Bonjour à tous, aujourd'hui au programme, visite de Tintagel ! )

Remerciements à Mai96 pour sa bêta, comme toujours, et bonne lecture ! :)

Chapitre 37 : Un paysage est le fond du tableau de la vie humaine [Bernardin de Saint-Pierre]

Arthur n'eut pas de réaction particulière quand Merlin lui annonça qu'ils allaient dévier de leur route, et modifier leur itinéraire. La question vint plusieurs heures après, accompagné d'un pli soucieux lui barrant le front :

- Mais Myrdd… t'as dit qu'on pr'nait pas la même route que prévu, mais on va chez Morgana hein ? Hein Myrdd ?

Merlin l'assura de ce fait, recevant la joie du petit garçon en réponse. Cela parvint un instant à le détacher de ces sombres pensées, avant d'y replonger plus profondément encore. L'idée de ne pas pouvoir contacter Nimueh l'attristait profondément et le faisait ruminer sur son retour chez lui, mais lorsqu'il voyait sourire Arthur, c'était pire encore. Il se rappelait qu'il voulait abandonner ce sourire, ne plus jamais le revoir. L'Arthur adulte avait un sourire très proche de celui de l'enfant, mais l'innocence, le bonheur et la confiance pure dont celui-ci se parait à cette époque le rendaient totalement unique. Fragile, et délicat. Abandonner Arthur, c'était également abandonner l'enfant et donc la possibilité pour lui de sourire. Qui le protégerait ? A qui offrirait-il sa confiance sans Merlin ?

- Mais tu n'es pas son père, murmura une voix dans son esprit. Arthur t'aime et te respecte, mais se moque éperdument d'obtenir ta reconnaissance. Rien ne le détournera de son père, de sa recherche de compliments et de fierté paternelle. Tu dois partir pour que l'enfant Arthur devienne le roi que tu connaisses. Sans quoi, où rentreras-tu ? Ton chez-toi n'existera plus…

La voix continua, encore et encore, de susurrer dans son esprit. Elle avait le ton perfide et glissant de Nimueh, et Merlin savait que c'était les récents évènements liés à la Grande Prêtresse qui amenait ses délires à prendre la voix de celle-ci. Elle n'avait pas le pouvoir de s'infiltrer dans son esprit, et encore moins de connaître la situation de Merlin. Cependant, le bruit le rendait fou et il s'abîmait un peu plus à chaque instant dans une bulle de solitude.

- Assez… Assez… Assez ! ASSEZ ! finit-il par hurler à la voix dans sa tête, qui se tut instantanément.

- Tintagel ! annonça au même moment Galahad, en tête de colonne.

Ils avaient bien avancé au cours de la journée, progressant rapidement pour rejoindre le château dans la nuit. Celui-ci se dressait désormais face à eux, mais encore à plusieurs lieues de route .Là où Camelot vivait niché au milieu des forêts, et donc plus difficile à apercevoir de loin. Tintagel, en revanche était une forteresse plantée au bord d'un gouffre quasiment insondable, tout en haut d'une montagne. La petite troupe se trouvait actuellement en bas de la montagne, qu'il fallait gravir. Tout en haut, le château de Gorlois se dressait, plus petit et plus ramassé que Camelot. Merlin se souvint en le voyant qu'Arthur lui avait dit un jour souffrir du vertige étant plus jeune. Le prince de Camelot avait ajouté que cela n'avait jamais été le cas de Morgana. En imaginant la gamine grandir là-dedans, Merlin ne pouvait que comprendre cet état de fait. En ce début de printemps, bien qu'encore froid, on voyait distinctement que la vallée devait se couvrir de fleurs et d'herbe verte et moelleuse en été. En hiver, on comprenait cependant également pourquoi Gorlois préférait voir sa fille vivre chez elle. La montagne se couvrait d'une couche de givre et de neige qui rendait le château imprenable, et donc inaccessible. Tintagel était vulnérable en cas de siège, mais l'hiver empêchait quiconque de seulement essayer de s'y risquer.

Merlin se rendit soudain compte qu'on l'observait attentivement, dans un silence écrasant.

- Quoi ? demanda-t-il bêtement.

- T'as crié… lui répondit doucement Arthur. Ç'va pas Myrdd ? demanda le gamin.

Le regard scrutateur de Galahad étant également posé sur lui, il sourit bravement et mentit, comme d'habitude. Entendre des voix dans sa tête était un peu trop connoté « magicien » pour sa propre sécurité.

- Je somnolais et commençais à faire un mauvais rêve, affirma-t-il avec aplomb. Tout va bien.

Si personne ne sembla réellement le croire, nul ne réagit pour autant, et Galahad donna le signal de mise en marche, la route étant encore longue.

...

- Pourquoi le château est-il tellement à flanc de montagne ? demanda Merlin à la cantonade un peu plus tard. C'est dangereux non ? Et militairement pas optimal…

A sa plus grande surprise, ce fut Gildas qui lui répondit.

- A cause de Vivian.

Son ton, d'habitude neutre et sans aucun sentiment, contenait cette fois nettement de la haine et de la colère. Fidèle à lui-même, il n'ajouta cependant rien d'autre, et ce fut la bonhomie de son jumeau qui prit le relai.

- Tu veux la légende ou bien la réalité ?

Le regard d'Arthur s'illumina.

- Les deux, sourit Merlin. A ton tour de nous montrer tes talents de conteur.

- La légende veut que le château ait été construit dans la plaine. Mais il était instable, ne cessant jamais de trembler et de manquer de s'effondrer. Puis un jour, on s'aperçut que le château était plus haut qu'avant. Comme si la terre s'était soulevée. Le phénomène continua, encore et encore, jusqu'à propulser le château en haut d'une montagne. Sais-tu pourquoi la terre croissait ?

A la plus grande surprise de tous le monde, la réponse vint de la voix la plus claire et aigue de la troupe.

- Parsque y'avait des dragons en d'ssous. Et qui se battaient tellement que la montagne, eh ben, elle bougeait, décréta Arthur, visiblement très déçu que l'histoire lui soit déjà connue.

Galahad ouvrit des grands yeux éberlués.

- D'où tiens-tu ça, Arthur ? demanda-t-il sèchement.

- On m'l'a appris. Maître Monmouth dit qu'ensuite, les deux dragons sont sortis de terre, et que le premier Pendragon les a tués. C'pour ça que Père et moi, depuis, on s'appelle Pendragon.

Merlin retint un rire, car il ne voyait pas comment un homme normal ait pu tuer un dragon. Alors deux, impossible. La seule possibilité, c'est que l'homme en question ait été dragonlord, ou bien sorcier avec de grands talents. L'un ou l'autre, peu importait, cela impliquait qu'Arthur, et surtout Uther, descendaient directement d'un magicien, si ce que racontait le petit prince était vrai. L'idée avait de quoi être risible.

- Je ne connaissais pas cette version, décréta poliment Gal', qui n'avait pas l'air d'y croire une seconde.

- Et la version officielle ? réclama Merlin.

- Vivian. 'Voulait regarder sa vallée de sorcières et de malheurs.

C'était Gildas qui, de nouveau, venait de prononcer ces derniers mots. Il retomba dans le silence juste après. Gal' lui jeta un regard inquiet, mais son frère ne sembla pas le voir, se drapant dans un mutisme dédaigneux. Il pressa même son cheval pour se porter au-delà d'eux. Entre les trois larrons qui restèrent sur place, un silence inconfortable s'installa. Merlin se demandait ce qui avait pu pousser le maître d'armes à autant haïr la magie. Galahad semblait gêné de l'attitude de son jumeau. Quant à Arthur, il ressentait tout le malaise de la situation, le gênant également. Mais pas assez pour l'empêcher de poser une question ingénue, avec sa voix d'enfant innocent :

- Pourquoi Gil', il aime pas la maman de Morgana ? Elle était pas gentille ?

- Moi, je crois qu'au contraire il l'aimait un peu beaucoup… trop, proposa Merlin, pensif.

Arthur s'étrangla de rire.

- Mais t'es bête Myrdd ! Il peut pas l'aimer ! Il est méchant quand il en parle donc il l'aime pas ! rit l'enfant.

Son gardien rit de concert avec lui, reconnaissant l'absence de pertinence de sa réplique. Mais il interpréta correctement le regard de Galahad sur lui. Gildas avait aimé Dame Vivian, la femme de Gorlois. Profondément amoureux d'une femme inaccessible. Non seulement mariée, elle était aussi magicienne… Et si Merlin connaissait mal le maître d'armes, il était sûr d'une chose : ce dernier exécrait la magie. Sans doute presque autant qu'il avait aimé Vivian.

- Et la vraie version du conte! exigea Arthur, une fois son hilarité retombée.

Gal' reprit l'histoire d'une voix morne.

- Dame Vivian vient des territoires du nord, au-delà de cette montagne. Dans un pays où la magie est autorisée, et pratiquée. En vivant aussi près de la frontière, cela lui évitait de couper ses racines trop brutalement. Lorsqu'on sort sur le balcon principal, juste au dessus de la falaise à pic, on a vue sur le pays au-delà des montagnes. Sur son pays. C'est pour ça que la forteresse est si haute.

- Vivian voyait son village de là-haut ? interrogea Merlin.

La vérité avait ennuyé Arthur, dans la mesure où celle-ci ne contenait aucune trace de rocambolesque et d'exceptionnel. Seul le valet écoutait encore.

- Non, son village natal est plus à l'ouest. Mais c'était sa patrie qu'elle pouvait contempler. Cela lui suffisait. Camelot était une prison, pour elle.

Merlin songea à la tour nord, celle qu'il avait déblayé. La plus haute du château de Camelot. Vivian aimait la hauteur.

...

Ils arrivèrent au terme d'une longue chevauchée éreintante et dangereuse. La fatigue du petit avait été sujet de nombreuses inquiétudes, car on sentait que le jeune garçon avait du mal à rester en selle sur ces sentiers en pente et dangereux. Malheureusement, Merlin ne pouvait pas le prendre avec lui comme il le faisait d'habitude. C'était trop abrupt, et même le robuste animal que chevauchait le gardien du prince n'aurait pas pu supporter la double charge de travail et assurer son équilibre simultanément. Aussi furent-ils tous très prévenants, chevauchant à tour de rôle au plus près d'Arthur pour le rattraper en cas de chute. Si Arthur fut conscient de cette attention redoublée à son égard, il n'en dit rien et continua de monter bravement. Ce fut cependant un soulagement collectif lorsqu'ils parvinrent au plateau d'où s'élevait Tintagel. La nuit était tombée, mais le château brillait de mille feux et éclairait le peu de route qu'ils leur restaient à parcourir.

Ils étaient presque arrivés aux portes quand un grand cri résonna, les faisant tous sursauter. Inquiets de ne pas en comprendre la provenance, on tira les épées et arma les arbalètes. Merlin se rapprocha aussitôt du petit garçon, et ils attendirent un instant, quelque chose qui ne vint jamais.

Puis une lumière plus forte que les autres se déversa sur eux : la grande porte venait de s'ouvrir.

- Père ! Venez vite ! Père ! piaulait la voix de Morgana, minuscule dans l'embrasure de la porte.

Merlin décrispa ses épaules. La petite fille les attendait, et les avait guettés sans doute toute la journée. Le cri entendu n'était que la délivrance d'une journée de veille pour voir apparaître son meilleur ami à l'horizon.

La troupe se pressa dans la cour du château, et les portes se refermèrent sur eux. Malgré l'heure tardive, on sentait qu'on les attendait : Morgana sautillait entre les pattes des chevaux, au mépris du danger, et des serviteurs accouraient de partout pour venir les aider. Gorlois lui-même était déjà là, serrant les mains de Gildas et Galahad. Merlin déharnacha Arthur de sa monture, et toute fatigue envolée, le petit garçon se mit à pépier de concert avec son amie.

Pour la première fois de sa vie, Morgana recevait chez elle Arthur, et elle avait enfin l'avantage du terrain, elle connaissait les couloirs, les passages secrets, les cachettes, les domestiques. Pour une fois, elle pourrait surpasser Arthur et l'excitation les empêchait de sentir la fatigue de leurs jeunes corps.

Tintagel n'était pas le cœur d'un royaume. Gorlois n'était que comte, vassal de Camelot. Son château n'était donc pas le centre d'une principauté, et il n'y avait donc pas de nobles constituants une cour. L'immense bâtisse abritait seulement le comte, sa fille, et les serviteurs nécessaires pour la faire fonctionner. A l'occasion de l'hiver, il arrivait que des paysans viennent chercher refuge quelques temps dans le château, et Gorlois ouvrait toujours ses portes pour les nécessiteux, ou les nobles de passage. Bien qu'en haut de cette montagne escarpée, il n'y avait guère de passage. Les visites étaient donc rares et c'est pourquoi tous les gens de Tintagel reçurent avec beaucoup de joie les nouveaux arrivants.

Malgré l'heure tardive, on leur prépara un repas copieux. Pas un festin, pas un banquet comme Uther en organisait dès que Gorlois mettait un orteil à Camelot, mais simplement un repas chaud, assis ensemble entre amis. Derrière ses paupières lourdes de sommeil, Merlin regardait les ombres bouger. Toutes les ombres. Les vraies, celle accrochées aux pieds de la troupe et projetées sur les murs à cause de la lumière des torches. Et les autres, celles de ses souvenirs. Des armures argentées, des capes rouges, des sourires sincères. Les tables d'Arthur, entouré de ses fidèles chevaliers, de ses amis, de sa femme, de sa cour rapprochée…

Le jeune sorcier se mit de nouveau à délirer, ne distinguant plus le rêve de la réalité. Alors qu'il posait les yeux sur mini Arthur, le fantôme adulte de ses fantasmes se matérialisa, répétant les gestes de son mini-lui. Aussi trinquait-il avec le fantôme de Morgana, dans sa plus belle version d'elle-même, souriante et heureuse comme Merlin ne l'avait jamais vu. A la place des soldats de la garde se dessinaient les formes de ses amis, Gwaine, Percival, Elyan, Leon, et même Lancelot… Ils avaient tous l'air heureux, joyeux. Tous, jusqu'au moment où toutes les apparitions se tournèrent vers lui : « Viens, viens avec nous Merlin ! Viens danser, reviens parmi nous ! Viens Merlin ! Viens » l'appelaient les voix.

Merlin papillonnait des yeux, tentait de réfuter les ombres qui dansaient sur les murs avec les sourires de ses amis.

- Non… murmura-t-il faiblement.

Les larmes roulèrent sur ses joues sans même qu'il ne songe à les arrêter. Pourquoi refusait-il de suivre les ombres au juste ? Il aimait l'enfant Arthur de tout son cœur, mais sa vie était à leurs côtés. Il n'en pouvait plus de ce simulacre. Il hoqueta, explosant en sanglots.

Ce fut lorsque Morgana et Arthur montèrent sur ses genoux et se pelotonnèrent contre lui, les yeux pleins de larmes à l'idée de voir pleurer leur gardien que Merlin prit conscience du silence douloureux de la pièce. Cela mit fin à la petite fête.

...

Les membres de la troupe furent conduits à leurs appartements par des serviteurs, et Gorlois en personne se chargea d'Arthur. Il avait une chambre de prête, mais Morgana exigea que son presque frère dorme avec elle, et le maître des lieux accepta bien vite, trop heureux de faire plaisir à sa fille. Merlin, une fois calmé, réclama la pièce la plus proche d'Arthur, voire carrément dans la chambre de celui-ci.

- Je sais votre attachement au petit prince et à ma fille, rit Gorlois. Je vous ai fait installer un lit à leurs côtés.

Merlin l'en remercia chaudement. A eux deux, ils couchèrent les deux petits, et Gorlois lut une histoire à sa fille pour l'endormir. Merlin vit les gestes tendres, paternels, de l'homme qui remontait la couverture sur le corps de son enfant, la main douce qui effleure le front et repousse deux mèches corbeaux, la douceur avec laquelle il mouchait la bougie… Tant d'amour que la pièce en irradiait. Pour aujourd'hui, Arthur était heureux. En rentrant à Camelot, la douleur reviendrait habiter le jeune garçon. Le cœur de Merlin se serra.

- Vous allez mieux Myrddin ? demanda la voix douce de Gorlois, dans la pénombre de la pièce silencieuse, seulement rompue par la respiration des enfants.

- Oui, merci.

La réponse, laconique, aurait suffi à n'importe qui. Mais Gorlois n'était pas n'importe qui.

- Que vous est-il arrivé ? reprit-il tranquillement. Vous pouvez tout me dire, vous savez. Vous n'êtes pas à Camelot ici.

Merlin tiqua au sous-entendu. Tintagel tolérait la magie.

- Je revois mes amis, murmura-t-il misérablement. Ils me manquent terriblement. J'ai envie de rentrer chez moi… mais je ne peux pas.

- Ils sont morts ? interrogea calmement le Comte.

Merlin ne répondit rien. Certains étaient à peine nés.

- Moi, je revois parfois Vivian… avoua Gorlois.

Le sorcier tressaillit.

- Nous avons beau être sur le territoire de Camelot, rien n'a jamais empêché Vivian d'utiliser ses dons. Elle en a imprégné le château, et j'ai pris l'habitude de la voir hanter les pièces. Elle est là, toujours. Morgana ne la voit pas, mais elle la sent. Les gens qu'on a aimés ne disparaissent jamais vraiment, dit-on. Parce qu'ils vivent dans notre cœur. Mes souvenirs de ma femme la gardent à mes côtés.

Si Merlin n'avait pas déblayé la tour nord, et vu lui-même les fantômes du passé, il aurait pris Gorlois pour un fou. Mais Vivian avait vécu ici, imprégné chacune des pièces de son empreinte. Comme dans son sanctuaire à Camelot, mais étendu mille fois ! Le jeune homme pensa à Morgana, dont il avait étouffé les pouvoirs en voulant la calmer de sa tristesse. Il pensa à la pupille d'Uther, arrachée à son foyer, sa maison, l'endroit où elle vivait heureuse avec son père et la présence bienfaisante de sa mère. Il pensa à la sorcière perdue dans sa haine et sa colère. De nouveau, il eut envie de pleurer mais se retint. Gorlois n'ajouta rien, mais lui pressa la main. A bien des égards, les deux hommes se ressemblaient, vivants dans leurs souvenirs davantage que dans la réalité.

Sans un mot, le maître des lieux quitta la pièce, laissant Merlin se recroqueviller sur un matelas à proximité du lit des deux terreurs. Il sombra dans un sommeil sans rêves.

...

Le lendemain leur permit de visiter le château, et de prendre du repos. Du moins, pour tout le monde sauf Merlin. Lui commença sa journée par les deux petits, trop heureux de se retrouver, lui sautant dessus. Et il la poursuivit à courir derrière les deux gamins, surexcités, à travers toute la maison. Merlin pouvait affirmer qu'il était sans doute celui qui en avait le plus vu du château, mais sans pouvoir en apprécier totalement la saveur. Au pas de course, tout est plus difficile à appréhender. Il fallait préciser que Morgana avait voulu jouer à cache-cache, et que si elle connaissait parfaitement sa maison et qu'elle entraînait Arthur à sa suite, Merlin, lui, se trouvait fort démuni une fois le compte achevé et les petits envolés. A Camelot, cela lui semblait plus simple.

A de nombreuses reprises cependant, il croisa Gorlois ou ses compagnons de route, ou encore Aéléïde, qui muettement, lui désignait un lieu en particulier. Cela l'aidait grandement dans sa tâche.

Il eut tout de même la possibilité de saisir la teneur du château, tout entier tourné vers le deuil de Vivian. Tous les domestiques restants avaient fait partie de l'entourage de la Comtesse, et avait grandement apprécié celle-ci. Dans toutes les pièces, on trouvait encore une trace de la présence de la magicienne. Et bien sûr, sur les murs, on ne se permettait pas de l'oublier. Merlin était resté complètement bouche bée lorsqu'il avait vu le premier tableau. Vivian ressemblait comme deux gouttes d'eau à sa fille. Ou l'inverse. Découvrir Morgana telle qu'elle serait d'ici quelques années, sur une peinture de plusieurs pieds de haut avait quelque chose de choquant. La jeune fille, cependant, semblait parfaitement à l'aise au milieu des multiples portraits de sa mère. Certains d'eux représentaient également Gorlois, ainsi que la famille de celui-ci, et à l'occasion, Morgana. Comme Arthur, Merlin savait qu'elle détestait les longues séances de pose, aussi trouvait-on que rarement des portraits de la jeune fille. Bien sûr, aucune des peintures ne représentaient les trois membres de la famille ensemble, Vivian ayant accouchée à Camelot, et n'étant pas revenue chez elle avec sa fille jusqu'à ce qu'elle meurt.

Pourtant, on sentait que Gorlois, par le biais de la décoration, avait tenté de créer cette unité jamais immortalisée : dans le hall principal, les trois plus grand portraits se dressaient : Vivian au temps de sa splendeur, avant que sa maladie ne l'atteigne, avant sa grossesse. Gorlois paraissait également plus jeune qu'aujourd'hui, mais Merlin ne savait lui donner d'âge. Il avait entendu les servantes du château dire que le maître avait pris de l'âge depuis son deuil. Et entre les deux tableaux des parents, Morgana. Elle devait avoir trois ans, quatre tout au plus et on voyait déjà sa défiance s'exprimer. Son regard bleu pur, comme celui de son père, était de ceux qui ne cillaient pas. Son père avait dû l'obliger à garder la pose pour le peintre, et tout son regard exprimait combien cette activité l'avait ennuyé, mais à quel point elle ne céderait pas la première, au jeu de « qui baisserait les yeux en premier », entre elle et le pauvre malheureux peintre.

Le plus étrange, dans ce triptyque, c'était la position des trois personnages. Chacun d'eux étaient debout, Vivian dans une posture étrange, d'une femme aguicheuse. Cela impliquait que sa main gauche se trouve tendue, tout comme son bras, et ce jusqu'au bord du cadre. Gorlois avait également le bras tendu, le droit dans son cas. En observant bien la peinture, Merlin s'était aperçu d'une chose étrange : l'homme n'était pas au centre. Le tableau avait été retouché, probablement sur ordre du propriétaire, pour décaler la toile, combler le vide créé sur la gauche, et gommer ce que tenait autrefois la main droite de Gorlois (probablement une épée).

Morgana était la plus étrange des trois. Petite, elle ne remplissait que difficilement la moitié du cadre, mais personne n'avait cure de tout l'espace vide au dessus de sa tête, c'était surtout ses deux bras qui attiraient l'attention. A moitié pliés, et levés vers le ciel. Au final, le triptyque faisait plusieurs pieds de haut, et se trouvait bien haut, hors de portée de n'importe quel humain. Merlin avait dû reculer, encore et encore, jusqu'au bout du hall pour enfin comprendre la scène dans sa globalité. Morgana, dans sa posture bizarre, tenait les mains de ses deux parents qui l'encadrait. La gorge de Merlin se serra. Gorlois recréait sur ses murs la famille dont il avait rêvée. Le maître des lieux passa justement à proximité lorsque le serviteur comprit la portée des tableaux. Aucun des deux ne fit de commentaires.

...

Lors d'une accalmie dans l'énergie des deux enfants, et surtout lorsqu'une servante prenant en pitié le pauvre sorcier lessivé lui proposa de prendre en charge les petits pour qu'il se repose, Merlin put enfin découvrir ce dont avait parlé Galahad. Le pays de Vivian. Gorlois avait posé des règles simples quant à leur journée passée dans sa demeure. Ils pouvaient aller partout, du moment que ce n'était pas fermé à clé. A partir du moment où une pièce était verrouillée, c'est qu'elle était interdite. Comme c'était logique, personne n'avait cherché à braver l'interdiction.

Mais la terrasse n'avait pas fait partie de lieux proscrits. Merlin l'avait trouvé sans difficulté, il lui avait suffi de monter, monter et monter encore. L'altitude avait définitivement fait partie des choses qu'aimait la magicienne. Puis au détour d'un couloir, il avait débouché sur le plus bel endroit de la terre, ou presque. Ronde et en marbre blanc, la terrasse semblait avoir été taillée spécialement pour n'entacher en rien la beauté du paysage qu'elle permettait de découvrir. Si côté pays de Camelot, on ne voyait que la montagne peu accueillante, ses à-pics et sa neige, de l'autre côté s'étendait une plaine qui paraissait sans fin, et nimbée de lumière orangée, propre à l'hiver de cette fin d'après-midi. Merlin avait beau suivre les mêmes leçons de géographie qu'Arthur, il était incapable de dire en cet instant précis quel pays s'étendait sous ses pieds tant le spectacle le laissait coi.

Gildas a tort, pensa-t-il soudain. Il disait que Vivian aimait son château pour contempler le pays de magiciens dont elle venait, mais c'était faux. Le pays qui s'offrait aux yeux du jeune homme n'avait rien qui le distinguât de celui de Camelot. C'était un pan de terre, tout simplement beau. Et la résidait la plus belle magie de ce lieu.

Pensif, Merlin resta longtemps accoudé à la rambarde, à regarder le froid soleil d'hiver darder ses rayons un peu plus bas à chaque instant. Entendant un bruit, il se retourna et sourit à Galahad, venu profiter du paysage à son tour. Le silence confortable s'installa entre eux, avant que Merlin ne se décide à le briser :

- Gildas était amoureux de Vivian non ?

- Il l'est même toujours, soupira le maître d'armes.

- Tu me racontes ?

Merlin aimait découvrir la vie des gens de ce temps. Quand il croisait Leon, il détournait les yeux parce qu'il connaissait son avenir, et son passé également, du moins ce que le chevalier lui en avait raconté. Mais des gens comme Galahad, inexistants dans son présent, c'était toujours réjouissant d'en apprendre plus sur eux. Même si aujourd'hui, il demandait à Gal' de livrer les secrets de son jumeau (ce qui n'était pas très correct), l'épéiste se livrait toujours généralement avec plaisir. Ce qu'il fit cette fois-là également :

- Nous connaissions Uther, Gil' et moi, depuis quelques temps. Lorsqu'il nous a annoncé nous présenter un autre de ses valeureux amis, nous étions enchantés. Un nouveau camarade de combat, quel bonheur ! Nous étions loin de nous imaginer qu'en ouvrant la porte du carrosse, ce ne sera pas Gorlois qui en descendrait en premier, mais une femme. Belle. Aussi belle que pouvait l'être Dame Ygerne.

Merlin aurait aimé en cet instant précis que son ami fut magicien, qu'il partage ses souvenirs à la manière d'une vision, comme Cléora l'avait fait avec lui. La scène n'en aurait eu que plus de détails et de véracité, mais il devait se contenter des mots de son ami, et de son imagination.

- Gorlois amenait avec lui la femme qu'il comptait épouser, et souhaitait d'Uther qu'il bénisse leur union. Je ne le connaissais pas avant cela, mais je peux jurer que Gorlois semblait être le plus heureux des hommes. Vivian et lui… étaient magnétiques. Attirés l'un par l'autre par quelque chose d'une force inouïe. Si brusquement, Gorlois se mettait à chercher sa femme des yeux, elle en faisait autant au même moment, et leurs regards s'accrochaient, se parlant bien plus que n'importe quel mot.

Merlin se laissa glisser le long de la rambarde, resserrant ses jambes contre lui et fermant les yeux pour mieux apprécier l'histoire.

- Uther, en voyant le bonheur de son compagnon, a tout de suite accédé à sa requête. Bien sur, en apprenant d'où venait Vivian, qui elle était, il a voulu revenir sur sa décision. Mais c'était trop tard. Vivian avait déjà enchanté la cour. Métaphoriquement. Ygerne, qui se sentait bien trop seule au château, avait découvert chez l'incroyable femme au franc-parler quasi légendaire une amie indéfectible. Uther a ployé. Sa femme vantait les mérites de son amie du matin au soir, Gorlois la contemplait d'un air niais, et l'un de ses nouveaux maîtres d'armes en faisait lui aussi l'éloge. Il mit de côté ses préjugés et accepta d'apprendre à connaître la jeune femme.

- Et Gildas ?

- Il se mourrait d'amour en silence. Gil'… Gil' a toujours été trop passionné, dans tout. Il ne sait pas être mesuré, calme. Soit quelque chose l'ennuie, soit il vit au rythme effréné de quelque chose qui le fait vibrer. Il n'y a pas de juste milieu. Aucune femme ne l'avait jamais intéressé, mais Vivian le faisait vibrer. Pourquoi, je ne sais pas. Je crois qu'aimer une femme en total désaccord avec ce qui faisait sa personnalité l'attirait. Une magicienne, une étrangère, une femme déjà mariée… Gil' ne pensait pas aimer quelqu'un comme ça et moins il pensait devoir l'aimer, plus il l'aimait. C'était irrépressible. C'était d'autant plus difficile pour lui qu'il exécrait la magie.

Merlin coula un regard discret vers le profil de son ami. Le ton de la voix de celui-ci avait changé, et Merlin subodorait du pourquoi. Le visage de Gal' le renseigna. Perdu dans ses pensées, le maître d'armes était revenu des années en arrière, à l'époque où lui aussi avait aimé Vivian… C'était du moins ce que Merlin pressentait, et il ne pensait pas se tromper. Gal', au contraire de son jumeau, semblait cependant avoir fait son deuil. Mais le jeune sorcier songea que la jeune femme avait dû faire chavirer bien des cœurs.

- Et Vivian ? interrogea-t-il. Comment réagissait-elle à toute cette… attention ?

Gal' rit.

- Elle n'en sut jamais rien. Du moins, personne ne lui a dit. Si elle s'en est rendue compte, elle n'a jamais fait de remarques à ce sujet.

- Pas d'infidélité de sa part donc ?

- NON ! s'insurgea Galahad, soudain furieux. Jamais Vivian n'aurait déshonoré Gorlois de cette manière ! JAMAIS !

Merlin sentit un goût âcre lui envahir la bouche. Vivian, jamais infidèle ? Quel abject mensonge ! Bien sûr, il n'avait aucune velléité de faire du mal à son ami en lui brisant l'image fantasmée que ce dernier avait de Vivian, pas plus qu'il souhaitait déclencher une guerre. (Gal' pouvait tout raconter à Gorlois, qui se dresserait aussitôt contre Uther), aussi se tut-il. Mais les souvenirs de la paternité de Morgana l'écorchèrent.

Gal' dut percevoir son trouble, puisqu'il finit par le laisser de nouvel seul, sans ajouter un mot. Merlin profita encore un peu du silence et de la beauté du lieu, avant de retourner auprès des seules personnes capables de lui faire oublier ses mauvaises pensées : Arthur, Morgana, et leur innocence.

...

La fin de la journée passa trop vite, et déjà la nuit fut là, s'abattant sur eux. Dès le lendemain matin, malgré les supplications du petit prince pour rester une journée de plus, ils reprirent la route. Gorlois avait encore offert de l'argent à Merlin, pour le remercier de s'occuper si bien de Morgana. Quant à la jeune fille, elle pleurnichait dans le giron de son père, pour tenter d'amadouer ce dernier. Ce fut en vain. Inflexible, c'était Gildas qui menait la danse et ce dernier partit sans se retourner, entraînant ses hommes avec lui.

...

Prochain chapitre le Sa 24 Octobre. Et ce jour-là, je serais liiiiiiiiiiiiiiibre *-*

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