23 mai 1997, gare de Waterloo, Londres
Les rails crissèrent bruyamment lorsque le train freina pour entrer en gare. Barbara attendit patiemment que le wagon s'immobilise avant de se lever puis arpenta d'un pas pressé l'allée étroite qui séparait deux rangées de sièges. Elle remercia poliment la jeune femme qui lui proposait de l'aider à porter son énorme valise, l'assurant qu'elle pouvait s'en occuper elle-même, et souleva sans difficulté son encombrant bagage. Plusieurs moldus observèrent le tour de force avec stupéfaction, suivant des yeux cette étrange vieille femme qui était vêtue de manière très excentrique et portait à bout de bras ses affaires. Barbara ignora leurs expressions à la fois admiratives et étonnées et remonta le quai d'une démarche énergique.
« Voilà une valise bien pratique. Sortilège de légèreté ? » Chuchota l'un des passagers en se plaçant à côté d'elle.
Barbara ralentit son allure et observa le jeune homme qui venait de l'aborder avec curiosité. La vingtaine bien entamée, grand et bien bâti. Des mèches brunes indisciplinées encadraient un visage rond aux traits réguliers et des yeux d'un vert troublant pétillaient de malice. Lui aussi portait sa corpulente valise avec une facilité déconcertante.
« En effet, répondit-elle à voix basse. A qui ai-je l'honneur ?
-Romuald Garisson, répondit le jeune homme en lui tendant la main. »
Barbara la saisit en se présentant à son tour, dardant un regard acéré sur le visage fatigué mais heureux de son interlocuteur. La sorcière ne connaissait pas le nom de famille du sorcier et la guerre se terminait à peine. Romuald s'était certainement exilé pour échapper aux mangemorts, comme elle. Mais Barbara ne lui posa pas la moindre question à ce sujet, certaines blessures nécessitaient un peu de temps pour guérir.
« C'était un voyage fatiguant, je suis bien content d'être rentré. », ajouta le jeune homme d'un ton badin.
Barbara acquiesça et ils continuèrent à marcher dans un silence confortable. Ils étaient enfin de retour à la maison.
« Romuald ! », s'exclama soudain quelqu'un au bout du quai.
Une femme d'une cinquantaine d'années faisait de grands gestes dans leur direction. Blonde, les cheveux permanentés et le visage maquillé avec soin, elle portait une ample robe de couleur prune qui mettait en valeur un léger embonpoint. Un couple un peu plus âgé l'accompagnait, des moldus jugea Barbara en détaillant leurs vêtements. Leurs visages reflétaient un soulagement immense. A la vue de ce comité d'accueil, le jeune homme s'illumina instantanément. Il pressa le pas et enlaça les trois personnes avec force. Barbara décida de les laisser à leurs retrouvailles et esquiva juste un signe de main en direction de Romuald qui lui répondit d'un sourire radieux.
« Morbleu, rate de Gobelin faisandée. »
Quelques jurons étouffés s'élevèrent tout à coup de la valise de Barbara qui sursauta avant de contempler le bagage avec une grimace ennuyée. Hubert, son chartier, venait visiblement de se réveiller. La sorcière accéléra le pas et repéra des toilettes entre deux boutiques. Elle s'y glissa, vérifia d'un coup d'œil qu'on ne l'avait pas vu entrer dans la cabine et transplana. Quand la cuvette des WCs disparut pour laisser place à son salon poussiéreux, Barbara sentit sa gorge se serrer sous le coup de l'émotion.
Enfin, elle était rentrée à la maison.
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14 août 1997, Pension Ayton, Shiveringstone Hamlet
Debout sur le seuil de la porte, Félicia contemplait avec nostalgie et culpabilité l'appartement vide qui se trouvait sous ses yeux. Abigaël avait récupéré ses meubles et ses affaires dès qu'elle était sortie de Ste Mangouste, plusieurs mois auparavant. Puis, avant de partir, elle avait fait disparaitre la moindre trace de son passage dans le studio, effaçant d'un coup de baguette magique les marques que son lit avait involontairement gravé dans le parquet ou l'ombre de ses tableaux sur le papier peint. Désormais, il ne restait plus rien dans la pension qui rappela celle qui avait vécu ici pendant vingt ans.
Après le départ de la sorcière, les araignées s'étaient rapidement multipliées, tissant leurs toiles dans les coins de la pièce. Le parquet et l'évier de la salle de bain s'étaient couverts d'une épaisse couche de poussière. L'absence de mobilier avait tristement mis en valeur le papier peint décoloré qui se décollait du mur par endroit et les moisissures qui envahissaient déjà le plafond auparavant s'étaient peu à peu étendues. L'endroit, sinistre, avait grand besoin d'être rafraichi pour pouvoir accueillir un nouveau locataire mais Félicia s'était d'abord contentée de fermer les lieux à clé et de ne plus y mettre les pieds. Chacune de ses visites dans l'étroit studio lui coutait beaucoup, les lieux lui rappelant cruellement l'aveuglement dont elle avait fait preuve et le visage fermé d'Abigaël quand elle était venue récupérer ses maigres possessions.
Puis, la fin de la guerre s'était éloignée et les blessures infligées avaient peu à peu cicatrisé. Félicia s'était finalement décidée à prendre son courage à deux mains pour retaper l'endroit. Il lui avait fallu des jours de labeur, l'intervention d'une équipe de sorciers spécialisés dans la rénovation des vieilles demeures et des dizaines de sortilèges compliqués pour transformer cet appartement lugubre en logement confortable. Mais elle y était parvenue et contemplait désormais le fruit de son travail acharné.
« Ça devrait faire l'affaire. », jugea la sorcière en observant la pièce d'un œil critique.
Le papier peint baroque avait laissé place à un jaune pâle discret et lumineux. Le parquet était ciré et le plafond repeint. Une agréable odeur de lavande se dégageait d'un bouquet de fleurs estivales, délicatement arrangé dans un vase qu'elle avait placé sur le rebord de la fenêtre. Le studio était enfin prêt à accueillir un nouveau résident.
Satisfaite de son travail, Félicia quitta le logement et le ferma à clé avant de descendre l'escalier qui menait au salon d'un pas prudent. Le lendemain, elle rédigerait une petite annonce pour chercher un locataire. Pour le moment, elle n'avait qu'une envie, s'installer dans son fauteuil favori avec une bonne tasse de chocolat chaud et le dernier exemplaire de Sorcière Hebdo. Elle se dirigea vers la cuisine, prépara une pleine carafe de boisson chaude et fit léviter une assiette de muffins jusqu'à la table basse du salon. Au moment où elle déposait deux tasses de porcelaine fumante à côté des gâteaux, le bruit de moteur d'une voiture se fit entendre devant sa maison. Le cœur léger, la sorcière se précipita devant sa porte d'entrée et accueillit le visiteur avec un sourire sincère.
« A l'heure comme toujours ! s'exclama-t-elle en enlaçant le nouveau venu. Comment s'est passée ta semaine Petrus ? »
Le frère de Félicia déposa sa courte veste d'été sur le porte-manteau avant de se tourner vers la sorcière.
« Parfaitement bien. Et toi, as-tu terminé les travaux de l'appartement ?
-Oui, je te montrerai ça tout à l'heure. », répondit la sorcière en le guidant jusqu'au canapé.
Elle lui tendit la tasse de chocolat chaud qu'elle avait préparée et l'assiette de muffins tièdes tout juste sortis du four et le regarda profiter de l'un et l'autre avec satisfaction. Elle accueillait Petrus chez elle chaque week-end ces derniers mois et rattrapait peu à peu les années perdues. Le fardeau des non-dits et du secret s'était envolé avec la guerre. Félicia ne se pardonnerait jamais son comportement envers Abigaël mais elle n'aurait jamais plus honte de son frère cracmol.
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6 octobre 1997, salon d'Augusta Londubat
« Vous devez être tellement fière de votre petit-fils, Augusta. Tout le monde sait à quel point il a été héroïque. » Dit Pivoine Auckland avec chaleur en sirotant sa tasse de thé.
Augusta laissa un sourire fier étirer ses fines lèvres rouges.
« Votre fils également. Peu seraient prêt à risquer leur vie pour sauver quelqu'un d'autre. », répondit-elle en frappant du bout des doigts la tige d'une plante en pot qui tentait de dérober un biscuit sur la table.
Pivoine Auckland jeta un coup d'œil nerveux sur le végétal gourmand qui s'agitait furieusement à côté d'elle et Augusta soupira en remarquant son expression inquiète.
« Encore une lubie de Neville. Enfin, ne vous en faites pas trop, cette chose est inoffensive. Son principal défaut c'est d'aimer un peu trop les pâtisseries. »
La vieille femme secoua la tête.
« Mon petit-fils et ses plantes… Il est bizarrement épris des végétaux et plus ils sont étranges, plus ils les aiment. Parfois, je me demande s'il ne finira pas par m'annoncer son mariage avec un bulbe.
-Au moins il se marierait, soupira Pivoine. Ernest refuse d'en entendre parler. Je m'échine à lui chercher la perle rare depuis presque vingt ans mais rien n'y fait !
-Je croyais qu'il voyait beaucoup cette sorcière, Abigaël Cornfoot.
-Il m'assure qu'ils ne sont qu'amis, c'est désespérant ! »
Dans un tableau qui se trouvait juste derrière elles, un vieux sorcier chauve aux épais sourcils broussailleux souleva une paupière et dit d'une voix ensommeillée :
« Hein ? Abigaël et Ernest ? Non d'une chouette déplumée ! Vous me faites marcher ! »
Pivoine souleva le sourcil et questionna son hôtesse d'un coup d'œil curieux.
« Ne faites pas attention à lui, c'est un vieil ami. » Lui répondit mystérieusement Augusta Londubat.
Adossé contre son cadre, Basile grommela d'un ton bougon et haussa finalement les épaules avant de se rendormir, un sourire sur les lèvres.
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16 novembre 1997, landes de Cornouaille
« Tu sais Auguste, à mon avis ça ressemble à du crottin d'hippogriffe, pas à de la bouse d'Abrasier. »
Penchée au-dessus d'un buisson épineux, Opale Bristympan contemplait les excréments que le jeune homme lui indiquait avec résignation. La chanteuse avait bien du mal à partager l'enthousiasme débordant de son meilleur ami et se demandait ce qui lui avait pris de l'accompagner.
« Mais non, regarde bien, la couleur est complètement différente. » S'exclama le jeune homme sans remarquer l'apathie de sa compagne.
Opale acquiesça d'un grognement peu convaincu et serra d'avantage autour d'elle la cape qui protégeait son corps frigorifié du vent. A côté d'elle, Auguste Easby semblait insensible au froid mordant qui les assaillait. Le jeune homme photographiait chaque détail de sa découverte avec application, sans paraitre remarquer l'odeur nauséabonde qui s'en dégageait.
Le sorcier gardait encore les marques de sa fuite prolongée. L'année qu'il avait passée à parcourir la campagne anglaise en fuyant les mangemort et les raffleurs qui le traquaient l'avait métamorphosé. Son corps longiligne était plus maigre et dégingandé que jamais, son visage creusé gardait un air grave et ses yeux hantés conservaient l'habitude de scruter nerveusement ses alentours. Mais il était vivant et Opale s'était juré en le découvrant au fond d'un lit de Ste Mangouste, famélique et épuisé, de ne plus jamais le négliger. C'est pourquoi elle l'avait suivi quand il lui avait fait part de sa découverte. Et là, alors qu'elle regardait des excréments d'hippogriffes, glacée jusqu'aux os au milieu de nulle-part, elle ne regrettait pas un seul instant d'être à ses côtés.
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2 janvier 1998, hôpital Ste Mangouste
« Bonne année Léonce, comment allez-vous ? »
Léonce thinmaker tourna la tête vers la médicomage qui venait d'entrer dans sa chambre et lui sourit ingénument.
« Bien, merci. Heureuse année à vous aussi Ida. », répondit-il d'une voix pâteuse, comme s'il peinait à trouver ses mots.
Ida traversa la pièce et saisit les rideaux qui obstruaient la fenêtre, elle les ouvrit puis posa une boite de chocolats sur la table de chevet de son patient.
« Mon cadeau pour les fêtes ! Mais ne mangez pas tout d'un coup, dit-elle malicieusement.
-Et si vous en avez trop, je pourrais vous aider. », ajouta quelqu'un sur le seuil de la chambre.
Ida et Léonce se tournèrent vers la porte et virent Ernest qui marchait vers eux.
« Je crois que je n'aurais pas besoin d'aide. Merci quand même. », répondit Léonce qui n'avait pas perçu l'humour chez son interlocuteur.
Les trois sorciers discutèrent un moment, puis, quand l'attention de Léonce commença à s'estomper, Ida et Ernest s'esquivèrent et le laissèrent se reposer seul.
« Je suis soulagée que sa famille ait finalement décidé de le ramener ici. », observa Ida en guettant la réaction de son collègue du coin de l'œil.
Elle avait appris ce que le retour de la mémoire de Léonce avait indirectement provoqué et savait à quel point Ernest s'en voulait d'avoir prévenu le ministère ce jour-là.
« Oui, il s'est beaucoup amélioré depuis son retour. », ajouta succinctement Ernest.
Un bref silence s'installa et la médicomage toussota, mal à l'aise.
« Comment s'est passé votre réveillon Ernest ? », demanda-t-elle finalement, choisissant diplomatiquement d'aborder un thème plus festif.
Son collègue lui raconta alors la soirée tranquille mais sympathique qu'il avait passé avec des amis.
« Parmi vos amis, il y avait aussi Abigaël n'est-ce pas ? », lui dit-elle malicieusement.
Un sourire mystérieux apparut sur les lèvres d'Ernest.
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28 juillet 1999, Azkaban
Serrées l'une contre l'autre, se soutenant mutuellement face à la forteresse menaçante qui se dressait face à elles, Séraphine et Abigaël contemplaient la porte austère de la prison avec impatience et nervosité. Il n'y avait plus de détraqueurs à Azkaban depuis la fin de la guerre mais l'endroit n'en était pas moins lugubre. L'immense bâtiment de pierre noire qui surplombait la mer du nord, hissé sur un sinistre îlot rocheux, faisait frémir les deux visiteuses. Pourtant, malgré leur nervosité, les deux sorcières restaient droites, les yeux rivés sur la forteresse.
Alors qu'elles commençaient à s'impatienter, la lourde porte en acier s'entrebâilla enfin avec un grincement sinistre. Une silhouette décharnée apparut et son visage se déforma brièvement quand il fut confronté au soleil. La détenue cligna des yeux et fit quelques pas hésitants vers l'extérieur.
« Gelsomina ! », appela Abigaël, la voix étranglée par l'émotion.
L'interpelée s'arrêta et scruta les deux femmes qui l'attendaient à sa sortie de prison, ne semblant pas en croire ses yeux.
« Abigaël ? Séraphine ? », souffla-t-elle faiblement en portant la main à sa poitrine.
Ses deux amies n'attendirent pas qu'elle se remette de sa surprise, elles s'élancèrent vers elle et l'enlacèrent vigoureusement. Le comportement de Gelsomina pendant la guerre n'avait pas été irréprochable mais elle avait payé sa dette envers la société. Désormais, ses amies l'épauleraient pour commencer une nouvelle vie.
