Playlist
La nuit et le brouillard
Nous rappellent à l'histoire
Métamorphose d'un matin la vie nous dépose
Sur le pallier de nos vies mal embouties
Y a quelques rêves qui frappent à la porte aussi
C'est pas grand chose, ça n'a pas de prix
Des fois il paraît ça s'appelle un ami
Ce quelque chose qui ne se décrit
On l'appelle parfois un amour aussi
Ce rêve la je veux le faire ici
Ce rêve la je veux le faire ici
Ce rêve la je veux le faire
Têtes Raides, Ici.

XXXVII Harry Des chemins du Paradis et des comparaisons hasardeuses

On va à Lo Paradiso en marchant. Pas depuis Florence, non. Mais arrivés au village de Locana, au pied du massif, il faut laisser la moto à un fermier compréhensif, charger nos sacs à dos, lacer nos chaussures de marche et prendre le sentier de randonnée. Comme des touristes moldus visitant le parc naturel qu'ils ont créé dans l'endroit dès 1922, je ne tiens pas une demi-heure sans en faire l'amère constatation.

« Nous n'allons pas chez les sorciers, Harry. Ni même chez des... gens qui aspirent à le devenir ou à être reconnus comme tels », me chapitre Ada, sans même ralentir, seule sa respiration qui coupe ses propos indique son effort. « Leur sécurité leur impose qu'on ne puisse transplaner en masse et en force dans leur refuge... »

« Ça ne doit pas rendre le ravitaillement facile », je remarque, en essayant de diffuser la tension. Un peu comme Cyrus le ferait.

« Rien n'est réellement facile là où nous allons », elle rétorque, me montrant si besoin est que n'est pas Cyrus qui veut.« Et nous sommes mieux équipés que la plupart des gens qui font ce chemin. »

J'essaie de faire abstraction du sac que je porte, de mes pieds qui ont mal, de mes cuisses qui protestent ou de la soif et du mal de tête qu'elle amène dans les heures qui suivent. Je trouve un rythme un peu hypnotique en regardant les pieds d'Ada devant moi et en mettant mes pas dans les siens. Comme derrière Remus ou Hagrid quand j'étais enfant, je me souviens, et la comparaison m'aide un peu. Je ne peux m'empêcher de me demander si ma petite amie est, comme mon père, portée sur la marche à cause de la lune. L'idée est amusante mais elle ne mène pas loin.

Ada finit par s'arrêter à une source ombragée par un grand mélèze, et je fais de même.

« Bois », elle commande en me tendant une gourde. Je vois bien que sa propre fatigue lui coupe l'envie de phrases longues, mais elle me semble en meilleur état que moi, faut le dire. « On va quitter l'itinéraire moldu dans deux virages », elle indique quand j'ai bu. « Il faudra bien faire attention de ne pas être visibles au moment où nous quitterons le sentier... Le chemin est ensuite caché par la montagne. Il y a un passage assez aérien, tu n'as pas le vertige ? »

J'ai volé sur un balai avant mes sept ans, couru sur quelques toits de Poudlard avec Cyrus pour échapper à Monsieur Rusard... je pense raisonnable de secouer la tête :
« Je n'ai jamais fait d'alpinisme mais je n'ai jamais ressenti de vertige. »

« Ça ira, j'en suis sûre », elle affirme avec un sourire, et je me promets de ne pas lui donner tort.

Le chemin se rétrécit peu de temps après, insensiblement mais réellement. La pente se fait plus raide aussi, et je me dis qu'il faut bien regarder où je mets les pieds. On arrive à un passage rocheux, légèrement grimpant. Ada le franchit en s'équilibrant d'une main, je mets les deux. Derrière, ça redescend, la pierre est un peu mouillée et friable.

« Plante les talons », elle me lance sans se retourner. Elle ne me voit pas ainsi me glisser jusqu'en bas sur les fesses, ce qui est aussi bien.

Trois pas plus tard, nous sommes sur une sente rocheuse qui coupe en deux la falaise. Disons que depuis les créneaux ouest de Poudlard je n'ai pas marché sur quelque chose d'aussi étroit.

« C'est la vire Agnelli », m'apprend Ada qui m'a attendu. « Elle dure 500 mètres, il y a des mains courantes, des câbles scellés dans la roche aux endroits les plus étroits... La vue sur la vallée est imprenable ! »

« Faut pas tomber », je remarque sans trop prêter attention à ses propos.

« Méfie-toi juste des zones humides mais, avec les chaussures que tu as, tu ne devrais pas glisser. Tu n'es pas beaucoup chargé et tu es coordonné, ça va aller », elle m'affirme très gentiment – un peu trop gentiment à mon goût. « Tu préfères que j'aille devant ou derrière toi ? »

« Ça m'est égal », je décide.

« Je préfère rester derrière alors, je me rendrais mieux compte de ton rythme et de tes difficultés... Tu ne peux pas te tromper de chemin, c'est tout droit... »

Je mesure le chemin du regard, me forçant à en évaluer la largeur et à la trouver suffisante pour mon corps. Mes premiers pas sont sans doute un peu tremblotants mais je prends rapidement de l'assurance. Il faut dire que c'est relativement plat et qu'il s'agit donc de fixer un point au loin et de ne pas regarder en bas - comme sur les créneaux de Poudlard, en somme. Ça dure 150 mètres, je dirais. On arrive alors à un tournant. J'ai l'impression que le chemin est encore plus étroit – peut-on d'ailleurs encore parler de chemin ? La pierre est humide et ça monte. Le câble qui brille dans le soleil matinal me confirme que c'est un pas difficile, et ça ne fait rien pour me rassurer.

« Ça ne risque rien, Harry », souffle Ada derrière moi. « Tu mets les deux mains sur le câble si tu veux, tu seras de l'autre côté avant de l'avoir réalisé ! »

Ma main va vers mon front en nage – il faisait moins chaud sur les créneaux de Poudlard, c'est un fait. Je m'oblige à penser à toutes les épreuves physiques que j'ai traversées déjà dans ma vie – des accidents de Quidditch à ma main tranchée pour me libérer du dernier horcrux de Voldemort. Je ne vais pas me laisser impressionner par une promenade en montage ! J'essuie ma main gauche sur mon pantalon avant d'empoigner le câble et je m'oblige à aller de l'avant. Ça glisse moins que je ne l'aurais craint. Mes deux pieds trouvent place, alternativement, dans la sente rocheuse quand je contourne le rocher qui fait l'angle en prenant bien soin de ne pas regarder en bas. De l'autre côté, apparaissent deux cents nouveaux mètres de vire, relativement plats, bien que sinueux. La seule difficulté notable est une sorte de cascade qui coupe le chemin à mi-parcours.

« Tu as vu comme la vallée est belle ? », lance Ada derrière moi.

Il y a tant de joie et de spontanéité dans sa voix que j'ai honte d'être aussi nerveux. Tu as toujours su qu'elle n'avait pas froid aux yeux, murmure une petite voix dans ma tête. - Ok, mais moi ? répond ma conscience. Je fais deux pas sur le chemin, content de lâcher le câble, avant d'oser baisser les yeux vers le paysage : la falaise, sous nous, étincelle au soleil sur plusieurs centaines de mètres avant de rencontrer une forêt de mélèzes bleutée. Plus loin, on distingue des alpages, des rivières, des routes et le village de Locona. C'est aussi beau que quand on vole au dessus de la campagne écossaise, je décide, et ça me rend un peu d'assurance. Je ne vais pas douter plus de mes pieds que de mon balai quand même ?

« Magnifique », je réponds donc en me remettant en route, avec précaution mais avec plus d'aplomb que précédemment.

On arrive vite à la petite cascade, qui ne demande finalement qu'un grand pas pour être franchie. Je suis heureux de le faire avec Ada à mes côtés – enfin plutôt, sur mes talons. On atteint un nouveau tournant que je négocie avec moins d'appréhension que le premier mais, derrière, ce n'est pas une nouvelle ligne plus ou moins droite : c'est une sorte d'éboulements de rochers énormes, un peu comme si un géant les avait jetés dans tous les sens. Ada doit sentir ma stupeur.

« C'est moins difficile qu'il n'y paraît... je vais passer devant », elle décide.

Elle grimpe avec agilité sur le premier rocher, puis sur le deuxième – en appui sur le premier – avant de se retourner et de me lancer : « Reste avec moi, Harry, fais comme moi, et tout ira bien... »

Grimper. Ça demande de la volonté quand on a un sac sur les épaules, quand on n'a jamais escaladé que des arbres ou des statues, et encore toujours sous la supervision d'un sorcier qui peut vous rattraper. Les Moldus ont une sacrée volonté, je décide, ou de meilleurs rapports avec leur corps que nous... Enfin, j'espère pour eux. Puis je me demande si l'acceptation des épreuves physiques rend les garous plus proches des Moldus que des sorciers. Le genre de question aussi stupide qu'obsédante, dont j'ai le secret.

« Ça va ? », veut savoir Ada.

« Je ne te dirais pas que je ferais ça tous les jours, mais ça passe », je réponds en essayant d'être léger. Mais j'ai peut-être les dents un peu trop serrées pour que ça soit totalement crédible.

« On est presque arrivés », elle répète. « On va redescendre là, escalader ce bloc, contourner le jaune à sa droite, et on y est, promis ! »

Comme je préfère ne pas commenter – notamment le fait que le bloc jaune me semble complètement dans le vide, surtout sur sa droite -, j'opine. Elle s'engage à reculons dans le vide, les bras tendus pour voir où elle pose ses pieds. Trois pas plus tard, elle est en bas. Je me rends compte en essayant de l'imiter que descendre est plus difficile que monter.

« Pas mal », elle commente pourtant.

« Si tu le dis », je soupire, et ça la fait m'embrasser rapidement avec un petit rire léger.

« Le dernier pas est le seul un peu dangereux », elle annonce juste après.

« Le rocher jaune ? »

« ll y a un câble et des marches taillées dans la roche mais... il vaut mieux ne pas regarder en bas», elle explique en reprenant mes propres mots.

« Ok », je souffle. Regarder en bas ? Je ne suis pas suicidaire.

« Je passe devant », elle annonce en commençant à grimper vers le fameux rocher jaune. Je la suis avec un soupir réprimé. « On y est », elle constate cinq minutes plus tard – grimper jusque-là n'a pas été très difficile. «Je vais passer devant, je crois que c'est le mieux... Tu me suis, juste derrière : les deux mains sur le câble, les pieds avancent l'un après l'autre... »

Je fais ce qu'elle dit – ai-je même une alternative ? - en me disant que je n'ai jamais été aussi peu dans mon élément. Le câble commence dès le début du rocher, et il faut dire que la sente est juste assez large pour y poser les pieds. Quatre pas plus tard, on doit déjà passer un ressaut rocher dans cette position, les pieds plus avancés que le corps, et j'ai une montée d'adrénaline qui me fait fermer les yeux.

« Avance le pied, Harry, puis l'autre, fais glisser tes mains, tranquille, l'une après l'autre, ne t'arrête pas mais ne te précipite pas non plus », indique Ada d'une voix sereine mais concentrée. J'essaie de suivre ses indications.

« Regarde-moi », elle demande, et je tourne la tête.

« Tout va bien », elle promet. J'opine, faut dire que j'ai retrouvé une position verticale moins en conflit apparent avec la gravité – sauf que la falaise est toujours là, dans mon dos, comme un monstre endormi.

« On continue ? »

J'acquiesce, et elle repart, sans attendre ni lâcher le câble, tout en commentant : « Là, c'est facile, juste toujours se tenir, toujours un pied après l'autre, toujours trois appuis... On arrive aux marches taillées, c'est la partie la plus aérienne, parce que ça monte, mais tu as le câble, toujours un pied après l'autre... »

« OK », je me force à répondre.

« C'est parti », elle annonce, en mettant le pied sur une prise que je ne peux même pas voir d'où je suis. Elle se hisse ainsi vers le haut dans un mouvement fluide que je ne peux qu'admirer. «Suis-moi », elle rappelle – et elle fait bien.

J'essuie, tour à tour, mes mains moites sur mon pantalon – toujours trois appuis - avant de m'exécuter. Concentré sur le câble, l'appui du pied arrière, la recherche de cette mystérieuse et aérienne marche, que j'imaginais visiblement plus loin et plus étroite qu'elle n'était puisque je dois ramener ma jambe après plusieurs tâtons dans le vide. J'ose prendre appui sur ce pied stabilisé, et mon corps s'élève, par sa propre volonté, ses muscles et son pied de nez aux lois de l'apesanteur. L'inverse de la magie en quelque sorte.« Super », commente Ada, deux marches déjà au dessus de moi.

« C'est plus impressionnant que difficile. »

« On dirait », je réussis à répondre en décidant de ne pas m'arrêter et d'enchaîner tout de suite. Mon pied gauche rejoint mon pied droit, qui repart à l'aventure, dans le vide, jusqu'à la prochaine marche. J'attends qu'il l'ait atteinte pour changer le poids de mon corps. La troisième marche est aussi facile à trouver, mais je sens que mes mains sont moites et je les essuie de nouveau, précautionneusement, sur ma chemise avant de tenter la quatrième, puis la cinquième. Je suis surpris de voir qu'il n'y a pas de sixième, le chemin est de retour. Plus étonnant encore, je sens que de nouveau ma magie est disponible alors qu'elle était entravée par les sortilèges qui protègent Lo Paradiso.

« Il n'y a pas d'autres chemins ?», je demande quand nous sommes assis, les jambes allongées sur le chemin, sortis de la vire. Dire que je suis vidé est une blague. Je suis mort.

« Il ne t'a pas plu ? », questionne Ada sans cacher qu'elle se moque.

« Je ne vois pas mon père et Thaddeus dedans », je décide de formuler ça comme ça.

Ça la fait rire alors qu'elle me tend la gourde.

« T'as raison, on demandera par où ils les ont faits arriver... mais ne sous-estime pas le Conseil, pour eux le Paradiso se mérite. »

En italien, on pourrait comprendre qu'elle parle du Paradis des religions monothéistes moldus. Je suis relativement sûr que c'est volontaire.

La pause ne dure que quelques minutes. Ada me tire sur mes pieds en me disant que nous serions bien avisés de ne pas trop traîner et que Livia, la dame qui va nous loger, nous attend avec un repas qu'il serait dommage de faire attendre.

« Ok », je souffle en essayant d'oublier ma fatigue en me laissant de nouveau hypnotiser par son rythme.

« Ils ne devraient pas tarder », elle annonce une demi-heure plus tard, me sortant de cette quasi transe.

« Qui ça ? »

« Les envoyés du Conseil », elle me répond, plutôt à contrecœur, je dirais.

Je retourne chacun des mots sans oser une réelle interprétation. Disons, pour faire court, que je peine à envisager un comité d'accueil – quel qu'il soit.

« Ça fait longtemps que je leur dis qu'ils sont incapables de surveiller leur territoire... entrer par la vire Agnelli, c'était un peu pour leur prouver la chose, mais si on dépasse la grande cascade sans qu'ils nous repèrent... ça serait grave ! », elle élabore plus pour elle que pour moi, je dirais

« Grave pour eux ? », je vérifie.

« Contrôler les allées et venues sur le territoire me paraît un minimum », elle confirme avec conviction.

Je suis trop fatigué pour entrer dans la conversation mais je mesure qu'elle est moins indifférente à cet endroit que je ne l'avais postulé ces derniers jours. Non, d'ailleurs, elle n'a jamais dit que l'endroit lui était indifférent, je me corrige tout seul. Juste qu'elle n'avait pas voulu y vivre. Elle avait aussi indiqué qu'il était déchiré entre les tenants de différentes visions de son avenir. Rien à voir avec l'indifférence, j'en conclus. Peut-être parce que j'ai chaud et les pieds en feu, je comprends ensuite qu'il y a vraiment d'autres chemins pour aller à Lo Paradiso.

« C'était un test, donc », je remarque, pas très gentiment peut-être.

Ada me regarde avec surprise, puis comprend que je l'accuse de duplicité, et soupire : « Plus pour eux que pour toi, j'espère que tu en es conscient ! »

J'opine plutôt que de me risquer à formuler les sentiments mitigés qui m'animent. Deux hommes arrivent d'ailleurs à grands pas, sortant un peu de nulle part, m'évitant de réfléchir plus avant sur tout ça. Ils sont vêtus de vêtements kaki qui doivent les aider à passer inaperçus. Ils ressemblent sans doute aussi à des gardiens de parc naturel moldu. Si j'avais dû penser à une surveillance des lieux, je les aurais habillés pareil.

«Bonjour», commence le plus proche avec un sourire clairement forcé avant de reconnaître ma compagne : « Ada Taluti ! »

« Bonjour », répond légèrement mon amie, mais la tension entre eux est colossale.

« Tu n'as pas prévenu de ton arrivée ? », accuse le gars – un grand brun bien bâti.

« J'ai prévenu Livia », indique Ada.

« Par la vire Agnelli ? », vérifie le second nerveusement.

« Il faut dire par où on compte arriver maintenant ? », demande - faussement innocemment, je dirais, et je commence à avoir une certaine expérience sur le sujet – Ada.

« Non, mais la vire Agnelli... », argumente le même. Il est plus jeune, moins brun, plus sec. Les marques de la lycanthropie sont aussi davantage présentes sur son visage.

« J'aime bien passer par là ; mon père passait toujours par là », contre Ada – ça ne fait rien pour la tension, il faut bien le dire.

« Ça a déclenché plein d'alarmes », proteste encore le premier.

« Pourtant ça fait presque une heure que nous sommes sortis de la vire et vous voilà seulement», remarque Ada avec acidité.

« C'est loin », se justifie le second.

« On a même cru que c'était une fausse alerte », avoue le premier.

« C'est pour ça que vous n'êtes que deux ? », suppose Ada – mais ça sonne comme une critique. « Nous sommes deux sorciers entraînés, vous savez, pas sûr que vous feriez le poids... »

Les deux gars me regardent alors pour la première fois – comme s'ils découvraient ma présence.

« Tu n'as rien à faire ici », juge immédiatement le second avec un froncement du nez qui indique que son opinion est basée sur l'odorat.

« Je l'ai invité et j'ai prévenu le Conseil », intervient Ada avant même que je n'envisage de lui répondre.

« Vraiment ? », s'étonne ouvertement le premier. « Et ils ont dit oui ? C'est qui ce type, un gars du Ministère ? »

« Harry est anglais... », commence Ada avec la première hésitation depuis le début de la conversation. « Son père est comme nous, et il avait envie de connaître Lo Paradiso »

Je note qu'elle a esquivé le nom de mon père. Un simple Harry fils d'un loup-garou. J'aime assez, je décide et j'opine pour soutenir son propos.

« Toi, qui hurles toujours contre l'idée de réserve, tu amènes des touristes ? », gronde le grand brun.

« Lucca est au courant ? », veut savoir le second, et j'imagine bien qu'il y a peu de chance qu'il y ait deux Lucca à Lo Paradiso.

« Il faudra lui demander », crache Ada immédiatement, et les deux hommes comprennent visiblement qu'ils se sont aventurés en terrain miné.

Ada et Lucca ne sont pas n'importe qui, je réalise. Autant pour la simplicité.

« On vous emmène au Conseil », décide le premier après un regard à son collègue.

« Merci, mais je compte aller d'abord chez Livia poser nos affaires et prendre le repas qu'elle a préparé », annonce Ada sur un ton qui ne semble pas ouvert à la négociation.

« Ce n'est pas la règle », essaie le second.

« Dites au Conseil que Livia nous attend et qu'ils peuvent toujours venir nous voir là-bas s'ils n'ont rien de mieux à faire », rétorque Ada en se remettant à marcher.

Je lui emboîte le pas sans trop savoir si elle ne nous met pas en danger avec sa décision de passer outre la demande de ces gardes. J'ai ma main sur ma baguette dans ma poche, mais aucun des deux ne fait mine de s'interposer.

« Ils ne sont pas sorciers ? », je finis par demander quand je juge que nous sommes trop loin d'eux pour qu'ils nous entendent.

« Eux ? À peine », elle répond sans ralentir.

« Je ne connais pas leur histoire individuelle en détails mais la plupart des sbires du conseil sont soit arrivés trop jeunes ici pour avoir une formation magique digne de ce nom, soit mordus trop tard pour contrôler leurs pouvoirs...Peu de risques qu'ils essaient de nous contraindre par la magie... »

« Pas de formation magique ? », je relève.

Elle secoue la tête alors que nous passons sur un petit pont de bois rudimentaire qui enjambe un torrent qui vient d'une cascade - les gardes sont arrivés juste à temps, je dirais.

« La règle est qu'on peut venir à Lo Paradiso quand on a treize ans, pas avant... On t'apprend à être utile à la communauté, pas à être un sorcier... Moi, j'ai appris le ramassage des plantes vendues aux herboristes, par exemple... »

« Tu veux dire que... »

« Il n'y a aucun enfant de moins de treize ans, ici, oui », elle répond avec une certaine rage. «C'est censé être pour des raisons de sécurité... mais la vérité est que ça évite les familles... »

« Les familles ? », je questionne réellement intrigué.

« Eh bien, si tu as un enfant, soit tu pars, soit tu l'envoies au loin... »

« Pourquoi ? »

« Certains disent que c'est une clause secrète de l'accord avec le Ministère de la magie... Lucca pensait plutôt que certains préféraient faire le tri comme cela... Comme je suis partie notamment pour cette raison, j'ai tendance à lui donner raison... Les gens qui pourraient construire autre chose ne restent pas... »

« Et ceux qui restent ? », je reprends une fois que j'ai pesé sa présentation.

« C'est exactement la question qu'il faut se poser, selon moi, Harry », elle répond l'air ravie de me voir suivre le chemin sinueux de ses pensées.

oo

Livia nous accueille avec un grand sourire dans une petite bergerie de montagne transformée en maison confortable. Même si la taille de la maisonnette et ses matériaux ont été respectés, une partie de la transformation est magique, je le sens tout de suite en entrant dans la pièce principale. Je perçois de même clairement l'aura magique de cette femme d'une cinquantaine d'années qui nous amène à une chambre mansardée au premier étage. Peut-être est-ce la fatigue physique et l'absence de magie depuis ce matin qui me rend cette perception aussi intense. La pièce est simple : un grand lit, une courtepointe matelassée, une commode. Le bois blond est ciré et la pièce lumineuse.

« Vous êtes une sorcière », je remarque, après m'être imprégné des lieux. C'est peut-être une question indiscrète, mais je suis quasiment certain qu'elle ne va pas mal prendre ces propos.

« Tout à fait », elle confirme avec simplicité.

« Sans doute plus compétente que la moitié du Conseil additionnée », ajoute Ada qui a posé son sac sur le sol et s'étire comme un chat.

« Je ne crois pas que tu composes cette moitié totalement au hasard », rétorque Livia, et ça doit être vrai parce que Ada se contente de hausser les épaules. « Pour répondre complètement à ta question, Harry, je suis arrivée ici très tard, quand mon fils a eu treize ans... Ma vie a longtemps été celle d'une sorcière ordinaire... »

« Une herboriste de grand renom à Rome, quand même », indique Ada avec une certaine fierté.

« La renommée est une amie bien versatile, Ada, je croyais que tu le savais ! », tempère Livia de nouveau, mais elles échangent un regard complice : ces deux-là s'aiment bien, c'est clair.

« Votre fils a été mordu en même temps que vous ? », je ne peux m'empêcher de demander, frappé par la similarité avec l'histoire de Ada.

Livia a l'air plus surprise que choquée par la question – elle jette un coup d'oeil à Ada qui détourne les yeux. Juste ce qu'il faut pour que je me demande ce qu'elles cachent toutes les deux.

« Mon fils a été mordu quand il avait neuf ans », commence finalement Livia. « Nous étions à la campagne, chez des amis... Un voisin est venu nous avertir qu'un lycanthrope fou traînait dans les environs et les enfants l'ont entendu... Ils étaient si jeunes et si sûrs d'eux même, tous les trois - les fils de nos hôtes et Lucca », elle précise, et je n'ose comprendre. « Ils ont cru malin d'aller voir de plus près... Seuls Vico et Lucca en sont sortis vivants... »

Il y a des coïncidences qui n'en sont pas, je l'ai appris très jeune. Les mots me manquent devant les liens qui se dessinent, alors j'opine.

« Un an plus tard, Lucca m'a mordu par accident au début de la pleine lune », reprend doucement Livia, le regard perdu dans le vide. « Plus ma faute que la sienne : j'ai cru que je pouvais revenir lui faire prendre une gorgée de potions », elle ajoute précipitamment comme si j'allais condamner un garçon que je sais déjà mon rival. « Trois ans plus tard, après beaucoup d'épreuves, nous sommes arrivés ici... Vico dans nos bagages », elle conclut avec sobriété.

J'ai déjà entendu suffisamment d'histoires similaires pour combler les trous – le rejet des parents de Vico sans doute ; la fuite du père de Lucca, peut-être ; l'opprobre et la crainte des voisins ; la fermeture de l'herboristerie de renom, comme une conséquence probable.. Toujours terrible dans son caractère prévisible, quand l'horreur devient banale.

« Vous avez reconstruit votre vie », je commente avec révérence.

« Nous nous battons chaque jour », elle indique sobrement.

« Je ne le sais que trop bien », je promets. Je ne sais pas si Livia va me croire mais dire autre chose serait mentir.

« Il faudra qu'il te parle de la Fondation », glisse Ada, un peu timidement.

« J'ai rencontré Remus Lupin et son assistant quand ils ont eu le courage de venir ici... Je crois m'être fait mon idée mais si tu en as l'envie, Harry, je serais heureuse d'échanger avec toi... Lucca plus encore», estime Livia sur un ton qui ne me semble rien moins que sincère.

Cette fois, je regarde ouvertement Ada. J'espère que je n'ai pas l'air accusateur mais j'estime que j'ai droit à des explications. Livia doit sentir qu'elle l'empêche de me les donner parce qu'elle enchaîne sur la douche en face sur le pallier et annonce le repas sur la table dans une demi-heure.

« Il n'y a pas d'hôtel ici », commence très doucement Ada quand les pas de Livia résonnent dans l'escalier. L'entend-elle ? « J'étais obligée de demander l'hospitalité de quelqu'un et Livia... Livia aurait été vexée que je ne vienne pas chez elle... »

Tout cela est sans doute vrai, je décide.
« Me prévenir aurait été de trop ? », je questionne quand même.

« Tu n'aurais plus pensé qu'à ça », elle indique.

« C'est ta méthode alors », je raisonne tout haut, en essayant de garder la colère et le ressentiment en respect. « Que ce soit de l'escalade ou rencontrer ton ex, tu penses que je m'en sortirais mieux dans l'improvisation ? »

« Tu es du genre qui retombe sur ses pattes », elle confirme.

« Et qui pardonnes ? »

Elle a la grâce de rougir légèrement et de chercher ses mots.

« Je ne sais pas s'il s'agit de pardonner... Tu as voulu venir ici selon mes termes, comprendre sans a priori... Tu seras évidemment le seul à prétendre ne pas en avoir... mais c'est ce que tu as voulu... Je prends la douche la première ? »

« Je t'en prie », j'arrive à répondre.

Quand elle sort, vêtue d'une grande jupe bleue et d'une large blouse à dentelles, j'essaie de savoir ce qui m'agace le plus : ses silences, sa supériorité sur les épreuves physiques ou Lucca Astrelli. C'est une question tellement difficile qu'elle revient sans que j'ai su y répondre. Peut-être le sent-elle. Elle n'essaie pas de reprendre la conversation là où nous l'avions laissée. Moi non plus. Elle me dit juste qu'il faut faire vite et je lui réponds que je la retrouverai en bas. Elle me retient pour un baiser mais je ne suis pas sûr d'être bien sincère dans ma réponse physique. Sous la douche, j'essaie de faire le tri – c'est plus facile que dans la chambre.

Il y a ma jalousie envers Lucca, énorme, croissante et sans doute dangereuse. Je décide qu'elle est sans doute prématurée ; ils se connaissent depuis longtemps, ils partagent beaucoup de choses, mais elle l'a officiellement quitté et la propre mère de Lucca nous accueille, Ada et moi, comme un couple. Est-ce qu'Ada a été jalouse de mes amis ? Je souris en repensant que seule Brunissande – allez savoir pourquoi – avait fait l'objet de réelles questions.

Il y a aussi Lo Paradiso, ses règles étranges, ses rapports de pouvoir et la lycanthropie. Ada n'a pas tort en disant qu'il faut que j'aborde ça sans a priori et peut-être que le moins j'en sais, le mieux je peux me faire ma propre opinion.

Il y a encore l'épreuve qu'elle m'a obligé à passer - la vire Agnelli. Le chemin préféré de son père ? Vraiment ? Voulait-elle me montrer mes limites ? Ne pensait-elle qu'à répéter une tradition ? Les deux analyses me paraissent intenables en fait. Et ça me renvoie à sa façon de ne pas partager ses secrets ou de le faire au compte-goutte. C'est finalement une constante dans ma relation avec mademoiselle Taluti. Je me rends compte que ça me blesse parce que je croyais cette dernière semaine avoir fait des progrès conséquents dans ce domaine. Mais en fait, elle a davantage de secrets que ce qu'elle n'a eu le temps de me raconter. Je ne sais pas si je vaux mieux qu'elle sur ce domaine, je décide en boutonnant une chemise propre et en sortant de la salle de bain avec un certain calme retrouvé.

Il y a une voix inconnue dans la cuisine quand je me rapproche. Un homme. Quand j'entre, il se retourne et me tend la main en souriant. C'est un grand type brun aux yeux clairs – il ressemble beaucoup à sa mère.

« Lucca », il indique inutilement.

« Harry ».

« Je disais à Ada que vous avez fait tous les deux une entrée remarquée, les rumeurs vont bon train et pourtant nul ne sait encore qui tu es ! », il annonce l'air réjoui.

« Je ne suis pour rien dans la mise en scène », je lui réponds sobrement.

« Je suis toujours venue par la vire Agnelli, sauf en hiver », se défend Ada maintenant.

« Tu aurais pu accepter de te rendre au Conseil », remarque Livia d'un ton raisonnable.

« Harry a besoin de temps ; ils vont lui sauter dessus, le prendre pour l'envoyé de son père dès qu'ils sauront son nom ; et ce n'est pas ce qu'il veut ! », s'insurge Ada.

Là, je suis obligé de confirmer.
« C'est ce que j'ai demandé », je reconnais. « Dans la mesure du possible... »

« Alors », s'incline Lucca. « Passons à table, profitons de la cuisine de ma mère et parlons d'autre chose ! »

On parle de Vico et de la moto qui nous attend dans la vallée. De ma formation de Briseur de sorts et de mon stage chez les Gobelins. Ada souligne que ma connaissance des lycanthropes a été considérée comme un atout. Ça fait rire Lucca qui tente de négocier un prêt pour le compte de la communauté avec la Banque de Milan sans réels résultats pour l'instant.

« Ça doit bien en arranger certains», estime Ada, et Lucca se contente de confirmer en opinant. On ne s'étend pas sur les conflits de Lo Paradiso.

Ma jalousie essaie bien de mesurer si les regards et la connivence patente entre Ada et Lucca cachent plus qu'une profonde connaissance mutuelle, mais je n'y arrive pas. Entre chaque sujet, on fait les louanges de la cuisine de Livia qui rit à chaque fois et prétend avoir improvisé. Au tiramisu, ayant mesuré que j'avais affaire à quelqu'un de sensible, d'intelligent et de cultivé, je transmets à Lucca les salutations de mon père, et lui se dit flatté. Comme Ada, il veut savoir à quel âge j'ai commencé à vivre avec Remus et je lui réponds.

« Et tu as su comment ? », il questionne alors avec une pointe de gêne. « Je veux dire, j'imagine que c'est lui qui te l'a dit ? »

« Remus ? », je vérifie. Il acquiesce avec soulagement. « Oui, c'est lui », je réponds. « Tout de suite ou presque, à la première pleine lune, il m'a expliqué le pourquoi de sa disparition pendant trois jours... »

« Il avait cinq ans et demi », précise Ada gravement, et Livia, malgré tout ce qu'elle a vécu, a l'air prête à me plaindre.

« Ça m'a paru fou », j'essaie alors de leur expliquer. « Mais tout me paraissait fou, en fait, à cette époque... que Remus veuille s'occuper de moi, que la magie existe », je fais un geste global parce que je ne vais pas leur dire que je m'émerveillais alors d'avoir un repas entier, des vêtements à ma taille ou des jouets. Ça fait très longtemps que j'ai tiré un trait sur cette première partie de ma vie. « Alors qu'il se transforme en loup, c'était... presque un détail. »

J'ai trois lycanthropes autour de moi, et aucun n'a l'air de prendre mes paroles à la légère. Vu le passé récent, je mesure combien la question de la révélation les fascine sans doute.

« J'ai compris lentement ce que ça voulait dire, pas la transformation mais le statut », j'ajoute donc, décidant qu'ils méritent cette confidence. « Quand Remus a voulu ma garde entière et qu'on lui a jeté sa lycanthropie au visage – j'avais sept ans... Quand il est devenu directeur de Poudlard et que des parents ont enlevé leurs enfants de l'école... Quand des membres du Ministère refusaient en public de lui serrer la main... Dans toutes ces petites humiliations, tous ces minuscules combats... j'ai compris... »

ooo

Après le repas, Ada comme Lucca estiment que je dois visiter Lo Paradiso avant d'aller voir le Conseil. Livia essaie sans succès de s'interposer :
"Lucca, tu n'as pas besoin de nouveaux conflits", elle plaide.

"Ce ne seront que de nouveaux avatars de discussions anciennes", il estime en haussant les épaules, et le regard d'Ada sur lui me paraît particulièrement admiratif à ce moment-là.

Mais la seconde d'après, elle me prend la main en me disant qu'on ne peut que commencer par l'herboristerie - là où elle a passé tant d'heures de sa jeunesse. On marche tous les trois jusqu'au bourg. Je dirais que ça nous prend une petite heure et je mesure que, si elle a grandi ici, elle n'a pu qu'apprendre à marcher ! Et dire que Ron a toujours trouvé qu'on marchait trop avec mon père ! Mais la douche, le repas et même la rencontre de Livia et Lucca m'ont redonné des forces, et je ne me plains pas. Le temps du chemin, Lucca et Ada se relaient pour me nommer les lieux et m'expliquer le fonctionnement de la communauté, son idéal d'auto-suffisance et ses rapports avec le parc naturel moldu autour d'eux.

" C'est un équilibre précaire et précis", estime Lucca, l'air enflammé par son sujet. "Et toutes les idées de baseviennent de Cosmo, le père d'Ada. C'est lui qui a vu les synergies à trouver avec le monde moldu pour que Lo Paradiso ne dépende pas seulement du bon vouloir ou de la charité du Ministère !"

"C'est... audacieux", j'arrive à commenter, un peu dépassé par tant d'organisation.

"C'est visionnaire", renchérit Lucca. "A chaque fois que je lis un de ses courriers au Ministère, que je rencontre quelqu'un qui l'a vu plaider, je regrette qu'il soit mort si tôt, pour Lo Paradiso, pour Ada, mais aussi pour moi !"

"Je doute qu'il ait pu être à chaque instant à la hauteur des attentes que tu as en lui", interrompt abruptement Ada. "Il était aussi colérique, impatient et dénué de sens pratique dans sa vie quotidienne - Il ne prenait pas le temps d'aimer les siens ou même de les connaître... Il était heureux dans sa bibliothèque avec sa lunette astronomique et ses parchemins... quand il partait pour une ascension dans les montagnes... ou quand il faisait un discours.. mais il ne fallait pas espérer de lui qu'il apprenne à sa fille à faire ses lacets, qu'il s'inquiète de savoir si les placards de la cuisine étaient pleins ou les chaussures ressemelées... Il t'aurait déçu aussi, Lucca, inévitablement !"

En s'agaçant, Ada a accéléré comme pour échapper à ses souvenirs, et Lucca et moi avons dû l'imiter pour rester à sa hauteur. On est tous un peu essoufflés quand elle se tait, et un silence gêné s'installe. Je lui prends la main, et elle me sourit brièvement avant de recommencer à regarder le chemin. Lucca s'écarte un peu de nous puis revient avec une question pour moi :

"Tu n'auras peut-être pas envie de me répondre, Harry, mais que dire du Grand Remus Lupin alors ?", il demande presque timidement. "Quand je l'ai rencontré ici, il m'a fait forte impression, tu sais, Harry : il s'est totalement fait agressé par le Conseil qui lui a dit qu'il n'ambitionnait rien d'autres que de fabriquer des sorciers au rabais plutôt que de chercher une vraie façon lycanthropique de vivre", raconte Lucca, les sourcils froncés. "Et il n'a rien lâché : il a parlé d'humanité, de nécessité d'avoir les mêmes moyens que les sorciers, du fait qu'on était ostracisé parce qu'on constituait aussi une menace, qu'il ne fallait jamais oublier cela ; qu'il ne s'agissait pas de mérite mais d'ambition pour soi-même..."

"J'imagine que ça a fait rire le Conseil", soupire Ada.

"Il a parlé de transmission, de construction, d'avenir", insiste Lucca, "et tu aurais dû voir la tête des jeunes... de Zeno et ses potes..."

"J'imagine assez bien aussi la tête de Furio", elle insinue, et la grimace rapide de Lucca est une confirmation.,

"Il a peu parlé de ce qu'il avait vu ici", je décide d'avouer puis je me rends compte que la vérité est autre : "Sans doute parce que je n'ai pas réellement demandé... Pap'...Remus", je me corrige pour la première fois depuis pas mal de temps dans ce sens-là. "Remus n'est pas quelqu'un qui envahit les autres avec ses propres combats - il sait bien que nous en avons hérités avec son patronyme... et, ces derniers temps, j'étais pris par mes études... Plus jeune, j'ai enseigné l'été à la Fondation, mon frère le fait toujours d'ailleurs, mais il est sur place", je me sens obligé d'ajouter.

"Lucca te demandait les défauts de Remus, et tu nous donnes les tiens", s'amuse Ada.

"Les défauts de Remus ?", je répète sans trop savoir quoi répondre : qu'il ait tendance à se rendre responsable de tout ? qu'il soit plus père poule qu'autre chose ? qu'il soit paranoïaque en matière de sécurité ? qu'il garde toujours la main sur les informations qu'il donne ? Tout ça me paraît bien ridicule, en fait, au moment de juger la force de la Fondation...

"Remus n'a que le défaut d'être un trop bon père", déclare Ada, "Harry et son frère ne savent pas leur chance !"

Je ris en même temps que Lucca avant de décider que ça ne peut pas rester comme ça :
"C'est un maniaque des livres rangés par ordre alphabétique et il peut aussi passer des journées à t'expliquer à quel point il est en dessous de ce que tu pourrais attendre de lui!"

"Un maniaque qui se sous-estime ?", résume Lucca, "ça fait carrément peur !"

On arrive en riant au dessus du Bourg, comme ils l'appellent, et je dois avouer que je suis un peu décontenancé par ce que je vois. C'est une série de bâtiments bas, à toits pentus, autour d'une espèce de place carrée. Le sol est en terre battue. C'est tellement géométrique et sommaire que ça ne me paraît pas sorcier. Ça ne ressemble pas plus à un village moldu, d'ailleurs.

On descend jusqu'à l'Herboristerie : comme les autres, le bâtiment n'est haut que d'un étage, en pierre, avec de grandes fenêtres vers le Sud pour laisser entrer la lumière. Cinq femmes, plus ou moins jeunes, s'y activent. Ça sent la menthe poivrée, l'arnica et les fleurs de montagne.

"On vend partout en Italie", explique Ada une fois qu'elle les a toutes saluées par leur prénom. "Même en Suisse et en France !"

Je ne peux m'empêcher de sourire à sa formulation.
"Je découvre de minute en minute combien tu tiens à cet endroit", je remarque et je la vois blêmir.

"Pas du tout !", elle proteste.

"Je ne vois pas pourquoi tu en as honte", je contre calmement.

"Parce que tu n'as rien vu encore", elle souffle, en tournant le dos aux femmes de l'herboristerie. "Livia, Lucca, ces plantes, cette salle, ces femmes, je les aime, sois en sûr... C'est d'autres choses, moins visibles, plus cachées, qui me posent problèmes..."

Je repense à la réaction des gardes, à cette histoire d'école interdite et de familles impossibles, et je mesure que ça doit en faire partie. J'opine donc lentement, comme si elle m'avait convaincu.

"On continue ?", elle propose plus haut, et je la suis dehors où nous retrouvons Lucca qui fume une cigarette.

Le soleil commence à baisser, caressant les prés et les reliefs. Des vagues blanchâtres avancent sur différents versants en direction du village qui me fait quand même plus penser à une caserne moldue - sans enceinte extérieure - qu'à Pré-au-lard.

"Les troupeaux rentrent", commente Ada.

"Vos troupeaux ?"

"Moutons, chèvres, nous avons environ 500 têtes, qui nous assurent plus que l"indépendance en viande, lait, fromage... nous vendons les peaux aux Moldus", explique Lucca. "Les tanneries sont plus loin..."

"Des garous éleveurs de moutons !", je m'amuse sincèrement.

"Nous avons aussi des serres et des jardins", rajoute Ada avec une pointe de défiance.

"Ça marcherait encore si vous étiez plus nombreux ?"

"Ce genre de raisonnement amène des gens comme Furio à penser que seuls les productifs peuvent avoir leur place ici - les trop jeunes, les trop faibles, les trop vieux doivent trouver leur salut ailleurs", m'annonce très froidement Ada.

"Harry se demande seulement si notre modèle peut évoluer, et c'est une très bonne question", me défend étonnamment Lucca.,

" Ce n'est qu'une question d'organisation", elle estime, "Pas la peine d'ergoter là-dessus !"

"C'est aussi une question de moyens financiers", souligne Lucca avec un air entendu, "et de protection politique..."

Dis comme ça, Lo Paradiso ressemble pour la première fois bien plus à la Fondation, je me rends compte en laissant mes yeux courir sur les troupeaux rassemblés dans un grand enclos. Comme je ne sais pas comment l'un ou l'autre de mes guides prendrait cette réflexion, je préfère la garder pour moi.

"Tu veux aller voir ?", demande alors Ada en me prenant la main - sans doute un geste de paix.

"Pourquoi pas", je réponds d'une voix égale que Remus en représentation ne désavouerait pas.

On descend rapidement jusqu'au grand enclos, des chiens viennent vers nous en aboyant, et certains des bergers lèvent les yeux :

"Lucca !", crie un jeune garçon à la tignasse plus frisée que celle de ses moutons.

"Bonjour Zeno !" ,répond ma compagne joyeusement.

"Ada !", s'exclame maintenant le garçon, s'élançant vers nous malgré la pente et l'herbe glissante. "Ada, tu es revenue !"

"Je suis en visite", modère mon amie, l'air un peu embarrassée par l'accueil du jeune garçon - à moins que ça ne soit par le regard ironique de Lucca ou par le mien. "Mais, comment vas-tu ?"

"L'hiver est passé", répond lentement le jeune Zeno, je lui donne quatorze ans au maximum, l'air de chercher ses réponses. "On est retournés sur l'alpage, c'est mieux que l'hiver..."

"Tu as lu les livres que je t'avais laissés ?", veut savoir Ada.

"Les livres... j'ai commencé...", commence le jeune homme avec embarras.

"Ils ne t'ont pas plu ?"

"Si !", promet Zeno, l'air sincère. "J'ai bien aimé les plantes et les potions... l'histoire de la magie, ça m'a endormi... Les autres, je ne sais pas - Furio me les as pris... Il a dit que je ferais mieux d'apprendre à être un bon berger..."

"Il va te les rendre, crois moi", crache immédiatement Ada.

"Ce n'est pas grave, Ada, il me les rendra un jour ! C'est ce que tout le monde dit !", commente le jeune garçon avec philosophie.

"Il va te les rendre plus tôt que ça !", insiste Ada avec colère. "N'est-ce pas, Lucca ?"

"Quand tu dis : 'N'est-ce pas Lucca ?", tu t'attends à ce que je les réclame à ta place ou que je prédise ta victoire ?", répond assez froidement l'interpellé.

Ça fait taire tout le monde, disons-le. Ada ouvre plusieurs fois la bouche, chaque fois l'air plus triste qu'en colère, pour préférer le silence.

"Ne t'inquiète pas, Zeno, on trouvera une solution... Ada ou moi...", finit par conclure Lucca avec une nouvelle tristesse dans le regard.

Pour la première fois, je sais que je pourrais être jaloux, sauf que leur peine respective m'attriste. Ils ont dû former une sacrée paire tous les deux, faire rêver tous les mômes de la communauté... Peut-être même que le départ d'Ada, la fille du fondateur, a été un échec grave pour Lucca... Et je me rends compte qu'Ada le sait et préférait être suffisamment loin pour faire semblant de l'oublier... Elle est venue ici à ma demande, je me souviens. Il ne faudra pas le perdre de vue.

"Ou on t'en donnera d'autres livres, Zeno", je glisse alors, histoire de redonner un peu de couleurs à l'avenir.

Le garçon me regarde avec curiosité, et Ada sourit :
"C'est mon ami, Zeno, il s'appelle Harry, il est Anglais... "

"Son père est un garou", ajoute Lucca, reprenant sans le savoir la présentation offerte par Ada de moi aux gardes. "Un garou éduqué", il insiste.

"Y 'a des garous bergers en Angleterre ?", veut savoir Zeno me prenant par surprise.

"Je ne sais pas", je réalise, "Je me renseignerai !"

"Je dois y aller", décide alors le garçon qui s'est remis à regarder le troupeau qui est toute sa vie, et aucun de nous trois ne trouvent à le retenir.

"On finit notre tour ?" , propose finalement Ada d'une voix encore rauque de tristesse.

"Tu veux lui montrer quoi ?", demande Lucca l'air prévenant.

"Il faut bien passer au Conseil, non ?", elle annonce en se redressant.

"Promets-moi de ne pas agresser Furio sur les livres", soupire Lucca.

"Promets-moi de ne pas chercher à utiliser Harry", elle rétorque d'une voix totalement neutre qui me fait frissonner.

"Si tu le souhaites, je vous laisse y aller seuls", articule Lucca quand il a avalé l'insinuation - ça prend plusieurs secondes, pendant lesquelles je me demande - sans trouver - comment on pourrait bien m'utiliser.

"Ils savent déjà que tu as joué le guide, ce serait hypocrite", estime Ada en haussant les épaules.

Ça semble sceller l'affaire, et nous reprenons en silence notre descente vers la place centrale du Bourg - puisque c'est ainsi qu'ils l'appellent. Je distingue parfois des mouvements dans les bâtiments, mais personne ne nous arrête, ne nous parle ou nous observe ouvertement. C'est assez étrange, même quand comme moi, on a l'habitude depuis son enfance d'être reconnu et observé.

"Puisqu'on y est, comment fonctionne votre Conseil ?", je lance finalement pour rompre le silence un peu pesant qui s'est installé.

Je n'ai pas le temps de me demander -un peu tard -comment Ada prend le "votre" que Lucca explique avec une visible satisfaction devant ma curiosité :

"Le Grand Conseil réunit les 29 élus de tous les membres de la communauté"

"Tous les membres ?", je relève, presque étonné par cette soudaine égalité.

"Oui, tous, dès 13 ans", confirme Lucca avec l'air de retenir un commentaire, avant de développer : "Eux-même désignent douze grands élus qui remplissent des fonctions de gestion ou de représentation dans la communauté"

"Comme Lucca et Livia", explicite Ada.

"En fait, 4 sont chargés des approvisionnements et des relations extérieures, 4 de la production et des travaux communs, 4 de la sécurité et de la santé de la communauté", précise Lucca. "Chaque année, chaque groupe choisit un représentant au Conseil restreint..."

"Lucca n'a jamais été choisi", ajoute Ada avec un air entendu.

"Je suis trop jeune", estime Lucca avec l'air de quelqu'un qui écarte au plus vite la discussion.

"Et trop pénible aussi", insinue Ada avec légèreté.

Ça les fait rire, et je me joins à eux avec facilité. La politique est un art suffisamment sérieux et amer pour ne pas la prendre avec ironie, des gens comme Severus ou Albus m'ont appris ça.

"C'est là-bas", indique Lucca en désignant un autre bâtiment de pierre et bois que rien ne distingue des autres, si ce n'est peut-être la fontaine couverte qui le flanque sur sa droite.

"Et le Comité d'accueil est déjà en place", grince Ada quand je perçois des silhouettes sous le porche de la bâtisse. En s'avançant, j'arrive à les dénombrer, elles sont trois.
Deux hommes et une femmes, plutôt âgés pour ce que je peux en dire. Ils ont la mine sévère et le costume sombre.

" Attilio, le tanneur, Furio,le responsable de la sécurité, Nerina, l'acheteuse...", complète Lucca d'une voix neutre pendant que nous parcourons les derniers mètres.

"Welcome to Lo Paradiso", m'accueille l'homme au centre, dans un anglais étrangement chantant. "I am Furio."

"Thank you, I am Harry", j'essaie, sans trop savoir si je dois lui montrer que mon italien est meilleur que son anglais.

"Ada will ...translate ?", il questionne avec plus de difficultés.

"Harry parle italien", annonce mon amie en levant ouvertement les yeux au ciel. "Il n'a pas peur d'apprendre de nouvelles choses !"

Les hostilités étant si ouvertement lancées, je m'attends presque à qu'on nous demande de partir, voire qu'on nous force. Mais Furio a un sourire sarcastique avant de s'incliner :
"Voilà qui nous aidera à avoir une conversation intéressante !"

Après avoir murmuré des messages de bienvenue relativement prudents, les deux autres s'effacent les premiers vers l'intérieur du bâtiment, Lucca et Ada s'engouffrent sans attendre à leur suite, alors que Furio m'indique de faire de même. On dirait qu'ils ont tous hâte d'en découdre finalement !

Comme la porte est basse, je dois me pencher pour entrer. Je remarque alors une sorte d'autel dressé dans le vestibule dallé sommairement de pierres noires. Éclairé par des bougies, il supporte trois statuettes de métal, toutes vêtues de vêtements que je n'ai pas le temps d'identifier, Furio dans mon dos. Mais la question n'est pas là : j'ai déjà senti que je me trouvais en face des mêmes statuettes que dans le coffre des Wuelfern !

oooo
Les garous de Lo Paradiso
Lucca et Livia Astrelli, deux garous romains, la mère est herboriste et le fils ambassadeur de Lo Paradiso et accessoirement amoureux éconduit de Mademoiselle Aradia Taluti, dite Ada.

Vico, ami d'enfance de Lucca Astrelli. Il vit à Venise où il répare des motos.

Zeno, jeune pâtre lycanthrope qui aime les livres quand il en a

Furio, membre du Conseil opposé à Lucca et à Ada.

Attilio, le tanneur, frère de Barthelomio, l'herboriste de Venise, allié de Ada

Nerina, responsable des achats, plutôt proche de Furio.

Le prochain chapitre s'intitule De la Symbolique et de la bonne tenue. Cyrus y croise Drago, un Dennis Crivey devenu architecte, quelques Aurors dans le pétrin... Tiens je me rends compte que je n'ai pas trouvé la playlist pour le prochain... Faut que je réponde à vos reviews aussi !