Contre-reviews

LolOW : A ton service pour le Mergana, tu sais que je suis légèrement Merganien sur les bords (même si, comme je le dis souvent, ce qui me reste de principes m'interdit de faire en sorte que Merlin vise à la fois le frère et la sœur ^^). Je suis ravi que tu aies apprécié mon œuvre de destruction massive (forcément, ton petit côté SM... ! - pas taper ;)). Et tu as raison : ce bref moment de reconnexion ne saurait suffire à faire en sorte que Merlin et Emrys soient pleinement réconciliés. Il faudra un véritable dialogue entre eux pour qu'ils en arrivent là.

FeeEli37 : J'avoue que ce passage était une pleine auto-référence au Choix de Morgane que je voulais un peu rafraîchir dans les mémoires ^^. Je vais quand même te rassurer sur un point : Morgane et Lancelot y mettront le temps, mais ils finiront par se retrouver... Désolé pour les émotions fortes, mais j'aime bien vous en donner quelquefois, et j'ai beaucoup aimé écrire ce chapitre !

Karolyn 3 : j'avoue que c'était un chapitre fort en émotions...je vais essayer de ne pas les faire souffrir trop longtemps ;)

Vinie65 : en effet, c'est du Morgane tout craché... quant aux motivations d'Aithusa, je pense qu'elles vont s'éclaircir dans ce chapitre ^^

Violette : Morgane est en effet indispensable à bien des points de vue. Pas de soucis pour le Nord Ouest de la France qui se trouve encore dans la zone d'influence de la Source, de plus, Brocéliande est bien une forêt magique, donc Merlin n'a pas de risques de perdre son alimentation pour l'instant. C'est vrai que le débordement de Morgane fait ressortir chez elle ce côté sombre et invisible auquel on avait peut-être un peu arrêté de penser grâce à ses efforts de rédemption; je dirais en l'occurrence qu'elle reste un personnage tout en contraste et qu'il est bon de rappeler d'où elle vient, et le risque de basculement qui est toujours possible en elle du fait de son histoire...

Julie Winchester : Oups ! J'avoue, c'est raté pour l'humour... j'ai préféré le faire en version dramatique ^^. Il y a toujours de l'espoir, malgré la violence de sa réaction initiale.

LovePeopleAndCowBoy : mais Morgane est plus que l'ancienne Morgane, elle est la somme de ses deux vies... et reste un personnage intéressant en cela qu'elle est faite à la fois d'ombre et de lumière, comme le chapitre précédent nous le rappelle.

Laure Marez : merci ^^; c'était un peu sombre mais j'ai adoré l'écrire aussi.

CeltOmnia : oui, j'aime beaucoup mon métier; j'aime aussi beaucoup écrire comme tu vois; et ce sera un honneur, pour la collaboration ;) je te souhaite, vraiment, de devenir ce que tu rêves d'être... travaille dur pour ça, et je n'ai aucun doute que tu y arriveras ! Sinon, je suis assez d'accord pour dire que Morgane et Lancelot sont (pour l'instant) des amants maudits. (Et j'avoue avoir été sadique dans ma manière de les rapprocher pour mieux les séparer dans ce chapitre). Je pense que le chapitre qui vient t'éclairera sur la façon dont les uns et les autres vont vivre la "perte" de Morgane, même si j'ai choisi un point de vue extérieur pour l'illustrer. Il approfondira aussi les motivations d'Aithusa et expliqueront un peu mieux ses réactions de "grosse salamandre" ^^

Mimie-Aelys : on peut bien mettre en parallèle le conflit Merlin-Emrys et le conflit Morgane-Aithusa, puisque dans les deux cas, la magie cherche à s'imposer à l'humanité des personnages qui se rebellent contre son joug parfois difficile à porter. Merlin et Morgane sont ainsi d'autant plus semblables à des "jumeaux" dans leurs vécus respectifs, raison pour laquelle peut-être ils se comprennent si bien. Pour le prénom Orlance, d'est juste un mix de Morgane et Lancelot en fait ^^. J'avais cherché plusieurs mélanges mais c'était celui que je préférais. Quant à nos impayables déesses, j'aime assez les imaginer dans des situations cocasses.

Lily-Anna : effectivement, tu étais très secouée sur ta première review... sur la seconde, par-contre, tu as vraiment pris le temps de poser ta réflexion et tu soulèves du coup toutes les questions importantes (sérieusement, j'étais bluffé !), ce qui prouve... que tu as super bien suivi ! Je ne vais pas m'auto-spoiler sur ce coup-là; je pense que tu auras tes réponses à la lecture de ce chapitre, et qu'elles te permettront de comprendre un peu mieux le pourquoi du comment du comportement d'Aithusa. Encore désolé pour t'avoir bouleversé à ce point-là. Pour Brocéliande, tu as bien vu le clin d'œil ^^. Et... j'ose espérer que les autres lecteurs ne m'en veulent pas trop, mais c'est à eux qu'il faudra le demander.

Tinette : ça fait plaisir de te revoir ;). Après le mariage, tu as encore de la lecture !

CHAPITRE 34

Le lendemain du jour où Morgane et Aithusa divorcèrent à grand bruit, les disciples de la nouvelle table ronde se retrouvèrent sur le chantier de la Fondation Rêve. Ils avaient l'habitude d'y venir, après le départ des ouvriers, pour contribuer à l'avancement des travaux à la faveur de la nuit. Cette mission était d'ordinaire pour eux l'occasion de se retrouver dans la bonne humeur, et de partager un moment convivial tout en s'exerçant à leur magie ; ils n'avaient pas souvent l'opportunité de passer du temps ensemble en journée maintenant qu'ils évoluaient tous dans des campus différents, et ils étaient toujours pressés de se rejoindre au lever des étoiles.

Mais ce soir-là, aucun d'eux n'avait de cœur à l'ouvrage, et pour cause. La vague de magie noire qui avait secoué le pouvoir la veille les avait laissés perdus et nauséeux. Ils avaient tous été choqués par la violence de la rébellion de Morgane, qui était, depuis le début de leur exercice de la magie, l'une de leur principales référentes, et leur enseignante dédiée. Maintenant qu'elle était partie, ils étaient plongés dans l'incertitude quant au devenir des projets dont elle était l'un des piliers, et l'humeur générale était plutôt morose.

-Morgane a complètement pété les plombs, dit Gérard, d'un ton découragé. Et si notre Grande Prêtresse de la magie se laisse envahir par le Côté Obscur de la Force, que va-t-il advenir du Temple Jedi ? Ca sent le roussi de poil de Wookie à l'école des sorciers, c'est moi qui vous le dis mes amis. L'ombre de la division risque de faire tomber la République dans l'âge du chaos et...

-La situation est dramatique, et tout ce que tu trouves à faire, c'est de citer Starwars? lâcha Eléa en assénant une claque sur la tête de son petit ami. Gérard... espèce de geek. Si tu étais un personnage de Starwars, ce serait Jar Jar Bings.

-Hé ! protesta l'intéressé. Ce n'est pas gentil de se moquer de Jar Jar. Il fait ce qu'il peut !

-Gérard n'a pas tort, nota Yin. Ca sent la désorganisation à plein nez... La preuve ! Alator était censé nous superviser ce soir... mais il n'est pas là, parce qu'il a d'autres chats à fouetter... Si Morgane décide de se transformer en Dark Vador, nous sommes tous cuits. Les Anciens doivent être en train de se demander quoi faire avec elle. Je leur souhaite bien du courage pour trouver une réponse à cette question ! Vous avez vu à quel point elle est puissante ? Quand elle s'est mise en colère, elle nous a tous rendus malades avec ses pouvoirs obscurs.

-Peut-être parce que vous êtes tous des petites natures ? Personnellement, je n'ai pas été malade, pointa Matthias, avec un petit ton de défi.

-Ah oui ? firent tous les autres en lui jetant un regard suspect, comme s'il était lui aussi un Sith potentiel.

Paul eut un reniflement blasé et lâcha :

-Arrêtez de faire ces têtes-là. Matthias raconte n'importe quoi ; il a été aussi affecté que n'importe lequel d'entre nous. Peut-être même plus ! La preuve en est qu'il a vomi. Sur mon canapé. Deux fois.

-Tu m'avais juré de ne pas le raconter aux autres ! s'emporta Matthias, les joues rouge pivoine.

-Ca, c'était avant que tu ne décides de jouer les fanfarons, rétorqua Paul, avec un sourire tout en dents. De toutes façons... Morgane est peut-être puissante. Mais Merlin l'est encore davantage. Alors je ne vois pas de quoi nous devrions nous inquiéter...

-Merlin l'est davantage ? Ce n'est pas si sûr ! Après tout, il lui a appris tout ce qu'il savait... comme Obi Wan Kenobi à Anakin Skywalker, contra Yin. Et il a des problèmes plein les bras avec Emrys. Alors si Morgane décide de tourner le dos à la lumière...

-Anakin Skywalker n'a pas choisi de devenir Dark Vador, précisa Amir, d'un ton docte. Il s'est juste... laissé emporter par ses émotions.

-Comme Morgane. Et il a mal terminé. Et les disciples du Temple Jedi aussi., rappela Gérard avec un air lugubre. A la fin, seuls Obi Wan Kenobi et Maître Yoda s'en sont sortis.

-Admettons que Merlin soit Obi Wan Kenobi... qui mets-tu dans le rôle de Maître Yoda ? demanda Geoffrey, un peu perdu.

-Ca me paraît plutôt évident... , répondit Gérard, en considérant son ami comme s'il était abruti.

-Désolé, mais je ne vois pas.

-Aithusa, bien sûr !

Sous les yeux abasourdis de leurs amis, les deux garçons se laissèrent emporter par leur argumentaire.

-Aithusa n'est pas verte.

-Elle parle par énigmes.

-Peut-être, mais elle n'est pas zen du tout.

-Toujours plus que Morgane !

-Yoda n'a rien d'un dragon.

-Qu'est-ce que tu en sais d'abord ? Personne ne sait au juste qui sont ses parents ! Il a peut-être des gènes sauriens... ça ne t'a jamais paru bizarre qu'il puisse vivre aussi vieux ?

-Bien sûr que non ; mais toi, visiblement, tu ne comprends rien à la Force...

-Arrêtez de vous chamailler, dit Matthias, en séparant les deux fans de StarWars. Ca ne sert à rien de s'inquiéter à propos de tout ça ; nous ne pouvons rien changer à la situation. Je pense que nous devrions plutôt essayer... de nous changer les idées.

-Ah oui ? Et comment ça ? demanda Geoffrey.

-Avec la magie, bien sûr ! répondit Matthias, d'un air enchanté.

La motion fut adoptée à l'unanimité. Amir proposa de prendre pour cible les sacs de ciment qui étaient empilés dans la tour d'en face, histoire de vérifier qui visait le mieux au tir magique de précision. Paul et Eléa offrirent d'aller chercher quelques bières à la supérette la plus proche pour remonter le moral des troupes et revinrent avec un pot de peinture rouge dont ils se servirent pour marquer leurs cibles au pinceau. Ils gravirent les échafaudages en s'aidant de leurs pouvoirs pour aller plus vite, et, une fois leur œuvre accomplie, rejoignirent les autres d'un bond ailé. L'exercice commença comme un jeu bon enfant ; chacun leur tour, les disciples s'entraînaient au tir à longue portée ; les jets magiques devaient être minces et concentrés, pour forer dans les sacs des orifices d'un diamètre inférieur à deux centimètres. Ils s'aperçurent assez rapidement qu'il était difficile d'être aussi précis à une telle distance. Se changer en snipers exigeait un certain talent au maniement de la magie. L'obscurité et l'alcool étaient loin de leur faciliter la tâche. Ils s'encourageaient les uns les autres, commentant leurs performances respectives et riant de leurs échecs les plus glorieux, mais il y avait plus de ratés que de touchés.

-Il faudrait peut-être faire un peu plus attention..., dit Yin en riant, lorsqu'un tir particulièrement lamentable de Geoffrey fit s'effondrer un pan de plafond, juste au-dessus des sacs.

-Nous avons toute la nuit pour remettre les choses en ordre, dit Matthias, en vidant sa bière d'une seule traite. Alors, pour une fois qu'on peut s'amuser un peu sans être tenus en laisse... profitons-en ! Exactement comme l'a fait Morgane...

Etendant les deux mains, il envoya une quintuple salve de pouvoir qui mitrailla la structure du bâtiment face à eux. Il ne réussit à percer aucun sac, mais le béton se mit à s'effriter de toutes parts derrière l'échafaudage qui recouvrait la façade. Il poussa un cri de victoire libérateur, élevant les deux mains au-dessus de sa tête. Il y avait quelque chose de grisant à utiliser la magie de cette manière, sans ordre ni contrôle. Une boule de pouvoir apparut au-dessus de sa paume ; il eut petit sourire, et, sans crier gare, la lança vers Paul, qui réussit à la dévier à la dernière minute seulement. Le tir magique s'en alla percuter l'échafaudage le plus proche, brisant deux lattes au passage.

-Hé ! Qu'est-ce qui te prend ? fit Paul, en se retournant vers son ami, indigné.

-C'est plus amusant d'essayer de tirer sur cible mobile, dit Matthias, en préparant ses munitions avec un sourire carnassier. Attention, la session de paint ball magique est ouverte...

-FUYEZ PAUVRES FOUS ! s'écria Gérard en fonçant vers l'abri le plus proche.

Les disciples s'égayèrent dans tous les sens en riant, cherchant des cachettes à la hâte tandis que Matthias cherchait à les atteindre avec une nouvelle salve de tirs magiques. Un jeu de course-poursuite commença alors sur le chantier entre les participants qui se donnaient la chasse, essayant de se toucher les uns les autres, sans se soucier des dégâts qu'ils provoquaient sur leur passage. Ils étaient tous assez éméchés par l'alcool, et la montée d'adrénaline provoquée par le jeu contribuait à les emporter dans une spirale excitante. Etre touché par un tir de précision était douloureux, assez pour laisser un gros bleu ; et la peur d'être fauché en pleine course constituait une pression suffisante pour que la situation soit légèrement oppressante, comme à l'intérieur d'un jeu vidéo particulièrement réaliste. Les jeunes gens perdirent bientôt la notion du temps, s'enfonçant à l'intérieur de la partie qu'ils jouaient avec fièvre. Après avoir fait plusieurs fois le tour du chantier, ils finirent par se regrouper dans la cour pour la bataille finale, où ils se mirent à se canarder furieusement en poussant des hurlements guerriers. Ils étaient tous échauffés par le challenge, et ne maîtrisaient plus qu'à demi leurs pouvoirs déchaînés.

Ce fut alors que l'accident se produisit. Eléa fut percutée au bras, plus fort qu'il n'aurait fallu. Elle poussa un cri de souffrance. Sa douleur flamboya à l'intérieur des esprits de tous les disciples alors qu'elle se répandait à travers leur lien magique, et les jeunes gens interrompirent aussitôt leurs tirs, brutalement dégrisés. « Est-ce que ça va ? » dit Gérard en se précipitant vers sa petite amie. Elle était aussi pâle que si elle allait s'évanouir, et elle balbutia : « Je crois... que je suis blessée ». Elle écarta la main dont elle comprimait son coude, et écarquilla les yeux, horrifiée, face à l'os qui avait transpercé la peau. « Il faut l'emmener aux urgences », commença Gérard.

Mais à l'instant où il prononçait ces mots, l'air de la cour se mit à crépiter et Wildor apparut au milieu du chaos que les disciples de la nouvelle table ronde avaient causé. Les mains du fils spirituel de Morgane étaient croisées devant lui. Ses cheveux châtains retombaient sur ses épaules, agités par la brise d'hiver. Avec son manteau pâle et son regard austère, il avait un je ne sais quoi d'effrayant, et quand il balaya les lieux d'un regard courroucé, de l'or crépitant dans ses yeux noisette, ce fut sans aucune bienveillance. Il visualisa la blessée et se dématérialisa pour la recevoir dans ses bras à l'instant où elle tombait. Ecartant Gérard d'un geste, il regarda le coude d'Eléa ; et apposa sur sa fracture ouverte ses mains brillantes de lumière magique pour remettre l'os en place. La jeune fille se mordit la lèvre pendant la manœuvre, la sueur perlant à son front alors que ses chairs se ressoudaient sous l'effet du sortilège. Quand Wildor eut terminé, elle dodelinait de la tête, épuisée. Il la fit asseoir, puis il se retourna vers les autres jeunes gens et demanda d'une voix glaciale :

-Que s'est-il passé ici ?

Les disciples de la nouvelle table ronde reculèrent face à l'expression accusatrice du magicien.

-Nous ne faisions que nous amuser un peu, s'excusa Paul.

-Vous amuser ? Vous appelez ça de l'amusement ? dit Wildor, en le foudroyant du regard.

-Les choses sont allées un peu trop loin..., dit Gérard en avalant sa salive. Mais ce n'était qu'un jeu... personne n'était supposé être blessé.

-Vous utilisez vos pouvoirs pour détruire le travail que des dizaines d'hommes ont peiné à accomplir ces dernières semaines, méprisant leurs efforts. Vous avez cassé le bras de l'une de vôtres avec votre magie ! Vous avez trop bu et vous vous comportez comme des imbéciles. Vous devriez avoir honte de vous, affirma Wildor, d'un ton sans appel. Les pouvoirs qui font de vous des sorciers de naissance viennent assortis d'une responsabilité : celle de vous en servir pour faire le bien autour de vous; et non...

-...comme Morgane ? demanda Matthias, d'une voix remplie de défi. Nous n'avons rien fait de si grave en comparaison de ce qu'elle était sur le point de faire... ; elle était prête à tuer ; inutile de le nier ; nous l'avons tous senti !

Wildor se retourna vers le jeune homme, les sourcils froncés.

-Et parce que l'une d'entre nous a eu un accès de faiblesse, vous vous croyez autorisés à pouvoir vous engouffrer volontairement dans la brèche, sans qu'il y ait de représailles ? demanda-t-il, incrédule.

-Ce n'est pas juste l'une d'entre nous, contra Matthias. Elle est supposée être notre chef !

-Supposée ? rétorqua Wildor. Présente ou absente, Morgane Pendragon est la grande prêtresse de la magie, et vous lui devez le respect. En son absence, c'est moi qui reprends votre supervision. Alors n'espérez surtout pas pouvoir agir comme bon vous semble. Votre magie n'est pas censée servir au genre de jeu que vous étiez en train de faire tout à l'heure, et les choses ont failli tourner à la catastrophe. Eléa s'est retrouvée avec un bras cassé; mais vous auriez aussi bien pu lui perforer un poumon par mégarde, et que se serait-il passé dans ce cas?

Les disciples de la nouvelle table ronde baissèrent les yeux, honteux.

-Maintenant, vous allez revenir sur vos pas et remettre en ordre tous les dégâts que vous avez causés, ordonna Wildor.

Et comme ils tardaient à réagir, il ajouta : "Immédiatement !".

Les jeunes gens s'exécutèrent en silence. Wildor les suivit de son regard implacable, s'assurant qu'ils ne déviaient pas de leur objectif. Il pouvait éprouver leur confusion et leur sentiment de malaise. Il savait que c'était à cause de leur bref contact avec la magie noire ; elle les avait perturbés, égarés. S'il était en colère, ce n'était pas contre eux, mais contre Alator, qui aurait dû être avec eux ce soir pour les encadrer. Jamais les jeunes magiciens du futur n'auraient dû être laissés livrés à eux-mêmes après une exposition aux arts noirs. Savoir que le Catha n'était pas venu prendre son poste comme convenu pour s'occuper des nouveaux disciples agaçait Wildor ; tout comme le fait de constater qu'il était le seul à s'être déplacé sur les lieux du chantier quand il avait senti la douleur d'Eléa. Le départ inattendu de la grande prêtresse avait profondément désorganisé les rangs; et détruit les bonnes habitudes de la confrérie des sorciers.

Savoir Aithusa et Morgane fâchées, c'était pour Wildor comme d'être le fils aîné d'une famille nombreuse dont les parents étaient en instance de divorce. Tous les disciples avaient pu sentir les pouvoirs de la grande prêtresse virer à la magie noire quand elle avait appris sa grossesse. Et la plupart d'entre eux en avaient été profondément ébranlés. Après cet incident, l'ambiance dans l'appartement que partageaient les anciens de l'Ile des Bénis à la cité des Lilas était devenue plus que morose. Morgane avait disparu. Que feraient-ils si elle ne revenait pas ? Les enfants du Sanctuaire savaient de nom le passé troublé de Morgane Pendragon, ennemie de Camelot et tueuse sanguinaire. Mais aucun d'eux ne l'avait connue à l'époque où elle pratiquait le versant obscur du pouvoir qu'elle leur avait enseigné.

Seul Wildor en avait eu un aperçu : et cela s'était passé le jour où elle l'avait sauvé des flammes.

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Les disciples de la nouvelle table ronde comparurent devant Wildor au terme de leur opération de nettoyage, et le magicien du Sanctuaire soupira en les regardant. Les jeunes gens semblaient embarrassés comme des enfants pris en faute d'avoir été surpris alors qu'ils étaient hors de contrôle ; et d'avoir défié l'autorité de l'un de leurs aînés. Ils gardaient leurs yeux baissés sur leurs mains et affichaient des visages malheureux.

Peut-être sommes-nous responsables pour le débordement qui vient de se produire, pensa Wildor, ébranlé. Peut-être sont-ils attelés depuis trop longtemps à ce chantier qu'ils ne voient progresser que trop lentement. Peut-être ont-ils besoin de mieux comprendre la véritable portée de leurs pouvoirs, et l'importance de leur mission.

-Venez avec moi, ordonna-t-il d'une voix douce.

Plusieurs d'entre eux relevèrent la tête, étonnés.

-Où allons-nous ? demanda Matthias.

-Mettre vos pouvoirs au service des personnes qui en ont besoin, répondit Wildor. Afin de vous inspirer d'autres idées pour les utiliser que jouer à la guerre, la prochaine fois que vous vous sentirez tristes ou désoeuvrés.

Le magicien étendit les mains, faisant descendre sur ses jeunes apprentis un sort d'invisibilité avant de les conduire dans la nuit glacée du quartier des Lilas d'un pas enlevé. L'hiver s'était étendu sur Londres. Le vent était froid ; le givre recouvrait le bitume.

Les jeunes sorciers de la nouvelle table ronde suivaient leur guide, avec curiosité, plongés dans un silence respectueux.

-La souffrance est partout autour de vous, dit Wildor. Semblable à un fil invisible tendu entre les êtres, dont vous pouvez percevoir les vibrations. Il vous suffit de vous concentrer, et d'étendre vos perceptions, pour vous retrouver connectés à la toile qui unit les êtres humains les uns aux autres ; si vous faites preuve d'assez de discernement, vous saurez où vous êtes nécessaires.

Il s'agenouilla auprès d'un tas de cartons assemblés à la hâte le long d'un trottoir. Une forme humaine était étendue sous les débris de papier journal ; un vieux sans domicile fixe se trouvait allongé là. « Ses mains sont glacées », souffla Paul, en regardant Wildor avec inquiétude. « Et son cœur bat trop lentement », répondit le magicien, d'un ton calme. « Il est en hypothermie ; s'il reste ici, il ne passera pas la nuit ».

A quelques mètres seulement de l'endroit où les disciples étaient en train de s'amuser à se canarder les uns les autres, un homme était en train de mourir. Les jeunes gens se regardèrent, prenant brutalement conscience de leur propre bêtise. « Il faut le réchauffer», dit enfin Matthias, en s'accroupissant auprès du vieil homme. Wildor hocha la tête. « Vas-y », lui dit-il, d'un ton encourageant. Matthias frotta ses paumes l'une contre l'autre pour tendre entre elles un arc de tiédeur mordoré. « En douceur... comme ceci », conseilla Wildor, en guidant les gestes de Matthias alors qu'il imposait ses mains au vieil homme pour réchauffer progressivement sa température corporelle. Les battements de son cœur commencèrent à s'accélérer ; ses doigts bougèrent légèrement. Il battit des paupières, et ouvrit les yeux. Son haleine sentait l'alcool. Wildor se pencha sur lui, et il fit alors une chose à laquelle les disciples ne s'attendaient pas ; levant partiellement le sort d'invisibilité qui le recouvrait pour que le sans-abri puisse le voir. Il ruisselait encore d'une magie dorée quand il se pencha sur lui, le regard rempli de bonté. « Vous ne pouvez pas mourir ; pas encore », dit-il, d'une voix douce. « Vous devez vous battre pour rester en vie ». Le vieil homme cligna des yeux et demanda : « Qui êtes-vous ? ». Wildor sourit, mais ne répondit pas. Au lieu de cela, il disparut lentement, s'effaçant avec le sort d'invisibilité qu'il remettait en place. Il se retourna vers Paul et lui dit : « Appelle le 115 pour qu'ils viennent le chercher ». Le jeune homme frissonna. « Et s'il refuse d'aller avec eux ? » demanda-t-il, inquiet. « Il ne refusera pas », promit Wildor. « Pas après ce qu'il vient de voir». Paul prit son portable pour appeler. Quelques minutes plus tard, les magiciens regardèrent, soulagés, le vieil homme accepter de monter dans l'ambulance du SAMU social.

-Venez avec moi, dit Wildor aux disciples, quand le véhicule fut reparti. Il y a encore beaucoup de gens que nous devons aider, cette nuit.

Il les emmena dans son sillage sans attendre, et ils se répandirent à travers la cité des Lilas comme des oiseaux, comme des anges. Aucun endroit ne leur était inaccessible ; en suivant le fil invisible des douleurs humaines, ils arrivaient là où la peine était la plus forte, là où la violence et la mort risquaient le plus d'empiéter sur la vie. La technique de Wildor pour trouver les personnes qu'ils devaient aider était d'une simplicité limpide et percutante ; on aurait dit qu'il visualisait vraiment la toile complexe reliant les gens les uns aux autres ; il se déplaçait avec fluidité d'un point à un autre, anticipant de peu les moments de crise. Il était un professeur patient et pertinent, et bientôt, toute la mauvaise humeur qui avait agité les disciples de la nouvelle table ronde au début de la soirée se dissipa devant l'importance des actes qu'ils étaient en train d'accomplir.

Ils purgèrent le sang de deux héroïnomanes sur le point de faire une overdose avant que leurs cœurs ne cessent de battre ; brisèrent la lame d'un caïd furieux quelques secondes avant qu'elle ne pénètre dans l'abdomen d'un de ses amis, avec lequel il venait d'avoir une altercation à propos d'un détail sans importance ; puis regardèrent les deux hommes se tomber dans les bras en se répandant en excuses, parce qu'ils venaient de réaliser jusqu'où ils avaient été sur le point d'aller, emportés par l'alcool. Ils bloquèrent la porte d'une salle de bains pour créer un bouclier entre un mari violent et sa femme avant que celle-ci ne se retrouve assommée et incapable de se défendre ; et téléportèrent le téléphone portable de la victime jusque dans sa poche pour qu'elle puisse appeler la police tout en restant à l'abri ; puis assistèrent à l'intervention des gendarmes alors que l'homme était entraîné sous les verrous. Ils sauvèrent un adolescent du suicide en donnant à sa sœur aînée l'impulsion d'entrer dans sa chambre à l'instant où il était sur le point de se taillader les veines, et les regardèrent pleurer ensemble, alors qu'il se confiait à elle de son mal de vivre. Ils firent tomber quelques tuiles sur la tête d'un proxénète qui était sur le point de taillader le visage d'une de ses prostituées. Et continuèrent à sauter, de personnes en personnes, jusqu'à ce que tout autre préoccupation que trouver la prochaine s'efface de leurs esprits tant ils étaient concentrés sur leurs tâches.

Quand l'aube vint, Wildor s'immobilisa enfin, face au lever du soleil, les disciples derrière lui.

Ils se trouvaient sur l'un des ponts enjambant la tamise.

Le maître magicien se retourna vers ses élèves et leur demanda :

-Combien de personnes avons-nous sauvé cette nuit ?

-Trente-sept, dit Matthias.

C'était un chiffre impressionnant, qui fit murmurer les autres, parce qu'au contraire de Matthias, ils avaient perdu le compte de leurs interventions au fur et à mesure qu'avançait la nuit.

-Comment le sais-tu ? demanda Wildor, en le regardant calmement.

-Parce que j'ai compté...

-Il est possible de savoir combien de personnes nous avons essayé d'aider. Mais il est impossible de savoir combien nous en avons sauvé. Et parmi ceux pour qui nous aurons réussi à faire la différence, peut-être en est-il pour qui tout sera à recommencer demain. Et après-demain. Et le jour d'après. L'humanité est peuplée de douleurs. Les hommes luttent tous les jours contre leur mal de vivre. Nous sommes tous, autant que nous sommes, portés au péché et au crime ; nous devons tous combattre l'instinct qui fait de nous des bêtes sauvages pour nous efforcer de devenir meilleurs. En tant que magiciens, nous pouvons commettre des erreurs. Mais nous n'avons pas le droit de renoncer à nous améliorer. Ni celui de fuir nos responsabilités envers les autres.

Les disciples de la nouvelle table ronde hochèrent la tête, en silence.

-Quoi que vous pensiez; Morgane n'a pas renoncé, ajouta Wildor, avec force. Sachez-le, et souvenez-vous en.

-Comment peux-tu en être aussi certain ? demanda Paul, en secouant la tête.

-Parce que j'ai foi en elle, répondit le magicien.

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Il arrivait parfois à Wildor de revivre le moment où Morgane l'avait sauvé ; qu'il considérait à ce jour encore comme le plus marquant de ses deux vies, parce qu'il avait été le tournant de son destin ; celui où il avait expérimenté le meilleur comme le pire, la haine comme l'amour. Et quand il quitta les jeunes disciples de la nouvelle table ronde, son esprit se mit à voyager vers le passé ; vers cette première vie chargée de magie et d'aventure qu'il avait vécue, du temps de Camelot.

Ses pouvoirs ne s'étaient que très peu manifestés avant son adolescence ; enfant, c'était avec amusement qu'il s'exerçait aux « tours de magie » qui ravissaient ses petits frères et inquiétaient un peu ses parents ; mais comment ceux-ci auraient-ils pu le réprimander d'utiliser ses talents pour faire plaisir aux siens et leur fabriquer de ravissants cadeaux ? C'étaient des jeux innocents et inoffensifs, pour lesquels ils ne pouvaient le condamner, malgré toutes leurs réticences envers la sorcellerie.

Mais quand les pouvoirs de Wildor étaient entrés en éruption avec la puberté, ç'avait été de manière si violente qu'il avait involontairement mis le feu à sa propre maison. Son père et sa mère avaient réussi à mettre trois de ses jeunes frères et sœurs en sécurité hors de la fournaise. Mais le petit dernier, Silas, dormait à l'arrière de la maison, à l'endroit le plus touché par les flammes.

Wildor était prisonnier du cercle de feu qu'il avait allumé, incapable de bouger, incapable d'arrêter l'incendie dont il était responsable, et qui se propageait malgré lui. Il se souvenait de la terreur qu'il avait éprouvée en regardant flamber le toit de chaume, et le mobilier du salon. Il se souvenait des hurlements du bébé alors que la tenture qui protégeait son berceau prenait feu. Il avait l'impression d'être plongé en plein cauchemar ; il savait qu'il était la cause de la destruction qu'il voyait tout autour de lui, mais il était paralysé ; il ne contrôlait plus rien.

Sa mère était apparue, face à lui ; elle était revenue, malgré le brasier ardent, et, posant les deux mains sur ses épaules, elle l'avait supplié d'une voix terrifiée. « Wildor, arrête ça ! Je t'en prie ! Arrête ou tu vas tous nous tuer ! ».

« Je ne sais pas comment faire ! » avait-il répondu, en larmes.

Puis son père avait crié à sa mère « Ecarte-toi, Eléna ! ».

Wildor l'avait vu sauter à travers les flammes, son bâton à la main, une expression féroce sur le visage alors qu'il se dirigeait vers lui en courant. Ensuite, c'était le trou noir ; il avait juste basculé dans l'inconscience. Il s'était réveillé avec un côté de la tête tuméfié, les pieds et les poings liés, et il avait réalisé que son père l'avait assommé pour l'empêcher de continuer à utiliser la magie. Il ne savait pas où étaient ses parents ; il était prisonnier dans le noir, il grelottait de froid, et ses cheveux avaient roussi.

Quand les notables du village étaient venus le chercher, et qu'il s'était retrouvé traîné dehors, comme un criminel, il avait réalisé que l'incendie avait ravagé plusieurs des maisons du village, se propageant furieusement de toit de chaume en toit de chaume.

Une foule hostile le regardait, de par et d'autre du bâtiment dont on l'avait sorti. La lumière du soir l'aveugla un instant avant qu'il ne voie les regards qui convergeaient vers lui. Tous ses voisins, tous ses amis, le dévisageaient avec un air impitoyable, comme s'il était une bête de foire, une erreur de la nature, un monstre. Ses parents étaient là aussi, sa mère, en larmes dans les bras de son père ; et John, et Mary, et Katleen, qui le mangeaient des yeux tous les trois avec un air effrayé, comme si ce n'était pas leur grand frère qu'ils voyaient, mais un inconnu. Wildor avait cherché le bébé des yeux, une boule dans la gorge. Mais il n'était nulle part. Et quand il avait crié : « Où est Silas ? » les sanglots de sa mère avaient redoublé, et il avait su ; qu'il avait tué son petit frère avec sa magie.

Je suis un monstre, avait-il pensé, dans un moment d'horreur. Je ne mérite pas de vivre.

Mais quand il s'était retrouvé attaché au piquet que les habitants du hameau où il avait grandi avaient planté sur la place du village ; au sommet d'un échafaudage de fagots secs qui prendraient feu à la moindre étincelle ; la peur de mourir l'avait envahi et avait fait crier son âme.

C'était une fin atroce ; et une manière terrible de quitter tous ceux qui lui étaient chers.

-Je ne sais pas ce qui s'est passé ! s'était-il écrié, en sanglots. Je ne voulais pas, je le jure !

-A mort, sorcier ! avait répondu la foule, en lui lançant des pierres.

Ses parents avaient détourné les yeux. Ses amis l'avaient hué. Et les notables avaient mis le feu à l'échafaudage. Personne dans le public n'avait bougé pour l'aider alors que les flammes se propageaient rapidement au bois sec. Il avait commencé à tousser, à demi asphyxié par la fumée, alors que les larmes roulaient le long de ses joues ; il avait l'impression d'étouffer dans sa terreur et sa détresse autant qu'à cause des flammes... et c'était cela qui l'avait attirée jusqu'à lui. Parce qu'elle l'avait entendu crier.

Brusquement, l'air s'était troublé ; devenant lourd comme de l'eau ; s'assombrissant comme par les effets d'un nuage d'orage. Et c'était alors qu'était apparue la sorcière; encore partiellement drapée du manteau de ténèbres qui s'accrochait à ses pas gracieux. Elle était belle comme la nuit et dangereuse comme l'orage. Ses longs cheveux noirs encadraient un visage d'albâtre où brûlaient deux yeux d'or pur ; sa robe sombre et brillante comme l'aile du corbeau tombait jusqu'à ses pieds nus qui n'effleuraient pas la terre.

Wildor ignorait qui elle était, mais elle ressemblait à un ange hérissé de colère plus qu'à un démon venu tout droit des enfers. Puis, il avait entendu le bourgmestre s'écrier avec effroi : « Morgane Pendragon », et il avait réalisé, qu'elle n'était pas un ange, mais la dangereuse meurtrière qui hantait la forêt d'Ascétir, celle dont le grand roi Arthur lui-même redoutait les méfaits.

Elle l'avait regardé ; puis elle avait regardé les villageois ; et l'espace d'un instant, il avait senti sa haine ; si profonde, si vive, si chargée de défiance et de rage qu'il s'était demandé si elle allait étendre la main pour balayer d'un geste toute la foule, détruisant les spectateurs de l'exécution dans une seule flambée de fureur.

Wildor avait regardé le visage de sa mère au milieu des gens hostiles, et l'horreur de devoir la regarder mourir s'était emparée de lui. Alors, il s'était écrié : « Non ! ».

Il ne pensait pas que la sorcière l'écouterait ; mais elle avait abaissé la main, retenue par son cri, et elle s'était retournée vers lui, dans un tourbillon de cheveux noirs. Leurs regards s'étaient rencontrés. Je ne te laisserai pas mourir, avait-il entendu, à l'intérieur de son esprit, comme si elle était entrée dans sa tête. D'un geste de son pouvoir, elle avait dénoué ses liens. Et bondissant dans les flammes pour le sauver, elle l'avait enlevé sur les ailes du vent, loin de la place où il avait failli périr.

Plus tard, quand ils s'étaient posés dans la forêt, et que Wildor avait regardé Morgane, ne sachant s'il devait être reconnaissant ou effrayé. La couleur de sa robe avait changé, se teintant d'un vert aussi profond que celui de la nature qui foisonnait autour d'eux ; et ses yeux avaient perdu leur éclat d'or pour se changer en émeraudes. A nouveau, elle avait plongé ses yeux dans les siens ; et l'expression féroce de son visage avait disparu, noyée dans un océan de douceur. Quand il avait vu une larme rouler sur sa joue, il avait pensé, qu'elle était la plus belle femme qu'il ait jamais vue, et il avait su qu'elle avait un grand cœur, quoi que puissent en dire les gens ; c'était, après tout, les mêmes gens qui l'avaient condamné et qui auraient été prêts à le faire brûler vif si elle n'était pas intervenue.

-Vous m'avez sauvé, avait-il murmuré.

Puis il avait baissé les yeux et il avait soufflé :

-Vous auriez du me laisser brûler là-bas. Je suis un monstre. J'ai tué mon petit frère. Mes propres parents étaient prêts à me regarder mourir. Mes pouvoirs sont dangereux. Toute ma vie, je serai un meurtrier et un paria, condamné à rester seul.

Il avait vu le choc et le dégoût se graver sur son visage. Il avait pensé que c'était à cause de ce qu'il avait fait; mais quand elle s'était agenouillée devant lui, le dévisageant de son regard intense, il avait compris que c'était à cause de ce qu'il venait de dire.

-Quel est ton nom ? avait-elle demandé, d'une voix tremblante d'émotion.

-Wildor, avait-il chuchoté.

Elle avait plissé les yeux, posé une main sur sa joue, et prononcé ces mots, qui avaient pénétré jusqu'au plus profond de son âme, avec une foi qui l'avait bouleversé.

-Tu n'es pas un monstre, Wildor. Tu étais un enfant perdu, comme je l'étais quand j'ai découvert ma propre magie ; perdu par la faute d'un monde qui t'a enseigné à redouter, à mépriser et à haïr ta propre nature. Mais tu n'es pas seul. Tu ne seras plus jamais seul, puisque je t'ai trouvé. Je suis là pour toi, aujourd'hui, et pour tous les jours à venir. Ensemble, nous formons une famille.

Wildor avait vu les ténèbres de Morgane Pendragon. Parce que c'était à cet instant précis ; l'instant où elle l'avait choisi, lui, qu'elle s'en était détournée pour toujours et qu'elle avait opté pour la lumière. Ils n'avaient jamais parlé de ce moment ; mais il avait deviné la vérité, depuis longtemps. Elle avait renoncé au mal pour lui parce que c'était la première fois que quelqu'un avait vraiment besoin d'elle. Elle était revenue du bon côté pour pouvoir être son modèle.

Dans cette seconde vie, comme dans la première, Wildor avait eu une famille de sang ; mais les siens lui avaient donné le sentiment d'être un paria, un incapable, un misérable. Son père était parti et n'avait plus jamais donné de nouvelles ; sa mère s'était remariée avec un homme brutal auquel elle donnait toujours raison, et qui le terrorisait lorsqu'il était enfant. Quand ses deux demi-frères avaient droit aux éloges et aux présents, il se retrouvait battu comme plâtre et enfermé à l'intérieur du garage. Incapable de se concentrer à l'école, il était devenu un élève dissipé et médiocre. Il avait commencé à fuguer dès le début de l'adolescence pour éviter d'avoir à rentrer à la maison. Et la drogue, seule, était venue le consoler de la douleur de vivre qu'il avait nouée à l'intérieur du ventre quand il avait commencé à errer dans les rues. Il n'était important aux yeux de personne. Il n'était aimé de personne. Il n'avait de valeur pour personne. Jusqu'au jour où Morgane s'était penchée sur lui, l'étreignant dans ses bras, le visage inondé par l'amour. Lui murmurant du fond du coeur : "J'avais si peur de ne pas réussir à te retrouver". Jusqu'au jour où il avait retrouvé avec ses souvenirs la certitude d'avoir une famille. Morgane était sa famille. Quand elle l'avait regardé, elle n'avait vu ni ses failles, ni ses erreurs, ni sa médiocrité ; elle avait vu l'enfant d'autrefois, celui à qui elle avait promis qu'il ne serait plus jamais seul, et qu'elle avait adopté comme son fils.

Aujourd'hui, la possibilité que la Grande Prêtresse retourne aux abysses ébranlait les fondations même de la foi de ses frères et soeurs : sans leur mère, ils étaient à nouveau orphelins, ils étaient à nouveau perdus. Wildor le comprenait facilement. Mais voir jusqu'à Thomas et Elma, ses confrères les plus proches, tourner en rond en proie à l'inquiétude face aux réactions de Morgane le peinait et lui retournait le cœur. Des années durant, l'espace de deux vies, la grande prêtresse de la magie s'était battue pour trouver ses enfants perdus, pour les rassembler et pour les éduquer. Elle n'était peut-être pas infaillible; elle n'était peut-être pas parfaite; mais elle méritait à ses yeux mieux que les doutes qu'il voyait dans ceux de ses compagnons.

Et pour être honnête, si Wildor était troublé, c'était moins à cause des réactions de Morgane, que parce qu'il y avait certaines choses qu'il ne comprenait pas dans le comportement d'Aithusa.

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Son premier réflexe après l'éruption de magie noire de Morgane, alors que tout le monde était encore sous le choc de la manière dont ses pouvoirs avaient ébranlé la magie, avait été de se rendre sur l'Ile des Bénis pour parler à la Déesse, qu'il avait trouvée agitée et furieuse comme jamais auparavant.

-Tu as été la voir ? lui avait demandé Aithusa en parlant de Morgane, avant même qu'il ne puisse ouvrir la bouche pour lui poser sa première question.

-Pas encore..., lui avait-il répondu. Mais je n'en ai pas besoin pour sentir à quel point elle est bouleversée et malheureuse en cet instant.

-De quoi se plaint-elle ? s'était écriée la dragonne blanche, d'une voix remplie de défiance. Elle n'a qu'un seul enfant à porter pour le bien commun; moi, j'ai été forcer de maturer trois fois plus rapidement que la normale, pour concevoir des quintuplés; si ça, ce n'est pas être un incubateur sur pattes, il faudrait songer à revoir la définition du terme, et pourtant, je ne passais pas mon temps à me lamenter sur moi-même comme Morgane le fait maintenant...

Le premier disciple de la grande prêtresse avait froncé les sourcils, perplexe et perturbé. Il n'avait pas l'impression d'entendre parler la dragonne blanche, maîtresse de l'arbre des possibles et visage de la triple divinité sacrée; mais une enfant frustrée et capricieuse. C'était plus que déstabilisant, car l'Aithusa d'autrefois ne s'était jamais comportée de manière tyrannique ou cruelle avec ses fidèles... Elle avait toujours été sage; remplie d'amour, et de bienveillance. Et il n'arrivait pas à croire que l'Etre dans lequel il avait foi ait pu changer à ce point-là.

-Elle a eu mal, à cause de toi, énonça-t-il calmement, cherchant à comprendre. Cela ne te fait-il donc rien ?

Aithusa souffla dans ses naseaux, et le considéra d'un œil hautain. Wildor lui rendit son regard, et, derrière cette façade de défiance, perçut... quelque chose. Une profonde tristesse, dont il n'arrivait pas à décrypter le sens; et que la dragonne cherchait à dissimuler habilement. Quels que soient les subterfuges qu'elle employait pour faire croire le contraire, Aithusa avait le cœur brisé d'avoir perdu Morgane; et il la connaissait trop bien pour qu'elle puisse le lui dissimuler. Alors qu'il en arrivait à cette conclusion, elle lui infligea une poussée de l'esprit, qui le fit tituber en arrière, et il l'entendit s'exclamer, d'un ton indigné, dans sa tête : "De quel droit t'invites-tu dans mes pensées ?".

-J'essaie juste de comprendre, protesta-t-il.

-Il n'y a rien à comprendre. Elle ne voulait pas m'obéir, alors je l'y ai obligée. Je savais qu'elle serait furieuse. Mais je ne pensais pas qu'elle partirait aussi loin. Ni qu'elle se fermerait à moi si complètement. Tu dis que tu perçois sa tristesse ? Mais je ne perçois plus rien du tout; elle s'est coupée de moi, volontairement, totalement. Comme si je n'étais plus rien pour elle. Est-ce ainsi qu'une prêtresse est censée traiter sa Déesse ? C'est inacceptable !

-Peut-être aurait-il fallu y réfléchir plus tôt ? murmura le jeune homme.

La dragonne gronda.

Le magicien soupira.

-Très bien, dit-il, renonçant - pour l'instant - à saisir le pourquoi du comment.

Mais quoi qu'il en soit, il était déterminé à mener son enquête à bien.

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Maintenant qu'il avait repris en main les disciples de la nouvelle Table Ronde, Wildor se rendait au 22 Bayswater Road.

L'ambiance y était teintée d'une tristesse qu'il perçut dès qu'il franchit le seuil de la porte.

Ce fut Gwen qui l'accueillit; elle avait l'air mélancolique, et il ne fut pas difficile à Wildor de deviner pourquoi : Morgane lui manquait à un moment de son existence où sa présence à ses côtés aurait été particulièrement importante; et la jeune femme allait devoir apprendre à se passer du précieux soutien d'une amie chère. Cela ne serait pas facile. La grande prêtresse avait été un guide pour la reine d'Albion dans l'histoire de sa première grossesse; et un lien puissant entre mère et fils au moment où Galaad était considéré comme "perdu". Morgane et Guenièvre avaient jadis effectué ensemble le pèlerinage de l'Eau de le la Lune, qui les avait rapprochées comme deux soeurs. Et qui, mieux que la grande prêtresse de la magie, aurait pu accoucher l'épouse du roi le moment venu, sachant que celle-ci n'aurait droit à la consolation d'aucun docteur, ou d'aucune médecine moderne ?

Merlin ? Peut-être. Mais les naissances étaient du domaine des rites secrets et de la magie des femmes; auxquels Merlin n'avait jamais été initié. Morgane manquerait à Guenièvre. Et pourtant, sa présence à la naissance de son neveu semblait fortement compromise par sa disparition. Wildor vit dans les yeux de Gwen qu'elle s'inquiétait pour son amie bien qu'elle ne puisse rien faire pour elle. Et il se fit brièvement la réflexion que deux femmes enceintes ne pouvaient être plus différentes dans leurs réactions comme dans leurs vécus, que Guenièvre et Morgane; l'une, entourée et choyée, l'autre, solitaire et trop fière pour supporter l'aide de qui que ce soit. L'une prête à attendre son fils deux vies durant, et si éprise de lui qu'elle avait continué à parler avec lui même lorsqu'ils s'étaient retrouvés séparés par les voiles d'Avalon. L'autre qui n'avait pas choisi de concevoir sa fille et la supportait plus qu'elle ne la portait puisqu'elle lui avait été imposée. Jamais deux destins n'auraient pu être plus différents que celui de la reine et de la prêtresse; et cependant; ces deux femmes s'aimaient, et se comprenaient l'une l'autre. C'était une magie plus merveilleuse que tous les pouvoirs du monde n'en accompliraient jamais.

-Tu viens sans doute voir Merlin, dit Gwen, qui avait l'air fatiguée.

Et Wildor hocha la tête.

-Il est à l'étage, avec Lancelot, dit la reine en lui indiquant le chemin.

Wildor la remercia et s'engagea dans les escaliers. Elle ne lui parla pas davantage, ni ne chercha à l'escorter jusqu'à son but. Il ne s'en formalisa pas. Il était un étranger à la famille d'Arthur, comme jadis il avait été un étranger au palais de Camelot. Il ne connaissait les habitants du 22 Bayswater Road que par les récits que lui en faisait Morgane; eux ne voyaient en lui que le garçon discret et bien élevé sur qui la grande prêtresse pouvait toujours compter.

Le magicien surprit un argument entre Gauvain et Mithian. Le chevalier s'insurgeait sur la manière dont il avait été traité par la prêtresse ; la princesse lui répondait qu'elle aurait fait bien pire, quant à elle, si elle avait appris une grossesse non désirée de la manière dont c'était arrivé à Morgane.

Alors qu'il partait à la recherche de Merlin, dans les étages de la maison lourde de murmures, Wildor fut aussi le témoin d'un échange émouvant entre Arthur et Uther. Père et fils semblaient partager le même souci vis à vis de la disparue, et leur inquiétude paraissait les avoir rapprochés. "Pourtant, j'ai tout fait pour qu'elle reste...", murmurait Arthur, malheureux. "Ce n'est pas de ta faute", répondait Uther, une main sur l'épaule de son fils. "Ta sœur est ainsi. Fière, farouche, entière, intransigeante. Certaines personnes ont besoin d'être entourées pour se reconstruire. D'autres, d'être seules pour lécher leurs blessures; Morgane est de celles-là... tout simplement".

Wildor frissonna, ému par les propos du vieux roi. Sur le champ de bataille de Kisori, il avait découvert l'amour d'un père pour sa fille, et il se sentait consolé à l'idée de savoir que, quoi qu'elle fasse dorénavant, Morgane pourrait compter sur l'homme qui lui avait donné la vie. Mais ce n'était pas pour voir les autres Pendragon qu'il était venu jusqu'ici. C'était à Merlin qu'il avait à parler. Il le trouva au sortir de l'une des chambres. Le jeune magicien avait l'air fatigué et inquiet. Wildor savait que son agitation n'était pas due qu'à la perte de Morgane. Merlin était toujours aux prises avec Emrys; leur dernier rapprochement ne constituant qu'un point d'interrogation de plus au sein de leur relation mouvementée.

-Bonjour Wildor, dit le magicien, en lui adressant un de ses sourires chaleureux malgré son état de surmenage. Que me vaut le plaisir de ta visite ?

-Les disciples ont été très ébranlés par leur premier contact avec la magie noire, dit Wildor. Et je crains qu'en l'absence de Morgane, il ne faille revoir notre organisation...

Le visage de Merlin s'assombrit.

-Je suis désolé, dit-il, d'un air épuisé. Je ne peux pas m'occuper de tout en même temps.

-C'est pourquoi je veux que tu saches que je suis là pour t'épauler, répondit Wildor. Tu peux compter sur moi pour prendre en charge tout ce pourquoi tu avais l'habitude de compter sur elle, jusqu'à son retour; je ne vous ferai pas défaut; ni à toi, ni à elle. Tu as ma parole.

-Merci, dit le magicien, ému. Je suis juste... fatigué d'entendre médire à son sujet. Je me suis fâché contre Gaïus tout à l'heure et je n'ai pas l'énergie d'argumenter davantage. Pour être honnête; à l'heure qu'il est, ma priorité est Lancelot.

-Comment va-t-il ? demanda Wildor.

-Pas très bien. Il est malade. Il a attrapé froid dans la neige, et la plupart du temps, il délire, répondit Merlin. Mais c'est pour son cœur que je crains; non pour sa fièvre.

La voix du chevalier appelant : « Merlin ? » résonna depuis l'intérieur de la pièce. Le magicien s'excusa pour revenir au chevet de son patient. Wildor soupira et regarda dans la chambre depuis le pas de la porte. Lancelot était alité, le visage blême, l'air épuisé. Merlin s'agenouilla à son chevet, l'expression inquiète, lui murmurant des paroles apaisantes, mais le chevalier secoua la tête en murmurant : « Morgane... ». Wildor sentit son cœur se serrer. Lancelot Dulac était réellement amoureux de sa Dame. Il souffrait de son absence, autant que ses disciples. « Elle n'est pas là », répondit Merlin avec tristesse. Lancelot regarda son ami, à travers sa fièvre, le regard implorant.

-Est-ce qu'elle va bien ? demanda-t-il.

-Bien est peut-être un grand mot pour décrire son état d'esprit à cet instant. Mais elle... va, répondit Merlin, en arrangeant un gant de toilette frais sur le front de son ami.

Le chevalier frissonna.

-Je me fais tellement de souci pour elle. Elle est toute seule. Dans cette forêt. Et il fait tellement froid...

Wildor avait l'impression de sentir un tapis de neige se déposer au fond de son cœur en entendant ces paroles.

-Elle n'a pas froid, répondit Merlin d'une voix tendre. La magie la réchauffe. Et tant que la magie est avec elle, elle n'est pas vraiment seule. Je sais que la situation peut sembler désespérée. Mais elle n'a cherché à se couper de moi; malgré la conscience que j'ai d'elle à travers le pouvoir; et si elle accepte ma présence, même ténue, même discrète, c'est qu'elle n'a pas brisé toutes les amarres; et qu'elle sait devoir faire preuve d'assez de maîtrise d'elle-même pour ne pas basculer à nouveau du côté des ténèbres. Tant qu'elle maintiendra le lien avec moi... nous pourrons conserver l'espoir de la retrouver, telle que nous l'avons connue. J'ai bonne espérance qu'elle revienne, tôt ou tard.

Lancelot hocha la tête, épuisé.

-Repose-toi, maintenant, dit Merlin. Dors, et reprends des forces. Tu en as grand besoin..

-Merci, mon ami, murmura le chevalier, en fermant les yeux.

Le maître magicien revint vers Wildor, le visage grave et tendu.

-Je vais aller la voir, décida le disciple de Morgane.

-C'est une mauvaise idée, dit Merlin en secouant la tête. Si tu te rends là où elle a trouvé refuge à Brocéliande elle pourrait bien décider de s'en aller plus loin, hors de toute atteinte. Elle ne souhaite voir personne ; pas même moi. Et je lui ai donné ma parole que nous la laisserions en paix.

-Elle ne veut voir personne, mais elle acceptera de me voir, moi, répondit Wildor, avec assurance.

-Comment peux-tu en être si sûr ? demanda Merlin, avec étonnement.

-Je le sais, c'est tout, répondit Wildor, le visage énigmatique.

Le maître de la magie acquiesça.

-Si c'est entre vous, c'est entre vous. Fais ce que tu dois.

Le disciple de Morgane plissa les yeux et affirma :

-Quand je serai de retour, je parlerai aux anciens.

-Merci, Wildor, dit Merlin, en lui pressant la main. Et bonne chance à toi pour ton entrevue avec elle.

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La forêt de Brocéliande était féérique et mystérieuse sous le manteau de la neige hivernale qui la recouvrait. Sous l'abri des chênes majestueux, Wildor marchait en silence, respirant l'air vif et piquant. L'abri que Morgane s'était construit contre le froid se trouvait sur une plateforme, à l'intérieur de l'un des arbres les plus anciens et les plus noueux ; la cabane était traversée par les branches torturées ; elle était entourée par l'éclat doré de la magie, mais ses profondeurs étaient remplies de ténèbres.

Le jeune homme s'arrêta, au pied de l'arbre, et leva les yeux, se tendant instinctivement vers l'occupante des lieux pour lui parler d'esprit à esprit, lui annonçant ainsi sa venue.

-Morgane... c'est moi.

La réponse ne tarda pas à venir, vulnérable et hésitante à l'autre bout du lien qu'ils partageaient.

-Je sais, Wildor. Je t'ai senti approcher.

Le magicien fit un pas en avant.

-N'avance pas plus, s'il te plaît, dit Morgane à voix haute. Je ne veux voir personne. Pas même toi. C'est au-dessus de mes forces à l'heure qu'il est.

Il se figea dans un soupir.

-Je sais. Merlin m'a prévenu. Mais... je devais venir quand même, pour voir comment tu allais.

Pendant un moment, il crut que seul le silence lui répondrait. Mais ç'aurait été sous-estimer la force du lien qui les avait unis l'un à l'autre pendant deux vies. Autrefois, quand l'avenir torturait Morgane dans son sommeil, au point de l'éveiller en larmes chaque nuit, il se rendait toujours à son chevet, pour qu'elle ne soit pas seule. De sa chandelle, il chassait les ombres qui l'entouraient. Et elle se souvenait, comme lui, de ces moments fragiles où leur lien était la seule lumière capable de tenir en échec les menaces d'un futur assombri par la mort.

-Tu n'imagines pas comment je me sens, en ce moment. Tu ne peux pas savoir ce que c'est, de porter un être vivant dans son ventre, sans l'avoir voulu. J'ai l'impression d'être à la fois possédée par cette présence et dépossédée de moi-même. Je sais que la plupart des femmes vivent leur grossesse comme un temps d'épanouissement et de bonheur. Mais je n'ai jamais voulu d'enfant de ma chair, et pour moi, c'est un sentiment terrible d'être obligée d'en porter un.

Dans la pénombre qui régnait à l'intérieur de la cabane, Wildor distinguait la silhouette de Morgane, à demi dissimulée derrière la porte. Et malgré le mur qui les séparait, il sentait battre son cœur, dans les ténèbres de la magie qui l'entourait. Elle avait une paume plaquée contre les planches, et son souffle formait un halo de brume autour d'elle. Il pouvait éprouver de manière presque physique la peine qu'elle ressentait alors qu'elle parlait à voix basse, en se riant d'elle-même.

-Tu ne peux pas comprendre, Wildor. J'ai du mal à comprendre moi-même. Je suis la Grande Prêtresse de la magie; j'ai appris les rites sacrés de l'Eau et de la Lune; je sais mieux que personne la valeur d'une vie; et pourtant, regarde-moi. La plupart du temps, j'essaie juste de faire abstraction de mon propre corps pour m'évader sur les ailes de la magie. C'est le seul moyen que j'aie trouvé pour tenir ma promesse, et ne pas céder à l'envie de refaire une folie.

Il ferma les yeux, et s'adressa à elle par télépathie.

-Tu oublies que tu parles au garçon qui a tué son petit frère autrefois. Je ne suis pas un ange, Morgane. Je sais le goût que la violence laisse dans la bouche.

-La violence que tu as exercée était involontaire, lui rappela-t-elle

-Mais je l'ai exercée néanmoins ; et la Source seule sait ce qu'il serait advenu de moi si tu n'avais pas été là pour m'arracher aux ténèbres de mon destin. Ca n'a pas été la seule fois. Souviens-toi, quand j'ai failli tuer Mordred. Aucun d'entre nous n'est parfait. Pas même Merlin, dans la lutte qui l'oppose à lui-même. Tu souffres aujourd'hui, parce que tu dois tolérer en ton sein cet enfant que tu n'as pas voulu. Je ne suis pas aussi ignorant de ces choses-là que tu le penses. Je sais à quel point cela peut être difficile.

Il entendit le silence palpiter avec le cœur de Morgane avant qu'elle ne lui réponde d'une voix mentale atténuée :

-Comment ?

-Je sais que tu n'as pas envie d'entendre parler d'elle maintenant. Mais j'étais avec Aithusa, au moment de sa délivrance. Je l'ai accouchée de mes propres mains; j'ai assisté aux souffrances qu'elle a endurées pour mettre ses enfants au monde. Je suppose que j'ai ressenti beaucoup de choses ce jour-là. Par empathie avec elle. Elle faisait son devoir; sachant qu'il allait lui coûter la vie; elle donnait la vie; sachant qu'elle allait vers sa propre mort. Cinq œufs. Alors qu'une dragonne ordinaire n'aurait été capable d'en porter qu'un seul. Elle avait ce même sentiment que tu as aujourd'hui, celui d'être un incubateur vivant. Et je ne pouvais l'aider qu'en demeurant à ses côtés, inutile, témoin de son calvaire. Alors je peux comprendre ce que tu traverses, au moins un peu.

-Est-ce que c'est elle qui t'envoie ? demanda Morgane, d'une voix tendue, au bord de la fêlure.

-Non.

-Mais elle t'a parlé.

La voix de la sorcière était bouleversée, mais Wildor percevait autant d'espoir que de colère à travers ses mots, comme si une part d'elle espérait un message de la dragonne. Elle l'aime toujours, réalisa-t-il, le cœur battant. Bien sûr, que Morgane aimait toujours Aithusa. Comment aurait-elle pu cesser de l'aimer ? La renier définitivement aurait été comme de se retrancher d'une part d'elle-même. Le jeune magicien se souvenait du regard que lui avait lancé la dragonne quand il était allé la voir, sur l'Ile des Bénis. Ce n'était pas la Déesse qu'il avait vue; mais la dragonne blanche d'autrefois; celle qui avait vécu, et volé du temps de Camelot ; celle à qui Morgane manquait, parce que ces deux-là ne pouvaient vivre l'une sans l'autre.

-Oui, répondit-il simplement.

Et il sentit Morgane frissonner en réponse.

-Qu'a-t-elle dit ?

-Elle craint de t'avoir vraiment perdue pour toujours.

La prêtresse ne répondit rien à cela, comme si elle envisageait cette possibilité qui semblait appartenir à l'indicible. Puis elle souffla :

-C'est trop tard, Wildor. Je ne reviendrai pas. Même si elle me le demande.

-Morgane... Je ne suis pas là pour servir de messager entre elle et toi. Je suis là pour m'assurer que tu tiens le coup.

-Je ne veux pas parler de ce que je ressens avec toi, murmura la sorcière, d'une voix tendue.

Il eut un sourire peiné, face à ce qu'il prit pour de la fierté; Morgane, il le savait mieux que personne, en avait à revendre; mais elle aurait du savoir qu'elle n'avait pas besoin d'en avoir avec lui.

-Quand tu m'as retrouvé, dans notre première vie, je venais de tuer Silas, et je ne pensais pas mériter de vivre ; quand tu m'as retrouvé dans la seconde, je gisais dans un squatt, couvert de mon propre vomi, avec assez d'héroïne dans le sang pour dissiper de mon esprit la moindre étincelle d'intelligence. Et pourtant, tu m'as pris dans tes bras; tu m'as emmené avec toi; et tu m'as rendu ma vie sans hésiter. Les deux fois. Que crois-tu; que je sois venu pour te juger ? Pour t'assommer de reproches ? Après tout ce que tu as fait pour moi, deux vies durant ? Tu pourrais bien provoquer l'apocalypse; que ça ne changerait rien à l'amour que j'ai pour toi. Je suis juste venu pour que tu t'en souviennes.

-Je sais que tu ne me juges pas, et je t'en remercie, du fond du cœur, répondit Morgane, d'une voix ébranlée. Mais tu es mon disciple, non mon mentor. Ce n'est pas ton rôle, de me servir de tuteur; même dans un moment comme celui-ci.

-Ne me rejette pas, Morgane...

Elle le regarda, depuis les ombres de sa masure, avec les larmes aux yeux, se souvenant du jeune garçon de treize ans qui avait été sa seule famille à une époque où elle ne croyait pas pouvoir en fonder une un jour.

-Tu as toujours été comme un fils pour moi, Wildor. Et je serais incapable de te rejeter... même si je le voulais. Si je ne veux pas que tu m'aides, c'est parce qu'il importe pour moi de toujours rester forte à tes yeux.

-Tu seras toujours forte à mes yeux, répondit le jeune homme avec ferveur. Et tu as raison en une chose : je suis ton fils; le fils que tu as sauvé et à qui tu as tout appris. Tu as été une mère pour moi, et pour tant d'autres enfants perdus, rejetés par tous les autres. C'est pourquoi je sais, mieux que personne, quelle mère fantastique tu feras pour ta fille; même si tu es persuadée du contraire en ce moment; la foi que j'ai en toi surpasse de loin celle que tu places en toi-même.

Morgane trembla.

-Je te remercie d'être venu. Mais maintenant... il faut que tu partes.

-Je comprends, dit le jeune homme. Je vais m'en aller. Mais je reviendrai dans trois jours. Et dans trois jours après cela. Même si nous ne faisons pas plus... qu'échanger quelques mots. Parce que j'ai besoin que tu saches que je suis avec toi. Parce que j'ai besoin que tu te souviennes... que nous sommes une famille.

Il envoya un filet de sa magie se blottir tendrement contre elle et la sentit frémir en réponse. Il était sur le point de s'en aller quand il entendit quatre mots danser dans son esprit, comme un subtil effleurement destiné à le retenir un court instant de plus. « Je t'aime, Wildor... », prononcé sur un simple souffle mental, comme une vérité inaliénable; il sentit son cœur remonter dans sa gorge, et il avala sa salive.

-Je t'aime aussi, Mère, murmura-t-il avant de disparaître dans un tourbillon de magie. Et je te ferai honneur ; je t'en fais le serment.

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Si les pairs de Wildor issus de l'Ile des Bénis étaient déboussolés par les récents évènements; si les nouveaux disciples semblaient profiter de ce qu'on leur laissait la bride sur le cou pour faire n'importe quoi ; Alator, qui avait failli à ses devoirs envers les jeunes gens de la nouvelle table ronde la nuit dernière, semblait plus occupé à débattre avec Gili et Gaïus de la meilleure manière de traiter le « problème » que représentait Morgane qu'à s'intéresser à ses fonctions d'enseignant.

Les aînés de la magie s'étaient rassemblés à l'écart du 22 Bayswater Road, pour parler de Morgane en cercle restreint.

Wildor les retraça facilement, et arriva sur les lieux drapé de son manteau d'invisibilité, pour les écouter parler sans qu'ils puissent le voir.

Les premières paroles qu'il entendit lui brisèrent le cœur.

-Nous savons tous que Morgane a passé longtemps du côté des ténèbres, disait Alator ; et ceux qui font l'expérience des ténèbres y retournent plus facilement que ceux qui ont toujours lutté contre elles en leur for intérieur. Quelle que soit la qualité de son âme, Morgane est corrompue au moins en partie, et cela fait d'elle un danger. Mise au pied du mur, elle n'a pas hésité à passer à l'agression physique des personnes qui lui étaient les plus proches. Et ce qu'elle a fait subir à Lancelot s'apparentait à de la torture. Nous ne pouvons laisser passer cela.

-Le problème est que Merlin soit si profondément attaché à Morgane en magie qu'il en perde tout sens du jugement dès lors qu'elle est concernée, répondit Gaïus. Même si elle devait devenir hors de contrôle, il refuserait sans doute d'envisager la possibilité de la condamner ou de la combattre, parce qu'il s'est lié à elle beaucoup trop étroitement pour pouvoir se montrer impartial.

-Ce sont là les conséquences de Camlann, affirma Gili.

-Et il y en a d'autres, dit sombrement Alator. Le fait d'avoir été irradiée par Emrys a conféré à Morgane une puissance accrue qui ne cesse d'augmenter dans cette vie. Il est évident que sans le soutien de Merlin nous ne saurions la maîtriser.

Wildor sortit de l'invisibilité, répétant "la maîtriser ?" d'un ton qui fit sursauter les trois sorciers.

-Wildor ? dit Gaïus, hésitant. Depuis combien de temps es-tu là ?

-Assez longtemps pour connaître vos véritables pensées à l'égard de ma maîtresse, et non leur version édulcorée, répondit-il d'un ton froid, en les contournant pour leur faire face.

-Il est de son côté, murmura Alator.

-Bien sûr, que je suis de son côté. Et vous, êtes les aînés de la magie, s'indigna Wildor. Au lieu de vous réunir entre vous pour parler en mal d'une sorcière qui vous surpasse tous en talent comme en courage, parce qu'elle a commis une seule erreur, vous devriez être occupés à gérer en son nom toutes les choses dont elle s'occupait lorsqu'elle était encore parmi nous. Croyez-vous que laisser les disciples sans encadrement après leur première exposition à la magie noire soit une bonne idée ? Ils ont besoin des grands maîtres à leurs côtés plus que jamais en cet instant pour ne pas partir à la dérive !

-Les disciples, nouveaux comme anciens, ont été bien formés, s'exclama Alator.

-Ce sont des enfants dans le pouvoir, protesta Wildor. Ils ont besoin d'encadrement, quoi que vous en pensiez ! C'est pourquoi ils sont des disciples, et non des maîtres.

-Ton inquiétude est touchante, mais infondée, répondit le Catha. Ils n'ont aucune raison de partir à la dérive...

-...et d'autres problèmes plus urgents nous occupent, renchérit Gili.

-Parler de Morgane comme si elle était redevenue une ennemie ou un danger en fait-il partie ?

Wildor plissa les yeux.

-Mais vous avez raison. Les disciples n'ont aucune raison de partir à la dérive. Ca doit être pour ça que je les ai trouvés tout à l'heure sur le chantier de la fondation Rêve, occupés à se tirer dessus à coup de magie, quitte à provoquer des catastrophes au passage... comme des échafaudages fracassés, et un os fracturé.

-Merlin n'aurait jamais laissé une telle chose se produire ! s'insurgea Gaius.

-Merlin a d'autres choses à gérer de son côté, répliqua Wildor. Ce n'est pas parce qu'il fait office de distributeur de magie pour tout le monde qu'il a le loisir de passer ses journées à nous épier les uns et les autres dans le but de nous remettre dans le droit chemin. Cela représenterait une somme de travail colossale et épuisante pour lui !

Les trois anciens dévisagèrent Wildor en silence, choqués par l'autorité avec laquelle il parlait.

-Après toutes ces années, comment pouvez-vous ne pas avoir conscience de l'importance de la répartition des tâches entre Merlin et Morgane ? demanda le premier disciple, stupéfait. On dirait parfois que vous êtes ignorants de la nature de leur collaboration à tous deux. Il gère la magie, mais c'est à elle qu'il délègue l'enseignement. La désorganisation qui règne dans les rangs est bien la preuve, s'il en fallait, que notre Grande Prêtresse est la pierre angulaire de tous les disciples; la seule qui se soit jamais souciée de nous rassembler, de nous fédérer et de nous dispenser une éducation organisée. Peut-être avez-vous bien peu de foi en elle; mais ce n'est pas mon cas. Si violente qu'ait été sa manifestation de douleur, elle a réussi à la maîtriser; c'est cela que vous devriez garder à l'esprit; et non le reste. En son absence, il est de notre devoir de la suppléer dans son rôle. Peut-être en le faisant prendrez-vous conscience de l'ouvrage qu'elle abat chaque jour pour la magie, et apprendrez-vous à la respecter davantage.

-Et qui es-tu pour t'adresser à nous en ces termes ? demanda Alator, outré.

-Jusqu'au retour de Morgane, je suis le Grand Prêtre de la Magie, le serviteur de la Triple Déesse, et le chef des Disciples, répondit Wildor d'une voix calme.

-Tu n'as pas été coopté, s'exclama Gili.

-Non. Mais je suis le mieux qualifié pour ce rôle. Et j'ai la confiance de Merlin, affirma Wildor, d'un ton sans appel. A cette période difficile, nous devons revoir nos priorités et les axer sur l'encadrement des disciples. Il est hors de question que nous les perdions par manque de cohérence. Nous allons diversifier leur formation pour la rendre plus pratique au service des gens. Et quelles que soient nos dissensions, nous n'en ferons pas étalage devant eux.

Les anciens soupirèrent. Puis Gaïus secoua la tête, et affirma :

-Wildor a raison. Quels que soient nos différents, nous devons présenter un front uni devant les jeunes disciples, et poursuivre leur éducation.

Alator et Gili se consultèrent du regard ; puis, finirent par opiner de la tête. Wildor sentit son stress retomber. C'était une victoire... et s'il les avait dans sa main, cela signifiait qu'il avait enrayé la dérive.

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-Crois-tu qu'elle va revenir ? demanda Elma à Wildor ce soir-là, en le dévisageant avec un regard inquiet.

Plusieurs des disciples du Sanctuaire se figèrent pour écouter sa réponse ; parmi eux, Adèle, Thomas, Dorian, Jède, Blanche et Grèse, qui tournèrent la tête pour les regarder, dans l'expectative.

-Bien sûr, répondit Wildor, d'un ton assuré. Nous sommes sa famille, et elle reviendra vers nous, aucun de vous ne doit en douter. Ce n'est qu'une question de temps avant que cela se produise.

Elma le regarda avec espoir.

-Nous avons préparé des présents pour elle, dit-elle, en lui montrant trois paniers en osier, remplis de fruits et de nourriture. Tu pourras les lui apporter, quand tu iras la voir ? Et lui dire... à quel point elle nous manque. A tous.

Il hocha la tête. Il pensait que ces cadeaux réconforteraient Morgane, et réussiraient peut-être à la convaincre de changer d'avis sur la décision qu'elle avait prise, de rester à l'écart, en adoucissant son coeur ; mais le lendemain, quand il se rendit à Brocéliande pour lui parler, leur discussion prit une tournure à laquelle il était très loin de s'attendre.

Les choses commencèrent pourtant plutôt bien ; mieux que la dernière fois, où Morgane était restée invisible tout au long de sa visite.

Cette fois, quand elle le vit approcher, elle entrebailla la porte de sa maison fantastique, si bien que Wildor put distinguer la moitié illuminée de son visage, aussi pâle que la neige, entre les ramures du vieux chêne.

La lumière caressait sa peau fine, et ses cheveux emmêlés. Son regard brillait d'un éclat d'émeraude.

-De la part des enfants de l'Ile, dit-il, en déposant les paniers au pied de l'arbre, comme une offrande à une divinité sacrée. Elma t'a préparé tes mets préférés. Elle m'a prié de te dire que tu lui manques beaucoup; comme à tous les autres...

Morgane fit flotter les paniers jusqu'à la plateforme où elle se trouvait ; prit un chou à la crème à l'intérieur, et le goûta avec délices. Elle lécha toute la crème pâtissière avec soin avant de revenir à son invité. Puis elle soupira en répondant : « Il y a mille et une choses qui me manquent depuis que je suis ici... ». Mais cet aveu fut très vite balayé par le silence. Elle observa son disciple, avec attention, et murmura :

-J'ai vu tout ce que tu as fait, ces derniers jours. Et je suis fière de toi, Wildor. Je suis fière de savoir que tu es prêt...

-Prêt à quoi ? demanda-t-il sans comprendre.

-A prendre ma place.

-Morgane. Je ne veux pas prendre ta place, dit-il, en secouant la tête.

-Et pourtant ; c'est ce que tu as fait ; et avec quelle autorité naturelle tu l'as fait, dit-elle, avec un léger sourire. Ne sois pas effrayé. Tu seras un excellent Grand Prêtre, Wildor.

-Arrête de dire des sottises. C'est toi la Grande Prêtresse !

-Je t'ai appris tout ce que je savais, répondit Morgane. Tu es voué à la dignité de Grand Prêtre ; et à celle de Seigneur des Dragons.

-Mais seule une femme peut servir la Triple Déesse de la Magie selon l'Ancienne Tradition, contra-t-il.

-Voilà bien longtemps que l'Ancienne Tradition a été remodelée, Wildor. Tu es le serviteur d'Aithusa, au même titre que moi ; tu connais tous les rites ; tous les mystères ; tu as été mon élève depuis l'enfance, et tu es devenu un grand magicien ; valeureux, sage et lucide ; doublé d'un combattant au cœur plein de courage, et d'un merveilleux enseignant. Tu as toutes les qualités requises.

-Je refuse de prendre ta place. Pas tant que tu vivras, dit Wildor, avec les yeux étincelants. Tu prendras le temps qu'il te faudra ; jusqu'à la naissance de l'enfant, si c'est nécessaire ; mais tu reviendras.

-Et si je refuse ? demanda-t-elle, d'un ton de défi.

-Je ne te laisserai pas faire, promit-il.

Elle fronça les sourcils.

-Tu ne me réconcilieras jamais avec Aithusa, Wildor. Pour que je lui pardonne, il faudrait qu'elle s'excuse, et elle ne s'excusera jamais ; parce qu'elle est persuadée d'être dans son bon droit depuis le début. Je ne cèderai pas. Pas cette fois. Et je ne peux servir une Déesse que je tiens pour responsable d'avoir brisé mon cœur et ruiné ma vie.

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Wildor réfléchit. Longuement. Tournant, et retournant le problème dans sa tête. Il y avait quelque chose sur quoi il n'arrivait pas à mettre le doigt – une inconnue, qui lui échappait encore. Quelque chose de si évident, que personne jusqu'alors n'y avait encore pensé. Pas même Morgane. Surtout pas elle. Alors qu'il réfléchissait, des doutes se firent en lui, de plus en plus nombreux ; jusqu'à ce qu'il soit certain de devoir retourner à l'Ile des Bénis, pour parler à la dragonne blanche.

Quand il apparut sur l'île, devant l'autel de la magie, il était enfin prêt pour une véritable confrontation.

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-Que s'est-il passé, Aithusa ? demanda Wildor, en secouant la tête. Pourquoi avoir trompé Morgane, plutôt que de lui parler ? Pourquoi l'avoir forcée à concevoir cet enfant plutôt que de lui expliquer que tu avais besoin d'elle pour tes projets futurs ?

La dragonne dévisagea le disciple en silence; il émanait d'elle une douleur sourde, qui se répandait dans l'air en ondes serrées et mélancoliques; mais quand elle parla, ce fut d'une voix dure, presque insensible.

-C'est ainsi. Je n'ai pas de temps à perdre avec les caprices des humains. Et si Morgane n'a pas suffisamment de maturité pour comprendre qu'elle se doit d'obéir à un dessein supérieur, elle ne mérite pas de me servir.

Wildor plissa les yeux; pour n'importe qui d'autre, le numéro d'actrice d'Aithusa aurait sans doute fait son effet; mais pas pour lui. Il sentait qu'elle mentait. Il le voyait clairement, maintenant.

-Tes paroles sont creuses, Aithusa. Crois-tu que tu peux me mentir sans que je m'en aperçoive, après tout ce que nous avons traversé ensemble ?

-Je ne mens pas, se défendit la dragonne.

-Penses-tu que je vais juste accepter cette réponse, et me taire bien sagement, alors que je peux sentir que tu n'es pas honnête avec moi ? Pourquoi ne veux-tu pas me dire la véritable raison ? insista-t-il, en faisant un pas vers elle.

Elle montra les dents, menaçante, pour l'empêcher d'avancer davantage.

-Je ne veux pas, c'est ainsi, et tu dois l'accepter, parce que tu n'as pas d'autre choix, affirma-t-elle, d'une voix tendue.

-Même quand cela pourrait aider Morgane à te pardonner ? demanda-t-il, les yeux plongés dans les siens. Allons; je sais que tu veux qu'elle revienne; son départ a brisé ton coeur; si dures que soient tes paroles à son égard, si insensibles soient tes réactions par rapport à ce qu'elle t'a dit, tu l'aimes plus que tu n'aimes aucun autre humain; et tu souffres d'être privée d'elle comme si on t'avait arraché la moitié de ton cœur.

-Je n'ai pas de cœur, répondit Aithusa, avec amertume.

Wildor secoua la tête, en rage.

-Dis cela à quelqu'un d'autre, répondit-il, à vif. Quelqu'un à qui tu n'auras pas demandé de te taillader le ventre au couteau pour sauver tes enfants avant qu'il ne soit trop tard; quelqu'un qui ne t'a pas vue voler tout droit vers la mort pour protéger les petits orphelins humains que tu avais pris sous ton aile bien que les sachant condamnés; quelqu'un qui n'a pas grandi à l'ombre de tes ailes, à l'écoute de ta sagesse, à l'abri de ton amour. Je te connais, Aithusa. Je sais qui tu es. Si tu as fait cela à Morgane, c'est parce que tu jugeais que ce mal était moindre qu'un autre, et si je considère que l'autre mal aurait été de lui dire pourquoi sa fille est si nécessaire à tes plans...

Wildor écarquilla les yeux, comprenant enfin.

-C'est à propos de l'avenir, murmura-t-il. C'est quelque chose que tu ne veux pas que Morgane voie dans l'avenir. Et tout le reste - ta prétendue tyrannie, tes crises d'autorité, ta déité même -ne sont que des prétextes pour détourner son attention!

-Wildor..., menaça Aithusa.

-Mais qu'y a-t-il, de si terrible que tu veuilles absolument lui cacher ? continua le disciple, en faisant les cent pas sous le nez de la dragonne. De quoi pourrait-il s'agir ? Qui puisse être pire que ce que tu lui avais révélé à l'époque ? Pire que Camlann ?

-Arrête ! implora Aithusa. Tu as raison; tu me connais trop bien; et tu es beaucoup trop perspicace pour ne pas comprendre. Mais tu ne dois pas chercher à en savoir plus. Ni parler de cela à Morgane. Promets-le moi, Wildor.

-Pourquoi ? demanda le disciple, d'une voix impitoyable. Pourquoi te donnerais-je ma parole ?

-Parce que les connaissances que je vous cache seraient douloureuses et inutiles, pour toi comme pour elle ! Je ne veux pas qu'elle sache. Elle saurait déjà si je n'avais pas fait le nécessaire pour brouiller ses talents à la divination ; mais j'ai fait ce qu'il fallait pour qu'elle reste dans l'ignorance, et je continuerai.

La dragonne secoua ses ailes.

-Tu bloques ses visions de l'avenir ? demanda Wildor, stupéfait.

-Oui ! Et j'ai raison de le faire. Dans sa première vie, Morgane a vécu chaque jour de sa vie hantée par les visions terribles qu'elle avait du futur; et elle a porté un fardeau innommable qu'elle a enduré seule jusqu'à son dernier souffle. Tu devrais savoir mieux que personne à quel point elle souffrait; tu en as été le témoin, tout le temps que tu as passé auprès d'elle; toute cette torture, ces horribles insomnies, les visions qui défilaient dans sa tête, la brûlant au fer rouge nuit après nuit. Les humains n'ont pas été créés pour vivre avec la connaissance de l'avenir, au contraire des dragons. La connaissance de leur destin les écrase et les détruit ; elle réduit la somme de leurs rêves à la résignation et à la fatalité. Tu as raison, Wildor. J'aime Morgane, plus que je n'ai jamais aimé aucun autre humain; c'est pourquoi je ne veux pas qu'elle ait à endurer une deuxième fois le même calvaire. Même si cela signifie pour moi lui mentir, et la tromper, de la manière dont je l'ai fait; même si elle doit me renier et me tourner le dos pour la peine; et si vraiment elle doit m'abjurer et me haïr, ainsi soit-il; je préfère cela, plutôt que de faire peser une seconde fois sur ses épaules un savoir trop grand.

-Mais connaître l'avenir est ce qui nous a permis de le changer ! protesta Wildor.

-As-tu confiance en moi ? demanda Aithusa.

Wildor la regarda, et vit la dragonne qui s'était dressée contre Mordred au prix de sa vie pour protéger ses frères et sœurs sur l'Ile des Bénis. Il hésita, puis, en frissonnant, murmura, les larmes aux yeux :

-Bien sûr que oui, j'ai confiance. Tu es ma Reine.

-Alors tu dois me croire quand je te dis que pour cette fois, connaître l'avenir à l'avance ne vous serait d'aucun secours pour éclairer votre jugement. Je sais ce que je sais ; c'est amplement suffisant. Et je refuse que cette seconde chance que je vous ai donnée; cette deuxième vie que vous avez commencé à vivre; soit gouvernée par la terreur et par l'angoisse comme le fut la première ; vous avez du temps ; et vous m'avez, moi, pour être votre guide. Vous n'avez besoin de rien d'autre pour triompher de toutes les épreuves.

-En triompher ? Nous n'allons pas tous mourir, cette fois ? demanda Wildor, d'un ton inquiet.

-Je ne vous ai pas ramenés ici et maintenant pour vous regarder mourir, répondit Aithusa, d'une voix bouleversée. Tu crois peut-être que vous n'avez pas d'importance à mes yeux ; mais rien ne saurait être plus faux.

-Tu le fais par amour, murmura Wildor, avec tristesse. Mais si Morgane ne le comprend pas, elle continuera à te rejeter. A moins... que tu ne t'excuses auprès d'elle.

Aithusa considéra le disciple d'un regard pensif.

-C'est ce qu'elle t'a dit ? Qu'elle reviendrait vers moi... si je m'excusais ?

Wildor hocha la tête.

-Il faut que tu la fasses revenir, Aithusa. Excuse-toi, je t'en prie ; même si tu n'as pas à le faire ; même si c'est pour de mauvaises raisons. Je suis peut-être capable de remplacer Morgane, pour un temps. Mais elle est la Grande Prêtresse de la magie, et nous avons besoin d'elle. Vous devez vous réconcilier, toutes les deux. Je t'en prie. C'est à ce prix seulement que Rêve verra le jour. Et d'une manière ou d'une autre ; je suppose que Rêve est importante pour la suite.

La Déesse soupira.

-Oui, elle l'est, murmura-t-elle. Tout comme l'est Morgane. Et pourtant, je ne peux la forcer à revenir vers moi. Ce sera à elle de franchir l'abîme qui nous sépare. Quand elle sera prête. Si elle l'est jamais.