Chapitre 34 : Tu m'as dit que j'étais ton frère

Nous réapparaissons dans un monde que je connais pas. Nous sommes au sommet d'un grand bâtiment en fer et il fait nuit. A vrai dire, je m'en fous un peu, du froid et du vent qui semblent me mordre les os. Non, je ne me concentre que sur le dos de Saïx. Plus que jamais, il me paraît inaccessible, et distant. Il ne parle pas. Il ne respire même pas. Le passage des Ténèbres se referme et le silence est de mise. Il n'y a que le sifflement du vent pour venir perturber la lourde atmosphère.

Mon regard se perd quelques instants. Comment... en sommes-nous arrivés là ? Lea et Isa... Axel et Saïx... pourquoi est-ce que ça ne peut pas marcher, l'amitié entre Similis ? J'ai toujours au fond de mon esprit l'espoir de pouvoir me confier, un jour, ouvertement, à quelqu'un. Ouvrir mon cœur et mes angoisses – même si je suis censé ne pas en avoir – simplement parce que je me sens en sécurité, avec un ami. Je regarde fixement le dos de Saïx. Il n'est pas... ou plutôt, il n'est plus cet ami-là pour moi.

-Axel.

Mon nom sonne comme une insulte dans sa bouche. Mon visage se ferme. Alors mon instinct était juste : Saïx n'est pas là pour me faire un massage. Il va prendre la parole et déjà, je redoute ce qu'il va dire.

-Qu'est-ce que tu essaies exactement de faire ?

-Moi ?

J'ai répondu avec surprise. Saïx ne se retourne pas. Mes lèvres se pincent. Je continue, alors qu'il garde le silence :

-Mon but, c'est que notre plan réussisse.

-Non... ton but, c'est que ton plan réussisse.

Sa Claymore apparaît dans sa main et, dans une vitesse fulgurante, il tente de me frapper. Heureusement, j'ai fait apparaître un de mes Chakrams et pare son attaque avec facilité. Son élan ne m'a même pas arraché un mouvement du sourcil. Appuyant de toutes ses forces sur mon arme qui ne bouge pas, il reprend :

-Tu essaies de me dépasser, n'est-ce pas, Axel ?

-Je ne comprends pas ce que tu veux dire.

Ma voix s'est faite sèche, rude. Un sourire sadique se dessine sur son visage balafré et il répond avec un certain délice :

-Tu as retourné ta veste maintenant, hein ? Tu sais très bien... que ce qu'aime Xemnas chez toi, c'est ta faculté de pouvoir le contredire, et surtout d'avoir le cran de le faire. Tu as décidé de me dépasser, n'est-ce pas ? Et tu vas m'éliminer au dernier moment pour prendre ma place, hein ?

Je le repousse alors et il glisse un peu plus loin, gardant bien l'équilibre sur ses deux pieds. Le vent se fait peut-être plus présent encore et je dois crier pour le couvrir : je m'exclame, atterré :

-Comment peux-tu dire une chose pareille ? Comment peux-tu dire ça... en tant que Saïx... en tant qu'Isa !

Il se redresse, menaçant. Je crois que c'est la première fois... que j'énonce volontairement cette vérité. Celle que nous étions amis, autrefois. Que lorsque nous étions humains... nous partagions quelque chose. Mes yeux s'agrandissent. J'espère au fond de moi... oui, je peux dire que j'espère au fond de moi qu'il va passer aux aveux, m'avouant qu'il voudrait retrouver son cœur pour que tout soit comme avant.

Ce n'est pas le cas. Et en fait... je le savais déjà.

Car Saïx pousse un rire très froid et très calculé. Un rire sarcastique et ironique qui me paralyse de stupeur. Son visage.. je ne reconnais même pas son visage tellement cette expression étrange et insultante semble le métamorphoser. Il s'écrie avec un brin de folie :

-Quelle est cette tête, Axel ? Tu as vu ta tête ? Ah non, je sais... tu crois encore que tu es humain, n'est-ce pas ?

J'aimerais pouvoir réagir. Mais j'en suis incapable. Sa voix glaciale m'a complètement anesthésié. Il reprend, alors que son sourire moqueur déforme chacun de ses traits :

-Tu essaies encore d'écouter ton cœur, même si tu n'en as plus, c'est ça ? Tu mérites vraiment ton titre « d'humain pleurnichard » de la part des autres, Axel... je sais ce que tu te dis. Tu regardes ce visage et ce corps que tu vois dans la glace et tu ne te poses même pas la question de savoir si tu as changé. Pathétique. Si tu avais un minimum de jugeote – quoique Lea n'en avait pas beaucoup non-plus – tu comprendrais à quel point tout ce que tu es devenu t'échappe. Je ne suis pas Isa. Et ne cherche pas en moi un ami.

Mes yeux se ferment. C'est horrible. C'est horrible parce que Saïx a hérité de la capacité de pouvoir me sonder entièrement. Mais il la retourne contre moi et jamais... je n'aurais pu penser ça. Comment peut-il affirmer que nous ne ressentons rien alors que c'est lui que j'ai trouvé à mon réveil ? Alors que c'est lui qui a soigné mes blessures ? Je respire un grand coup. S'il faut s'ouvrir, autant s'ouvrir. Et je réplique :

-Je n'en crois pas un mot, Saïx...

Aussitôt, il recommence à rire. Mes sourcils ne se froncent même pas. J'essaie de contenir le souvenir de sentiment très puissant que je ressens. C'est indescriptible – mais ça fait quand même très mal. Saïx rétorque avec une brutalité que je connais bien :

-Aaaaah, Axel, tu es vraiment d'une sensiblerie ! Mais si tu veux jouer à l'humain alors soit, jouons ensemble à l'humain ! Tu croyais que Isa t'aimait, n'est-ce pas ?

-Tu m'as dit que j'étais ton frère, avant d'être transformé, je réponds froidement en essayant de le réveiller.

-Aaaaaah oui, la transformation, parlons-en justement. Frères, n'est-ce pas ? Axel... réveille-toi. Tu ne t'es jamais demandé pourquoi Isa m'avait laissé un tel héritage ? Isa... détestait Lea, il le détestait tellement ! Tout comme je te déteste, Axel !

Il a presque craché ces mots et mes yeux se sont rouverts. Je le dévisage avec surprise. Quoi... ? Je suis éberlué. Encore une fois, l'expression de Saïx est méconnaissable. Est-ce que... c'est la vérité ? Voyant que ces mots me heurtent de plein fouet, il continue, fou de rage :

-Comment pouvait-il voir Lea comme un frère ? Lea qui se fichait bien de ce que lui voulait, de ce que lui rêvait ! Ce dont rêvait Isa... c'était d'un monde sans Lea, un monde où il pourrait s'exprimer à sa guise sans qu'on ne le compare sans cesse à lui ! Un monde où il n'aurait pas été complètement annihilé par un gamin des rues détesté de tous !

-C'EST FAUX !

Je l'ai hurlé. La voix de Saïx meurt progressivement et il me dévisage. Je l'ai hurlé et ça m'a arraché la gorge, j'ai les poings serrés, et je tremble. Mais je ne m'arrête pas là. Je m'approche de lui et le prend par les épaules, comme pour le ressaisir, et je continue en criant de toutes mes forces :

-C'est Xemnas qui a dû te faire croire ça ! Xemnas est comme Xehanort ! Il peut te forcer à oublier toute lumière, toute chaleur ! Mais Saïx... ne te souviens-tu pas de tous ces moments que nous avons partagé ensemble ? Ces soirées sous le soleil couchant ? Les glaces à l'eau de mer ? Saïx, ne te souviens-tu pas ?

-CESSE de te COMPORTER comme un HUMAIN, Axel ! Arrête ce cinéma une bonne fois pour toute !

-Souviens-toi ! je continue en le secouant et il se libère de mon étreinte dans un geste violent.

-Si ça peut t'aider à ouvrir les yeux, reprend-t-il avec dédain, je peux te dire ce dont je me rappelle. Des moment entiers de torture, où je devais t'écouter parler de toi-même pendant des heures ! J'ai dû supporter Ansem me dire que je n'étais pas assez intéressant pour lui alors que deux secondes plus tard, il me demande avec intérêt quel est ton nom ! J'ai dû supporter Xehanort qui m'a proposé d'être son cobaye simplement pour que tu daignes lui porter un peu d'intérêt ! Toi, toi, et toujours toi !

Il reprend sa respiration alors que je suis paralysé et reprend, en criant plus fort :

-Encore aujourd'hui tu veux prendre ma place, c'est ça ? Xemnas n'attend qu'un signe de ta part, tu peux obtenir tout ce que tu veux de lui, tu pourrais lui demander de t'épouser qu'il accepterait ! Responsable de la recherche du Maître de la Keyblade... et pourquoi pas vice-Supérieur ? Alors hôte-toi de mon chemin vers le sommet ou nous nous battrons ! Ça fait... des années que j'attends ça...

Que dois-je croire ? Je le dévisage avec stupeur. Est-ce Xemnas qui a mis ces idées en lui ? Sûrement pourtant je ne peux pas m'empêcher de me souvenir d'un détail... le soir où j'ai laissé Isa avec Xehanort, le soir où il est devenu cobaye... juste avant que je ne parte... il m'avait parlé avec une telle rancœur ! Isa... me détestait-il, en fin de compte ? J'aurais envie... pour la première fois, j'aurais vraiment envie de... pleurer...

Et est-ce que tous les souvenirs que nous partageons ne sont pas un moteur ? Est-ce qu'ils ne sont que des poids ? Depuis le début, le souvenir du soleil couchant me prodigue une sorte de chaleur est-ce que cette chaleur fait souffrir Saïx ? Ma poitrine vide me fait atrocement mal. Je crois que mes prunelles... reflètent à elles-seules toute cette douleur et la souffrance qui sont en train de m'assaillir. J'ai l'impression que c'est mon âme en entier qui est en train de fondre. Il n'y a aucun mot pour exprimer ce que je ressens.

J'aimais tellement Isa ! J'aimais tellement ce frère qui était capable de tout comprendre ! Je l'admirais tellement, pour son intelligence, pour son calme, pour sa maturité, pour son sérieux, pour la patience qu'il avait toujours à mon égard, pour son pardon qu'il m'accordait à chaque fois que je faisais quelque chose de ridicule. Si seulement j'avais pu être comme lui ! Avoir la profondeur de son regard en observant le ciel couchant comme il le faisait ! Si seulement j'avais pu atteindre sa maturité, sa noblesse d'esprit ! Si seulement j'avais pu lui ressembler un peu et cesser d'être moi-même ! Un frère... un grand frère... voilà ce qu'il avait été pour moi.

Et là c'est Saïx qui se tient devant moi, déclamant toute la haine qu'il ressent à mon sujet. Quel est le sens de cette histoire ? Un Simili qui n'a pas de cœur peut-il ressentir une telle douleur ? C'est tout mon corps qui semble hurler. Saïx vient... de me blesser encore plus efficacement que Xemnas ne pourrait jamais le faire. Je titube quelques instants et mon dos heurte une poutre en fer.

-C'est... faux... je murmure d'une voix tremblante.

-Cette discussion n'a plus lieu d'être. Cesse ce jeu d'acteur Axel. Tu ne ressens rien, je le sais.

-Je ne ressens rien...

Il est vrai que je n'arrive pas à pleurer. Et ça, c'est peut-être la vraie nature d'un Simili. J'ai déjà énoncé que je voulais vivre pour moi, rien que pour moi. Mais je n'avais jamais songé renier entièrement ma vie d'humain. Est-ce que tous ces souvenirs de rires, de fou-rires, ne sont qu'une enclume sur mes épaules ? Même sous la torture... je... enfin Lea s'était évadé en pensant à ces moments-là. Je pose ma main sur ma poitrine vide qui se serre pourtant atrocement. J'ai du mal à respirer. Il n'y a qu'une seule explication possible.

-Pourquoi est-ce que... est-ce que tu dis ça, Saïx ? Pourquoi est-ce que tu... mens ?

-Ouvre les yeux Axel, déclare froidement Saïx dont l'arme disparaît. Nous sommes des Similis. Nous ne vivons que pour nous. Mais je sais ce qu'Isa pensait. Accepte donc cette vérité ou meurs.

Il redresse fièrement le menton et son regard ambré semble me transpercer.

-Si tu retentes quoi que ce soit pour me doubler, Axel, sache que notre coopération s'arrêtera là. Je vais cesser de m'occuper de toi et de te tirer vers le haut comme je l'ai fait jusqu'à présent.

La main qui n'est pas sur ma poitrine se pose sur mes yeux. Puis, doucement, je ris. Un rire faible sarcastique qui le fait hausser des sourcils avec étonnement. Pour le coup, on dirait vraiment que j'ai un cœur : mes réactions sont aussi imprévisibles qu'un humain. Je déclare avec amertume :

-Ça tombe bien, je n'en aurai plus besoin désormais. Et... je n'ai jamais eu l'ambition d'être le chien de Xemnas.

Vivre pour soi... Lea ne l'a jamais fait. Est-ce enfin le moment de prendre mes bonnes résolutions ?


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