Alain s'y trouvait toujours, et même si elle y lut du soulagement lorsqu'il les vit revenir tous les deux, son regard devint vite noir de colère la concernant. Il avait envie de la secouer comme un prunier. Bon sang il était autant en colère que la fois où il l'avait trainée au milieu de la cour pour la défier à l'épée ! Et il n'était pas dit qu'elle ne méritait pas qu'il le refasse d'ailleurs !
« Foutue tête de mule ! » gronda-t-il. « As-tu seulement idée de la peur que tu viens de nous coller ? » Bon sang cette femme était insupportable, elle n'en faisait qu'à sa tête, comment André arrivait-il à ne pas avoir envie de l'étrangler ?
Aie aie aie, il était fou de rage, constata-t-elle, elle reconnaissait ce regard, heureusement pour elle, ils n'avaient ni l'un ni l'autre une épée sous la main. Elle était sur le point d'ouvrir la bouche pour lui parler lorsqu'elle vit son père arriver, et tout dans son attitude suggérait également une colère froide. Elle ferma les yeux et soupira. Eh bien tant pis, si c'était le prix à payer pour la libération d'André, elle le subirait lui aussi. Qu'on la réprimande, qu'on la renvoie, elle s'en foutait, son mari était libre, sain et sauf, elle n'avait pas été blessée, et ils allaient avoir un enfant. Absolument rien ne pourrait l'atteindre ce soir.
Oh, et pour la réprimander, on la réprimanda, elle les écouta tempêter, se contentant d'hocher la tête de temps en temps, surtout, ne répondant à aucun moment. Elle écopa d'une mise à pied de la part de son père et fut priée de rentrer chez elle. Grand bien leur fasse, il était clairement temps de rentrer chez eux de toute façon.
Sous leurs regards étonnés, elle ôta méthodiquement l'espèce de carapace qui la protégeait, la repliant méticuleusement. Puis elle sortit le chargeur de sa poche, manipula son arme pour en sortir l'autre, s'assura qu'aucune balle n'était déjà prête à partir et finalement sortit sa carte professionnelle. Tendant le tout à son père, elle leur souhaita une bonne nuit, et s'éloigna, prenant la main d'un André médusé par sa réaction totalement incompréhensible, l'entrainant avec elle.
Un merveilleux sourire ne quittait pas ses lèvres. Alors soit, il concevait qu'elle devait être soulagée et heureuse de le retrouver sain et sauf. Mais elle venait de tuer un homme, en légitime défense admettons, mais elle l'avait néanmoins tué. Et elle conduisait sa voiture, sereine, le sourire aux lèvres. Mais que lui passait-il par la tête pour réagir ainsi ? Rendre son insigne sans mot dire à son père ? Même pas l'once d'une révolte à ce sujet ? Et avec le sourire en prime ? Qu'est ce qui ne tournait pas rond chez elle ce soir ? Avait-elle eu si peur pour lui qu'elle en avait perdu la tête ?
Lorsqu'ils arrivèrent chez eux, leur séjour embaumait encore du parfum du repas qu'elle lui avait préparé quelques heures plus tôt. La table avait été dressée et elle lui dit de s'y installer tandis qu'elle réchaufferait le tout et s'affaira comme si de rien n'était en cuisine. Elle avait visiblement préparé une soirée romantique pour lui et cette histoire de kidnapping l'avait interrompue. Etait-ce la joie de le retrouver qui la rendait si radieuse ?
André était à la limite de l'inquiétude. Il lui manquait un élément pour comprendre la réaction de son épouse et cela était suffisamment rare pour être souligné. Etait-ce le fait de se retrouver face à Borelli qui l'avait tant chamboulée ?
Quelques minutes plus tard, elle arrivait à table avec deux assiettes fumantes et aux arômes divins, le sourire éclatant. Avoir eu les vivres coupés quelques années plus tôt, l'obligeant à travailler et à se débrouiller seule avait du bon, c'était une cuisinière remarquable.
C'est à ce moment précis qu'il réalisa à quel point il avait faim. Il était maintenant quatre heures du matin et le soleil ne tarderait plus à se lever. Ils mangèrent tous les deux de bon appétit, la parole était superflue après les émotions de la soirée, puis débarrassèrent la table de concert, filant ensuite se coucher, épuisés, mais heureux d'être en vie tous les deux, tout simplement.
C'est en se levant le lendemain matin qu'André découvrit le petit paquet qu'Oscar avait déposé derrière la photo de leur mariage sur le buffet du séjour. Intrigué, il regarda le petit paquet tenta de se souvenir si l'un de leurs proches fêtait son anniversaire dans les jours à venir. Puis il le prit entre les mains et le remua, le trouvant particulièrement léger et n'entendant aucun bruit pouvant l'informer de la nature de l'objet qui se trouvait à l'intérieur. Totalement intrigué, il le prit avec lui et l'apporta dans la chambre. Oscar était toujours couchée mais ne dormait plus.
« Qu'est-ce que c'est ? » lui demanda-t-il, curieux. Il le fut encore plus lorsqu'il constata à quel point le visage de sa femme s'illumina à la vue du fameux paquet.
« Ah ça c'est pour toi mon chéri, ouvre le ! » l'encouragea-t-elle, les battements de son cœur s'accélérant notablement.
Encore plus intrigué, il s'assit sur le bord du lit et déchira le papier qui entourait son cadeau. Elle l'entendit haleter lorsqu'il découvrit ce qu'il contenait. Il releva la tête vivement vers elle.
« Oscar … »
Le merveilleux sourire qui s'affichait sur son visage lui laissait peu de doute sur la réelle signification de ce cadeau, mais il avait besoin de l'entendre le lui dire.
Elle lui prit la main et la posa délicatement sur son ventre. « Je suis enceinte de deux mois » consentit-elle enfin à lui dire. Il la serra contre lui, hésitant entre l'envie de la serrer passionnément à l'en étouffer, ou la serrer plus tendrement, prenant soin d'elle. Puis il s'écarta, fronçant les sourcils.
« Attends, tu le savais déjà hier ? »
Oscar leva les yeux au ciel, évidemment lui non plus n'allait pas l'épargner à ce sujet encore heureux qu'Alain et son père ignoraient tous deux sa grossesse ! Décidément … ils étaient tous les mêmes … foutus mâles … et dire qu'elle s'était enorgueilli jadis d'en être un …
« Je t'assure que j'étais correctement protégée, et tout s'est bien passé au final. » dit-elle d'un ton qui coupait court à tout contre-argument. Elle soupira.
« A vrai dire … je me suis posé la question hier. Mais en toute sincérité, ma gynécologue m'a parlé de sa taille actuelle, et avec tout l'équipement de protection dont je disposais, je t'assure qu'il ou elle était protégé. Mais maintenant, je me pose à nouveau la question. »
André la regarda, gardant le silence pour ne pas l'interrompre. « Je me demande si ce métier est toujours fait pour moi, maintenant que je vais être mère. Je n'ai plus forcément envie de risquer ma vie à tous les coins de rue. L'action va me manquer c'est certain. Mais cet enfant mérite une mère présente et en vie. »
« Que penses-tu faire ? » André était curieux. C'était intriguant pour lui de la voir faire une telle volteface. Il découvrait peu à peu une nouvelle facette d'Oscar, plus douce, moins impulsive, et cela lui plaisait infiniment. Puis il étouffa un rire. Moins impulsive ? Elle s'était infiltrée dans un commando du RAID la veille au soir ! De qui se moquait-il ?
« Je pense profiter des congés que mon père vient si généreusement de m'offrir pour y réfléchir justement. »
Ah, l'ironie de sa réponse n'avait pas échappé à André. Il souhaitait bien du courage au général pour sa prochaine rencontre avec sa fille.
« Il se souvient tu sais. » lui dit-elle.
André haussa un sourcil. Tiens donc, le prochain repas de famille promettait vraiment d'être intéressant …
« Ah tiens, tant que j'y pense, Marie nous a dégotté des places pour le bal masqué de Versailles. Elle tient absolument à ce qu'on y aille. » dit-elle d'un air détaché.
Mais cela ne prit pas avec lui, ses yeux devinrent inquisiteurs et son air détaché ne prenait pas. Il connaissait ce bal, il avait lieu dans l'orangerie et il fallait d'y rendre en costume d'époque. La dernière fois qu'elle s'était rendue à un bal à Versailles en … tenue d'époque, cela ne s'était pas franchement bien passé pour elle. D'un autre côté, escorter Oscar de Jarjayes, enfin … Oscar Grandier, se corrigea-t-il avec un sourire, au bal à Versailles tandis qu'elle porterait une robe du dix-huitième siècle, ce n'était pas une occasion que l'on pouvait refuser n'est-ce pas ?
Comme dans un rêve, il se souvint de l'émerveillement qui avait été le sien la découvrant en haut de l'escalier. La merveilleuse Oscar de Jarjayes, pour la toute première fois vêtue selon sa nature. Il s'était attendu à découvrir une femme mal dégrossie, dans une robe qui tirerait de partout, avec une allure ridicule, les cheveux en bataille, les bras trop gros pour la délicatesse d'une robe.
Et pourtant, elle était divine. D'une beauté incroyable, la robe tombait parfaitement sur son corps, le mettant délicieusement en valeur. Et elle avait de la gorge ! Il avait été stupéfait de le constater. Mais où cachait-elle sa poitrine les autres jours ? La longueur de la jupe lui laissait imaginer la longueur de ses jambes. Il les voyait tous les jours ses merveilleuses jambes, cachées derrière l'immaculée culotte blanche de son uniforme, mais là, c'était différent, elles étaient justement cachées, ce qui les rendait encore plus désirables. Et ses cheveux, relevés, ce qui mettait sa nuque altière en valeur.
Il en avait rêvé des nuits entières, s'imaginant danser avec elle, s'imaginant la conduire au bal, s'imaginant marcher avec elle à son bras. Et il avait eu également des rêves bien moins avouables. Des rêves durant lesquels la robe ne restait pas bien longtemps sur elle, des rêves durant lesquels tout ce que la sublime robe cachait lui était enfin révélé.
Mais ça, c'était deux siècles plus tôt, une époque durant laquelle le simple fait d'avoir rêvé d'elle ainsi aurait pu lui valoir la corde. Mais aujourd'hui, il avait droit à tout. A la femme, sa merveilleuse épouse, et aux robes, qu'elles soient actuelles ou d'époque. Oui, décidément, ce bal était une excellente idée !
