Chapitre 36 : Jade.

Lentement, des ronces s'agrippaient à son cœur, le faisant prisonnier, serrant étroitement leurs branches autour des formes rondes et gracieuses. Gustav constata avec étonnement que son cœur ne souffrait pas. Le regard de cette fille avait beau être vide, au sens que Gustav ne pouvait y 'lire' quoi que ce sois, ils reflétaient une chaleur humaine que le jeune batteur n'aurait jamais soupçonné pouvoir trouver.

Ses yeux se plissèrent, et elle baissa un peu les yeux alors que ses joues rosissaient doucement. Georg gloussa, et la jeune apparition releva la tête. Son regard, si agréable quelques instants auparavant, s'était fait froid, et les ronces autour du cœur de Gustav, jusque là très douces, comme si les épines n'étaient la que pour caresser le cœur, devinrent acérées.

Le phénomène dura à peine quelques secondes, que déjà la jeune fille se retournait vers Gustav.

« - Je m'appelle Jade, se présenta-t-elle en tendant la main au blond, qu'il sera avec étonnement. » « Je suis la nouvelle assistante de réalisation. Je … euh … je dois faire en sorte que tout se passe bien pour vous. Donc … euh … si vous voulez quelque chose de précis, faites moi signe, ok ? »

Gustav secoua la tête, incapable de parler. Et il maudit Georg d'en être capable.

« - Moi je veux bien un café. Chaud, mais pas trop. Avec trois sucres. Et deux cuillers à café. Et des biscuits si il y en a. Et je veux bien du lait dans le café aussi. Qu'à un tiers du verre, si possible. »

Surtout pour dire de telles âneries.

Ca avait toujours fait partie de leurs rituels. Les assistantes se bousculaient, et ne se ressemblaient jamais. Il était rare qu'elles restent plus d'un mois ou deux, et comme disait Tom, il fallait refaire toute leur éducation à chaque fois.

Les deux affreux, à savoir Tom et Georg, avaient décidé de s'amuser avec les assistantes, et de voir si elles méritaient leur poste. Ils leurs demandaient toujours des choses complètement farfelues, ridicules, que la plupart s'empressaient d'aller chercher le plus rapidement possible, n'hésitant pas à donner de leur personne pour satisfaire leurs jeunes patrons – une était même allée jusqu'à faire un streap-tease parce que Georg avait dit en avoir marre d'être seul dans son lit. Bien sûr, la fille, Natasha, ou Karina, était partie du studio d'enregistrement en larmes, complètement humiliée. Et le pire était de savoir qu'elle était la seule en tort dans cette histoire.

Gustav avait toujours bien rit de ces bizutages que toutes les assistantes devaient subir avant d'être acceptées – quoi que acceptées fut un grand mot puisque jusque là, aucune n'avait été jugé vainqueur des épreuves. Néanmoins, aujourd'hui, tout prenait un sens différent.

Jade fronça les sourcils, et ses yeux noirs étincelèrent. D'un pas tranquille, elle fit demi-tours et sortit de la pièce.

« - Une de moins ! » Marmonna Georg alors qu'une coiffeuse venait le chercher.

Le matin même, il avait cassé son lisseur. Enfin, le lisseur de Bill quoi. Et il était hors de question pour lui de laisserun étranger le voir avec ses boucles affreuses – bien qu'il les apprécia un peu plus maintenant que Eliot, dan une confidence sur l'oreiller, lui avait avoué trouver ça particulièrement … bandant. Outre son énervement à cause de sa force qu'il avait parfois du mal à maitriser, il en voulait à son petit ami de ne pas être venu. Il lui manquait, et se posait des tas de questions : serait-il à la hauteur ? Ne le décevrait-t-il pas ?

Il s'assit sur une des chaises en attendant que quelqu'un daigne s'occuper de lui. Dans le miroir, il vit Jade revenir, une tasse de café fumant à la main. Son front était plissé, comme sous un effort intense. Elle se brûlait les mains, devina Georg. Mais quelle gourde ! Il se demandait comment on pouvait respecter une fille qui obéissait à tous les ordres les plus stupides. Aucune personnalité.

Elle s'approcha et posa le gobelet en carton à côté de lui. Sans un mot, il le prit et avala une gorgée. Qu'il avala de travers. Elle avait suivit exactement ses ordres. Trop bien même. Georg détestait le lait dans le café. Bien sûr, comment lui dire qu'il lui avait menti uniquement pour l'embêter ? Parce que ça l'amusait ? Il maudit Tom. Sans lui rien n'était pareil. Et il maudit Eliot. Quand il n'était pas là, Georg se sentit vide, inexistant, insignifiant.

« - Bip ! Mauvaise réponse ! Tu t'es trompée quelque part ! » Railla Georg.

« - Pardon ? » Demanda Jade, ahurie.

« - Tu es sourde ou quoi ? Tu t'es trompée. » Répliqua le bassiste en haussant les sourcils, la regardant comme une imbécile.

Jade souffla par la bouche, et d'une main qu'elle tenta de forcer à être moins tremblante qu'elle ne l'était réellement, elle remit en place une mèche de cheveux noirs derrière son oreille. Elle fit un pas et attrapa le gobelet. D'un geste ample, elle le vida sur le pantalon de Georg, qui se redressa d'un bond en criant. Le café chaud lui brûlait la peau, et son pantalon lui paraissait affreusement lourd.

Jade sortit de la pièce sans un regard en arrière. Alors que tout le monde s'agglutinait autour de Georg, Gustav la suivit dans les escaliers.

D'un pas rapide, elle monta les cinq étages qui la séparaient du toit, et quand elle sortit enfin à l'air frais, elle poussa un soupir de délivrance. Les sanglots qu'elle avait gardés prisonniers au fond de sa gorge prirent leur envol, et Gustav vit ses épaules tressauter sous la violence de sa colère et de sa peine. Il s'approcha et posa la main sur son épaule. Elle sursauta et pivota sur ses pieds avant de lui faire face. Ses yeux se voilèrent, et elle sembla un instant perdue. Puis elle le reconnut, et effaça ses larmes d'un geste rageur.

« - Jade … »

« - Non ! Je ne suis pas faible. Je ne suis la fille qui pleure pour un rien ! Je suis maladroite, je fais tout tomber, je me casse la gueule dans les escaliers, je loupe continuellement mon bus, je tombe toujours sur des mecs de merde qui ne me veulent que pour se faire sucer puis s'endormir sur moi en ronflant comme des porcs parce qu'ils ont trop bu, je suis la poisse incarnée, mais je ne pleure pas ! Et je n'ai jamais été non plus aussi humiliée de ma vie ! Personne ne m'a prise pour une cruche à ce point, jamais. Je … »

Gustav posa un doigt sur les lèvres de la jeune fille, et plongea ses yeux dans les orbes noirs d'encre de Jade. Surprise, elle recula, mais le doigt de Gustav suivit le mouvement, et elle se rendit à l'évidence : elle devrait l'écouter avant de poursuivre de parler.

« - Reviens. Finit cette journée de travail, et re-balance une tasse de café à tous ceux qui t'embêteront. »

Il s'éloigna et descendit jusqu'à la suite. Il avait été absent à peine dix minutes, et ce temps avait suffit pour tout arranger. Georg avait été coiffé et s'était changé, non sans se faire engueuler copieusement par Chloé, qui d'après ce que Tom raconta à Gustav, avait faillit vider elle aussi un verre de café sur lui.

« - Elle est où ? » Demanda Gustav.

« - Dans la chambre. Elle veut être seule. » Grimaça Tom. « Mais je crois que tu peux aller la voir. »

« - Je peux entrer ? » Demanda Gustav à travers la porte.

Il entendit la clé tourner dans la serrure, et derrière la porte entrouverte, Chloé le regardait, les yeux rouges.

« - Qu'est-ce qui t'arrives ? » S'inquiéta le batteur.

Elle haussa les épaules et se recula pour le laisser entrer. Les draps étaient froissés, comme si elle s'était jetée dessus. En pleurant, à en voir l'état de son visage et la boite de mouchoir jetée en travers de la pièce.

« - Chloé, tu peux me parler tu sais … Il y a un soucis avec Tom ? »

« - Non. Il n'y a aucun problème avec Tom ! » S'écria la jeune fille en s'asseyant sur le bord du lit.

« - Donc il y a un problème avec Tom. Explique. » Exigea Gustav, ignorant la réplique de son amie.

Elle lui jeta un regard noir, et ouvrit la bouche pour parler. Et la referma aussitôt.

« - Chloé … »

« - Quoi ? Tu m'excuseras, mais j'avais oublié que le mec que j'aime est moqueur, et qu'il s'amusait à humilier ses jeunes assistantes ! Ou peut-être que j'ai fait comme si je ne m'en doutais pas ! Sur quoi je vais ouvrir les yeux la prochaine fois ? Sur sa manie de coucher avec tout ce qui passe ? Dis-moi, Gustav, est-ce qu'il sort la nuit, sans me prévenir ? Est-ce qu'il part rejoindre des filles plus jolies et moins farouches que moi ? »

« - Chloé. Tais-toi ! » S'énerver le jeune homme.

« - Quoi ? »

« - Tom t'aime, et ça je ne te permet pas d'en douter. Je parierais ma vie sur cette question. »

« - Mais se humilier ces filles, il l'a fait, non ? »

« - Ca n'a jamais été fait méchamment. Il faut nous comprendre. On les voyait défiler les unes après les autres, et toutes étaient prêtes à ramper à nos pieds pour nous satisfaire. Ca t'inspire le respect ça ? »

« - Non mais … »

« - Mais quoi Chloé ? Tu sais le ras-le-bol qu'on a de la scène, et tu sais aussi comment sont Tom et Georg. Tom … bah c'est Tom, avec sa dépendance au sexe, et Georg, lui, je crois que son homosexualité le rend encore plus macho que n'importe lequel d'entre nous. »

Chloé baissa le nez. En sois, ce n'était pas horrible, juste le comportement d'ados horriblement stressés. Un besoin de se détendre, et de rejeter le stress sur d'autres.

« - Je crois deviner que le problème n'est pas là. » Dit tranquillement Gustav.

« - Je … je n'ai pas envie d'en parler. » Chuchota Chloé.

« - Trop tard. Et puis sinon, je vais voir Tom et je lui dis que tu n'as pas pris tes médicaments de milieux de matinée. »

« - C'est du chantage ! » S'exclama Chloé.

« - Oui, mais tu sais très bien quelle réaction il risque d'avoir si il sait que tu ne t'es pas soignée correctement. »

« - Quand même ! Tu devrais avoir honte ! »

« - Je n'ai pas honte du tout. En fait je suis plutôt fier de moi. »