Certains d'entre vous avaient déjà deviné de quoi il retournait, mais je suppose que je ne vais faire que confirmer les derniers soupçons quant à la condition un peu spéciale de Law…

Enjoy it !


Chapitre 37 : Trouble-fête

« La révolution n'est pas un dîner de gala ; […].
La révolution, c'est un soulèvement,
un acte de violence par lequel une classe en renverse une autre. »

Mao Zedong, Le Petit Livre rouge, 1966

.
POV Law :

Je m'étire longuement et tends les jambes, croisant les chevilles, reportant mon attention sur mon livre.

Je suis dans la pizzeria que Bonney affectionne tant, alors que Luffy est en train de préparer sa fermeture ; les stores sont tous baissés, cachant l'intérieur du restaurant aux regards des passants, où je devine que la nuit est entièrement tombée, à présent. J'attends que Kirby vienne me chercher après son derniers cours tardif, elle m'a annoncé ce matin par sms qu'elle aurait du retard pour « cause d'insubordination » – je suppose que c'est l'œuvre de Thatch, vu l'intitulé de la sentence.

Je me balance sur ma chaise, les yeux rivés sur les lignes qui s'entrecroisent dans un coin de ma tête, alors que je parcours les pages d'une manière totalement absente ; je suis loin de ma lecture, absorbé par mes pensées qui me ramènent deux semaines auparavant, quand Bonney est venue passer le week-end chez moi.

J'ai presque passé la nuit à la regarder dormir, à peser le pour et le contre, à tenter de savoir où est-ce que tout ça me mènerait. Et tout ça pour quoi ?

Oh, ce coup en vaut la peine, assurément, mais je vais avoir un mal de chien à tenir les délais ; et je vais me faire allumer, et pire encore : plus j'attends, plus les montées d'ego des uns et des autres vont les pousser à agir à ma place, de la même manière dont Sabo a tenté de me doubler. Enfin, ça, c'était sans compter sur le caractère de merde de Bonney, sur lequel le blondinet s'est cassé les dents.

Je souris malgré moi en repensant à la manière dont elle lui a claqué la porte au nez ; qu'est-ce qu'il croyait ? Qu'il allait pouvoir la convaincre de le laisser entrer jusque dans sa chambre ? Sale gosse présomptueux. Il en a méchamment pris pour son grade ce soir-là, et si ce n'est pas une preuve que je suis bien le seul à pouvoir gérer cette affaire de A à Z, alors je veux bien prendre l'habit pour le reste de mon existence.

Dans le fond du restaurant, j'entends Luffy compter sa caisse tout en fredonnant un vieux James Brown ; ses chaussures claquent sur le carrelage alors qu'il se dandine, marquant le rythme, seuls bruits ambiants à travers ceux de la légère circulation qui résonnent au-dehors.

Il ne m'a pas décroché le moindre mot, mais est-ce que je peux seulement le blâmer de s'obstiner à ne pas m'adresser la parole ?

J'entends le carillon de l'entrée tinter en même temps que la porte grince en s'ouvrant – client de dernière minute ? Il est trop tôt pour que ce soit JJ. Luffy arrête de fredonner et, au moment où la porte se referme, j'entends le fracas d'un plateau balancé au sol.

- TU SORS DE LÀ ! hurle Luffy.

Surtout, ne pas intervenir.

Pas tout de suite.

Luffy est assez grand pour se débrouiller.

Néanmoins, je décale ma chaise et lorgne à travers les persiennes, qui séparent l'arrière-salle où je me trouve du reste du restaurant. J'avise la silhouette qui se tient dans l'entrée et mon sang ne fait qu'un tour.

Putain.

Il ose se pointer ici, celui-là ?!

- C'est comme ça que ta génération s'adresse à la mienne ? glousse Sabo en détaillant le décor qui l'entoure. Hé ben, le moins qu'on puisse dire, c'est que t'as pas atterri dans un trois étoiles…

- Me parle pas de politesse ou d'autres merdes du genre ! Tu sors d'ici, et maintenant !

- Et en quel honneur ? C'est un endroit public, non ?

Il joue au con, littéralement, et c'est typiquement le genre de comportement qui agace Luffy.

Je me demande comment ça va se passer, cette fois – s'il lui manque la moindre mèche de cheveux, à ce môme, j'en connais un qui va me décalquer la tête. Et faire sa fête à Sabo, aussi, au passage, histoire de finir le travail proprement.

Luffy est tendu comme une corde prête à se rompre, à ce que je vois ; c'est vraiment qu'une question de temps avant qu'il n'y ait de gros dommages collatéraux si Sabo ne la ferme pas très vite pour faire demi-tour.

Si c'est Bonney qu'il cherche, il est mal renseigné : elle ne prend pas de pizza le jeudi soir, parce que c'est le jour où elle se cuisine une ventrée de pâtes carbo. Même ça, je le sais ; ça fait partie des insignifiantes habitudes de Bonney que je connais sur le bout des doigts. J'ai mis tellement de temps à préparer ça… il n'a aucune idée d'à quel point il est à côté de ses pompes, cet idiot.

- Oh, tu la fermes… ! Tout ça c'est d'ta faute, de toute façon !

- Vois pas de quoi tu parles.

- T'as tout fait foirer ! poursuit Luffy qui n'a pas l'air de se soucier un tant soit peu des arguments de Sabo. Tout le monde se prend la tête parce que t'as foutu ton nez dans une affaire qui te concernait pas !

Sabo ricane et avance d'un pas, mais Luffy ne bouge pas d'un pouce, sûrement bien décidé à ne pas se laisser emmerder. Il ne reculera pas, c'est une certitude – il ne recule jamais, quitte à y perdre beaucoup. Encore une autre qualité à lui accorder, ceci dit. L'autre crétin paraît bien sûr de lui, mais je suis certain qu'il va vite déchanter.

J'aurais aimé le retrouver, après son irruption dans l'histoire l'année dernière, mais j'ai vite laissé tomber en m'apercevant qu'il avait déjà balancé tout ce qu'il savait à qui voulait l'entendre, comme me l'avait annoncé mon père.

Je me rappelle encore de la convocation, tombée en plein milieu de la nuit, obligé que j'étais de rentrer au bercail pour expliquer, comme un salarié doit rendre des comptes à son patron, ma prise de position vis-à-vis de Bonney.

Expliquer pourquoi je n'avais pas terminé plus tôt, là où j'avais déjà été contraint, quelques jours auparavant, de demander à ce qu'on me fasse confiance, quand l'arrivée de Sabo dans la vie de Bonney fut remontée aux mauvaises oreilles.

C'était un des moments les plus humiliants de ma vie, et j'en garde un souvenir très amer, que je n'ai partagé avec personne, pas même mon père.

J'ai passé les semaines suivantes à recoller les morceaux avec Bonney, en oubliant complètement cet imbécile.

- Aux dernières nouvelles, les affaires qu'on traite ne sont pas nominatives, rétorque Sabo en époussetant ses épaules dans un geste délibérément snob.

- Tu vis sur quelle planète pour dire un truc aussi con ?!

- On sait très bien qui on vise, mais c'est à celui qui sera le plus rapide à exécuter le contrat que la paye reviendra. Alors, moi ou quelqu'un d'autre, peu importe, dans le fond… tu ne crois pas ?

D'un geste d'humeur, Luffy balaye son argument, mais il sait bien qu'à défaut d'avoir raison, il n'a pas vraiment tort, même si ça manque cruellement de fair-play ; fair-play dont je ne fais jamais preuve, au risque de me faire dévorer si je ne suis pas le premier à montrer les dents.

Le gamin lui fait signe de dégager, mais visiblement, Sabo a une idée bien précise en tête, parce qu'il le toise avec un mépris qu'il ne se donne même pas la peine de dissimuler. Décidément, j'ai toujours pensé que c'était un petit con arriviste, et je ne suis pas près de changer d'avis.

- Et puis… en plus de tout ça… ça ne te regarde pas, Luffy.

L'intéressé relève la tête de son comptoir et je devine à la tension de ses muscles que Sabo est en train de toucher une corde sensible.

Ça fait des lustres que Lu' essaye de se rendre utile, et que je challenge ses compétences à chaque fois ; c'a bien failli mal tourner la première fois où j'ai mis les pieds dans la pizzeria avec Bonney, et que Luffy ne s'y attendait tellement pas qu'il a manqué se griller tout seul. Jouer l'indifférent total a permis de sauver la mise, mais c'était moins une.

J'en rirai peut-être dans quelques années, mais pour le moment, cette bourde est beaucoup trop récente pour que je l'associe à quelque chose d'amusant.

- T'es juste là en bon toutou, murmure-t-il en s'accoudant au comptoir, ses yeux vrillant les siens. Et je vais te donner une petite info, juste entre nous, le prends pas mal, c'est pour t'aider : tu n'es apprécié que parce que ton travail est fait correctement. Rien de plus.

Luffy serre les poings et s'efforce de l'ignorer en reprenant son rangement, tendu, le visage fermé ; Sabo, lui, porte toujours son petit sourire arrogant – une chance pour lui que Bonney n'ait pas vu ça, elle supporte déjà le mien, c'est pas pour retrouver la même chose chez le blondinet précieux.

Je scrute toujours leur duel à travers les contrevents, en me tenant prêt à intervenir, au cas où ça dégénèrerait ; je pourrais me montrer, mais je veux laisser à Luffy l'occasion de se débrouiller par lui-même, au moins une fois. Pour lui laisser sa chance, de la même manière qu'on m'a laissé la mienne, il y a des années de ça.

- Et pourquoi t'es venu me faire chier, exactement ? lui balance-t-il avec sécheresse.

- Parce que tu crois que ton existence revêt assez d'importance à mes yeux pour attirer mon attention exclusive… ? Je sais juste que Bonney aime passer ici, certains soirs. Je teste celui-là, tout simplement.

- Alors là, mon gars, si t'escomptes emmener JJ aussi facilement, tu te fourres le doigt dans l'œil, et bien comme il faut.

- Tu projettes peut-être de m'en empêcher ?

Dommage que son intelligence égale malheureusement sa stupidité, à celui-là ; tout le monde sait, chez nous, que la dernière chose à faire, c'est se mettre Luffy à dos. Je pense ne pas me tromper quand j'affirme que le gamin a presque deux visages, pour peu qu'on mette le doigt sur ce qu'il ne faut pas.

- J'te laisserai jamais ruiner tout c'qu'a été fait jusque-là, martèle-t-il en le fusillant du regard. Si tu veux JJ, tu vas devoir me passer sur le corps.

Sabo part d'un éclat de rire franc qui, s'il m'était destiné, m'aurait terriblement vexé ; et à voir la couleur des oreilles de Luffy, je devine que le gamin partage mes pensées.

- Oh, ça, quelqu'un ne s'est pas gêné pour le faire…, susurre-t-il en reprenant son sérieux.

- Que-

- Et il t'a jeté quand il n'a plu eu besoin de toi… avant de te reprendre quand il a eu envie de se vider, pile au moment où il n'a pas eu ce qu'il voulait avec cette personne qu'on connait bien, toi et moi…

- … c'est n'importe quoi, souffle Luffy.

Une infime pointe de culpabilité me vrille la tempe, l'espace d'une seconde ; ma condition ne me permet pas d'en faire un état d'âme, mais l'idée est là, et elle ne s'en ira pas de sitôt.

Et, même s'il joue l'insensible, Luffy accuse le coup, tout le monde a toujours pu lire en lui comme dans un livre ouvert.

Il déglutit et pose ses mains sur le comptoir, pour se pencher lentement vers le nuisible – et cacher le tremblement de ses doigts, par la même occasion ; la colère, l'envie de lui en mettre une en pleine poire, tout ça est en train de dangereusement chatouiller les limites de son self-control, dont la capacité de retenue n'est vraiment pas une qualité chez lui, ce qui saute aux yeux de n'importe qui le côtoyant un tant soit peu.

- C'est toi qu'as un problème de frustration, t'auras jamais ce que tu veux, Sabo. Ja-mais. Dans quelle langue faut qu'on te parle pour que tu te mettes ça dans la tête une bonne fois pour toutes ?!

Les yeux de Sabo s'assombrissent, et le pressentiment qui me prenait le ventre s'intensifie.

Il va passer au cran au-dessus, c'est une question de secondes.

- Jouer au chat et à la souris, ça va bien 5 minutes, je déteste devoir attendre, rétorque-t-il. Et maintenant, tu vas me dégager et me laisser prendre ce que je veux. À savoir Bonney, et j'en ai rien à foutre que t'aies des ordres ou pas. T'es sur mon chemin, et j'vais devoir arranger ça.

L'action est tellement rapide que je perds une poignée de secondes à regarder Sabo littéralement passer par-dessus le comptoir et attraper Luffy par le col pour le pousser vers le four. Le gamin est prompt à attraper sa pelle à pizza pour lui en flanquer en coup en pleine poitrine, le faisant lâcher prise pour l'envoyer valdinguer dans la desserte remplie de vaisselle. Sabo s'écroule dans les piles de céramique dans un fracas assourdissant alors que je quitte mon poste d'observation pour entrer dans la partie, passant derrière les persiennes pour faire le tour du bar et relever Luffy d'une main ferme, sans quitter l'autre taré des yeux.

Sabo a l'air plutôt surpris de me voir, puisqu'il croyait visiblement être seul dans le restaurant ; il se redresse en époussetant sa veste et me toise d'un air trop hautain pour son propre bien.

- … cette fois, tu dépasses les bornes, Sabo, murmuré-je. C'est allé bien trop loin, je ne peux pas laisser passer ça, tu le sais aussi bien que moi…

- Je m'étonne que tu ne sois toujours pas parti pleurer dans les jupes de ton père pour qu'il t'aide à te sortir de la merde noire dans laquelle tu es, raille-t-il en haussant un sourcil, méprisant au possible.

- Si c'est ton seul argument à m'opposer…

- Et alors quoi, Law… ? T'es pas compétent pour cette affaire, et tu veux même pas le reconnaître. Tu pourrais me la laisser, histoire que tout ça arrête de traîner, mais tu n'as jamais aimé partager.

- Parce que t'es la générosité incarnée, peut-être ? réplique Luffy, pelle toujours en main.

Ça serait presque risible si je n'étais toujours pas aussi soucieux de la tournure future des évènements ; je sais que tout peut dégénérer d'un instant à l'autre, c'est notre nature même qui veut ça, mais Sabo n'est clairement pas un adversaire à sous-estimer.

- … c'est un tout nouveau business, Sabo. Vois ça comme un nouveau jeu, avec cent fois plus de challenge et de nouvelles règles. Des règles que tu ne maîtrises absolument pas.

J'appuie mes mots, pour qu'il comprenne bien où je veux en venir.

Son regard se fait plus dur, mais je ne lui laisse pas le temps d'objecter : sa langue de serpent, je l'ai assez entendue.

- Sache que si tu avais pu lire les choses plus attentivement – ce que tu ne pouvais pas, puisque les petites lignes sont très bien rangées loin de tes serres – tu n'aurais même pas eu l'idée de te pointer là au nom d'arguments irrecevables. T'étais tellement pressé de faire marquer un point à l'équipe que tu n'as même pas pris le temps de comprendre le règlement avant de débarquer sur le terrain. T'es de la vieille école, et ça te perdra.

- Tu es tellement présomptueux, chuchote-t-il. En quoi ce contrat diffère-t-il des autres ?

- Hé bien… ça, tu ne pourras jamais le savoir. Tu penses bien que je ne laisse pas ça traîner n'importe où, crétin.

Luffy laisse échapper une exclamation moqueuse et se fout ouvertement de lui, et je fais mon possible pour ne pas sourire à mon tour, histoire de garder un minimum de crédibilité. Sabo, lui, rage en silence, mais je sens bien que je m'approche dangereusement de sa limite, encore une fois.

- Ça te fait peut-être marrer de me causer des ennuis, Sabo, et me faire éradiquer serait certainement un grand spectacle à étaler à tout le monde, mais que plus que tout, ça va énerver qui-tu-sais.

- … Ouais, notre Lord Voldemort à nous, ricane Luffy en lissant son tablier.

- Et il ne va pas supporter qu'un contrat comme ça lui passe sous le nez. Je suis le seul à en connaitre les tenants et les aboutissants, comme ils se plaisent à le dire ici, et si je rate mon coup, personne ne pourra le récupérer.

Sabo a l'air plutôt nerveux, maintenant, et je lis une longue hésitation dans son regard ; il pense à sa réaction ? Bien. Qu'il y pense, justement, histoire qu'il se mette dans mes chaussures, rien qu'un instant.

S'il croit que c'est si amusant de risquer sa tête à chaque fois qu'il faut ouvrir la bouche pour convaincre Bonney…

Il tergiverse.

Clairement.

- Le fait que tu soies là, c'est la preuve par A+B que JJ va venir, murmure Sabo après un bon silence.

- D'une, je compte bien te faire sortir d'ici pour qu'elle n'ait pas à voir ta sale petite tête. De deux, comme elle le dit elle-même, il n'y a que ses amis qui peuvent l'appeler JJ, objecté-je.

- Oh, mais je compte bien être ami avec elle, Law, ne t'en fais pas pour ça. Que ça lui plaise ou non.

Il plane à dix mille, cet idiot.

- Dégage, avant que je ne te mette dehors moi-même.

- Ouais, débarrasse le plancher, ponctue Luffy, négligemment appuyé sur sa pelle. T'empestes mon restau, mec.

C'est l'offense de trop, de toute évidence ; Sabo se rue sur Luffy et ils tombent au sol dans un capharnaüm de chaises et de tables renversées. Luffy rampe pour échapper à sa prise mais Sabo le ramène dans sa direction pour lui éclater un crochet du droit dans le visage. Luffy tourne la tête et le coup lui heurte la pommette, mais je ne laisse pas le temps à Sabo de réitérer. Je le ceinture par-derrière et le tire loin de Luffy – hors de question de le laisser l'abîmer encore un peu plus.

Encore une fois.

Sabo jure, grogne, et se débat tellement qu'il nous fait tomber dans la vaisselle brisée ; les segments de céramique craquent sous mon poids, mais mon cuir me protège, au moins pour cette fois.

- LUFFY ! OUVRE LA PORTE DE DERRIÈRE ET PRÉPARE LA COUR ! vociféré-je en encaissant un coup de coude mal placé dans les côtes.

- Mais je-

- C'EST UN ORDRE !

Il se relève et court comme un dératé pour dégager le couloir qui mène à la cour extérieure, qui ne donne sur aucun vis-à-vis – on y a personnellement veillé quand on l'a posté ici, il y a quelques années. En prévision de cas comme celui-là.

Sabo se raccroche à une étagère du comptoir et tente de s'extraire de mon étreinte en tirant de toutes ses forces, mais l'étagère se décroche, emportant plusieurs dizaines de coupes qui s'écroulent sur nous dans une pluie de verre.

À tâtons, j'agrippe un tesson et frappe où je peux ; Sabo ne bronche pas mais l'émail se teinte de rouge, signe que j'ai visé juste. Je le repousse d'un coup de pied et il se trouve projeté contre le mur de briques, assez loin pour me permettre de me relever et quitter ma position de faiblesse. Sabo vacille, une seconde, et revient à la charge ; il me percute de toutes ses forces et le choc éprouve les limites de ce corps, me faisant voir des points noirs alors que mon dos heurte de plein fouet un pan du bar, derrière moi, qui se brise sous la force de la collision, nous envoyant valser sur le carrelage en emportant d'autres chaises sur notre passage. J'en lâche mon arme de fortune qui tombe sur le sol, hors de ma portée. Je me hisse sur les coudes en songeant qu'un coup de cette ampleur réduirait en miettes la colonne vertébrale de n'importe qui, et je secoue brièvement la tête pour reprendre mes esprits.

Putain, quel bordel…

La main de Sabo se referme sur ma gorge, mais Luffy a été plus rapide à revenir que je ne le pensais ; il se jette sur lui pour le repousser loin de moi, et des gouttes de sang s'écrasent sur mon visage – celui de Luffy, à en juger l'entaille sur son bras et le tesson que Sabo tient dans la main.

J'attrape un pied de chaise et Sabo le ramasse en pleine figure, le détournant momentanément de Luffy qui profite de cette ouverture pour le saisir par les poignets et lui ramener les bras dans le dos ; je me relève précipitamment et, sans chercher plus loin, empoigne Sabo par le col et le tire dans le couloir.

Oh, bien sûr, si Luffy et moi étions n'importe qui, Sabo n'aurait besoin que d'une microseconde pour se libérer.

… mais voilà : nous sommes bien plus que ça, et il sait qu'une fois immobilisé, il ne pourra plus rien faire pour nous échapper.

Il se débat toujours autant, mais c'est un combat perdu d'avance ; l'air glacé de la nuit nous enveloppe, la porte se referme et il ne subsiste plus que le noir total de la nuit, hors de la lumière des belvédères qui rassurent tant ceux que je suis chargé de chasser.

- Tu vas crever de toute façon ! s'exclame Luffy alors que Sabo se démène contre nous. Arrête de t'débattre, tu fais que retarder l'échéance… !

- Allez vous faire foutre ! rugit-il en luttant, se tortillant dans tous les sens.

On le laisse tomber au sol et je m'assois sur ses hanches, levant la jambe pour plaquer ma chaussure contre sa joue, alors que Luffy s'éloigne vers la zone qu'il a préalablement délimitée, comme je le lui ai ordonné tout à l'heure. Il attrape un bidon d'essence et asperge le sol, alors que Sabo le regarde faire avec les yeux écarquillés.

C'est compliqué d'appréhender sa mort avec sérénité.

J'ai eu des heures pour y penser, seul, sous le jet de ma douche, quand il était en train de prendre du bon temps avec Bonney.

- C'est prêt ! s'exclame Luffy en nous offrant un sourire de sociopathe.

- Oï, Law, arrête… ! s'écrie Sabo en se tendant contre mon emprise. On peut discuter, non ?! Vous allez pas faire ça… !

Comme si on allait se gêner…

Fouillant dans ma poche, j'en sors mon paquet de cigarettes et en cale une au coin de mes lèvres, l'allumant négligemment alors que le blondinet gigote sous moi.

Tss.

Maintenant qu'il est dans mes filets, il n'ira pas bien loin.

Je tire sur le foulard qu'il porte et le lui fourre dans la bouche, assez loin pour que ses gémissements se muent en complaintes muettes.

Exhalant une bouffée de nicotine dans l'air froid, je me redresse et, de ma main libre, l'attrape par sa veste pour le tirer sur le bitume, jusqu'à l'endroit démarqué par Luffy qui patiente sagement, bidon à la main. J'ai à peine balancé Sabo sur le bitume qu'il l'asperge d'essence sous son regard épouvanté, reculant précipitamment avant que je ne jette ma clope incandescente dans le combustible, qui s'enflamme instantanément.

J'entends tout juste Sabo hurler, à travers son bâillon, alors que sa silhouette se débat dans le brasier ; mes yeux dévient sur ceux de Luffy, où je vois danser les flammes dans ses prunelles noires comme la nuit qui nous couvre.

L'odeur de chair brûlée se répand un peu partout, mais c'est le cadet de mes soucis. Bientôt, il n'en restera plus qu'un tas de cendre, de cette saloperie.

Finalement, après une longue, très longue minute, les geignements disparaissent dans le crépitement du feu, et ça me suffit pour savoir que Sabo ne sera plus un problème. Je me détourne et pousse la porte de l'arrière du restaurant, Luffy sur les talons – on traverse le couloir et on enjambe les débris de céramique, en balayant les dégâts du regard.

… la poisse.

Sérieusement.

- Besoin d'aide ?

- … nan, JJ va arriver, marmonne-t-il. Il vaut mieux qu'on s'parle pas, on est pas… censés… tu sais… ?

- Mieux que personne, murmuré-je en rajustant mon cuir, me détournant du bordel monstrueux qui règne près du comptoir pour déverrouiller la porte et sortir sur le trottoir, décidant de m'allumer une autre cigarette, qui ne me servira pas d'igniteur, pour cette fois.

Pas un chat dans la rue. On n'entend même pas le bruit des flammes qui continuent d'emporter Sabo, à l'arrière.

Je perçois vaguement une flopée de jurons dans mon dos, alors que Luffy déplore l'état de la vaisselle qu'il va galérer à changer ; je réprime un sourire, et lui jette un regard quand il me rejoint en scrutant l'obscurité de droite à gauche. Sûrement pour vérifier que Bonney n'est pas encore là…

- … nan mais en fait, si, j'vais faire une pause, cède-t-il en tendant la main.

Je lui tends ma cigarette et je le regarde tirer dessus nerveusement, fixant les imperfections du bitume glacé, à pousser du pied quelque gravillons logés dans les interstices des plinthes du mur de la pizzeria.

Mes yeux courent sur le sang qui macule son bras, sur celui qui a éclaboussé son visage, sur sa lèvre ensanglanté, son cocard déjà naissant.

… si mon coloc m'adressait encore la parole, pour sûr qu'il me massacrerait pour avoir laissé Luffy déguster à ce point.

Mais ça, ça ne fera que partie de la dette énorme que je vais devoir régler une fois que cette affaire sera terminée.

Je ne m'en fais pas.

Ou… tout du moins… j'essaye.

- … Luffy…

- Je veux pas en parler, me coupe-t-il. S'te plaît, Law.

- … comme tu voudras. Mais… je suis fier de toi.

- Y'a pas de quoi être fier, pourtant. J'pense qu'on est salement dans la merde.

Il est trop dur avec lui-même, mais là où je suis si exigeant avec moi-même, comment pourrais-je le blâmer… ?

La dernière fois qu'il s'est battu avec Sabo, Luffy a hérité de cette marque indélébile sur le torse, là où l'autre a perdu une partie de la symétrie de son visage. Un match nul, qui s'est soldé ce soir par une victoire pour l'un des deux camps.

Reste à savoir quel prix aura cette victoire, parce que la mort de Sabo pourrait bien avoir des conséquences que je ne suis pas en mesure d'évaluer, pour le moment ; pour la simple et bonne raison que nous ne sommes pas supposés nous massacrer entre nous, et que Luffy et moi avons tout à perdre, si quelqu'un venait réclamer dédommagement.

Je ne doute pas que Sabo avait une liste de contrats longue comme le bras, qu'il faudra honorer à sa place.

À dire vrai, Luffy a raison : on est probablement déjà dans la merde, plus qu'on ne l'a jamais été.

.

« Je croyais le monde dévasté, mais vous me murmurez à l'oreille que ce n'est pas fini
et que les hommes n'ont pas encore payé.
Qu'ils périssent, Seigneur, s'ils vous ont offensés. »

Laurent Gaudé, Ouragan