Chapitre 37: Profanation ~Partie 3~

Le retour à Camelot ne se passa pas comme Arthur l'avait espéré. Il n'avait certainement pas planifié de revenir avec un de ses hommes blessé magiquement. Cela au moins était clair, car la blessure de Mordred n'était pas mortelle, et pourtant il était resté inconscient et fiévreux depuis l'instant où il l'avait reçue. Mais pour couronner une situation déjà mauvaise… Merlin attendait dans la cour lorsqu'ils arrivèrent.

Le visage du Sorcier de la Cour se fit de marbre pendant qu'il aboyait des ordres pour que Mordred soit porté dans les appartements de Gaius. Puis il regarda Arthur, d'une manière qui indiquait très clairement qu'il voulait que son roi le suivre.

Dès qu'ils furent hors de vue, Merlin agrippa Arthur par sa cape, et le tira presque derrière lui, passant devant les appartements de Gaius jusqu'aux siens propres. Et lorsqu'il ferma la porte, les émotions qu'il avait gardées sous contrôle dans la cour explosèrent.

« Arthur, êtes-vous complètement stupide ?! »

Il désigna la porte.

« J'ai pu sentir la magie sur Mordred avant même que vous n'entriez dans la ville ! Qu'est-ce qui vous a fait penser que vous pouviez aller voir les Disirs sans m'emmener avec vous, espèce de… CRÉTIN ! »

Arthur se recroquevilla devant la tirade de Merlin, totalement conscient qu'il la méritait.

« C'était juste censé être une visite pour voir ce qu'elles attendaient de moi. J'avais vraiment l'attention de revenir et de te consulter avant de passer un quelconque accord avec elles. »

Il grimaça.

« La seule erreur que j'ai faite a été d'oublier de laisser les armes avec les chevaux. »

Merlin se dirigea vers lui et lui tapa durement sur la poitrine.

« Ce que j'aurais pu vous dire si vous m'aviez emmené ! »

Il fit demi-tour et commença à faire les cent pas.

« Lorsque je vous ai laissé partir seul pour chercher Osgar, ce n'était pas une permission pour partir à nouveau ensuite sans me prévenir. Les gardes de mon clan ont dit qu'ils vous avaient vu revenir, mais lorsque vous êtes reparti sans m'envoyer de message, j'ai supposé que ce c'était juste une patrouille ou une partie de chasse ! Pas que vous étiez parti voir les Disirs ! »

Il se rua vers la porte et jeta un coup d'œil en arrière depuis le seuil de la porte.

« Maintenant, je vais aller purger Mordred d'autant de la magie des Disirs que je le pourrais, et puis vous et moi allons retourner à leur bosquet, et vous allez vous excuser pour que je puisse régler ce bazar. »

Il claqua la porte en quittant la chambre, faisant tressaillir Arthur comme un enfant apeuré, mais il ne s'en soucia pas. Merlin était plus inquiet à propos de Mordred, et pour le moment il avait besoin de se concentrer sur cela avant tout le reste.

Gaius et Liam avaient déjà retiré son armure à Mordred lorsqu'il arriva, et ils s'écartèrent rapidement du druide lorsque Merlin leur fit signe. Ils gardèrent ensuite une distance prudente, sauf pour apporter des herbes pour un cataplasme lorsqu'il en demanda, sentant que peu importe de quoi souffrait Mordred, c'était quelque chose que seul le sorcier pouvait régler.

Il fallut plusieurs heures avant que Merlin ne finisse, et le centre des appartements de Gaius avait été déplacé pour qu'un cercle de protection puisse être tracé autour du lit où reposait Mordred. Enfin seulement Merlin s'assit sur une chaise à côté du lit, et Gaius le rejoignit, l'observant avec inquiétude.

« Est-ce qu'il va s'en sortir ? »

Merlin soupira.

« Il devrait bientôt se réveiller, mais il n'est pas tiré d'affaire. J'ai purgé la majeure partie de l'enchantement des Disirs, mais un lien vers elle est toujours là. Les protections atténuent ce lien, pour qu'il ne puisse pas être utilisé contre lui pendant qu'il est ici, mais je ne peux pas le rompre. Seules les Disirs le peuvent. »

Gaius posa une main sur l'épaule de Merlin et l'informa qu'il faisait déjà nuit dehors. Liam était déjà rentré chez lui.

« Tu devrais aller te reposer, Merlin. Une longue chevauchée t'attend demain.

– Non. »

Merlin lui sourit.

« Vous, allez vous reposer. Je vais juste rester jusqu'à ce que Mordred se réveille. Après, tant qu'il reste à l'intérieur de ces barrières, il ira bien. De la nourriture et de l'eau, c'est ce dont il aura besoin. Et du repos. »

Gaius eut l'air de vouloir objecter, mais il finit par soupirer avec résignation et par se retirer dans sa chambre d'ami. Merlin soupira pour lui-même, le regard perdu dans le lointain, éclairé par une seule bougie, jusqu'à ce que peu après minuit l'homme allongé sur le lit à côté de lui commence à bouger.

Mordred ouvrit les yeux et fronça les sourcils.

« Qu'est-ce qu'il s'est passé ? Est-ce que le Roi va bien ? »

Merlin le força à se rallonger lorsqu'il essaya de s'asseoir, avant de lui servir un bol d'eau.

« Tu as été blessé par les Disirs en défendant Arthur, et tu as été maudit. Tu vas devoir rester à l'intérieur du cercle que j'ai tracé sur le sol jusqu'à ce que l'idiot et moi ayons réglé tout cela. »

Mordred le regarda.

« Tu es en colère qu'il ait failli être blessé.

– Je suis en colère qu'il soit parti comme un idiot sans me prévenir, et que tu aies été blessé à cause de ça. Et si ce n'était pas toi, c'aurait été un des autres chevaliers, et si ç'avait été eux, ils n'auraient probablement pas vécu assez longtemps pour être rapatriés ici. Je suis en colère parce que les décisions insensées d'Arthur, qui aurait dû avoir plus de jugeote, t'ont presque couté la vie. »

Mordred le dévisagea, surpris par la véhémence dans la voix de Merlin. Il était vraiment, vraiment en colère qu'il ait été blessé si gravement. Ce fut assez pour le faire réfléchir.

« Tu as beaucoup changé depuis ce jour, lorsque tu as conduit Arthur jusqu'à nous pour récupérer le Cristal de Neatid. J'ai toujours été amer à ce sujet, mais… tu n'es plus le même maintenant. »

Merlin lui jeta un coup d'œil surpris, puis sourit tristement.

« J'ai fait beaucoup de choses stupides, à l'époque, en croyant que je devais écouter les conseils que certaines personnes me donnaient. Mais ensuite, j'ai appris que juste parce que quelqu'un est plus vieux et plus expérimenté, cela ne signifie pas qu'ils ont toujours raison. Un de mes mentors de l'époque a depuis admis que la plupart des choses qu'il m'a dites de faire étaient en fait les pires choses que j'aurais pu faire. Je prête toujours attention à leurs conseils lorsqu'ils en ont à me donner, mais je les suis uniquement si mes propres instincts me disent que c'est la bonne chose à faire. Comme lorsque j'ai essayé de combler le fossé entre nous. »

Il fut interrompu par un bâillement qu'il échoua à retenir, et Mordred fronça les sourcils.

« Depuis combien de temps t'occupes-tu de moi ? »

Merlin réussit à combattre un second bâillement.

« Depuis qu'Arthur est revenu avec toi il y a environ onze heures. Il m'en a fallu presque neuf pour briser la majeure partie du sort des Disirs, et poser les barrières autour de toi.

– Et tu me veilles depuis ? »

Merlin sourit à nouveau à la question stupéfaite de Mordred.

« Souviens-toi, j'ai promis que je n'arrêterais jamais de te sauver, et je tiens cette promesse. »

Mordred se tut, restant silencieux plusieurs minutes avant de reprendre la parole.

« Tu as reconnu que tu avais fait des erreurs à l'époque, et tu n'as pas essayé de les cacher, et pourtant je ne t'ai toujours pas pardonné durant ces derniers mois. »

Il se tourna pour faire face à Merlin.

« Tu as ramené la magie à Camelot en enseignant aux gens à se débarrasser de la haine et de la colère de leur passé, mais je me suis accroché à la colère que je ressentais pour toi. Je l'ai laissée être une barrière entre nous, même lorsque tu m'as tendu la main de l'amitié. »

Merlin tendit la main.

« Elle est toujours là, si tu le veux. »

Mordred attendit un bref instant, puis la serra en souriant avec gratitude.

« Alors je suis honoré de te considérer comme un ami, Emrys. Tu n'as rien fait d'autre qu'essayer de t'en prouver digne à mes yeux depuis que je suis devenu chevalier, et il est temps que je le respecte, et que je laisse le passé derrière moi. »

Merlin se pencha et vint ébouriffer les cheveux de Mordred.

« Et je serai honoré de te compter parmi mes amis. Tu as ma parole, Arthur et moi allons fixer les choses avec les Disirs, et puis nous pourrons revenir à planifier des leçons de magie pour toi et le reste de mes futurs étudiants. Tu seras l'élève avec le plus d'expérience, donc Katryn et moi aurons besoin que tu aides les autres. Ce sera un bon exercice pour toi, et cela les aidera. »

Mordred rit, heureux.

« Je ne te décevrai pas. »

~(-)~

L'acceptation de son amitié par Mordred remonta le moral de Merlin le jour suivant, durant la chevauchée jusqu'au bosquet, même si au fond de lui persistait quelque chose que son lui futur avait dit. Mordred le trahirait un jour, trahirait l'amitié qu'ils venaient juste de forger, mais Merlin savait que s'il pouvait pardonner cet acte de folie, alors Mordred pourrait se racheter et dépasser cela. C'était quelque chose à garder à l'esprit, mais pas une chose à laquelle il permettrait d'affecter cette amitié. Il n'y avait aucun moyen de dire quand ou comment cela arriverait, alors ce n'était pas la peine de s'en inquiéter.

Quand à Arthur, après la sévère remontrance qu'il avait reçue la veille, il était resté silencieux depuis qu'ils avaient quitté Camelot au matin. Et son expression se fit de plus en plus grave alors qu'ils approchaient du bosquet, jusqu'à ce que Merlin arrache une touffe de mousse d'un tronc, et le jette à la tête du roi.

Lorsqu'Arthur sursauta sous le coup, Merlin sourit.

« Souriez donc un peu, je ne vais pas vous hurler dessus à nouveau. Je crois que j'ai été assez clair hier, alors ce n'est pas la peine que je recommence aujourd'hui. »

Arthur retira des bouts de mousse de ses cheveux et soupira.

« Mais j'ai quand même été stupide. Je t'ai nommé Sorcier de la Cour, et cela signifie que je suis supposé en référer à tes conseils dans tout ce qui concerne la magie, mais je ne l'ai pas fait. J'ai contourné ton autorité, et résultat, Mordred est blessé.

– Et le fait que vous l'admettiez signifie que vous en avez au moins tiré une leçon. Contentez-vous juste de ne pas aller vous promener sans moi, d'accord ? »

Arthur le dévisagea, puis se détendit enfin et sourit.

« Compris. »

Le silence entre eux fut plus confortable durant le reste de leur chevauchée, et Merlin leur fit laisser chevaux et armes bien avant la lisière du bosquet. Une fois à l'intérieur, même s'il n'était jamais venu auparavant, Merlin ouvrit infailliblement la voie jusqu'à l'entrée de la grotte, mais une fois qu'ils furent entrés, il laissa Arthur prendre les devants.

Ils arrivèrent à la caverne, et comme avant les trois femmes des Disirs se tenaient derrière le trou d'eau au centre de la pièce. Elles ne bougèrent pas alors que les deux hommes approchaient, mais parlèrent une fois que le roi et le sorcier se furent stopper, et qu'Arthur se soit agenouillé en signe de respect.

« Ainsi, vous êtes de retour, Arthur Pendragon. »

Arthur inclina la tête.

« Je souhaite m'excuser pour toute insulte que j'ai commise il y a deux jours. J'ai fait une erreur, et maintenant l'un de mes chevaliers en souffre. Je vous supplie de l'épargner, car l'erreur était mienne, et je suis revenu pour entendre ce que vous pensez que je dois faire pour expier les vies que j'ai prises durant ces années où je ne comprenais pas la magie. »

Les Disirs restèrent silencieuses un moment avant de répondre.

« Vous devez vous plier à la volonté des Sœurs en toutes choses.

– Vous resterez roi de Camelot, mais devez obéir à tous les ordres donnés par celles qui servent la Triple Déesse.

– Vous avez jusqu'à l'aube pour décider. »

Arthur se releva, semblant totalement abasourdi par leur demande, et suivit Merlin jusqu'aux chevaux, où ils s'installèrent.

Une fois le feu allumé et qu'ils furent assis de chaque côté, il prit la parole.

« Que dois-je faire ? Ce qu'elles demandent, cela semble trop.

– Ça l'est. »

Merlin fronça les sourcils, et regarda son ami au travers du feu.

« Arthur, vous devez refuser. »

Arthur tressaillit de surprise et le dévisagea.

« Tu veux que je défie les Disirs ? Tu as dit hier que nous allions arranger les choses avec elles, mais refuser ne fera que les empirer. »

Merlin secoua la tête.

« Non, parce qu'elles exigent quelque chose qu'elles n'ont pas le droit ou l'autorité de réclamer. Si vous leur donnez ce qu'elles veulent, vous ne serez Roi de Camelot que de nom… Comment pourriez-vous être le roi qui unira Albion si vous n'êtes même pas un vrai Roi ? Cela briserait votre destinée, Arthur, et la mienne. Elles n'auront pas d'autre choix que d'accepter votre décision. »

Arthur devient silencieux, regardant les flammes avec confusion.

« Mais elles savent certainement déjà cela, alors pourquoi me le demander ? »

Merlin haussa les épaules.

« Peut-être que c'est un test, pour voir si vous étiez prêt à faire des choix difficiles même lorsqu'il semble que ce n'est pas le choix le plus sage. Que vous êtes prêt à cela, à vous accrocher à votre but d'unir Albion. »

Arthur leva la tête et commença à se détendre.

« Cela a du sens, et quel meilleur moyen pour les Disirs de tester ma résolution que de me faire les affronter. »

Merlin sourit.

« Allez dormir, Arthur. Je vais poser les barrières autour du camp et dormir un peu moi aussi, mais ce n'est pas la peine que vous restiez éveillé pendant que je tourne en rond en chantant. »

Arthur rit devant le ton auto-dépréciatif de Merlin et se releva.

« Je pense que te regarder faire m'endormirait de toute façon. »

Merlin attendit qu'Arthur se soit recroquevillé sous ses couvertures avant de commencer à poser les protections autour du camp. Son ami était profondément endormi lorsqu'il eut fini, comme il le souhaitait, et Merlin se glissa hors du camp et dans le bosquet.

Il marcha en toute confiance à travers l'obscurité jusqu'à la grotte, et à l'intérieur les Disirs l'attendaient, comme il le pensait.

« J'ai conseillé à Arthur de refuser, et il le fera lorsque l'aube viendra. »

Les Disirs levèrent la tête, de sorte qu'il pouvait voir le scintillement de leurs yeux dans les profondeurs de leurs capuches.

« Tu nous défierais ?

– Nous offrons la possibilité de mettre fin à la menace que fait peser Mordred sur la vie d'Arthur.

– Tes pouvoirs l'ont déjà éloigné du gouffre, mais nous régnons encore sur son sort.

– Si Arthur refuse, alors nous permettrons à Mordred de vivre, et un jour, il tuera le Roi qui fut et qui sera. »

Merlin marcha vers elle et s'arrêta au bord de l'eau.

« Et lorsqu'il le fera, ce sera à cause d'une erreur tragique, à un moment où Arthur aura réalisé sa destinée, et vécu une longue vie dépourvue de regrets. »

Il fronça les sourcils.

« Ne pensez pas que je n'ai pas compris la vraie raison pour laquelle vous lui avez demandé de se soumettre à "la volonté de la Triple Déesse". Vous interprétez sa volonté, et pour le moment, je dirais que cette volonté est simplement de survivre.

– Cela ne te regarde pas. »

Merlin les dévisagea froidement.

« Je pense que si. Morgane est la dernière Grande Prêtresse de votre ordre, et si Arthur se soumet, lui et son royaume, à votre volonté, alors Morgane sera Reine dans les faits. Elle veut le trône, mais la pensée de tenir Arthur comme sa marionnette impuissante serait certainement tentante… Vous pensiez que vous pourriez l'attirer en lui faisant miroiter la chance de gouverner Camelot de cette façon, et ainsi elle pourrait s'attacher à ses vrais devoirs. Elle est la seule à pouvoir exécuter le rituel pour lier de nouvelles prêtresses à la Déesse, et la seule qui puisse entrainer vos successeurs. Mais pour le moment, avec autant de haine et d'égoïsme dans son cœur, je doute que son intention soit d'aider à soutenir la Déesse. La seule chose qui garde la Triple Déesse en vie, c'est vous. »

Les Disirs restèrent immobiles, mais ne nièrent pas ses accusations.

« Et que vous voulais-tu que nous fassions ?

– Penses-tu que nous allons laisser mourir la Triple Déesse ? »

Merlin secoua la tête.

« Non, mais celle qui détient son destin est Morgane, non Arthur. Elle est celle à qui vous devriez envoyer une Marque Runique. Elle est celle qui abandonne la Déesse, et c'est elle qui sera responsable si la Déesse disparait. »

Les Disirs baissèrent la tête, toutes ensembles.

« Elle a démontré qu'elle n'écouterait pas. »

Merlin haussa la voix.

« Et pourtant comment le saurez-vous si vous n'essayez pas ? »

Il fronça les sourcils.

« Vos actions auraient pu briser la destinée d'Arthur, et vous avez tenté de briser celle de Mordred. Il ne vous appartient pas de décider de la destinée, même la Triple Déesse ne dispose pas de ce droit. Seule la véritable et pure intention de l'Ancienne Magie le peut, et il a été depuis longtemps prédit que Mordred aurait un rôle à jouer dans la mort d'Arthur. C'est quelque chose que j'ai accepté, et que je ne souhaite pas voir changer. »

Les Disirs parlèrent avec une nouvelle pause.

« Mais c'est ton droit de faire ou de défaire la destinée de Mordred.

– Comme tu l'as dit, seule la véritable et pure intention de l'Ancienne Magie peut déterminer de telles choses. Et tu as été créée dans la même intention, et tu es l'incarnation.

– Si la Triple Deesse est l'incarnation de la brillante volonté des Sœurs d'Earendel, alors tu es son homologue, Emrys.

– Créé non pas par la volonté de l'humanité, mais par la magie elle-même, et cela se retrouve dans ton nom même. »

Merlin fronça les sourcils.

« Que voulez-vous dire ? »

Les Disirs répondirent.

« Si tu persistes dans ta question, sache que tu n'aimeras sans doute pas la réponse.

– Tout créé par l'Ancienne Magie que tu sois, ce sera peut-être un fardeau trop lourd pour ton cœur trop humain. »

Merlin se redressa, droit et confiant.

« J'ai affronté l'épreuve de l'acceptation de la connaissance de la manière dont Arthur va mourir, quelque chose qui est sans nul doute la chose la plus douloureuse que j'ai jamais faite. Je pense que je peux porter ce fardeau, quoi que vous vouliez me dire. Maintenant, que voulez-vous dire par "cela se retrouve dans mon nom" ? »

Les voix des Disirs étaient comme des murmures.

« Tu es nommé Emrys pour une raison, même si peu de gens en connaissent la vraie signification.

– Pour la plupart, il est vu comme un symbole de la prophétie elle-même, qui va persister dans la mémoire des hommes bien après qu'Arthur soit mort. Elle sera éternelle.

– Mais en vérité, tu as été nommé par les prophètes qui ont prédit ta venue, littéralement et cruellement. »

Merlin fronça les sourcils.

« Arrêtez de parler par énigme, et contentez-vous de répondre à ma question. »

Il y eut une pause.

« Dans les plus anciennes des langues, "Emrys" signifie "Immortel".

– Tu es ce que beaucoup d'hommes avides de pouvoir rêvent d'être. Tu crois que tu vieillis comme les autres, mais en réalité ce n'est qu'une illusion créée par ta propre croyance que tu es comme les autres.

– Tu sais déjà que tu peux contrôler ton âge à volonté, et c'est parce que tu es le maitre de ton propre temps… Tu es éternel, Emrys.

– Tu ne peux mourir que par blessure ou empoisonnement, car la vieillesse ne sera jamais ton ennemie.

– Tu es la magie, et elle est toi, et aussi longtemps que la magie existera tu ne disparaitras pas, sauf si tu es tué par un autre ou par toi-même.

– Sauf si tu choisis de mettre fin à ta vie, tu survivras à toutes les personnes dont tu t'es jamais soucié, et à leurs enfants, et à leurs petits-enfants, et ainsi de suite jusqu'à ce que tu ne puisses plus supporter de vivre plus longtemps. »

Merlin, qui les fixait désormais en tremblant d'horreur, parla d'une voix étranglée.

« Ça… ne peut pas être vrai. C'est impossible. »

Les Disirs restèrent fermes dans leurs réponses.

« Tu as survécu au toucher du Dorocha, n'est-ce pas ?

– Ils ne peuvent pas te tuer, parce que tu n'es pas un simple mortel.

– Tu es l'enclume sur laquelle les destinées de cette ère sont forgées ou brisées, et tu as choisi de laisser intacte la destinée de Mordred.

– Mais c'est ta décision, Emry, car en dehors de la Triple Déesse, tu es le seul devant qui nous nous inclinons. »

Merlin les fixait toujours, toujours tremblant.

« Je suis… Je suis immortel ? »

Les Disirs firent demi-tour, et commencèrent à s'éloigner vers le fond de la caverne.

« Nous t'avons prévenu que tu pourrais ne pas aimer la réponse, mais tu as fait ton choix.

– Ton Roi n'a pas besoin de venir ici à l'aube, tu as déjà rendu claire sa décision… Mordred sera épargné, et le jugement contre Arthur Pendragon levé. En acceptant sa mort aux mains de Mordred, tu t'es assuré qu'il se rachètera pour les actes de son passé le jour où il rencontrera sa fin.

– Adieu, Emrys. »

Elles disparurent dans les ombres, laissant Merlin seul. Il resta là pendant de longues minutes, avant de faire demi-tour et de fuir la grotte aussi vite que ses pieds pouvaient l'emmener.

~(-)~

Lorsqu'Arthur se réveilla le matin suivant, il poussa une exclamation en réalisant que l'aube était passée depuis longtemps. Mais avant qu'il ne puisse s'extirper frénétiquement de ses couvertures, une miche de pain lévita dans l'air et s'arrêta devant lui.

Merlin était assis de l'autre côté du feu, avec une sorte d'expression vide dans les yeux, jusqu'à ce qu'il lève les yeux et que ces ombres disparaissent sous un sourire.

« Vous n'avez pas besoin d'aller les voir. J'y suis allé la nuit dernière, après que vous vous soyez endormi, pour pouvoir arranger les choses sans que vous mettiez les pieds dans le plat comme la première fois que vous les avez vus. »

Son sourire s'agrandit.

« Elles ont dit "Vous avez réussi." ».

Arthur le dévisagea puis se mit à rire.

« Donc c'était bien un test ? »

Merlin hocha la tête, et Arthur accepta le pain qui flottait toujours.

« J'espère que je n'aurais pas à en subir d'autres comme ça. J'étais sérieusement inquiet… Est-ce que Mordred va se remettre ? »

Merlin hocha à nouveau la tête, et il mentit sans effort. C'était si facile de faire croire quelque chose aux gens, lorsque vous leur dites exactement ce qu'ils attendent et espèrent entendre.

« Son sort faisait partie du test. La malédiction qui pesait sur lui a déjà été levée, et les sorts de soins que j'ai posés sur lui devraient finir le travail avant que nous rentrions. »

Arthur sortit de sous ses couvertures, et se releva avant de commencer à empaqueter son sac de couchage.

« Alors, allons-y. »

Tournant maintenant le dos à Merlin, Arthur ne vit pas le sourire du sorcier se transformer en un regard hanté, qui était instantanément remplacé par une façade joyeuse à chaque fois que le roi regardait en direction de Merlin. Arthur était si heureux que tout se soit bien fini, que l'idée que les choses ne se soient pas aussi bien passées pour son ami ne lui traversa pas l'esprit.

Merlin réussit à maintenir leurs taquineries durant les heures qu'il leur fallut pour revenir à Camelot. Il réussit même à sourire, honnêtement et sincèrement, en voyant Mordred les attendre en haut des marches du château lorsqu'ils arrivèrent. Il sourit même à Warren lorsque le serviteur prit ses vêtements de voyage pour les emmener à la lingerie après lui avoir apporté son souper…

Mais une fois que tout le monde fut au lit, et que le soleil lassa place aux étoiles, Merlin s'assit dans le noir complet de ses appartements, les mots des Disirs tournoyant dans sa tête.

Emrys… Immortel…