Chapitre 36 :
Yann : Un contrecoup psychologique ? Vous expliquez ça par… un contrecoup psychologique ? Ce gamin a tué avec préméditation à cause d'un contrecoup psychologique ? Putain, pour entendre des conneries pareilles moi aussi je veux bien me faire payer 90€ de l'heure, tiens !
Il se retourna, essayant de se calmer. Mais sans résultat. 3 jours qu'il tentait vainement de trouver une explication rationnelle sur le comportement d'Antonin… espérant par là même se rassurer. Se dire que ce n'était en rien sa faute. Même si une petite voix lui répétait sans cesse qu'il n'était pas responsable, son cœur prenait un malin plaisir à lui faire croire le contraire.
Dr Malroye : Monsieur Berthier, ce que j'essaye de vous expliquer, c'est que la perte de ses parents lui a causé un choc. On ne peut pas en être sûr, puisque le dossier médical de ses trois premières années reste toujours introuvable. Peut-être avait-il déjà des problèmes avant, nous ne le saurons jamais. Mais aux dires de votre mari et à la vue des éléments nouveaux que vous m'apportez, cet enfant a visiblement un problème psychotique.
Yann : Un psychopathe ?
Dr. Malroye : Non Monsieur Berthier, c'est totalement différent. Les troubles de l'humeur, les cauchemars que votre mari m'a relaté…
Yann : C'était pas de véritables cauchemars. Il s'est foutu de nous, depuis le début ! Il nous a menti et manipulé.
Dr Malroye : Peut-être… peut-être pas. Les hallucinations auditives, car il n'entendait que la voix de Monsieur Mallet, plus le reste, peuvent laisser penser qu'il serait atteint de schizophrénie.
Yann : il a 8 ans !
Dr Malroye : Cette maladie est souvent détectée à l'adolescence, si la chance est de notre côté. Avec un traitement les résultats sont très bons. Cependant, et même si les cas sont très rares, il est arrivé que certains de mes confrères soient confrontés à de très jeunes enfants atteints de ce trouble. C'est rare, mais possible. Je ne peux rien vous garantir, je ne l'ai jamais vu, et comme je vous l'ai dit, c'est un phénomène peu répandu. Mais toutes les possibilités sont à envisager. Que ce soit celle-là ou bien d'autres. L'autre hypothèse à avancer est qu'il a transformé toute sa douleur en rage pour la retourner contre les personnes qui lui étaient plus ou moins proches. Sans prémices aucun. Beaucoup d'enfants réagissent de la sorte, surtout lorsqu'ils sont abandonnés ou privés de leurs parents très jeunes.
Yann : Mais ils ne se transforment pas en assassins !
Dr Malroye : Pas tous, mais certains. Ce phénomène est malheureusement plus répandu que vous ne le croyez.
Yann : En gros, il est fou, quoi !
Dr Malroye : Personne ne peut déterminer avec précision la folie. Les causes, les troubles et les réactions diffèrent d'un patient à l'autre. Le diagnostic est toujours risqué et hésitant. Peu de personnes ont été déclarées folles, Monsieur Berthier, car la folie à une raison que même les praticiens les plus assermentés ne comprennent pas. De même que le cœur a ses raisons que la raison ignore, la folie est incompréhensible pour la plupart d'entre nous.
Yann : Et pour ses mensonges…
Dr Malroye : La mythomanie est malheureusement très présente quelle que soit la pathologie. Ce sont des personnes qui savent mener leur entourage là où elles le veulent.
Yann : Il est dans la nature, personne ne l'a vu depuis plus d'une semaine. Il peut recommencer ?
Dr Malroye : Possible. Mais j'en doute.
Yann : Ok, alors c'était quoi, pour lui ? Un jeu ? Un passe-temps ?
Dr Malroye : D'après-moi, je pencherais pour l'idée de persécution. Il s'est senti abandonné par sa propre famille, son oncle, les familles dans lesquelles il s'est rendu, par votre mari aussi. Il s'en est juste pris aux personnes qu'il pensait responsable de sa situation.
Yann : « Juste pris » ? Vous vous fichez de moi là ! Des personnes sont mortes, Docteur. Des personnes qu'il a tuées ! Des êtres humains, pas des poupées de chiffons.
Dr Malroye : Le terme était mal choisi, je m'en excuse.
Yann : Ouais, vous pouvez ! Attendez… Kévin… Pourquoi il s'en est pris à lui ? Je veux dire, c'est vers lui qu'il s'est tourné en premier, et mon mari a toujours tout fait pour qu'il soit bien.
Dr Malroye : Votre époux m'a relaté divers incidents, qui ont découlé à chaque fois d'une promesse qu'il n'avait pas pu tenir. Le petit Antonin était très accès sur les promesses il me semble.
Yann : Oui. Il demandait toujours « Promis ?»
Dr Malroye : Ce sont de petites choses qu'un esprit malade enregistre. Et lorsqu'il se sent trahi, ou délaissé, il fait une fixation sur ça.
Yann : Il l'a frappé !
Dr Malroye : Comme je vous l'ai dit, l'esprit se fixe sur des choses. Et le sentiment d'abandon prend le dessus.
Yann : Mais c'est l'enfer ! Et vous croyez qu'il serait capable de revenir pour finir ce…
Les mots se coincèrent dans sa gorge lorsque les images de Kévin dans la maison lui revinrent.
Dr Malroye : Je ne peux pas me prononcer mais je ne pense pas qu'il essaiera de nouveau d'attenter à la vie de votre mari. Il a fait ce qu'il avait à faire, et même si ces mots sont durs à entendre, je crois sincèrement que c'est ce qu'il pense. En revanche, son oncle…
Yann : On l'a mis sous protection rapprochée. Juste au cas où…
Dr Malroye : Dans un endroit sûr ?
Yann : Oui, à des centaines de kilomètres d'ici.
Il se rassit, la tête dans les mains.
Yann : Qu'est-ce que je dois faire ? Doc ? Qu'est-ce que je dois faire ?
Dr Malroye : Par rapport à votre mari ?
Yann : Je suis complètement perdu. J'arrive pas… Depuis tout ça… Il ne me parle plus, ne me regarde plus. Il… sourit en présence de sa mère ou de ses amis, rigole, mais ça sonne si faux ! Quand il n'y a que moi, je me retrouve face à … je sais même pas… à un pantin désarticulé. Si je ne le forçais pas il ne mangerait même pas. Il reste assis sur le canapé la plupart de temps. Quand j'essaye de lui parler, il tourne la tête. Ça me rend malade. Je le vois dépérir et je peux rien faire. Faut m'aider Doc, s'il vous plaît ?
Devant le regard perdu de Yann, le médecin se leva. Vu le tempérament de cet homme, qu'il venait durant plus d'une heure, il savait que cela devait être dur pour lui de faire cette démarche… Cette demande. Repensant aux conversations qu'il avait eues avec Kévin durant deux mois, lui aussi s'était inquiété pour ce jeune flic qu'il avait senti plus démuni que jamais face aux crises de l'enfant. Et le savoir dans un tel état lui était peu supportable. Une situation comme celle-ci avait le don de faire éclater toute une vie, sans pouvoir arriver à la reconstruire.
Il se retourna vers Yann, lui tendant sa carte.
Dr Malroye : Votre mari est seul ?
Yann : Sa mère est avec lui.
Dr Malroye : Bien. Rendez-vous demain 11h.
Yann : Quoi ? Moi ?
Dr Malroye : Oui, vous. Si vous vous l'aider, commencer d'abord par vous aider vous- même.
Yann : J'ai horreur des psy.
Dr Malroye : Et je n'aime beaucoup les flics non plus. 11h, demain !
Yann : J'ai le choix ?
Dr Malroye : Vous avez le choix de ne pas revenir et de vous détruire, vous ainsi que votre mari, car croyez-moi, vous souffrez autant que lui de cette situation. Ou vous avez le choix de vous battre, mais pour ça, vous devez le vouloir.
Yann : Faudra que je m'allonge sur ce truc, là ?
Il pointa le divan d'un doigt inquisiteur, et le Dr Malroye partit dans un fou-rire
Dr Malroye : Croyez-moi, ça fait bien longtemps qu'il ne sert plus. C'est seulement pour la déco. A demain ?
Yann : Je sais pas…
Dr Malroye : Je vous attendrais.
Il le vit sortir, puis regagna sa chaise, un sourire sur les lèvres. Il savait qu'il reviendrait. L'amour pour son mari ne faisait aucun doute, et lui…. Lui… allait tout faire pour aider ce couple à se remettre sur les rails. Ça s'annonçait difficile et compliqué, mais il allait tout faire pour y arriver.
