La surprise été avait pour le moins désagréable pour l'artiste. Quelques dizaines de Grinnaldiens étaient revenus avec eux, afin de poursuivre le rapprochement, et ils s'étaient installés dans la salle du conseil d'Estain pour y discuter au calme. Calme qui avait été bientôt troublé par une vague clameur et des rugissements furieux, qui les avaient tous fait se précipiter dans la rue. Là, elle avait découvert en même temps que les autres une demi-douzaine de wraiths furieux, Râ'kan et Trel'kan en tête, occupés à tirer par un pied un de leur semblables qui se débattait en vain dans la poussière.

Si elle laissait la plupart du temps le soin aux aliens de régler leurs disputes entre eux, celle-là dépassait clairement les limites tolérables, et elle s'était donc empressée d'intervenir.

La voix vibrante de haine, Trel'kan lui avait expliqué que le wraith avait tenté d'agresser un frère humain de la manière la plus gratuite qui soit, et n'avait été neutralisé que de justesse. Il l'avait rassurée, la victime n'avait rien, puis l'avait implorée de les laisser punir l'impudent de la manière la plus exemplaire qui soit, afin que le drame évité n'arrive jamais. Elle avait accepté à contrecœur, lorsque Zil'reyn, par l'intermédiaire de Markus, et soutenu par ce dernier, lui recommanda pour la cohésion et la force de leur alliance d'autoriser la punition. Elle n'avait exigé que deux choses. Le wraith devait survivre sans mutilation et ils devaient expliquer à tous la raison de ce châtiment somme toute barbare.

Trel'kan s'était incliné, les dents serrées, ainsi que ses cinq congénères, puis l'un d'entre eux avait détalé, revenant quelques minutes après avec de lourdes chaînes et Zil'reyn, qui fit un discours à la petite foule à présent réunie autour de la fontaine principale, en même temps qu'à tous les wraiths du système.

Elle, pendant ce temps, avait tenté de rassurer les Grinnaldiens, mettant en avant que cette volonté de faire un exemple venait des grands prédateurs, qui malgré la brutalité de leurs méthodes avaient sincèrement à cœur le bien-être des humains qu'ils fréquentaient, et que leur rage n'était que l'expression de leur implication dans leur alliance, bafouée par un idiot qui, elle l'espérait, reviendrait dans le droit chemin.

Les Grinnaldiens avaient acquiescé, mais avaient préféré s'éclipser avant l'exécution de la sentence, et elle avait été ravie de les accompagner pour une promenade dans les champs.

A leur retour, elle avait découvert le wraith enchaîné à la colonne de la fontaine, sanguinolent, et humilié, mais toujours vivant et vibrant de rage. Qu'ils aient attaché cet être qui visiblement ne pouvait vraiment croire à leur alliance sur la fontaine que leur génitrice même avait conçue sur les conseils d'une humaine pour être un symbole de leur union était d'une ironie répugnante, qui lui tira un sourire sinistre.

Elle avait tenté de trouver qui était la victime de cette agression manquée, en vain. Personne ne s'était fait connaître et les wraiths impliqués refusèrent tous de révéler l'identité de la personne.

Elle alla même jusqu'à demander à la régente d'ordonner à ses sujets de le lui révéler, mais la reine avait refusé tout net, arguant que le coupable ayant été puni, il n'était en rien nécessaire de connaître la victime.

La vie avait donc repris, et durant trois jours et trois nuits, le guerrier était resté enchaîné à la fontaine. L'affaire avait eu deux conséquences directes et drastiquement opposées.

D'un côté, les humains sceptiques y avaient vu une confirmation de leurs doutes sur la pertinence d'une telle alliance, de l'autre, les enthousiastes y avaient vu la preuve éclatante de l'engagement sincère de la plupart des wraiths dans ce projet. Certes, l'un d'entre eux avait tenté de faire du mal, mais il avait été arrêté par cinq des siens, qui non seulement l'avaient empêché de nuire, mais en plus avaient d'eux-mêmes exigé qu'il soit châtié de la plus cruelle des façons.

Et à partir de là, deux camps s'étaient formés : l'un majoritaire, mené par la tribu de Sama et quelques Estinois dont Léah, qui firent encore plus d'efforts pour intégrer à leur vie quotidienne les grands aliens, et de l'autre les réfractaires, principalement des survivants de sélections et d'anciens esclaves choisis n'ayant nulle part ailleurs où aller, qui se mirent à prôner à mi-voix non pas l'égalité, mais leur domination sur les grands aliens, jugés trop dangereux pour mériter une véritable place dans la société.

Et, coincés au milieu, les indécis et ceux qui ne désiraient pas prendre parti.

Par réaction, deux camps respectivement pro- et anti-alliance apparurent chez les wraiths, le premier en bonne majorité tout de même, mais le second gagnait vite de la popularité, avec une dizaine d'aliens désirant soumettre à nouveau les humains, tout en continuant à entretenir des troupeaux de donneurs pour ne plus craindre la faim.

Delleb suggéra avec un grondement mauvais d'exécuter tous les réfractaires, sans distinction aucune de race et de sexe, afin de prouver que l'égalité allait jusque dans la mort, ce qu'elle refusa et qui leur valut une solide dispute, avec des mots dépassant la pensée et quelques gifles échangées.

L'abattage massif n'était pas une solution, mais ils ne pouvaient pas rester inactifs. Une décision fut donc prise dans l'urgence, et une planète dont Silla avait exterminé la population fut choisie pour accueillir la population humaine ne désirant pas avoir à faire aux wraiths. Les conditions y étaient difficiles, mais s'ils désiraient toujours bénéficier de leur protection, sans pour autant s'impliquer d'une quelconque manière auprès des vampires stellaires, c'était leur seule offre. Rosanna s'assura que tout le monde l'ait bien compris.

Ceux qui n'étaient pas prêts à collaborer avec les wraiths avaient deux choix. Partir, et tenter leur chance dans une galaxie parcourue par des monstres affamés, ou se contenter de ce monde aride dont ils leur faisaient cadeau en même temps que de leur protection.

Au final, une trentaine de personnes partirent s'y installer, tandis que les autres ravalaient leur bile.

Pour les wraiths, ce fut plus simple, et alors qu'une seconde vague de fils de Silla venait sur la planète apprendre à être des Ouman'shiis sous la guidance de leurs prédécesseurs, les réfractaires étaient réaffectés sur de petits vaisseaux ou des bases planétaires dépourvues d'humains en-dehors de ceux destinés à la consommation.

Les tensions s'effacèrent presque comme elles étaient nées, et moins de deux mois après l'incident, le dossier fut considéré comme clos.

Si durant cette période, les missions « normales » - principalement des patrouilles et les incessants voyages de l'Utopia - n'avaient jamais été interrompues, afin de ne pas briser le fragile équilibre de la communauté toujours grandissante, aucune mission spéciale de récupération ou d'exploration n'avait été menée. Filymn avait toutefois continué d'explorer et de traquer pour leur compte une longue liste, non pas de proies, mais de technologies à récupérer et de personnes à recruter, parfois aidé en cela par Markus.

Ce fut le petit traqueur qui le premier trouva mention d'un E2PZ, et qui, d'indices en intuitions, finit par le localiser, enterré sous des tonnes de terre dans un temple oublié depuis des éons.

Avec un enthousiasme rafraîchissant, Léonard s'était alors empressé d'organiser une opération de récupération et s'était assis lui-même aux commande de l'énorme foreuse qui leur permettrait d'atteindre la relique convoitée.

L'E2PZ s'avéra presque plein, et malgré les suppliques de l'ingénieur, Rosanna exigea qu'il remplace celui qu'ils avaient volé presque deux ans plus tôt afin qu'elle puisse retourner ce dernier à son véritable propriétaire : le comte de Vane, sur Hellemine.

Personne ne semblait comprendre que faire preuve d'honnêteté leur permettrait peut-être de se procurer quelques pièces dans l'immense collection du musée royal d'Hellemine afin de poursuivre les rénovations de la vaste flotte de Silla. Tout ce qu'ils semblaient voir, de Milena à Delleb, c'était la perte d'un E2PZ plus qu'à moitié chargé.

Personne ne comprenait, mais au final, à force d'entêtement, elle eut gain de cause et put traverser la Porte, l'E2PZ dans son sac et Markus dissimulé dans une cape noire sur ses talons.

Cette fois, ils arrivèrent en pleine nuit, et n'eurent que peu de peine à semer la patrouille qui les avait interpellé à leur sortie du vortex.

A présent maîtresse des effets psychologiques, elle avait choisi avec soin son entrée en scène.

Lorsque le professeur Lamartine entra dans son bureau deux heures avant l'ouverture du grand musée, ce fut pour l'y trouver, tranquillement installée dans son fauteuil à dossier droit, l'E2PZ posé bien en évidence sur le grand bureau de bois sombre, Markus, ombre noire parmi les ombres lui coupant toute retraite en refermant silencieusement la porte derrière lui.

« Bonjour, professeur Lamartine. J'aurais un service à vous demander. »

« Vous ! » s'insurgea le vieil homme, avant de jeter un regard terrifié à Markus, qui le dominait de toute sa taille, obstacle marmoréen entre lui et le monde extérieur.

« Je suis navrée d'avoir dû agir ainsi. Il s'agissait d'une question de vie ou de mort. Il nous fallait cet E2PZ, ou comme vous l'appelez, ce joyau stellaire. » expliqua-t-elle, tapotant le gros cristal brillant.

« On n'en a pas d'autre ! » grinça l'homme, avec une défiance admirable.

« Je le sais Professeur, et nous ne sommes pas là pour vous nuire, mais pour le rendre. »

« Pardon ?! »

« Comme je vous l'ai dit, nous n'avions pas le choix, mais à présent, nous n'en avons plus un besoin vital, alors je le ramène. Après tout, il est la propriété du comte de Vane. »

« Pourquoi faire ça ? Vous êtes avec les wraiths... »

« C'est exact, je suis avec certains wraiths, mais je suis surtout et avant tout honnête. Je n'ai jamais voulu le moindre mal à aucun des habitants de cette planète, et je suis venue ici pour vous présenter mes excuses pour le chaos que nous avons causé. »

« A cause de vous, le roi a coupé mes subventions ! Je ne suis plus que le gardien des lieux, le concierge ! A cause de vous, jamais on ne pourra percer le secret des Ancêtres ! » s'emporta l'homme.

« Je pense pouvoir vous aider à récupérer vos subventions, Professeur... »

« Comment ? En saccageant à nouveau nos collections ? En volant un autre ami du roi ?! »

« Non, déjà en faisant de vous le héros qui rend au comte son si précieux joyaux, et ensuite... Ce sera plus simple de vous montrer. Pourriez-vous nous amener sur le toit de l'aile ouest ? »

« Pourquoi je ferais ça, Madame Gady ?! »

« Parce que vous n'avez rien à perdre et tout à gagner, Professeur. »

L'homme sembla réfléchir quelques instant, mâchouillant inconsciemment sa moustache.

« Et si j'accepte ? »

« Je vous aiderai à percer les mystères des Ancêtres. »

« Vous m'aviez déjà dit tout ce que vous saviez. »

« Vraiment ? Croyez-vous que je me serais encombrée d'un tel caillou, s'il ne servait réellement qu'à faire joli ? Je suis très loin de vous avoir tout dit. Et je suis très loin d'en savoir autant sur leur technologie que Léonard, ou sur leur histoire que Delleb. Ayez confiance en moi, et vous verrez l'aboutissement de la quête d'une vie... de votre vie. »

« Depuis le toit de l'aile ouest ? » demanda-t-il, dubitatif.

« Absolument. »

L'homme sembla peser le pour et le contre, puis finalement, mordillant toujours sa moustache, il acquiesça avant de se retourner vivement, sursautant lorsqu'il manqua de se cogner contre un Markus feulant.

Elle suivit l'homme, laissant au wraith le soin de récupérer le générateur qui eut tôt fait de disparaître dans les plis profonds de sa cape.

Lorsqu'ils croisèrent un vigile, Lamartine s'arrêta, indécis.

« Professeur... » murmura-t-elle, une subtile menace coulant sous ses mots.

L'homme frissonna et se remit en route, saluant d'un petit geste l'homme vaguement interloqué.

Ils croisèrent encore deux gardes, qui se détendirent dès que le professeur les eut salués, puis arrivèrent enfin au pied de l'étroit escalier menant au toit.

« Que dois-je voir ? » demanda le professeur, scrutant de derrière la corniche sculptée les faubourgs de la capitale.

« Ça » répondit-elle, pointant un doigt en direction du palais royal alors que la gigantesque silhouette de métal et de chair de l'Utopia se matérialisait au-dessus des tours blanches.

Le scientifique tomba à la renverse, les yeux exorbités, un cri muet sur les lèvres.

« Professeur Lamartine, voici mon vaisseau, l'Utopia. C'est une frégate de guerre lanthienne vieille de dix mille ans. »

« Il... ça... vole ! »

« En effet, elle vole et voyage entre les mondes. Techniquement, elle peut même traverser le vide entre les galaxies. »

« Comment ? »

« Je vous dirais bien que c'est de la magie, mais ce n'est que de la technologie et le talent incommensurable de celui qui l'a réparée. »

« Que voulez-vous vraiment? » grinça le vieil homme, dardant un regard pénétrant sur elle, alors que le vaisseau s'évanouissait à nouveau en l'air.

« Vous êtes intelligent, Professeur. Je veux certaines des reliques de votre musée. Pour l'Utopia et d'autres vaisseaux. Ce sont d'extraordinaires témoins du passés, mais ils ne sont d'aucune utilité dans vos vitrines, alors qu'avec nous, ils pourront construire l'avenir. »

« Vous allez encore nous voler ? »

« Non, nous allons négocier avec vous, et troquer ou acheter ces pièces. »

« Le roi n'acceptera jamais. »

« Je n'en serais pas si certaine, Professeur. A l'heure actuelle, il reçoit lui aussi la visite d'ambassadeurs. »

Et une fois de plus, elle avait eu raison. A la décharge du brave monarque, le malheureux avait découvert Delleb installée sur son trône, jouant distraitement avec sa couronne, escortée de Zil'reyn et d'une véritable petite garde prétorienne constituée pour l'occasion. L'homme avait eu la sagesse de ne pas faire attaquer ses troupes, et avait même eu la bravoure de s'avancer seul pour négocier avec la terrible prédatrice.

Delleb était hautaine et souvent vicieuse, mais elle savait reconnaître la droiture et le courage, et avait traité l'humain en conséquence.

Elle ne lui avait toutefois pas épargné la plus simple et la plus efficace des menaces. S'il n'acceptait pas de négocier et de faire commerce avec eux, ils partageraient leur connaissance d'Hellemine avec tous les wraiths de la galaxie. Leur monde était un monde proscrit, car longtemps auparavant, il avait été protégé par la volonté d'un Ancien, mais de toute évidence celui-ci s'était désintéressé d'eux, et plus rien n'empêcherait les hordes affamées de prédateurs de venir piller l'extraordinaire ressource inexploitée qu'ils représentaient.

Le roi, qui était un homme sage et bon envers son peuple, avait réfléchi. Il ne pouvait condamner son monde aux affres de ces créatures mauvaises qui avaient toujours miraculeusement épargné leur monde, ravageant le reste de la galaxie.

Il s'était préparé à devoir prendre l'atroce décision de donner en pâture une partie de ses sujets pour sauver les autres, réfléchissant comment il pourrait jamais se faire pardonner de son peuple.

Il avait senti une colère et une tristesse impuissante l'emplir alors que la créature millénaire l'observait en silence depuis son trône qu'elle usurpait avec superbe.

Puis, incapable de parler, il avait acquiescé.

La suite avait été pour lui un étrange rêve malsain.

La reine antique avait exigé qu'ils signent un traité de paix et de commerce, et que par décret royal, il leur ouvre en grand les portes du grand musée et de ses collections.

Il avait examiné sans vraiment les voir les longs parchemins, trop abasourdi pour vraiment comprendre.

Pas de tributs humains, pas de morts.

Les monstres n'en voulaient qu'aux reliques des Ancêtres, aux monceaux inutiles d'artefacts qui s'entassaient partout dans les vastes sous-sols du musée !

En échange de vieux cristaux poussiéreux et de mystérieuses tablettes de pierre, les terrifiants aliens leur promettaient un paiement en nourriture, boissons et autres biens de consommation, et la paix. La paix, et le secret de leur existence.

Bien sûr, c'était trop beau pour être vrai. Mais le souverain ne pouvait s'empêcher d'espérer que ce soit réel.

Il y avait une petite, une infinitésimale chance que son peuple ne soit pas condamné à un combat perdu d'avance comme les abominations stellaires.

Il avait signé.