salut, Capitaine. Il se pourrait que j'aie court-circuité votre Sergent avec un baiser. C'est quoi le protocole pour remédier à la situation?".

Pathétique.

Je m'accoudai au rempart de la terrasse, calai mon menton dans ma paume et méditai sur la question.

Je finis par conclure que j'étais plutôt lâche d'avoir fui la situation. Autant être honnête avec moi-même; j'avais décampé de l'appartement parce que je voulais prendre du recul, et non pas laisser une chance à Bucky de sortir de cette étrange transe.

Parce que moi aussi, tout compte fait, j'étais plutôt choquée par mon geste.

J'allais beaucoup trop loin, et trop vite. J'avais un soldat fraîchement déprogrammé d'hypnose sur les bras. Ce n'était pas le moment de batifoler.

Mes jambes me faisaient souffrir. J'avais quitté l'appartement d'un pas trop précipité et elles n'avaient pas apprécié. Je m'adossai contre le rempart et me massai une cuisse. J'avais mal, mais c'était une distraction bienvenue. J'avais besoin de faire un peu le vide dans ma tête.

Je me penchai pour toucher mes orteils en gardant mes jambes droites. Enfin, j'essayai de toucher mes orteils. Je voulais échauffer les mollets. Ce ne fut pas un grand succès. Je me relevai debout avec une grimace de douleur.

Douleur qui fut aussitôt oubliée. Car en me relevant je réalisai que je n'étais plus seule sur la terrasse.

Bucky m'observait depuis la porte vitrée. Droit comme un i, aussi grave et sérieux que s'il portait le sort du monde sur ses épaules, les poings serrés à ses flancs. Mes yeux dans leurs orbites furent magnétisés à son regard, mais toute ma personne avait envie de se cacher et de disparaître.

Visiblement, il était sorti de transe, mais je n'étais pas certaine que ce regard pénétrant était bon signe.

Je tentai de sourire. Le résultat fut pire que mes stupides sourires serviles. On aurait dit une grimace, comme si j'avais mordu à pleines dents dans un citron.

Reprends-toi, ma vieille. Tu es plus douée que ça pour détendre l'atmosphère, d'ordinaire.

Quand je savais à quoi je faisais face, je pouvais réagir de la bonne façon, mais l'expression très sérieuse de Bucky ne m'aidait pas du tout.

Il fit un pas dans ma direction. J'en fis un en arrière. Un réflexe que je ne comprenais pas chez moi.

Pourquoi j'avais envie de détaler à toutes jambes ?

Je n'aimais pas être dans l'inconnu, faut croire.

Il fit un autre pas en avant. Je ne pus reculer davantage, j'étais déjà au bord du rempart de pierre.

Je tâchai de demeurer stoïque alors que Bucky réduisait de plus en plus la distance entre nous.

Il s'arrêta pratiquement à mes pieds. Il dut baisser le menton pour continuer de me regarder dans les yeux.

Je déglutis.

Le sérieux de ce regard commença à faire place à quelque chose de moins flippant, mais tout aussi incompréhensible. Il semblait me regarder maintenant avec… curiosité ? Comme si j'étais un nouveau sujet d'étude qu'il découvrait.

« Est-ce que ça va mieux ? Je suis vraiment désolée pour tout à l'heure, je n'ai… »

Deux doigts de métal se déposèrent sur ma bouche pour me faire taire.

J'obéis sans poser de questions.

Il ne retira pas ses doigts. Du moins, pas de la façon que je m'y attendais. Le métal lisse dériva vers le bas, traça la courbe de mon menton et le reste de sa main se joignit aux deux doigts pour épouser ma mâchoire. Son pouce caressa ma joue, sa paume large recouvrait ma nuque et ses longs doigts se glissèrent à la naissance de mes cheveux dans le cou. Le métal froid me donna la chair de poule, mais j'avais rougi et la chaleur de ma peau ne tarda pas à tiédir sa main.

Sa main de chair imita sa sœur et mon visage finit prisonnier entre les deux. Il me maintint ainsi immobile un long moment, concentré sur mon regard. Ses yeux ne voyageaient pas sur mon visage. Il ne faisait que fixer mes pupilles.

De plus en plus fébrile, mes lèvres s'entrouvrirent pour mieux prendre mon souffle parce que la nervosité commençait à me faire haleter malgré moi.

« Verts… » entendis-je.

Ça avait été plus un chuchotis qu'un murmure, mais j'entendis quand même le son de sa voix vibrer jusque dans ma poitrine.

Mon air perdu le fit décrocher de cette étude mystérieuse qu'il effectuait de mon visage.

« Tes yeux. » précisa-t-il. « Ils sont verts. »

Tout ça pour ça ? Il voulait juste savoir de quelle couleur étaient mes yeux ?

Pour ma part, il était difficile d'échapper au bleu des siens. Il était si près que je ne voyais que ça; du noir et du saphir auréolés de blanc.

Bucky esquissa un pâle sourire.

« La nuit du Nouvel An… »

Ma gorge devint tout à coup sèche et j'avalai ma salive.

Il voulait reparler du Nouvel An… Est-ce que c'était bon ou mauvais signe ?

« Oui… ? » l'encourageai-je alors qu'il hésitait.

« La nuit du Nouvel An. » reprit-il, à nouveau grave « je déplorais ne pas savoir quelle était la couleur de tes yeux. Ils étaient fermés depuis si longtemps… Maintenant, je le sais. Enfin. »

Il regarda, plein de contentement, le vert de mon regard. Un regard troublé. Très troublé. Mais lui semblait trop perdu dans les souvenirs du Nouvel An pour s'en rendre compte.

Je ne savais pas trop où ses souvenirs le menaient jusqu'à ce que son expression soit voilée par la colère.

« Toi, fade ? Moi, être dégoûté ? Tssst. »

Apparemment, il n'avait rien raté de ce que j'avais dit plus tôt, même s'il était en transe.

Ses mains conservèrent mon visage en coupe. Il parut tout à coup en conflit avec lui-même, puis sembla prendre une brusque décision. Il baissa les yeux sur mes lèvres et je compris que mon geste tout à l'heure avait bel et bien engendré quelque chose de plus dramatique que l'immobilité totale. Plus dramatique, inéluctable et irrémédiable.

Je savais ce qu'il s'apprêtait à faire à présent. Fallait sans doute que je me montre raisonnable et que je désamorce ce qui allait se produire, mais je me rendis compte que je n'en avais aucune envie. Je n'eus cependant pas le temps de m'y préparer. Je n'eus que le réflexe de fermer les yeux. Comme une vieille loi inscrite dans les gènes; fallait fermer les yeux dans ces moments-là.

Ce ne fut pas comme lors de la nuit du Nouvel An ni comme tout à l'heure dans l'appartement.

Ce ne fut d'abord qu'un effleurement de ma bouche. Ma peau brûla sous ses lèvres. C'était un feu inconnu pour moi. Inconnu parce que ça n'avait jamais été aussi fort avec personne d'autre. Probablement parce que je n'avais jamais rien ressenti d'aussi fort pour qui que ce soit d'autre. Ce fut étourdissant un tel feu ardent. Tellement, que j'eus beaucoup de mal à le contenir. Le feu animait ma bouche, mes bras, mes mains, tout mon corps. Tout mon être voulait s'élancer vers lui, l'agripper, le retenir, mais je devais me contrôler. Ce moment ne m'appartenait pas. Il était à Bucky. Je ne voulais pas parasiter son étude charnelle. Car c'en était bien une. Ses lèvres me frôlaient avec lenteur, avec minutie et précaution.

Après n'avoir expérimenté que la torture pendant 70 ans, son corps avait eu l'opportunité de s'accoutumer de nouveau au contact humain, à la chaleur d'une accolade amicale et fraternelle, comme celle de Steve. Et plus tard, il avait appris à s'habituer à me tenir la main, à me porter dans ses bras, à me caresser la joue. Il avait même déjà commencé à apprécier et devenir dépendant de ces occurrences affectives.

Mais un baiser… C'était différent. Ça faisait trop longtemps qu'il n'avait pas connu ce que c'était. Je sentis à travers ses lèvres contre les miennes qu'il analysait chaque sensation, chaque seconde, chaque mouvement. Il apprivoisait cette sensation nouvelle et familière à la fois.

Ce ne fut bientôt plus suffisant pour lui les simples effleurements. Heureusement pour moi, car toute ma personne en réclamait davantage. Comme s'il craignait ma fuite, ses mains retinrent plus fort mon visage. Et cette fois il plongea vraiment.

Quand ses lèvres épousèrent complètement les miennes, je ressentis une déflagration jusque dans ma poitrine. J'en aurais gémi de bonheur, pourtant, je mettais un point d'honneur à rester simplement réceptive, sans réagir. Je le laissai se souvenir, je le laissai se remémorer. J'étais son cobaye, en quelque sorte. Tout ce que je voulais pour cet homme c'était lui offrir un moment… d'oubli. Il avait trop souvent été tourmenté, torturé. La moindre des choses que je pouvais faire, c'était de lui redonner une occasion de chasser les pensées néfastes et les inquiétudes qui étaient son lot quotidien, et de faire ce qu'il ne s'était pas permis de faire depuis des lustres : simplement ressentir. Juste ressentir.

L'ennui c'est que moi aussi je ressentais. Je ressentais puissance mille. Le feu était toujours là et il se propageait partout en moi. C'était totalement injuste d'être si transportée par un seul baiser donné par un homme si peu sûr de lui. Il l'ignorait, il ne s'en souvenait pas encore, mais il avait été doué pour ça dans une autre vie et il n'avait pas du tout perdu la main. Totalement injuste. C'était à lui que je voulais donner un moment inoubliable d'exultation, et j'avais l'impression que c'était plutôt le contraire qui était en train de se produire.

Je ne savais pas à quoi m'attendre avant que ce moment arrive. Je n'avais aucune attente en fait. Je n'avais même jamais songé à une telle éventualité. Mais au fond de moi, je savais depuis le premier jour, depuis la première fois que j'avais vu le Sergent James Buchanan Barnes sourire de toutes ses dents à l'objectif sur une photo noir et blanc datant de la Deuxième Guerre mondiale, je pressentais que ce serait comme ça que ça se passerait entre nous. Je savais que ce feu serait là. Je savais que ce serait différent de tout ce que j'avais vécu jusqu'alors. Je savais.

Mes mains échappèrent à tout contrôle. Je l'aurais enlacé étroitement par le cou si un soubresaut de discipline ne m'avait pas contraint à seulement déposer mes mains sur ses épaules. Mais l'envie de l'attirer encore plus contre moi me fit crisper les doigts sur le tissu de son t-shirt au niveau des clavicules.

Ses paumes quittèrent mon visage. J'étais enfin libre d'incliner ma tête pour mieux épouser ses lèvres. Ses mains m'avaient quitté pour atteindre un autre but; avec hésitation, elles se déposèrent sur mes hanches et me pressèrent contre son torse. Une fois alanguie -molle comme un chiffon plutôt- il comprit que cette nouvelle proximité me convenait et ses bras m'encerclèrent dans un étau étroit avec plus d'assurance.

La passivité buccale était insupportable alors je me montrai plus qu'accueillante quand ses lèvres remuèrent, butinèrent, explorèrent. Plus qu'un cobaye, j'étais un tremplin vers les souvenirs. Ça m'était égal qu'il se souvienne de toutes les autres femmes qu'il avait embrassées. Je savais bien qu'elles étaient juste un tout, un ensemble de sensations depuis longtemps oubliées, reléguées dans un coin de sa tête. Il ne voulait pas se souvenir des individus. Il voulait se souvenir des sensations provoquées par ces individus.

Ses lèvres glissèrent soudain et atterrirent sur ma tempe. Il s'attarda sur cette partie de mon visage et l'embrassa avec retenue, déférence et... timidité. Dans le tourbillon d'émoi, je me rappelai vaguement que c'était la zone marquée par la cicatrice que m'avait laissée le ballon de volleyball. Il laissa ses lèvres reposer sur la boursouflure, comme si la pression allait effacer la vieille blessure.

Et puis ses lèvres m'abandonnèrent, et sa joue s'échoua contre la mienne. C'était un Super Soldat et pourtant il eut besoin de reprendre son souffle. Je sentis son haleine contre ma tempe.

Il rompit le contact –ma peau contre le duvet noir de sa joue- juste pour mieux déposer son front contre le mien.

Sa main gauche resta pressée contre la chute de mes reins, mais sa droite remonta vers mon omoplate, laissant une traînée de feu derrière elle, et suivit la courbe de mon épaule jusqu'à mon cou, puis reprit ma joue. C'était si chaud et pétillant, alors je lovai mon visage dans sa paume et entrouvris paresseusement mes paupières.

Lui n'avait pas ouvert les siennes encore. Les sourcils froncés, il était intensément concentré sur ce moment, sur ce qu'il venait d'expérimenter. Quand enfin il daigna me regarder, je fus soulagée de ne pas apercevoir du regret sur ses traits. Il y avait de l'incertitude, mais pas de culpabilité. C'était déjà ça.

Je vis aussi une lueur nouvelle qui brillait dans son regard, que je n'avais jamais vue chez lui, mis à part sur de vieilles photos des années 40. Une étincelle de vie.

Pour ma part, aucun regret. Mais toute cette profusion sensorielle... C'était trop pour moi. Je n'avais pas l'habitude, je n'étais pas dans mon élément. J'étais par contre très, très, très loin de détester naviguer à l'aveugle sans repères. Tout était nouveau, mais du genre de nouveauté qui était exaltante, pas effrayante.

Bucky dut en conclure, par les traits de mon visage, qu'il ne venait pas de commettre un impair. Il laissa échapper un soupir de soulagement.

Ce n'était vraiment pas prévu au programme du jour, ce qui venait de se produire. Dans ma conscience, une part rationnelle de moi pensait que c'était un peu tôt. Mais une autre part, plus près de la zone du cœur celle-là, affirmait au contraire qu'il était à peu près temps.

Je le sentis un peu mal à l'aise. Il restait immobile, me tenant toujours dans un étau serrée contre lui.

Je ne voulais pas de malaise. La tension, l'embarras… Ça n'avait pas sa place ici. Ça ne devait pas être compliqué. Notre vie, notre avenir, l'étaient déjà, alors entre nous je ne voulais pas de complications. Juste vivre le présent.

Mes doigts auparavant sur ses clavicules se faufilèrent jusqu'à son cou et épousèrent la carrure de sa mâchoire. Les paupières alourdies, béat, il ferma les yeux sous la caresse. Je souris. Enfin, il savourait une caresse sans retenue. Sans croire qu'il n'en était pas digne. Ce baiser avait anéanti ses dernières inhibitions.

Il rouvrit les yeux et me contempla d'un regard incrédule qui semblait dire "nous en sommes vraiment là, nous deux ?".

« Carpe Diem, Buck. Tu réfléchis trop, là. »

Il décolla son front du mien pour mieux me regarder. Je souris doucement. Pas de réponse ni de sourire en retour, mais ça ne me dérangeait pas. Ses silences parlaient toujours plus que ses mots.

Des gouttelettes commencèrent à tomber sur nous. Je levai le menton vers le ciel. L'orage était imminent. Le couvert des arbres n'allait pas nous servir de dôme protecteur très longtemps. Dans cet hémisphère, c'était la saison des pluies et une averse se transformait vite en déluge.

Ce bref coup d'œil vers l'environnement me rappela qu'ici il n'y avait pas de caméra de surveillance. C'était une bonne chose. Je n'avais rien à cacher à Steve et les autres, mais je n'aimais pas trop l'idée de nous offrir en spectacle. Ce qui venait de se passer ne regardait que Bucky et moi. Et tout à coup l'appartement me manqua.

Il fronça les sourcils de déception quand mes mains quittèrent son visage. À contrecœur Bucky me délivra de ses bras, mais je nous consolai de cette séparation en glissant mes doigts entre les siens pour le traîner à ma suite.

« Rentrons chez nous. »

J'étais affreusement lente à cause de ces fichues jambes. Bucky, d'une patience d'ange, suivit mon rythme. Le temps qu'on se mette à l'abri de l'autre côté de la porte, qui n'était pourtant qu'à 10 mètres, nous étions trempés.

La pluie ne tarda pas à tomber dru contre les immenses baies vitrées. Le paysage orageux était un spectacle impressionnant dans cette partie du monde. On était en après-midi, mais on aurait dit qu'il faisait nuit tant le ciel était obscur.

Une fois rentrés dans l'appartement, Bucky me parut un brin nerveux de se retrouver dans un espace clos, enfermé dans la même grande pièce que moi. Et moi aussi, je devais l'avouer. Nous étions un peu ridicules. Nous n'étions plus des ados maladroits pourtant.

Je ne comptais pas laisser cette nervosité avoir le dessus toutefois.

« Je sais que tu es un Super Soldat immunisé contre les vilains rhumes alors je n'insisterai pas pour que tu changes ces vêtements trempés, mais moi je suis une pauvre humaine fragile alors je vais aller prendre une douche et enfiler un truc sec avant d'attraper froid. »

Je saisis ses épaules, me levai sur la pointe des pieds et lui plaquai un bref baiser sur le front. Cette zone-là, je savais qu'elle ne risquait pas de provoquer une transe comme tout à l'heure. Je n'étais pas contre ce genre de transes, surtout si elles aboutissaient à des échanges charnels du même type que celui de la terrasse, mais mon cœur n'était pas assez solide pour supporter autant de sauts périlleux dans la même journée alors je préférais rester sage.

Le geste l'avait quand même un peu ébranlé et je préférai me réfugier à la salle de bain avant qu'il ne soit remis de son hébétude. Valait mieux le laisser seul quelques minutes, le temps qu'il fasse le point de son côté sans moi dans les parages pour le déranger dans ses réflexions. Je ne voulais pas qu'il réfléchisse trop, mais je voulais tout de même lui laisser l'opportunité de réaliser pleinement la tournure des choses.

Et moi aussi je devais me laisser quelques minutes pour me remettre de mes émotions.

Quand je sortis de douche, je retournai au salon et découvris que Bucky avait profité de mon absence pour enfiler des vêtements secs glanés dans la pile que Natasha avait récoltée pour lui. Un survêtement sport confortable qui faisait office de pyjama. J'eus un bref flash fugace d'une certaine nuit où, durant mon coma, Bucky était venu s'installer dans ma chambre pour lire une encyclopédie. Il y avait la mer et le sable tout autour de nous; un décor virtuel qui était apaisant. Il ne manquait que les verres fumés. Si je ne me trompais pas, c'était plus tard cette nuit-là que Steve avait fait ce dessin de nous deux en train de dormir paisiblement…

Dessin qui d'ailleurs se trouvait entre les mains de Bucky. Assis dans le fauteuil, il feuilletait à nouveau le journal intime. Il regardait le dessin coincé entre deux pages, l'air très pensif. La pluie qui tombait contre les immenses fenêtres de l'appartement était plutôt forte et elle couvrit le bruit de mes pas. Bucky ne m'entendit pas arriver près de lui et ce fut mon ombre créée par la lampe près du canapé qui lui signala ma présence. Il déposa vivement le journal sur la petite table et se leva d'un bond. Il se mit au garde-à-vous, nerveux, en attente de mes réactions. Il ne savait plus comment se comporter avec moi, on dirait.

« Hé… »

Je m'approchai doucement, lui caressai la joue.

« Tout va bien. »

Pour le décrisper, j'ouvris les pans de mon peignoir.

« Regarde ce que je porte. »

La vue de mon pyjama bleu à pois jaunes lui arracha une petite risette.

« Ça m'avait drôlement manqué de le porter. C'est le confort absolu. Même les caniches roses sont de retour. Tadaaam. »

Je voulus lever une jambe pour lui montrer de plus près une pantoufle, mais j'avais encore oublié que j'avais des membres récalcitrants.

« Aïe. »

Je laissai échapper un hoquet de douleur et perdis lamentablement l'équilibre. J'eus le réflexe de m'accrocher au premier truc à ma portée pour retenir ma chute. En l'occurrence le bras gauche de Bucky. Mais au lieu de retenir ma chute, il prit son élan et me cueillit dans ses bras.

« Woh, doucement. » me sermona-t-il.

« Désolée. Ça va, tu peux me poser par terre. »

Au lieu d'obéir, il raffermit sa prise sous mes genoux et mon dos. Il fronça les sourcils, se perdit un moment dans ses cogitations et prit tout à coup une grave décision, si j'en jugeais la détermination de son regard.

Il se dirigea vers le canapé.

« Euh… Buck ? »

Il se laissa tomber à la renverse et je m'accrochai à son cou pour me stabiliser.

Il se retrouva assis, avec moi entre ses deux cuisses, mes jambes en travers du canapé.

Une position très familière…

Je jetai un œil sur la petite table du salon où Bucky avait laissé le journal ouvert sur le dessin de Steve.

Je tournai ensuite la tête vers lui et me retrouvai nez à nez avec un Bucky aux yeux espiègles.

Je lui souris en retour.

Alors c'était à ça qu'il songeait en regardant ce dessin. Il avait envie de récréer ce premier élan d'intimité. Et j'étais à peu près certaine qu'il n'avait pas enfilé par hasard le même survêtement de cette soirée-là.

« Tu veux dormir de cette manière cette nuit ? »

J'essayais de maintenir une atmosphère détendue, mais je parlais trop pour ne rien dire et je commis une bourde. Évoquer l'idée de dormir le hérissa et il fronça les sourcils.

«Je ne t'obligerai pas à dormir, Bucky. » le rassurai-je.

La nuit dernière, il avait dormi tout au plus 5 heures, mais c'était largement suffisant pour un Super Soldat. Il avait emmagasiné assez d'énergie pour deux ou trois jours.

Je lui fis un clin d'œil.

« Je n'ai plus de pistolet tranquillisant, de toute façon. »

Il roula des yeux au plafond et se détendit un peu.

« Mais… Tout ce que je te demande, c'est de ne plus lutter contre le sommeil, d'accord ? »

Il opina du chef sans trop de conviction.

« D'ailleurs, moi non plus je ne compte pas dormir cette nuit. J'ai l'intention de te distraire. »

Il leva un sourcil.

« Vraiment ? »

Les saphirs reluisaient de malice.

Je fis mine d'être indignée.

« Eh ben, James Buchanan Barnes, tu n'as pas mis de temps à retrouver ton esprit mal tourné. Je ne parle pas de ce genre de distraction, polisson. »

Dans la position où j'étais, j'avais qu'un seul bras libre, l'autre étant coincé entre mon flanc et son abdomen, et je lui donnai une tape sur la main pour le réprimander.

C'était une petite tape innocente, mais je m'étais heurtée à du métal, ce qui pinça mes doigts.

« Ouille. »

Je n'avais pas remarqué tout de suite que c'était la main gauche qui était à ma portée. Son autre bras, celui de chair, me faisait office de dossier et ses doigts écartés reposaient contre mes côtes.

Il ricana doucement et je restai stupéfaite quelques secondes.

C'était vraiment un Bucky différent. Transfiguré. Parce que normalement il se serait répandu en excuses pour m'avoir fait mal malgré lui et aurait caché sa main de métal loin de moi, dégoûté par cet appendice.

Un énorme progrès.

Je repris le fil de la conversation.

« Je vais me contenter de te raconter des tas de trucs sur ma vie. Des trucs tellement soporifiques que tu n'auras pas de mal à trouver le sommeil, crois-moi. »

Je m'attendais à un autre élan de protestation, mais l'idée que je lui raconte encore des pans de mon insignifiante existence sembla le séduire grandement, même si c'était dans le but de provoquer le sommeil.

« Je peux mettre mon grain de sel?

-Qu'entends-tu par là?

-Je peux te poser des questions?

-Sur moi? Encore?

-Ma curiosité est insatiable. »

Je fis la moue, pas sûre d'apprécier où ses questions pouvaient nous mener. Je baissai les yeux sur les pois jaunes de mon pyjama, et des doigts froids tournèrent mon menton vers son visage pour capter mon attention.

Son expression était tendre, mais insistante.

« J'ai passé un an à accumuler des tas des questions qui sont demeurées sans réponse parce que tu étais dans le coma. C'est l'heure de combler les vides.

-Mh...

-Si ça peut te rassurer, mes questions ne concernent pas ton enfance. »

Il commençait à bien me connaître. Il savait que c'était les questions sur mon passé lointain qui me mettaient mal à l'aise.

Je lâchai un soupir de capitulation. Comment refuser quoi que ce soit quand il me contemplait ainsi ?

« Je t'écoute. »

Ravi, il se cala pour de bon contre le canapé, ajusta mon corps contre lui et réfléchit quelques instants, le regard perdu sur la jungle dehors malmenée par la pluie et le vent.

« Quelle est ta fleur favorite ? »

Je ne pus m'empêcher d'éclater de rire.

« C'est vraiment une question essentielle qui comblera un vide, ça ?

-Absolument. »

Ses traits sérieux étaient hilarants.

« Les gerberas. » finis-je par répondre.

«Bien. C'est noté.

-Tu vas encore m'offrir des fleurs ?

-Comment ça, encore ?

-La rose rose dans son verre d'eau, là-bas, tu l'as oubliée ? » dis-je en pointant le menton vers la table.

« Une unique fleur, ça ne compte pas pour un bouquet.

-Je préfère ce genre de cadeau spontané à un gros bouquet formel.

-Vraiment ?

-Vraiment. Mais ne va pas pour autant voler un gerbera dans la serre interdite, hein.

-On verra. » fit-il, la mine espiègle. « Je suis un homme d'une vieille époque, les bouquets de fleurs sont de mise pour faire la cour.

-Une coutume dépassée que je trouve très mignonne, mais tu n'as pas besoin de me faire la cour puisque je suis déjà conquise. »

Une lueur toute masculine -fierté, possessivité- éclaira son regard. Et une touche d'incrédulité aussi; il n'en revenait toujours pas qu'un assassin s'attire les faveurs d'une dame.

« C'est bon à savoir. » murmura-t-il.

Je tâchai d'ignorer mes joues rosies.

« Tu n'as pas d'autres questions ?

-Si. Des tas. »

Il médita sur laquelle choisir en premier.

« Pourquoi tu avais mis ma photo sur ta table de chevet? »

Je plissai mes paupières, lui lançai un regard faussement accusateur.

« Que faisais-tu dans ma chambre? »

Je vis un bref éclat de panique dans ses yeux, mais il comprit rapidement que je n'étais pas sérieuse.

« Claire m'avait envoyé te chercher des vêtements et j'ai trouvé la photo par hasard. » répondit-il néanmoins.

Je souris.

« Dont ce fameux pyjama.

-Exactement. »

Je pouffai. Puis haussai une épaule.

« La réponse à cette question est plutôt simple : je voulais me rapprocher de toi d'une manière ou d'une autre puisque tu ne me permettais pas de le faire en personne. Ta photo sur ma table de chevet c'était une façon de compenser mon échec à me rapprocher de toi.

-Pourquoi voulais-tu te rapprocher de moi? Je n'ai rien fait pour mériter ton attention.

-Faute à Steve. Il me parlait tellement de toi avant ton arrivée que c'est comme si je te connaissais déjà. Il m'a donné envie de te connaître davantage. »

Il prit un instant pour méditer là-dessus puis enchaîna :

« Pourquoi je suis un mystère? »

Ah. Bien sûr, il était normal qu'il se pose aussi des questions sur la phrase sibylline que j'avais écrite sur la photo.

« Tu étais le seul de mes protégés que je n'avais jamais réussi à apprivoiser. C'était un mystère pour moi et je l'ai écrit sur la photo pour me rappeler de ne jamais lâcher prise et tout tenter pour percer ta carapace, quoi qu'il advienne. »

Cet acharnement à vouloir tant sympathiser avec lui à l'époque me paraissait tout à coup malsain, avec le recul.

« Je suis désolée d'avoir été si pot de colle. Je ne m'y prenais pas de la bonne façon. » dis-je avec une grimace. « Je suis contente d'avoir surpris cette conversation entre Steve et toi. Ça m'a permis de dégonfler mon égo de nounou. »

A son tour de faire la grimace.

« J'ai dit des âneries ce jour-là…

-Peut-être, mais j'en ai quand même tiré une leçon d'humilité. Et je t'ai laissé tranquille. Tu en avais besoin.

-Mh… » fit-il, peu convaincu.

Pour chasser sa morosité soudaine, j'ajoutai : « A mon réveil, j'ai effacé cette phrase sur mon cadre.

-Pourquoi ?

-Elle n'était plus d'actualité. Je l'ai remplacée par une nouvelle. J'ai écrit : "mon plus grand miracle". »

Il battit des paupières, les sourcils froncés, pas sûr de comprendre ce que ça voulait dire.

« C'était mon nouveau mantra. C'est ce jour-là que j'ai décidé que j'allais faire ma part dans cette histoire affreuse avec HYDRA. C'était prétentieux, arrogant et…

-Dangereux. » dit-il, colérique.

« Je m'en fichais. Je ne savais pas comment j'allais faire, mais j'étais décidé à accomplir un miracle et te ramener parmi nous. »

Cette fois je n'avais rien vu venir. Il n'eut qu'à incliner la tête d'un mouvement rapide et ses lèvres prirent soudain les miennes. Bien que surprise, mon bras libre eut le réflexe de se perdre dans sa chevelure encore humide. Ma paume modela l'arrière de son crâne pour le retenir contre ma bouche. Et lui referma plus serré le cercle de ses bras autour de moi.

Il avait plaqué ses lèvres avec force sur les miennes, motivé par un reste de frustration causée par la hardiesse stupide dont j'avais fait preuve pour le retrouver et par la peur rétrospective de ce qui aurait pu arriver si les choses avaient fini par mal tourner.

Mais rapidement sa bouche devint tendre et l'assaut mua en douce frénésie. Il attrapa ma lèvre inférieure entre les siennes, l'aspira doucement.

Bien malgré moi j'échappai un gémissement et j'allais bientôt m'embraser s'il continuait de cette façon. Je respirai par le nez –pas le choix, ma bouche était occupée- et sa fragrance me frappa de plein fouet. Son odeur à lui: musc, cuir, métal. Il avait toujours eu la même odeur, ça n'aurait pas dû m'étourdir à ce point, mais une proximité pareille exacerbait toute information olfactive que je recevais.

Il s'écarta subitement, secoué par son propre comportement.

« Pardon. »

Son souffle erratique sur mon visage ne m'aidait pas du tout à rependre mes esprits. Mes lèvres restèrent entrouvertes. Elles fourmillaient, avides.

« Seigneur… » émis-je, prise de vertige.

Je conservai les yeux fermés parce que le regarder me chamboulerait trop.

« Ce n'est pas juste. Vraiment pas juste. Tu t'es sûrement entraîné avec quelqu'un d'autre durant mon coma. Tu ne peux pas assurer comme ça après tout ce temps, c'est impossible. »

Un rire rauque s'échappa de ses lèvres. Je sentis vibrer sa voix contre mon corps qu'il ne lâchait pas.

J'ouvris un œil. Je tombai sur le regard magnétique, enjôleur, intense. Un regard très rare, et c'était tant mieux pour ma santé mentale parce que ce regard-là était dévastateur.

« Je suis le premier surpris. Il faut croire que de vieux instincts surgissent. »

Il contenait mal sa jubilation. Le petit gredin était fier de lui.

Impossible de lui en vouloir. Il pouvait bien se permettre de se péter les bretelles un peu. Après 70 ans à n'être qu'une machine à tuer, il devait être plutôt soulagé de retrouver ses marques, de retrouver cette capacité à être… juste un homme. Son regard était fier, mais ce n'était pas le regard triomphal d'un homme content de faire de l'effet à une femme. C'était plutôt le regard d'un homme fier de triompher de sa mémoire défaillante qui lui avait fait oublier ce rituel amoureux vieux comme le monde. Être un homme, juste un homme, c'était ce que j'avais voulu pour lui depuis le premier jour alors je pouvais bien le laisser savourer cet instant.

Mais ce regard était trop troublant et je ne pus le supporter longtemps.

« Alors… Euh… D'autres questions ? »

Il eut une moue en coin –trop craquante- et se mit à réfléchir.

« Mh… Comment en es-tu venue à parler de mes yeux saphir à la petite Cassie?

-Ce n'est pas un grand mystère. Son père bossait -sauvait le monde, plutôt- avec Capitaine America et j'ai été sa baby-sitter pendant ce temps-là. Je l'ai emmenée avec moi faire du shopping parce que tu étais sur le point d'arriver à la Tour avec Steve. J'avais peu de temps devant moi et je voulais te confectionner un appartement personnalisé. Cassie m'a accompagnée toute la journée durant mes emplettes et j'en ai profité pour lui expliquer qui tu étais. »

Il hocha la tête.

« Et je lui ai fait une description romanesque de la couleur de tes yeux. »

Yeux qu'il roula au plafond.

« Elle disait que j'étais ton Prince Charmant… »

Un titre qu'il trouvait totalement inapproprié, apparemment, mais la douceur dans son regard contredisait son ton horripilé.

« Je la trouve très perspicace, cette gamine. »

Il secoua la tête, à la fois exaspéré et attendri.

« C'est elle qui m'a aidé à choisir les cadres pour les photos de ton salon. »

Il eut un petit sourire triste.

« J'adorais cet appartement. »

Je dégageai son front d'une mèche sombre encore humide de pluie.

« Je t'aiderai à faire de celui-ci un endroit aussi personnalisé et douillet que ton ancien appartement, tu verras.

-Je ne crois pas rester ici très longtemps.

-Pourquoi pas? T'Challa n'a pas fixé de date d'expulsion, que je sache.

-Nous ne pourrons pas dépendre de la générosité de T'Challa indéfiniment.

-Je suppose que non. Mais d'ici là, il nous a dit de faire comme si on était chez nous alors autant en profiter. »

Il ne répondit rien et se contenta de caresser du pouce l'épaule qu'il tenait étroitement serrée dans sa paume de chair.

Je ne voulais pas qu'il se mette à réfléchir à une éventuelle cavale, juste parce qu'il ne voulait pas abuser de l'hospitalité wakandaise.

« D'autres questions? » demandai-je pour détourner son attention.

Il réfléchit de nouveau.

« Cho disait que j'étais le seul qui parvenait à faire réagir ton électroencéphalogramme. Pourquoi moi et pas quelqu'un d'autre? »

Je souris.

« Ton bras.

-Quoi? »

Ma main libre s'empara de son poignet de métal. Je commençai à jouer doucement avec les articulations lisses et froides de ses doigts. Faisant appel aux souvenirs, je tentai d'expliquer la chose convenablement, mais ce serait difficile. Pour comprendre vraiment la situation, il aurait fallu qu'il expérimente lui aussi ce que c'était que de tomber dans le coma.

« Les légers sons qu'émet ton bras; les mécanismes, le bourdonnement, les cliquetis... C'est constant, ça n'arrête jamais. Ces sons étaient apaisants pour moi. » dis-je, tout en caressant les lignes qui démarquaient les lattes de métal argenté rattachées ensemble.

« C'était comme une boussole pour me repérer. Je me sentais seule, perdue. Je voulais retrouver mon chemin vers la sortie, vers le réveil, quoi. Mais je n'y arrivais pas puisqu'il n'y avait que du néant autour de moi. Impossible de me repérer, de m'orienter. Le son que faisait ton bras est le seul truc qui m'aidait à me retrouver.»

Je levai à nouveau les yeux vers lui et rencontrai son air effaré. Il avait du mal à croire que je me prenne d'affection pour une invention faite pour tuer et massacrer.

Je continuai de triturer sa main et il se laissa faire, bien que toujours intrigué.

« Ne me demande pas pourquoi c'est ce son plus que n'importe quel autre voix ou bruit qui a eu cet effet sur moi. Je l'ignore moi-même. Mais le fait est que ton bras était très rassurant. Quand tu t'en allais, je perdais tous mes repères. Je n'avais plus de boussole. Alors, je tombais.

-Tu tombais ?

-C'est difficile à expliquer. Wanda avait trouvé une autre analogie…

-C'est comme errer dans le désert. » se rappela-t-il.

« Oui. Un désert. Le concept est assez juste, mais ce n'est pas tout à fait ça. Quand on est dans le coma, on a l'impression de tomber dans un trou sans fond. La chute est interminable et il n'y a rien pour la ralentir, rien à quoi s'accrocher. »

Je réprimai un frisson. Me souvenir de cette chute infinie n'était pas très agréable. Je sentis le corps de Bucky se tendre vers l'avant pour me serrer dans la chaleur de son torse. Son front heurta doucement le mien et il attendit, patient, que je retrouve la voix.

Je me concentrai sur le présent. Je ne voulais pas donner un autre motif à Bucky de s'en vouloir pour rien. Il était malgré lui à l'origine de ce coma, après tout.

« Dès que tu revenais dans la chambre, la chute se faisait au ralenti. Je suppose que cette impression se traduisait par une pulsion de mon cerveau, d'où l'électro-machin qui s'agitait. » conclus-je.

Il regarda sa main de métal, mitigé.

« Ne le regarde pas comme ça. Il est très chouette ton bras. Ce n'est pas qu'une arme meurtrière. J'adore entendre cette vibration. Elle me calme. Comme une berceuse.

-Une berceuse?

-Si si. Pour toi c'est insensé, je sais. Pour comprendre, faudrait que tu tombes dans le coma. »

Je repris sa main et calai mon oreille contre sa paume. Les vibrations étaient à peine perceptibles. J'entendais qu'un cillement ténu.

« Oh flûte. » fis-je, déçue. « Depuis que T'Challa t'a rafistolé, on n'entend presque plus rien. La technologie wakandaise rend tout silencieux.

-Désolé… ? »

Je ricanai devant son expression mi-figue mi-raisin.

« Tant pis. » me résignai-je. Je me blottis contre son torse.

« Le battement de ton cœur, c'est également pas si mal comme berceuse. »

Je le sentis avaler péniblement sa salive.

Était-il ému?

Puis ses bras resserrèrent leur étreinte autour de moi tandis que son menton reposait sur ma tête.

Vus de l'extérieur, j'étais certaine que nous reproduisions à la perfection la posture des deux protagonistes du dessin de Steve.

«Plus de questions?

-Ce sera tout. Pour ce soir, en tout cas. » dit-il d'une voix ténue.

Pendant un long moment, le crépitement de la pluie et le souffle du vent dehors meublèrent le silence. Combinés au battement fort et vigoureux du cœur de Bucky et l'obscurité qui régnait dans la pièce, je ne tardai pas à fermer les yeux. La chaleur de ses bras m'enveloppait tout entière et j'avais l'impression d'être dans un cocon douillet. C'était divin.

Je ne sus pas quand je sombrai exactement, mais à mon réveil, l'obscurité était totale dans la pièce. La nuit devait être tombée depuis un bon moment.

À demi réveillée, je ne réalisai pas tout de suite que je n'étais plus dans le canapé. J'échappai un bâillement et clignai des yeux dans le noir. J'avais changé de position. J'étais couchée sur le côté dans le lit. J'imagine que Bucky m'avait bordée sous les couvertures quand il avait compris que je ne sortirais pas de si tôt des bras de Morphée.

Je ne savais pas trop où il se trouvait dans l'appartement en ce moment. La pluie continuait de tomber, un peu moins violemment, mais tout de même assez fort pour m'empêcher de repérer à l'audition où Bucky se situait. Encore trop dans les vapes pour m'inquiéter, je voulus m'étirer, mais mon corps n'arriva pas à bouger.

Quelque chose de lourd et chaud était encastré contre moi, bloquant tout mouvement. Inquiète, je tournai la tête par-dessus mon épaule et hurlai quand je vis une ombre surplomber mon visage.

Je me débattis inutilement, car la silhouette se jeta aussitôt hors du lit.

« Oh, non! Quoi, qu'ai-je fait? Je t'ai blessée ?!

-Bucky!?»

À tâtons, je cherchai la lampe de chevet et l'allumai.

Haletant, les poings et les dents serrés, les yeux exorbités par la panique, il se tenait au bord du lit.

« Tu m'as fichu une de ces trouilles ! » m'exclamai-je, soulagée de découvrir qui était le propriétaire de cette ombre compacte encastrée à moi.

Mon cerveau encore zombie n'assimila que cinq secondes plus tard ce que je venais de penser.

Bucky était… étendu dans un lit… contre moi ?

Je rêvais sûrement.

« Je t'ai fait mal ? » redemanda-t-il d'une voix blanche.

« Non, non, pas du tout. J'ai juste eu peur. » dis-je, encore sonnée.

Il passa une main nerveuse dans sa chevelure.

« Je ne voulais pas t'effrayer. Je vais… » Il regarda partout autour de lui, sauf moi. « Je retourne sur le canapé.

-Attends. »

Je m'extirpai des couvertures et attrapai son poignet de métal de mes deux mains pour le retenir.

Je pris une grande inspiration pour chasser les derniers relents de sommeil. L'heure était grave, fallait que je désamorce le quiproquo.

« Tu ne me fais pas peur. Ta présence m'a surprise, sur le coup. Je nous croyais encore dans le canapé, j'étais désorientée. »

Je tirai doucement sur son poignet et il consentit à s'asseoir sur le rebord du matelas.

Embarrassé, il fut incapable de me regarder en face. On aurait dit qu'il venait d'être surpris en train de commettre un crime grave. Il se répandit en justifications.

« Tu t'étais profondément endormie. Je n'ai pas voulu te réveiller... J'ai voulu te déposer dans le lit, mais tu ne me lâchais pas, alors… je suis resté. Je ne voulais pas te réveiller, tu dormais si bien… Et puis, comme toutes les autres nuits, tu t'es roulée dans un coin au bord du matelas et la seule façon de retenir ta chute c'était de…

-Attends un peu. » l'interrompis-je, abasourdie. « Comment ça, toutes les autres nuits ? »

Il consentit à me regarder, l'air incertain.

« Je veille sur ton sommeil depuis notre arrivée. Toutes les nuits c'est le même scénario: tu te recroquevilles sur le bord du matelas et j'ai dû te pousser plusieurs fois dans ton sommeil pour te remettre au milieu du lit. » dit-il avec un bref rire nerveux. « J'ai jamais compris cette manie.

-Oh… »

Il poursuivit ses précédentes justifications.

« D'habitude je suis dans le fauteuil. Je suis plus libre de mes mouvements pour te ramener au centre du lit, mais là… les circonstances différaient légèrement. La seule façon que j'ai trouvée pour éviter que tu tombes c'était… »

Il s'arrêta, incapable de formuler à voix haute la situation.

« De me tenir contre toi. » terminai-je d'une voix douce. Je lui souris et remis derrière son oreille une mèche folle. « Pourquoi tu agis comme si tu avais fait quelque chose de mal ? »

Il haussa les épaules.

« Je ne veux pas que tu croies que je voulais… profiter de la situation. »

Je roulai des yeux au plafond.

« Buck, tu as vraiment une très mauvaise perception de ma personne si tu crois que je peux te prêter de pareilles intentions. »

Il eut une moue contrite.

Ce n'était pas vraiment le moment de lui dire que je n'aurais rien contre le fait qu'il profite de la situation, j'imagine, alors je me contentai de lui expliquer le mystère sur ma façon de dormir.

« C'est une vieille habitude d'orphelinat. On dormait à plusieurs dans le même lit. Je devais toujours me rouler dans un coin du matelas pour que tout le monde ait une place pour dormir. Je le fais maintenant sans m'en rendre compte. Je suis conditionnée à ça. »

Il hocha la tête.

« Eh bien, tu n'es plus dans un orphelinat. Tu as un lit assez grand pour loger un Hulk.

-Désolée, je ne contrôle pas ce qui se passe quand je dors. Qu'est-ce que tu fabriques ? »

Il se défit de ma poigne pour se lever du lit.

« Moi non plus je ne contrôle pas ce qui se passe quand je dors. Alors puisque tu m'as lâché et que tu es réveillée, je vais sur le fauteuil et toi tu vas dormir. »

J'en restai bouche bée quelques secondes.

« Tu veux dormir toi aussi si je comprends bien? » demandai-je, ahurie.

Lui qui considérait le sommeil comme son ennemi mortel!

« Non. » dit-il, vindicatif. « Mais tu m'as dit de ne plus lutter alors je ne lutterai pas si je pique du nez. Mais il est hors de question que je le fasse si je suis à côté de toi. Trop dangereux.»

Je regardai l'horloge numérique sur la radio.

« Il est trois heures du matin.

-Et alors ?

-Tu es resté avec moi depuis hier soir, Buck. Et rien de fâcheux ne s'est produit.

-Parce que je ne dormais pas. Je te surveillais pour éviter que tu chutes. »

Il n'avait pas dormi, c'est vrai. Mais pas pour la raison qu'il croyait être la bonne. Il avait juste peur du sommeil, comme toujours. Me surveiller pour m'éviter de tomber du lit n'était qu'une excuse pour cacher la vraie raison de son refus de dormir. Après tout, j'avais dormi toute ma vie de la même façon sans jamais me casser la figure en bas de mon lit. Cette surveillance n'était qu'un prétexte.

« Termine la nuit avec moi, Buck. »

Il me contempla quelques secondes. Je vis la lutte dans ses yeux. Il en avait envie, mais la peur avait le dessus.

« Non.

-Que crains-tu vraiment ? Le sommeil ou être à mes côtés ? »

Il n'osa pas encore avouer que c'était le sommeil sa vraie peur. Trop orgueilleux pour admettre à voix haute qu'il craignait le phénomène le plus normal et humain qui soit.

« J'ai peur de t'assommer si je m'endors et que je suis réveillé par ces fichus cauchemars. »

Il ne mentait pas sur ce coup, même si ce n'était pas la raison première qui le poussait à fuir ce lit.

« Je ne crois pas que tu y arriverais.

-Tu me fais trop confiance.

-Tu n'as pas été capable de me faire du mal sous ta forme la plus dangereuse alors je doute que tu y arrives durant ton sommeil. Dans les deux cas, ton subconscient te stopperait. »

Il n'ajouta rien. Il réfléchissait à la pertinence de mes paroles.

Je ne lui demandai pas d'admettre vraiment ce qu'il craignait le plus, mais je lui montrai que je n'étais pas dupe.

« Être dans un lit n'est pas si redoutable, Buck.»

Je souris, caressai le pli à son front.

« Reste ici, je t'en prie. Apprivoise la position horizontale. Tu l'as fait une partie de la nuit, tu peux recommencer.

-J'étais en mission. Je t'évitais de tomber du lit. Je ne pensais pas au reste.

-Rien ne t'empêche de poursuivre ta mission, alors. Protège-moi.

-Je le faisais déjà, depuis ma position dans le fauteuil. Je n'ai pas besoin d'être au lit pour ça.

-Je t'en prie, Buck… Essaie à nouveau. Juste pour cette nuit. Ou plutôt pour le peu d'heures qui restent avant le lever du jour. Tu verras que ton lit n'est pas un ennemi.

-Je ne dormirai pas.

-Ce n'est pas ce que je te demande. »

Je lui pris de nouveau la main et l'entraînai vers moi. Il obéit lentement, comme si le matelas allait l'avaler tout cru à tout moment. Je rabattis un drap sur nous deux. Il n'accepta pas tout de suite de remettre sa tête contre l'oreiller. Je me montrai patiente et attendis qu'il soit prêt. Il finit par se coucher complètement sur le dos, les yeux au plafond, le corps raide et crispé.

« Repose-toi ici, comme ça. »

Je tapotai les couvertures autour de lui pour le border.

« Voilà. Moi je vais de ce côté. »

Je pris place à l'autre bout du matelas.

« Tu vois ? C'est tout simple. »

Il ne répondit rien, le teint blafard.

« Ne dors pas si tu ne veux pas dormir. Apprends à apprécier le confort d'un lit, c'est tout. Et si jamais, et je dis bien SI, tu finis par t'endormir, je suis assez loin pour éviter d'éventuelles savates de soldat somnambule. » dis-je avec un petit sourire. « Oh ! Tiens, j'ai une idée. »

Je sortis en vitesse du lit et m'emparai du portable au salon. Je revins me mettre à l'abri sous les couvertures avant même que Bucky ait eu le temps de se demander ce que je fabriquais.

« Occupe-toi. Il y a un jeu d'échecs et des jeux de cartes en ligne, pour passer le temps.

-Léa…

-Je suis persuadée que tout se passera bien, mais si tu n'es pas à l'aise, ne reste pas. Je te demande juste d'essayer. Bonne nuit. »

J'éteignis la lampe de chevet.

Je m'installai confortablement, dos à lui.

Je l'entendis pousser un long soupir exaspéré. Il pianota quelque temps sur le clavier du portable. La lumière diffuse de l'écran projetait son ombre sur les murs de la cuisine au loin. J'étais un brin anxieuse et j'eus du mal à retrouver le sommeil. J'étais inquiète pour lui, j'avais peur d'avoir poussé un peu loin le bouchon. La dernière chose que je voulais c'était qu'il s'oblige à confronter ses démons juste pour me faire plaisir. Je voulais qu'il ait envie de les confronter, qu'il en ait besoin. Si ce n'était pas le cas, je ne ferais qu'empirer la situation.

Je tâchai de fermer les yeux et de compter les moutons. J'en étais à 63 quand je fus interrompue.

«Léa? »

Je ne l'avais pas entendu se rapprocher de ma position et le son de sa voix si près de moi me fit tressaillir bien que ce ne fut qu'un murmure à peine audible.

« Mh? »

Après s'être assuré que j'étais encore réveillée, il ferma l'ordinateur et l'abandonna sur la table de chevet de son côté.

« Tu veux que je reste dans ce lit ? » entendis-je dans mon dos.

« Je veux que tu essaies, oui.

-Je n'y arriverai pas. Les jeux, c'est inutile.

-Oh… »

Bon, au moins il ne forçait rien et se montrait honnête.

« Je n'y arriverai pas de cette façon.

-O.K. Je comprends. »

Je ne me tournai pas, de peur qu'il voie la déception sur mon visage.

« Ne force rien, Buck. Tu peux te lever si tu veux.

-Je n'ai pas besoin de me lever.

-De quoi as-tu besoin alors? »

Je frémis quand je sentis son corps s'encastrer de nouveau contre le mien. Je restai tétanisée de surprise.

« Toi.

-Oh… »

Son bras de métal se referma sur ma taille. Je sentis son nez dans mes cheveux.

« J'ai réalisé un truc.

-Quoi?

-J'oublie tout quand tu es à proximité. Même mon dégoût du sommeil. » chuchota-il à mon oreille. « Me permets-tu de rester ainsi? »

Je souris dans l'obscurité.

« Tu n'as pas de permission à demander. »

Il n'ajouta rien. Je sentis un poids de plus sur mon oreiller; il venait de déposer la tête dessus.

Au matin, je me réveillai seule. Je fus tout de suite sur le qui-vive. Je bondis du lit, et constatai rapidement qu'il n'y avait personne dans l'appartement.

Je n'avais pas entendu Bucky se réveiller. Enfin… Pour se réveiller, fallait d'abord qu'il se soit endormi. J'ignorais s'il avait piqué un somme ou médité ou ressassé ses vieux démons, puisque je n'avais pas tardé à m'endormir dans ses bras. Ironie du sort, Bucky détestait le sommeil, mais il était le remède parfait contre l'insomnie pour moi. Difficile de ne pas s'abandonner complètement. C'était mon Cheveteur après tout. Je me sentais bien, sereine et en sécurité avec lui.

Mais ce matin je culpabilisais de m'être si bien sentie au point d'oublier ses propres tourments. J'ignorais s'il avait passé une bonne nuit et son absence ne me disait rien qui vaille.

Inquiète, je me dépêchai de m'habiller. J'allais sortir dehors quand le "DING" de l'ordinateur portable m'arrêta dans mon élan.

Je me penchai sur l'écran et découvris un autre message de Steve qui datait de deux heures.

"Aile Ouest. Salle de séjour.".

Il n'y avait rien d'autre. Même pas un bonjour.

L'Aile Ouest était la partie du palais où se trouvaient les labos, les salles d'audience et les quartiers des Avengers.

Bucky se trouvait là-bas ? Y était-il allé de son plein gré ou on l'avait contraint ?

Est-ce que tout compte fait T'Challa était fâché que sa salle de gym soit détruite ? Est-ce que Bucky allait être réprimandé ?

De plus en plus inquiète, je sortis dehors à la hâte et tâchai de ne pas me perdre dans les couloirs interminables du palais. Je trouvai l'Aile Ouest et croisai plusieurs dames de compagnie de T'Challa sur ma route. Beaucoup de dignitaires également. J'entrais dans un secteur beaucoup plus achalandé. Occupés à gérer les affaires du royaume, ils ne m'accordèrent qu'un bref hochement de tête poli. Il n'y avait pas d'hostilité dans l'air, ce qui me rassura un peu. Où que soit Bucky, il n'était pas en crise ou en détresse ou incarcéré sinon il n'y aurait pas cette atmosphère de banale quiétude du quotidien dans l'air.

Je ne tardai pas à localiser la salle de séjour parmi tous les bureaux et autres salles de réunions. Je m'arrêtai sur le seuil, un peu nerveuse de découvrir ce qu'il y avait là-dedans.

Il y avait des tas de canapés, des fauteuils confortables, des coussins partout. Il y avait même un âtre au milieu de la pièce qui rendait le tout très chaleureux. Des masques africains ornaient les murs, avec des portraits des aïeux de T'Challa, vêtus de leurs plus beaux atours royaux (et animal).

Au milieu de ce décor se trouvaient les Avengers qui bavardaient et plaisantaient tranquillement près de l'âtre. Bucky était parmi eux. Il me tournait le dos alors qu'il était assis entre Wanda et Sam. Sa posture me semblait détendue. Steve était assis en face de lui et fut le premier à remarquer mon arrivée. Il avait les traits tirés -lui aussi avait eu son lot d'insomnie ces derniers jours- mais sereins. Il m'accorda un clin d'œil complice. Il jeta un coup de menton discret vers Bucky et embrassa son petit groupe du regard; il était fier de ce qui se passait en ce moment. Et j'étais au diapason de ce sentiment.

Bucky avait pris la décision de rejoindre ses amis. Il en avait eu assez de cet isolement. Il se sentait prêt à les voir. J'ignorais encore si cette envie soudaine était le résultat de quelques heures de sommeil réparateur ou de quelques heures de réflexions en position horizontale, mais peu importe. Le résultat était positif.

Sam et Clint racontaient une anecdote très rigolote, apparemment, parce que tout le monde se mit à rire. Je vis même les épaules de Bucky être secouées par un petit ricanement discret.

Je restai dans l'entrée quelques minutes, attendrie par ce joli portrait de famille autour de l'âtre. Bucky était parmi les siens et on l'intégrait comme si aucun d'eux n'avait passé à deux doigts d'être tué par lui.

C'était ça être Avengers; on pardonnait vite, parce qu'on savait que la vie était trop courte pour la laisser être envahie par la rancœur. Bucky avait dû sentir ça en les retrouvant ce matin, parce qu'il me paraissait à son aise, et se sentait... accepté. Il n'était pas très bavard, mais il accordait toute son attention à chaque personne qui prenait la parole.

Apparemment, le sujet de conversation était le Wakanda. Les Avengers se mettaient en devoir de raconter à Bucky tout ce qu'ils avaient découvert dans ce pays ces derniers jours.

« Si tu vas au marché, ne touche surtout pas aux pawas. » le prévint Sam.

« Aux quoi?

-Les pawas. Des fruits rouges à la pelure toute velue. C'est dégoûtant. Si tu tiens à ton estomac, passe devant.

-Et ne regarde pas la vendeuse! » dit Clint. « C'est la méduse! Elle va t'entourlouper et te faire acheter n'importe quoi. Tu ne peux pas lui résister. C'est... C'est une sorcière.

-Elle arriverait à vendre un climatiseur à un Esquimau.

-D'accord, c'est noté. »

Vision avait dû ressentir ma présence, car il se redressa sur son siège.

« Mlle Thompson, bien le bonjour. »

J'avançai au cœur de la pièce tandis que tout le monde se retournait dans ma direction.

« Salut la compagnie!

-Léa! »

Voir tous ces visages me saluer chaleureusement me fit réaliser à quel point cette bande d'hurluberlues m'avait manqué. On voyait encore les marques des blessures de combat sur leurs visages, mais ils me semblaient tous reposés et en forme, ce qui me fit plaisir. La bande était loin d'être au complet, par contre, et je devrais m'habituer à ce que la petite famille soit scindée, éparpillée aux quatre coins de la planète –et même aux quatre coins de l'univers si je songeais au grand Thor encore en train de guerroyer dans une galaxie lointaine.

Sam se leva pour me faire un câlin.

« Tiens, tiens! Toi aussi tu as décidé de sortir de ta tanière?

-Il faut croire que oui.

-Allez, viens t'asseoir. » dit Wanda. « Tu arrives juste à temps pour le cours de tourisme.»

Je rejoignis le cercle. Je croisai alors le regard de Bucky et je faillis tomber à la renverse tant la surprise me happa de plein fouet.

Il me souriait!

Pas très nouveau, mais c'était la première fois qu'il souriait vraiment. Un sourire éclatant; les coins de la bouche vers le haut, les lèvres entrouvertes, je vis même une rangée de dents blanches!

Le premier vrai sourire de Bucky depuis que je le connaissais.

C'était tellement inattendu que j'en fus éblouie quelques secondes, comme si un rayon de soleil m'aveuglait.

Et il m'envoya le coup de grâce en me lançant : « Salut, Trésor ! »

Je réprimai un grand frisson de bonheur. Et je compris à cet instant-là que tout irait pour le mieux. Le pire était derrière. Cet homme n'était plus à ramasser à la petite cuiller. Il y aurait encore beaucoup de chemin à faire, mais c'était Bucky qui était devant moi, pas un fantôme, ni un zombie.

Je me remis rapidement de ma surprise pour lui rendre son sourire.

Il tendit la main et m'invita à m'asseoir à ses côtés.

Rectification : il me fit asseoir contre lui, son bras gauche sur le dossier du canapé au-dessus de ma tête.

Il ignora cordialement les ricanements moqueurs autour de nous et je m'installai confortablement dans le creux de son épaule, une lueur complice dans le regard quand Steve nous contempla d'un air satisfait.

"Tu as réussi." semblait me dire ses yeux.

Je secouai discrètement la tête et formai les mots en silence : "Non, c'est toi."

Et aussi T'Challa et ses documents.

Tiens, en pensant à lui, je fus étonnée de ne pas le voir dans les parages.

« T'Challa est absent ?

-Tu l'as manqué de près. » dit Steve. « Il a été appelé pour régler une affaire. J'ignore laquelle, mais il reviendra bientôt.

Sam reprit ses explications sur le Wakanda, mais la voix discrète de Bucky se glissa doucement dans mon oreille, nous isolant du conciliabule.

« J'ai pu lui parler quelques minutes. Je me suis excusé pour la salle de gym.

-Bien. » souris-je. « Il ne t'en veut pas, n'est-ce pas.

-Non, mais je vais participer à la restauration de la salle.

-Parfait.

-Je l'ai remercié pour les vidéos également. Et pour les rénovations de mon bras. Et pour avoir envoyé une équipe travailler sur mon cerveau quand on était à la Tour… C'est grâce à lui si je n'ai pas totalement disparu…

-T'Challa est un chic type. Vraiment. »

Le regard brillant, il se fit songeur.

« Oui. Il l'est. J'espère avoir l'occasion de lui montrer ma reconnaissance au cours de notre séjour.

-Hé, les tourtereaux, ça vous dirait de nous accorder votre attention ? C'est pour vous qu'on fait ce cours de tourisme! » bougonna Clint.

« Désolée! On vous écoute! » dis-je, les joues rouges.

Sam était un bon narrateur. Au bout de cinq minutes, l'envie de sortir explorer la Cité dehors me taraudait. J'avais apprécié ces derniers jours recluse dans l'appartement avec Bucky. Ça avait été nécessaire, pour lui comme pour moi, de décrocher du monde extérieur, mais rencontrer mes petits Avengers et entendre parler de ce pays étranger dans lequel nous allions vivre pour un bon moment me firent réaliser que la vie continuait et qu'il était temps de connaître vraiment l'environnement qui nous abritait.

« Ce qui est bien, c'est que nous n'avons pas besoin de nous cacher, ici. Nous pouvons circuler où bon nous semble. Le peuple entier du Wakanda est au courant que nous sommes des fugitifs en cavale. » expliqua Steve. « T'Challa est un roi complètement transparent, il ne cache rien à ses sujets. Il leur fait confiance et nous n'avons pas à craindre d'être dénoncés aux Nations Unies. De toute façon, le Wakanda se fiche complètement que nous soyons des super héros ou des criminels. Ce qui se passe dans le monde extérieur reste dans le monde extérieur et ce qui se passe au Wakanda reste au Wakanda. »

Steve avait visiblement eu l'occasion de se renseigner à fond sur la question ces derniers jours. Je notai une petite note admirative dans son ton. Les us et coutumes de ce pays lui plaisaient. Il appréciait la façon de régner du Roi. Ça lui changeait drôlement du gouvernement américain, du SHIELD, et des Nations Unies; toutes des organisations qui œuvraient dans le secret, qui compartimentaient les informations et qui tenaient dans l'ignorance la population, prétendument pour son bien.

« Il y a quelques vieilles mentalités qui circulent, bien sûr. Le Wakanda n'aime pas les étrangers, d'ordinaire. Mais T'Challa est un Roi respecté et aimé. Si lui nous accepte, le pays entier le fera aussi.

-Donc, ça signifie que je n'aurai pas besoin de perruque noire ni de me faire appeler Kristen. »

Bucky avait roulé des yeux au plafond tandis que tout le monde pouffait.

« Pas besoin de fausse identité ici. » confirma Clint. « Ça, ce sera pour le monde extérieur. Si jamais un jour on décolle d'ici…

-Ce qui n'est pas demain la veille. » dit Wanda.

« Quand pourrons-nous sortir ?

-Après le déjeuner, si tu veux. » dit Steve.

Je tournai la tête vers Bucky. Lui n'était pas très enchanté à l'idée de se mêler à la population, ça se voyait dans sa posture raide et ses lèvres pincées.

« Peut-être demain, alors. » me rétractai-je. Je ne voulais pas qu'il se sente obligé de me suivre. Je le connaissais assez maintenant pour savoir qu'il ne me laisserait pas partir en ville sans m'accompagner. Il était en mode chien de garde en permanence. Il le serait tant qu'il ne se sentirait pas complètement à l'aise et en confiance dans ce pays étranger. Il avait foi qu'en T'Challa pour l'instant.

« J'ai un peu mal aux jambes, alors je vais éviter les longues promenades. »

Ce n'était pas tout à fait vrai, mais l'excuse était valable.

Le regard de Steve alla de moi à Bucky plusieurs fois. Il avait compris que je mentais.

« Comme tu veux. On a tout le temps. À ce propos, tu devrais aller au labo te faire examiner. Les médecins de T'Challa ont reçu ton dossier médical. Helen le leur a expédié alors ils pourront reprendre le flambeau et suivre l'évolution de ta rééducation.

-C'est gentil à eux, mais j'ai déjà la rééducation physique parfaite à ma disposition. » dis-je en tapotant la cuisse de Buck.

Sam leva un sourcil.

« Le genre de rééducation qui se fait à l'horizontale, je suppose?

-Ferme-la, Wilson. » grogna Buck.

Je caressai son genou pour l'empêcher de se lever et de le cogner.

« Chut. Buck, calme-toi. » chuchotai-je avant de sourire au grand nigaud assis en face de moi.

« En temps normal, je t'aurais dit que ça ne te regarde pas du tout la façon que je fais travailler mes jambes, mais puisqu'il est question de notre divorce en tant que partenaires de danse, il vaut mieux te mettre au courant, je crois. »

Sam battit des paupières, stupéfait.

« Qu'est-ce que tu racontes ?

-Tu es fini, Wilson. Tu perds ta place de partenaire. » assena Buck, un sourire en coin mesquin.

Sam ouvrit la bouche, outré.

« Quoi ?! Tu veux me tromper avec cet espèce d'énergumène manchot ? » s'indigna-t-il.

« Je suis vraiment désolée. Pour le bien de mes jambes, je dois m'en remettre au meilleur.

-Traîtresse! »

Wanda ricanait à nos dépends tandis que Vision n'était pas tout à fait sûr si nous plaisantions ou si nous nous disputions pour de vrai.

« Je ne te le pardonnerai pas de si tôt, ma belle !

-Bien sûr que tu me pardonneras.

-Jamais !

-Mais si. Dès que je te ferai tes pâtes préférées, tu m'auras pardonné. »

Sam abandonna la bougonnerie et se redressa, les yeux pétillants.

« Pas tes tortellinis vin blanc sauce rosé ?

-Ceux-là même. »

J'évaluai la cuisine qui jouxtait la pièce.

« Il y a de quoi faire à manger là-dedans? »

Sam sauta sur ses pieds.

«Tu veux nous faire à manger ?

-Bien sûr, pourquoi pas ?

-Oh, seigneur. Désolé, Barnes, mais je te vole Léa.

-Hé ! » protesta-t-il mollement quand Sam m'arracha du canapé pour me pousser vers la cuisine.

« Ça fait une semaine que tu bénéficies de sa bouffe pour toi tout seul, mon vieux. » dit Clint. « Nous aussi, on veut goûter le paradis.

-Vous êtes adorables, mais il est à peine 10h du matin, les gars. Je pensais plutôt faire un truc pour le dîner...» signalai-je.

Personne ne fit attention à moi.

Steve haussa des épaules, un sourire en coin.

« Il n'a pas tort, Buck. On adore les mets wakandais, mais ça nous ferait du bien d'avoir un bon repas réconfortant bien de chez nous. »

Buck capitula de mauvaise grâce. Je lui fis un clin d'œil depuis la cuisine et il se détendit, une petite moue au coin des lèvres.

« Bon, voyons ce qu'il y a là-dedans. » dis-je en ouvrant le frigo.

Il y avait beaucoup plus de mets tout préparés d'avance que dans l'appartement de Bucky. Sans doute T'Challa avait pressenti que les Avengers n'étaient pas des cordons bleus, contrairement au colocataire qui séjournait avec Bucky.

« Mh, je devrais pouvoir trouver de quoi faire ma sauce, mais pas de tortellinis en vue. En revanche, il y a des linguinis… » décrétai-je après un bref inventaire du garde-manger.

En moins de deux j'avais tout un groupe d'Avengers qui salivaient autour de la table à manger.

C'était bon de retrouver mes petits protégés et de les gâter. Être seule avec Bucky était merveilleux, mais j'avais l'habitude de faire à manger pour une grande troupe et ça me manquait.

Une demi-heure plus tard, je terminais de servir la bande quand j'entendis depuis le couloir une voix familière s'écrier.

« Eh bien! Ça sent rudement bon par ici! Inutile de me guider, T'Challa mon pote, je crois deviner où ils se trouvent! »

Tony débarqua dans la place, les bras ouverts vers son public.

« Aaah! Les voici! Alors, je vous ai manqué ?

-Hey! Mais c'est notre multimilliardaire bien aimé que voilà ! » s'exclama Sam. « On ne croyait pas te revoir dans les parages de sitôt vu ton rôle d'agent double au sein du gouvernement! »

Tandis que Steve se levait pour aller lui serrer la main, T'Challa fit son entrée à son tour.

« Désolé d'avoir été si long, mes amis. J'étais en train d'accueillir M. Stark. Il arrive tout droit de New York. Oh, ma foi, quelle surprise ! » dit T'Challa en me remarquant. « Éléanor, c'est bon de vous revoir! »

En temps normal, j'aurais salué chaleureusement T'Challa, mais j'étais trop accaparée par la présence de ce fichu milliardaire. Tony eut un large sourire à mon encontre.

« Éléanor. Salut, gamine! Content de voir que tu reprends tes vieilles habitudes de nounou. J'espère que tu as gardé une assiette pour moi.

-Oh… Toi… » grinçai-je entre mes dents.

Le sourire de Tony s'affaissa.

« Euh…

-TOI ! » hurlai-je en prenant par la poignée un poêlon inutilisé. « JE VAIS TE TUER, TONY!

-Oh merde!»

Je pris mon élan et courus, poêlon en l'air, pour le rattraper.

« Hey! Du calme! » fit-il, courant autour de la table.

« Tu crois que j'ai la mémoire aussi courte ?!

-Je suppose que tu m'en veux encore pour le tour de manège à bord du Phénix-1?

-Tu vas me le payer cher, tu entends! À cause de ton fichu robot de malheur, j'ai failli y laisser ma peau! »

Ça faisait plus d'une semaine que j'attendais le moment de lui remettre les points sur les i et je me fichais pas mal de me ridiculiser devant une audience.

« Et MARS est la pire invention que tu as pu créer!

-Tu ne dramatiserais pas un peu, là ? Aïe! »

Il venait d'intercepter un coup de poêlon de justesse.

« MARS était un prototype. Fallait agir vite pour remplacer FRIDAY, alors il n'était pas tout à fait au point, je le reconnais… Argh, tu as une sacrée poigne, dis donc. »

Il se cacha un moment derrière Steve qui se contenta de croiser les bras, l'air amusé.

« Cap, dis à ta nounou de se calmer !

-Pas question. Assume tes actes, Stark.

-Barnes. Retiens ta femme, elle va finir par tuer quelqu'un. »

Buck n'avait pas quitté la table. Il leva un sourcil et enfourna tranquillement une bouchée de linguinis.

« Espèce de lâche! » assenai-je, furibonde. « Approche un peu, tu vas voir! »

Le sale petit truand profitait lâchement de mes jambes de vieille mémé pour fuir mon courroux.

« Vision. Fais quelque chose pour ton père! Protège-moi.

-Tu es mon créateur, pas mon géniteur, Tony. » dit Vision, assis sereinement sur un fauteuil, contemplant le spectacle d'un oeil curieux.

« Vous êtes tous des traîtres! Je vais vraiment vous considérer comme mes ennemis. Fini la comédie pour les Nations Unies, je vais sur-le-champ vous dénoncer et révéler à tout le monde où vous vous cachez.

-Ouais ouais, c'est ça. » soupira Sam. « On tremble de peur.

-Hé, Stark, enfile ton armure, si tu crains tant la nounou ! » se moqua Clint.

« Un duel entre Iron Man et Iron Nanny? » se réjouit Wanda. « J'aimerais voir ça! »

T'Challa secoua la tête, et se massa l'arête du nez.

« Mes amis, j'aimerais bien que mon palais reste en un seul morceau, si vous n'y voyez pas d'inconvénient… »

Et ce fut ainsi que débuta vraiment notre vie au palais royal du Wakanda.


Joyeuses fêtes et bonne année à tous!