CHAPITRE XXXVII

Elizabeth ne pouvait ni ne voulait lâcher son époux. Debout dans les escaliers, elle le tenait acculé.

« Lizzie… - réussit-il à dire, l'espace d'une seconde quand sa femme s'écarta pour respirer. – Lizzie… - répéta-t-il en la retenant à bout de bras. – William a faim. »

Elizabeth se souvint qu'elle devait monter nourrir son bébé toute l'exaltation de ce qui venait de se passer lui avait fait oublier la raison pour laquelle ils se tenaient dans cet escalier. Enfin, ils gravirent les dernières marches pour rejoindre la chambre que l'enfant occupait avec Mrs Johnson. Elizabeth prit son fils dans ses bras, et se prépara à lui donner le sein.

« Sa gorge va-t-elle mieux ? – demanda Darcy en prenant sa petite main.

- Oui, plutôt. C'est un petit homme, maintenant, il a tout très bien supporté.

- Je ne parviens toujours pas à croire qu'il soit si grand. Il aura six mois d'ici peu, n'est-ce pas ? »

Après avoir nourri le bébé, Elizabeth se leva et fit quelques pas dans la chambre pour le bercer. Elle sentait sur elle le regard perçant de son époux.

« Quoi ? » lui demanda-t-elle surprise, surprise en voyant qu'il lui souriait.

Darcy se leva et s'approcha d'elle, enlaça ses épaules. William sourit et étendit sa petite main pour toucher son père. Ce dernier susurra à l'oreille de son épouse :

« Je voudrais que nous ayons un autre enfant. »

Elizabeth crut qu'il plaisantait, et se tourna pour voir ses yeux. Non, ce n'était pas le cas, on voyait clairement qu'il était sérieux.

« Tu ne veux pas ? – lui demanda Darcy, voyant l'étonnement qu'elle ne parvenait pas à cacher.

- Je…je… - balbutia-t-elle, sans pouvoir en dire davantage. – Ce n'est pas que je ne veuille pas, mais seulement, William est encore si petit. Je devrais cesser de le nourrir (1), et tu sais que j'aime le faire.

- Je le sais. Je ne te dis pas d'arrêter dès à présent, il est encore tôt, mais j'aimerais que tu y réfléchisses. »

Elizabeth embrassa le petit sur le front et le coucha dans son berceau. Puis elle se retourna vers son mari.

« Je n'ai pas besoin d'y réfléchir. Je veux avoir beaucoup de tes enfants, tous ceux que Dieu nous enverra, - lui dit-elle en lui passant les bras autour du cou. – J'ai juste envie d'un peu plus de temps pour me consacrer uniquement aux deux hommes de ma vie. »

Darcy resta à la regarder. Encore désormais, après tant de temps, il lui coûtait de croire qu'elle fut réellement sienne.

« Je peux attendre, » dit-il avant de l'embrasser.

Pas Elizabeth. Elle le prit par la main et le conduisit jusqu'à leur chambre.

Dans l'obscurité de la pièce, en même temps qu'ils se déshabillaient avec urgence, Darcy, de sa voix grave et entrecoupée par l'agitation, dit :

« Ne recommence plus. »

Les lèvres de son époux parcourant avidement son corps, Elizabeth ne compris pas ce qu'il venait de dire.

« Ne plus recommencer quoi ? – demanda-t-elle, haletante et confuse.

- Me priver de toi pour te venger. Tu as un esprit retors et dangereux, » lui répondit-il, sa bouche tout contre son oreille.

Elle se put éviter de rire.

« Je ne promets rien, - répliqua-t-elle, amusée.

- Promets-le. Ce que tu m'as fait subir n'est pas juste. »

Elizabeth s'assit sur lui et lui répondit :

« Tu sais que je ne peux rien te refuser, - murmura-t-elle en frôlant ses lèvres.

- Tu l'as bien caché ces derniers jours, » rétorqua Darcy avec un sourire.

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Les jours suivants, Lady Catherine s'adressa aux Darcy sur un ton respectueux mêlé d'offense. Franchement, elle attendait des excuses de son neveu, mais la semaine passant elle dut se résigner à ne rien recevoir. « Cette fille l'a corrompu, » se plaignait-elle à son frère, qui se contentait de l'écouter patiemment.

Un mois avait passé depuis la mort d'Anne, et Darcy crut opportun de rentrer à Pemberley. Lord Matlock et Richard décidèrent de partir avec eux, et seule Cecilia resta pour tenir compagnie à sa tante.

Georgiana demanda la permission de voyager dans la voiture des Fitzwilliam (2). Son frère n'accepta que parce que son oncle avait fait cette proposition. Ils partirent tôt – les adieux furent froids entre Elizabeth et Lady Catherine, mais plus expressifs entre Darcy et sa tante. Le voyage serait long, et ils devraient s'arrêter à plusieurs reprises.

« Que se passe-t-il ? » demanda Elizabeth voyant le visage préoccupé de son époux, alors qu'ils venaient de se mettre en route.

Darcy ne voulait pas parler en présence de Mrs Johnson, qui partageait leur voiture (3). Il secoua simplement la tête et continua de regarder par la fenêtre. Elizabeth se leva et vint s'asseoir à côté de lui. Elle lui prit le bras et se reposa sur son épaule. Ils restèrent dans cette position jusqu'à ce que le convoi marque l'arrêt à une auberge, pour faire boire les chevaux et se reposer un moment.

Après avoir partagé une légère collation, Elizabeth invita Darcy à faire quelques pas pour se délasser, avant de reprendre la route.

« A présent que nous sommes seuls, me diras-tu quelles pensées creusent cette ride sur ton front ?

- Ces semaines passées à Rosings ont entraîné du retard dans mes affaires. Quand nous serons rentrés à Pemberley, je ne pourrai rester longtemps, et devrai me rendre à Londres pour me réunir avec mes associés. »

Elizabeth le regarda avec déception. Elle n'aimait pas être séparée de lui.

« Nous irons avec toi. William et moi.

- Non. Tu ne peux laisser Georgiana se charger seule de tous les préparatifs. Elle aura besoin de ton aide.

- Mon aide… pour quoi donc ? – s'étonna-t-elle, confuse.

- Pour son bal de fiançailles. Tu es la maîtresse de Pemberley, c'est à toi de t'en occuper. De plus, quelqu'un doit pouvoir surveiller ces deux-là, - ajouta-t-il en désignant de la tête Richard et Georgiana qui sortaient de l'auberge.

- Mais je n'ai jamais organisé de bal !

- Ne t'en fais pas. Mrs Reynolds te sera d'une grande aide, et Georgie également. Nous dresserons la liste des invités avant mon départ. Beaucoup viendront de Londres et logeront à Pemberley. J'espère qu'ils ne seront pas plus de cinquante ou soixante. »

Le visage d'Elizabeth pâlit à l'idée d'une telle responsabilité.

« C'est maintenant à toi d'avoir l'air inquiet, » lui dit son mari en lui baisant la main pour la rassurer.

Ils réintégrèrent les voitures peu après. Elizabeth tenta de dormir, et le bébé passa un moment avec chacun des passagers. Mais il préférait être dans les bras de l'un ou l'autre de ses parents.

Le jour suivant, quelques miles avant d'arriver, les véhicules s'arrêtèrent pour permettre à Georgiana de rejoindre celui des Darcy, et le convoi se sépara. Ils arrivèrent tous très fatigués à Pemberley, et s'en furent immédiatement se rafraîchir et prendre un léger repas dans leurs appartements.

Elizabeth se sentait envahie d'une étrange félicité à chaque fois qu'elle rentrait chez elle. Elle pouvait comparer ce sentiment à ce qu'elle éprouvait quand, enfant, elle revenait à Longbourn après un séjour chez les Gardiner.

Elle se jeta toute habillée sur le lit, le regard perdu dans les motifs du baldaquin. Susan entra avec un plateau portant quelques mets.

« Mr Darcy est-il en bas ? – lui demanda Elizabeth.

- Non, madame. Andrew vient de lui porter son repas dans sa chambre, » répondit la domestique.

Peu après, Elizabeth se plongea dans le bain qu'on lui avait préparé. Elle congédia sa femme de chambre pour pouvoir se délasser après un aussi long voyage. Au bout de quelques minutes, les vapeurs d'eau chaude la firent somnoler.

Elle était dans cet état où l'on est incertain d'être endormi ou réveillé, quand la porte de la salle de bain s'ouvrit. Elizabeth se dit qu'il devait s'agir de Susan revenue lui laver les cheveux et l'aider à s'habiller. L'eau tiède de la cruche fut versée lentement sur sa tête, éclaboussant le sol. Quand elle sentit des mains dans ses cheveux, elle sursauta, se redressant précipitamment et se couvrant instinctivement des mains.

« C'est moi, - entendit-elle dire son époux. – Je ne voulais pas te déranger, remets-toi à l'aise. »

Elizabeth se reposa à nouveau contre le bord de la baignoire. Darcy prit le flacon de lotion pour les cheveux, et maladroitement, la répandit et la fit mousser sur la tête de sa femme. Sa longue et sombre chevelure était couverte d'écume. Elizabeth se réjouissait de telles attentions.

« Ferme les yeux, » lui ordonna-t-il.

Elle obéit, basculant la tête en arrière, comme elle le faisait toujours quand Susan allait lui rincer la tête. Darcy n'avait pas l'expérience de sa femme de chambre pour venir à bout d'une telle tâche, et une partie de l'eau savonneuse coula sur le visage d'Elizabeth.

« Désolé, » s'excusa-t-il en remarquant son geste maladroit, avant de lui tendre une serviette pour s'essuyer les yeux.

Elizabeth rit. Quand ses yeux furent secs, elle le regarda. Darcy se tenait debout à côté de la baignoire, et depuis sa position, il lui semblait plus grand qu'il ne l'était vraiment.

« Penche-toi, » lui dit-elle en l'attrapant au revers de sa robe de chambre.

Darcy obtempéra, conscient des intentions de son épouse, et appuya ses mains des deux côtés de la baignoire, s'inclinant vers elle suffisamment pour pouvoir l'embrasser. Quand ils se séparèrent, Elizabeth ne lâcha pas pour autant sa robe de chambre.

« Comment puis-je rétribuer vos services ? Je crains ne pas avoir d'argent sur moi, - lui dit-elle, entraînant chez lui un sourire provocateur.

- J'ai bien une idée, » répondit son époux, en même temps qu'il entrait dans l'eau avec elle.

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Au milieu de la nuit, les coups de Mrs Johnson à la porte les réveillèrent. Cela faisait longtemps que cela n'était pas arrivé, et ils en avaient un peu perdu l'habitude. Darcy se leva encore ensommeillé et, titubant, se dirigea vers la porte.

« Will ! – le rappela Elizabeth. – Il ne te semble pas oublier quelque chose ? » lui demanda-t-elle en lui tendant sa robe de chambre.

Darcy entrouvrit le battant pour se trouver nez-à-nez avec Mrs Johnson, qui tenait un William sanglotant.

« Je suis navrée, Mr Darcy, j'ai bien essayé de le rendormir, mais rien n'y fait. Il a peut-être faim.

- Ne vous inquiétez pas. Retournez vous coucher, » lui ordonna-t-il, prenant l'enfant dans ses bras et l'apportant à sa mère.

Darcy se recoucha aux côtés de sa femme et son fils. Il s'avéra vite que William avait moins faim qu'envie d'être dans les bras aimants de ses parents.

« Il ne veut pas dormir. Je ferais mieux de me lever pour le promener un peu, - dit Elizabeth.

- Laisse-le-moi. J'aime le faire, et bien que je ne chante pas aussi joliment que toi ou Georgiana, je crois que cela lui plaît aussi. »

Elizabeth ne put s'empêcher de rire. Son mari avait une belle voix, mais il devenait nerveux dès qu'il essayait de chanter.

« Bien sûr qu'il aime que tu le portes : tu es son père.

- Oui. Du moins, c'est ce que l'on m'a dit, » plaisanta-t-il, tandis qu'il arpentait la chambre avec le bébé dans les bras.

Les jours suivants, ils commencèrent à organiser le bal. Après le déjeuner, alors que Georgiana jouait avec William sur le tapis, Darcy dressa une liste provisoire des invités, qui s'allongerait inévitablement quand arriverait Richard.

« Nous devrons inviter les Neil, - remarqua Elizabeth en faisant la grimace.

- Elizabeth, » lui dit-il avec un air de reproche, mais sans grand succès, voyant son épouse lui tirer la langue.

Darcy fronça les sourcils, et ajouta les Neil à la liste. Quand enfin ils en vinrent à bout, Georgiana alla s'installer au piano et se mit à jouer. Elizabeth, avec William dans les bras, virevoltait en dansant sur la musique. Par la fenêtre, on voyait que ce qui avait commencé comme un beau jour d'été se transformait en une menaçante promesse d'orage.

« Quand partiras-tu ? – demanda Elizabeth, connaissant la réponse.

- Demain. Je croyais te l'avoir dit, » lui répondit Darcy d'un ton las.

Son épouse s'approcha de lui et, prenant le petit bras de William, le posa sur l'épaule de son père pour une caresse.

« Papa, papa, ne t'en vas pas, » geignit-elle avec une voix d'enfant.

Darcy tâchait de demeurer sérieux devant cette ridicule mise en scène.

« Tu n'écouteras pas ce que te demande ton fils ? » lui demanda-t-elle, déçue.

Il lui prit la main et l'attira sur ses genoux. Le bébé commença à jouer avec les boutons de son gilet.

« Lizzie, je dois y aller. Ce n'est pas ce que je veux, mais j'ai de nombreuses responsabilités auxquelles je ne peux me soustraire.

- Alors, emmène-nous avec toi, - le supplia-t-elle, en même temps qu'elle ôtait de la bouche de William la cravate de son père.

- C'est impossible, tu le sais. Tu as aussi des responsabilités, dont la plus pressante est d'organiser ce bal. Mais, si tu tiens bien et ne me fais pas sentir coupable de m'absenter, je te rapporterai un cadeau.

- Je ne veux rien. Seulement que tu reviennes au plus vite, » dit-elle désabusée.

Darcy réfléchit un moment à ce qui pourrait la tenter.

« Si tu cesses de faire cette misérable tête, une fois toute cette agitation passée, nous irons à Bath (4).

- Vraiment ? – s'exclama-t-elle, surprise. – Je ne connais pas Bath. Sir Lucas y a emmené sa famille il y a quelques années, et Charlotte m'a raconté combien la ville est belle, et ce qu'on peut y faire. »

Il prit compte du changement produit dans l'expression d'Elizabeth.

« Richard doit arriver aujourd'hui. Il sera mon informateur sut ton état durant mon absence : je ne veux de rapports sur la triste figure de Mrs Darcy.

- J'essayerai, » concéda-t-elle, contrariée.

Cette nuit-là, dans leur lit, Elizabeth caressait les cheveux de son époux tandis qu'elle le regardait reposer. Elle observait son torse se soulever au rythme de sa respiration, et y posa sa main. Elle aimait sentir les battements de son cœur. Elle pencha son visage vers lui, respirant profondément son odeur. Elle ne serait plus avec lui avant un mois, et désirait graver tous les détails de sa personne dans sa mémoire.

Darcy se réveilla.

« Tu ne penses pas dormir ? – demanda-t-il, la voix ensommeillée.

- Je ne peux pas. »

Il saisit la main qui le caressait.

« Pourquoi ?

- "Je ne voudrais pas partir avant d'avoir usé ta bouche avec ma bouche, ton corps avec mes mains, le reste avec mes yeux je n'en dis pas plus, il faut bien rester révérencieux" » lui récita Elizabeth (5).

Darcy l'embrassa.

« Essaie de dormir un peu, » lui dit-t-il, en l'enlaçant.

Le jour à peine levé, il se leva pour se préparer. Elizabeth se réveilla également, encore fatiguée de ne presque pas avoir dormi de la nuit. Elle et William furent les seuls levés pour prendre congé de Darcy. Ils l'accompagnèrent jusqu'à la voiture, Elizabeth essayant de ne pas paraître triste malgré ses yeux qui la trahissaient. Darcy tenait l'enfant dans ses bras, et s'arrêta à côté du véhicule qui l'attendait.

« Souviens-toi de ta promesse : pas de visage triste. Je t'écrirai tous les jours, et j'espère que tu en feras autant. N'oublie de me raconter tout ce que fais William, et maintiens-moi informé des préparatifs du bal.

- Je le ferai. »

Darcy embrassa son fils sur le front, et le tendit à Elizabeth. Elle regardait le bébé pour éviter de lever les yeux, et que son mari y découvre son chagrin. Mais il lui prit le menton pour lever son visage vers lui, et lui dit doucement :

« Ma raison me répète qu'il ne s'agit que d'un mois, mais mon cœur refuse de partir. S'il te plaît, ne rends pas les choses plus difficiles. Souris-moi. »

Elizabeth fit un effort et lui adressa un timide sourire. Darcy la prit par la nuque et l'embrassa. Il essaya de se séparer d'elle, fit un pas vers la voiture, puis se retourna pour l'embrasser à nouveau. Il étreignit avec force sa femme et son fils, la tête enfouie au creux de l'épaule d'Elizabeth.

« Un mois seulement… Nous irons bien, » lui dit-elle à l'oreille, l'encourageant à partir.

Il monta en voiture vivement, et signala au conducteur de se mettre en route. Il ne regarda pas en arrière.

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Les journées à Pemberley étaient très occupées : entre les fiançailles de Georgiana, le bébé et les tâches quotidiennes qui incombaient à la maîtresse de maison, le temps filait sans en avoir l'air. L'après-midi, après le thé, Elizabeth s'installait au bureau de Darcy pour écrire à son époux. Tout était arrangé : la décoration, le linge de table et la vaisselle que l'on utiliserait, les verres et l'argenterie les fleurs étaient commandées et les candélabres prêts. Darcy se chargerait des musiciens à Londres. Les invitations avaient été envoyées, et les réponses arrivaient déjà. Les Bennet logeraient à Green Park, et le reste des invités se répartirait entre Pemberley, la demeure des Matlock et les auberges des environs.

Tout était prêt, sauf… la robe de Georgiana. La pauvre modiste passait ses journées à faire des essayages, mais il se trouvait toujours un détail à changer. A dix jours du grand soir, la toilette n'était pas terminée.

La nervosité de Georgiana à l'approche de l'évènement trouvait comme exutoire la confection du vêtement. Cela ne servait guère qu'à provoquer les plaisanteries de Richard et Elizabeth.

Cet après-midi là, Georgiana entra en trombe au salon, où Elizabeth essayait de jouer du piano avec William sur ses genoux. Le petit frappait les touches avec enthousiasme et riait joyeusement.

« Qu'avait de travers cette malheureuse robe, aujourd'hui ? – interrogea Richard avec sarcasme, glissant un regard en coin à Elizabeth.

- Je lui ai spécifiquement demandé de mettre des volants aux manches. Je le lui ai dit, n'est-ce pas, Lizzie ? – dit Georgiana, agitée et clairement irritée.

- Oui, en effet tu le lui as dit, » répondit sa belle-sœur, en tentant de contenir son rire à la vue du colonel qui lui faisait des signes.

Georgiana fit volte-face, suspicieuse.

« Te moquerais-tu de moi ? – demanda-t-elle, vexée. – Elizabeth, faisait-il des signes dans mon dos ?

- Je… je n'ai rien vu, - répliqua l'interpellée en riant.

- Vous conspirez contre moi ! Seul mon petit neveu ne serait pas capable de me mentir, - dit la jeune fille en prenant le bébé dans ses bras et s'assit avec lui au piano. – C'est un vrai musicien, voyez avec quel plaisir il appuie sur les touches.

- Quel dommage qu'il ait le sens musical de son père, - se moqua le colonel.

- J'espère que vous ne songez pas à le critiquer, je n'ai pas encore écrit ma lettre du jour, - le menaça Elizabeth.

- N'essayez pas de me faire chanter : j'ai reçu l'ordre de vous surveiller, et vos vacances dépendent de mon rapport. »

Ils riaient encore de cette conversation absurde, quand ils entendirent une voiture remonter l'allée principale.

« Il est trop tard pour qu'il s'agisse de Jane, » remarqua Elizabeth, se levant pour aller voir à la fenêtre.

La seule chose que virent ensuite les deux autres, fut Elizabeth sortir en courant de la pièce, en s'exclamant :

« C'est lui ! C'est la voiture de Fitzwilliam ! »

Elle dévala les marches du perron à toute allure, au même moment que Darcy sortait du véhicule. Elle se jeta dans ses bras, se pendant à son cou. Il la souleva et la fit tournoyer, riant de bonheur.

« Je voulais te faire la surprise. Il semble que cela ait réussi, - lui dit-il joyeusement en la remettant sur ses pieds.

- Oui ! Je suis si heureuse ! » répondit Elizabeth sans lâcher son époux.

Une voix se fit entendre depuis l'intérieur de la voiture.

« A présent je comprends la raison d'une telle hâte à rentrer chez soi. Si l'on me recevait ainsi chez moi, je ne partirais jamais, » commenta l'inconnu avec un clair accent français.

C'était un homme d'environ trente-cinq ans, assez grand, avec une petite barbe courte et les cheveux foncés.

« Elisabeth, je te présente M. De Guille, un nouvel associé de Londres. Jean-Pierre, voici mon épouse, Mrs Elizabeth Darcy.

- Enchanté*, - la salua le Français en lui baisant la main.

- Je suis ravie de faire votre connaissance*, » répondit Elizabeth.

Le dénommé De Guille lui adressa un sourire.

« Où se trouve le reste de la famille ? – s'enquit Darcy.

- A l'intérieur, nous ne t'attendions pas. William sera content de te voir, tu lui as beaucoup manqué. »

Tandis qu'ils entraient dans la maison, Darcy chuchota à l'oreille de son épouse :

« Je ne savais pas que tu parlais français.

- Juste un peu, monsieur Darcy*, » répondit-elle avec un sourire, heureuse de l'avoir auprès d'elle.


* En français dans le texte.

1 L'allaitement au sein réduit dans une certaine mesure la fécondité.

2 Il n'était pas convenable pour une jeune femme (pour toute femme à vrai dire, en particulier célibataire) de voyager en compagnie d'un homme, à l'exception d'un frère, d'un mari, d'un père… Richard est le cousin de Georgiana, mais aussi et surtout son fiancé. Que Lord Matlock accompagne les deux jeunes gens et lance l'invitation permet de ne pas contrevenir aux règles de convenance.

3 Les familles aisées voyageaient généralement avec deux voitures : l'une pour la famille elle-même, une autre pour les domestiques (lorsqu'ils voyageaient, monsieur emmenait son valet, et madame sa femme de chambre). Il n'était pas rare que les enfants voyagent en compagnie de leur gouvernante dans la deuxième voiture.

4 Ville du comté de Somerset, au sud-ouest de l'Angleterre, célèbre pour ses thermes alimentés par trois sources d'eau chaude. Les membres de la bonne société y venaient prendre les eaux et profiter d'un climat plus sain que celui de Londres.

5 Ces lignes sont extraites (et adaptées) du poème de Boris Vian, Je voudrais pas crever.