Chapitre 35
-Qu'est-ce que ça veut dire ?
Mikasa releva la tête, coupant court au semblant de conversation qu'elle avait avec le petit Armin. La grande salle avait commencé à se vider lentement, aussi Eren s'installa de travers sur le banc, face à Armin. Mikasa était à côté de lui, le regardant fixement. Il adorait la jeune femme, et connaissait son dévouement envers lui. C'était bien ce qui l'inquiétait, d'ailleurs.
-Je ne vois pas de quoi tu parles, ânonna-t-elle. Connie n'est plus avec toi ?
Eren sourit en coin.
-Comment tu sais que j'étais avec lui ?
-Vous vous êtes séparés dans le couloir. La porte était ouverte, on voyait tout.
-Alors pas besoin de poser une question quand tu en connais la réponse, soupira-t-il.
Elle posa son coude sur la table, et appuya sa joue contre le dos de sa main. Eren n'aimait pas vraiment quand elle prenait ce genre d'expression, un peu vide. La tristesse qui en émanait était simplement…
-…Injuste, marmonna-t-il. Dis-moi.
Silencieuse, elle commençait déjà à se lever, et il la rattrapa aussitôt par un bout de sa chemise, fronçant les sourcils.
-Si tu fuis, dit-il, c'est qu'il y a une vérité quelque part.
Il tira, l'obligeant à se baisser à sa hauteur. Ainsi, il n'avait pas à parler trop fort. Même Armin, qui les écoutait pourtant attentivement, devait avoir beaucoup de mal à le comprendre, sinon à l'entendre.
-Tu sais ce qu'on m'a dit ? souffla-t-il. Que tu fricotes avec Marco. C'est quoi ces saloperies ?
Pendant un moment, il eut l'impression qu'elle était sur le point de pleurer. Abasourdi et ressentant brusquement un élan de culpabilité, il défit sa poigne. Presque aussitôt, le revirement de situation le laissa sans voix la jeune fille venait de l'attraper par le col avec un mélange de vivacité et de violence, auxquelles il ne s'attendait pas le moins du monde. Leurs fronts se cognèrent, et Eren grimaça légèrement sous le petit choc.
-Il faut bien ça pour s'occuper de toi ! siffla-t-elle entre ses dents. Et toi alors, tu sais ce qu'on m'a raconté ? T'as raté l'échelle en te levant ou quoi ?
Un peu inquiet, le garçon regarda en coin pour vérifier que personne ne s'intéressait à eux. Armin avait disparu il faisait souvent ça quand la situation le dépassait ou ne le concernait pas. Les autres étaient trop loin pour faire attention. Pas la peine de se voiler la face, il savait pertinemment de quoi elle parlait, sans qu'elle eût besoin de préciser. Il venait tout juste de remonter des sous-sols à cause de ça.
-Qui t'a raconté ? grogna-t-il, un peu amer.
-Marco.
-Putain…
-Eren… ! C'est vrai ?
-Ah, merde à la fin ! Tu me…
Un grand bruit résonna à ses oreilles. Sec, cinglant, un brin aigu. Eberlué par ce qui venait de se passer, il baissa les yeux, fixant la main fine qui venait de le gifler. Note à lui-même : ne plus recommencer. Elle frappait fort et il avait un peu l'impression qu'elle avait tenté de lui arracher la joue avec ses doigts. Peut-être était-ce le cas, en tout cas elle le lâcha, tournant les talons.
-Mi…Mikasa… !
Elle avait bousculé Connie en sortant, sans prêter attention à l'appel d'Eren. Surpris par ce qui se passait, et ne comprenant rien à la situation, Connie retrouva Eren et s'assit à côté de lui, là où la jeune fille se trouvait il y avait quelques instants. Il haussa les sourcils en voyant la marque rouge qui apparaissait sur la joue de son camarade. Les doigts fins se détachaient terriblement bien sur sa peau, avec la forme de la main.
-Elle ne t'a pas raté…C'est plus le grand amour ? lança-t-il simplement.
Eren soupira, frottant sa joue et grimaça en sentant les petits picotements.
-Parce que c'était le grand amour avec Reiner ? se moqua-t-il. Merde, on est assorti, maintenant !
Connie gloussa un peu, et passa un doigt sous son œil, là où l'énorme hématome s'étalait. C'était douloureux, et il se demandait combien de temps il allait le garder. Jean commençait tout juste à retrouver une couleur normale sur son visage à cause des coups de Mikasa quelques jours plus tôt.
-On fera un concours de celui qui a le plus gros demain, va, dit-il.
Eren pivota sur le banc, posant ses jambes du côté extérieur de la longue planche de bois, prêt à se lever.
-Tu faisais quoi au fait ?
-Je récupérais juste quelques trucs.
-Y'a toujours une couverture de rabe sur le lit depuis que Nack est parti.
Connie haussa une épaule.
-Je préfère prendre mes affaires, je suis plus à l'aise…
Eren rit légèrement et se leva, lui tapotant l'épaule au passage pour l'entraîner avec lui.
-Comme tu l'entends. T'installe pas trop non plus, c'est chiant de tout bouger après.
Il l'avait déjà remarqué auparavant, mais Eren était du genre bordélique, et pas juste sur les bords. Ce trait de caractère contrastait incroyablement avec les personnalités de Mikasa et Armin, et Connie se demandait parfois comment ils pouvaient se supporter tous les trois.
Sur le matelas où il avait suivi le brun en ignorant autant que possible les regards inquiets du quatuor de plus tôt –il voulait bien comprendre leur inquiétude à cause de Jean, mais tout de même…-, l'oreiller d'Eren semblait avoir été lancé en vrac au milieu du lit. La couverture était à la fois roulée en boule et étalée, ce qui en soit représentait un tour de force.
-Pas mal, ricana-t-il en s'asseyant sur le matelas. Si c'est le bordel comme ça dans ta tête, je comprends mieux !
Il évita un coup d'oreiller avec un petit rire, et défit son pantalon pour se mettre à l'aise pour la nuit. Connie n'était pas vraiment du genre à porter son pyjama, oubliant généralement son existence pour simplement enlever la moitié de ses vêtements. D'après lui, rien de mieux qu'un tee-shirt et un caleçon. Il mettait ce principe en application toutes les nuits, au grand damne de Bertold qui était plus à cheval sur les apparences.
-T'es un rapide, marmonna Eren.
Connie bâilla longuement en se laissant tomber sur le dos, son crâne s'enfonçant dans le premier oreiller venu –probablement celui qu'utilisait Nack avant son départ du camp.
-Suis crevé, soupira-t-il.
-L'entraînement ?
Eren l'imita, secouant au préalable sa couverture pour pouvoir l'étaler sur lui. Connie grogna quand un bras le poussa, et il se décala un peu. Il n'était pas si gros et ne prenait pas tant de place !
-Ouais…Shadis était affreux aujourd'hui.
-Sérieux ? Il est resté jusqu'au bout aujourd'hui ?
Connie grimaça.
-C'était du duo. On était impair, aujourd'hui…
Eren ricana.
-T'as gagné le gros lot ?
-J'ai cru qu'il allait me tuer, cet enfoiré.
-« Bats-toi ou meurs », ça lui irait bien, comme devise !
Le petit rasé eut un léger rire en imaginant leur instructeur lançant l'effrayante phrase, et croisa les bras derrière son crâne après avoir remonté sa couverture sur lui. Eren était grand mais fin, il prenait peu de place sur le grand matelas. Lui-même était à la fois petit et svelte. Ils n'allaient pas beaucoup se bousculer. Peut-être allait-il passer une bonne nuit, pour la peine.
Il y eut un blanc, pendant lequel une gêne s'installa. Du côté d'Eren seulement, mais Connie le vit rapidement et lui lança un coup d'œil intrigué. Le brun soupira et baissa le ton.
-Et…Jean… ? souffla-t-il. Pas trop de mal… ?
Connie s'étira lentement, signalant son intention de dormir sous peu.
-Pas là. Ca fait quelques jours qu'on le voit plus. Ah, pareil pour Marco. J'ai entendu dire qu'ils utilisent l'équilibreur…A part ça, j'sais pas.
-Ah ouais…
Une pointe d'agacement dans la voix, Eren s'était tourné, montrant le dos à Connie et celui-ci soupira.
-Pas la peine de te venger sur les autres…, marmonna-t-il en faisant de même, roulant sur le côté. De cette place, il avait une vue plongeante sur le matelas de Marco, Jean et Reiner, plus exactement sur la place de ce dernier.
-Il ronfle pas, ce soir ?
Le murmure était sorti malgré lui, et Jean pinça les lèvres en espérant que personne ne l'avait entendu. Dans le noir, le silence total était étrange. Il se rendait compte seulement à présent, qu'une partie du dortoir était déserté beaucoup étaient partis à peine l'entraînement du jour fini, pour retrouver leurs familles et autres proches.
Reiner n'était pas venu dans ce lit, prétextant qu'il allait en profiter pour s'étaler dans celui de Bertold au vu de la place qui s'y était libérée.
-Ça t'intrigue ?
Jean sursauta en entendant le murmure qui répondait au sien dans son dos, et il roula sur l'autre côté, s'empêtrant un peu dans sa couverture. Là, il apercevait la forme de la tête de Marco qui reposait sur son oreiller, dépassant de sa propre couverture. Le garçon ne dormait pas, à sa grande surprise. Pire, il était bien conscient de ce qui l'entourait, ne somnolent même pas un peu alors que lui-même commençait à osciller légèrement.
Les yeux mi-clos, Jean bâilla en secouant la tête. Sous sa couverture, il agita un peu les bras pour essayer de se sortir de là et se rendait à peine compte qu'il se transformait graduellement en une grosse chenille.
-Pas vraiment. Il doit être plus à l'aise là-haut, non ?
-Je pense.
Pas évident de saisir si Marco riait de sa réponse ou de sa difficulté, mais son ton était indéniablement amusé. Prenant le garçon en pitié, le brun glissa un peu vers lui, et tendit les mains pour tirer doucement sur les pans de tissu qui étaient à sa portée.
-Je peux me débrouiller…grogna Jean.
-Mais oui, mais oui…Dors, idiot.
Marco sourit. Le garçon somnolait de plus en plus. Les derniers jours avaient, mine de rien, été un peu éprouvant pour lui et il pouvait comprendre son besoin de repos, quand bien même il tentait de lutter pour lui répondre autant que possible.
Un bout de tissu de plus bougea, et Marco libéra un bras qui s'étala aussitôt en travers du matelas. C'est-à-dire sur lui. Il retint un rire, se rapprochant lentement. Il pouvait entendre sa respiration, lente et de plus en plus régulière. Ah, il dormait déjà.
Un peu curieux, il leva une main, jusqu'à atteindre le visage de Jean. Dans le noir, il ne voyait que sa forme. Peut-être le distinguerait-il mieux en se rapprochant, mais il préférait ne pas le faire.
Là, sous le bout de ses doigts, il sentait le front du garçon. Il avait la peau chaude, à s'envelopper autant dans ses couvertures. En dormant, il se réchauffait probablement encore plus.
Il laissa sa main glisser, très légèrement et lentement. Un sourcil chatouilla sa peau quand il passa dessus. Ils avaient toujours été fins, et il lui était même arrivé de se demander si leur forme était naturelle. Sauf que Jean n'était pas franchement du genre à s'épiler.
Il frôla une paupière, la sentant tressauter légèrement et bifurca un peu plus haut. Là, il fit glisser un doigt le long de l'arête de son nez. Il était plutôt droit, donnant ce côté fier à son visage malgré lui.
Marco eut un petit sourire, remerciant la nuit de le cacher. Après le nez, c'était ses lèvres. Un peu fines. Et pourtant elles savaient se faire gourmandes, avides même. Il l'avait découvert quelques jours auparavant. Plus rien depuis. Quelque part, il l'avait un peu cherché lui-même en mettant en place ces entraînements forcés. Il n'aurait jamais imaginé de lui-même que Jean ferait ce pas. Qu'il oserait.
Ni que lui-même irait continuer leur affaire dans les douches. Bordel. A quoi pensait Reiner en le poussant ainsi ? Est-ce qu'il avait remarqué quelque chose ? Ce n'était pas comme si le grand blond était totalement innocent dans ce genre de choses Marco l'avait déjà surpris, discrètement, dans une de ses tentatives bizarres pour séduire Bertold. C'était quelque chose d'un peu bestial, à dire vrai. Si c'était ce qu'il pensait, et il doutait que ce soit autre chose, mieux valait l'avoir de son côté. Il ne s'était donc pas montré et avait tourné les talons, estimant que ça ne le regardait pas outre-mesure, et se contentait actuellement d'observer les réactions de Bertold quand Reiner était avec lui. Vraisemblablement, rien ne semblait changer du côté du géant, et il venait presque à plaindre son camarade qui avait l'air de fournir tant d'efforts. Enfin, Bertold l'acceptait dans le même lit que lui. Pas sûr qu'ils partagent la même couverture, cependant !
Il sourit un peu. Sous ses doigts, il sentait la coupure au coin des lèvres de Jean. Elle s'était déjà refermée, et finirait bientôt de cicatriser. Il n'aurait pas de marque, assurément. C'était mieux ainsi.
-Mh…C'que tu fais… ? entendit-il marmonner brusquement.
Jean avait la voix complètement endormi, il ne se rendait probablement pas compte de ce qui se passait. Marco fit glisser son doigt de sa bouche à sa joue, posant sa main dessus doucement.
-Rien, souffla-t-il. Dors.
Jean bougea une jambe sans réfléchir et gémit légèrement quand un élan de douleur le traversa.
-'Traînement de merde, bougonna-t-il.
La seconde suivante, à sa respiration et son visage de nouveau complètement relâché sous sa main, Marco découvrit que le blond était capable de s'endormir et se réveiller tour à tour sans faire de transition. Il rit légèrement, et enleva ses doigts, pour poser son bras en travers de la taille de Jean, par-dessus la couverture dans laquelle il était encore un peu coincé.
-C'est ça, dors, murmura-t-il. Ça ira bientôt mieux.
