Retard horriblement impardonnable, je sais. Bon... Sachez que je m'en veux vraiment (d'autant que le chapitre était prêt depuis perpet', vraiment, je suis nulle...)

Ensuite, sachez que j'ai fini d'écrire complètement cette fiction : les chapitres restants sont bouclés, et si j'y apporte encore quelques modifications, ce ne sera pas grand-chose. J'ai beaucoup avancé dans mes différentes fictions, en cours de publication ou non, pour la simple raison que je vais être opérée de la main gauche (rien de grave, hein, point de panique... à la limite ça va m'éviter de faire la vaisselle...), et que pour taper, dans les semaines à venir, ça va être coton : je répondrais donc aux reviews d'une seule main, ce qui n'est pas très folichon, donc pas très rapidement et peut-être pas autant en détails que d'habitude. Mais je répondrais ! (ça, c'est un message subliminal pour vous dire de m'en laisser quand même XD)

Ensuite, puisque la question a été posée : non, la fic n'est plus très longue... Je suis désolée, mais il faut qu'elle ait une fin, pas vrai ? Elle comptera donc 40 chapitres. Ou 42, si je change le découpage... Ensuite, il faudra dire au revoir à Adèle... Mais vous me retrouverez sur ce site à travers d'autres fictions (King Arthur, Harry Potter et... des OS sur des personnages comme Paul, Gilain, Iseldia, Dirvel ou Bemil...), mais on en parlera à la fin de toute chose ;)

Comme d'habitude, merci aux supers revieweuses, et du coup, petit coucou à Erwynia (en espérant que les événements à venir ne te déplairont pas trop...) et Aline (la vulgarité a le mérite d'être spontanée, pas vrai ? XD) qui ont eu la gentillesse de me laisser leurs impressions elles aussi.

Bonne lecture !

Chapitre 35, Quand tout tombe à l'eau

— Adèle, tu veux bien m'aider avec la vaisselle s'il te plaît ?

La jeune femme, perdue dans la contemplation du fond de son verre d'eau, n'entendit pas. Ces derniers temps, il n'était pas rare qu'elle n'entende rien, d'ailleurs. Elle n'avait plus vraiment envie d'entendre.

— Adèle ? répéta sa mère, un peu plus fort.

— Oui ?

— Tu peux essuyer la vaisselle ?

— Oui, bien sûr.

Avec un sourire, Adèle se leva et attrapa un torchon. Un sourire très discret, cependant : juste une esquisse, quelque chose pour faire bonne figure. Il y avait longtemps que Elisa n'avait pas vu sa fille sourire comme elle l'avait toujours fait, à s'en faire mal aux joues...

— Tu sors ce soir ?

— Non.

— Ah bon ? Mais on est samedi...

— Pas envie, répondit distraitement Adèle en essuyant le saladier.

— Et... Tu ne veux pas retourner à Bordeaux pour voir un peu tes amis ? Pauline et Jean sont repartis en ville non ?

— Il faut le dire, si ça vous gêne que je sois avec vous, dit Adèle avec humeur.

— Mais non, ton père et moi on adore t'avoir à la maison mais...

— Mais ?

— Mais ce n'est pas dans tes habitudes... Tu es fâchée avec tes amis ?

— Non, non... Je suis juste un peu fatiguée tu sais.

— Tu es sûre que tout va bien ? On te trouve un peu étrange ces derniers temps...

Étrange. Voilà qu'elle était étrange dans son époque, dans son milieu, elle qui avait toujours été si gênée de le paraître en Terre du Milieu. Étrange. Elle se mit à rire nerveusement pour oublier les larmes qui menaçaient.

— Tout va bien, Maman... Je suis juste fatiguée.

— Très bien... répondit Elisa, feignant d'y croire. Je pensais inviter ta grand-mère et Hervé ce soir. Je comptais faire des lasagnes... Qu'est-ce que tu en dis ?

— Tu fais les lasagnes comme personne, approuva Adèle, les yeux dans le vague, pensant à sa grand-mère.

Elle lui faisait penser à Paul. Plus rien n'était naturel maintenant ici... Elle jouait toujours un rôle, et un rôle qui ne lui plaisait pas. Comme une mauvaise actrice de telenovela.

— Ou un risotto, ça changerait un peu... Non ?

— Oui, c'est bien aussi... dit-elle en essuyant le dernier verre.

— Non, je vais faire des lasagnes. Tiens, puisque tu es là, tu voudras bien faire une salade de fruit ? C'est léger pour le soir, et puis c'est l'été...

— Si tu veux. Bon... Si tu n'as plus besoin de moi, je monte.

Passant une main lasse dans ses cheveux, Elisa hocha la tête. Adèle, elle, s'engagea les escaliers, qu'elle monta très lentement, beaucoup trop lentement sans doute au goût de sa mère. Arrivée dans sa chambre, la jeune femme s'effondra tout simplement sur son lit, comme à chaque fois. La tête enfouie dans son oreiller, elle ferma les yeux, espérant encore et toujours qu'un miracle la ramènerait.

Les semaines avaient passé en se ressemblant toutes. Rien n'était venu perturber son retour à la normale, pour son plus grand désespoir. A chaque jour écoulé, Adèle se demandait si elle devait encore espérer. Peut-être fallait-il se résoudre à l'idée de ne plus avoir jamais envie de rien... Enfin, de rien de ce qu'elle pouvait avoir, plus exactement.

Ce n'était pas ainsi qu'Adèle avait imaginé son retour chez elle. Certes, elle avait toujours pressenti que la Terre du Milieu lui manquerait trop pour qu'elle soit heureuse. Mais là, elle avait un point de non retour. Elle était en total décalage.

Le bruit des voitures l'insupportait. Les plats préparés la rendaient malade. Les préoccupations de ses amis lui semblaient futiles. Tout était comme avant, mais elle, elle ne l'était plus du tout... Et puis, c'était si horrible d'agir comme si de rien était, de voir ses proches comme si rien n'était jamais arrivé. Elle ne leur avait pas manqué, ils ne l'avaient pas pleuré. Tout le monde agissait naturellement avec elle, alors qu'il n'y avait strictement rien de naturel dans tout cela. Elle qui croyait qu'ils l'avaient oubliée... Sa vie était devenue une mauvaise farce.

Il allait de soi que ses amis lui manquaient. C'était un immense vide en elle, une sensation de manque continu. Les amis qu'elle avait ici ne pouvaient pas combler ce vide, c'était impossible. Il était injuste de comparer la force de ses liens avec les deux groupes, mais elle ne pouvait s'empêcher de le faire. Elle avait vu Boromir se sacrifier pour sa vie et celle des Hobbits. Les gestes de ses amis, si généreux soient-ils, lui semblaient bien dérisoires. C'était injuste de penser ainsi. Mais c'était ce qui se rappelait à elle chaque jour.

La vie en Terre du Milieu lui manquait. Ses légendes, ses principes, son langage plus soutenu. Même la réserve des Elfes lui manquait : elle aurait tout donné pour voir Haldir lever les yeux au ciel devant sa « désarmante spontanéité ». Le respect, la noblesse de ses habitants... Adèle soupira.

Et puis il y avait Halbarad. Et ce manque en particulier était terrible. Elle avait nié son amour pour lui, avait hésité, avait eu peur, avant de finir par trouver un équilibre. Elle avait réussi à trouver sa place à ses côtés. Et voilà qu'on lui arrachait celui qui lui avait donné confiance en ce qu'elle pouvait être... Elle aimait Halbarad, et le plus terrible, c'était qu'elle avait l'impression qu'elle l'aimait encore plus maintenant qu'elle était séparée de lui. Il n'y avait plus une once de justice dans sa vie.

— ADELE ! TU VEUX BIEN ALLER FAIRE DES COURSES ?

Faire des courses. C'était bien quelque chose qu'elle détestait maintenant. Avec mauvaise humeur et lassitude, Adèle redescendit et attrapa ses clés de voiture.

— Tu emmènes toujours cet énorme sac ?

— Oui.

— Mais tu mets quoi là-dedans ? s'amusa sa mère.

— Mon nécessaire de survie, feignit de plaisanter Adèle. Bon, j'y vais.

Au fond, c'était un peu vrai, que ce sac était son nécessaire de survie. Il y avait tout ce dont elle ne voulait plus être séparée. Car oui, Adèle avait peur d'être à nouveau emmenée Dieu sait où, sans rien qui soit à elle. Peut-être que si cela se reproduisait, elle aurait droit à ses affaires ? Alors, presque tout le temps, elle gardait le sac en bandoulière accrochée à elle, même en dormant. Surtout en dormant. Elle angoissait lorsqu'elle prenait une douche, ou lorsqu'elle devait s'en séparer.

Elle y avait mis des photos, beaucoup de photos. Des vieilles lettres auxquelles elle tenait aussi, comme celle que lui avait envoyée son père quand elle avait été en colonie de vacances et qu'elle avait eu le cafard, se sentant trop loin de la maison... Si elle avait su à cet âge-là, qu'elle serait envoyée bien plus loin qu'en Bretagne... Et tant d'autres choses. C'était sans doute inutile : si elle devait repartir, ce serait sans doute comme la dernière fois, et elle ne se retrouverait sans rien. Mais Adèle n'avait pas envie de prendre le risque.

Toute à ses pensées, elle ne fit pas très attention en voiture et elle manqua de griller un feu rouge. C'était dur de conduire, d'envisager à nouveau toute cette circulation. Quant au supermarché... Il y avait de quoi devenir folle pour Adèle. Jamais elle n'avait trouvé aussi stupide de faire des courses : et ce qui la perturbait le plus, c'était qu'elle avait encore tous les automatismes. Comment faisait-elle pour se souvenir des marques, des emplacements des rayons, alors qu'elle venait de vivre année aussi dingue ? De toute manière, elle ne voyait pas pourquoi elle se posait encore la question, car il n'y avait plus aucune logique dans sa vie. Soupirant, elle mit un pack d'eau dans le caddie et partit aux caisses.

Avec un sourire nostalgique, elle songea que ses amis seraient sans doute très perturbés par une caisse de supermarché. Enfin, il serait sans doute encore plus perturbé par la jupe de la cliente précédente, très courte. C'était quelque chose de très étonnant aussi : elle avait toujours adoré l'été, pour ses jupes, ses shorts, ses jolis tops, ses robes pleines de couleurs... La Terre du Milieu l'avait rendue pudique, voire coincée aux dires de Pauline. C'était tout de même un comble.

— Oh salut Adèle, comment tu vas ?

Et il fallait que la caissière soit Zoé.

— Très bien, et toi ?

— Ben comme tu vois, les joies des boulots d'été... Je t'ai pas vue depuis la fête chez Sonia ! Tu vas mieux ?

— Oui, oui...

Zoé lui jeta un regard étrange à travers ses mèches brunes, de toue évidence pas très convaincue. Haussant intérieurement les épaules, Adèle la pressa un peu.

— Je suis désolée, j'ai pas le temps de parler, je suis assez pressée.

— Ça, ça veut dire « Zoé, grouille-toi de passer ses articles ! ».

Adèle sourit avec hypocrisie et ne répondit qu'évasivement à la suite des questions. Elle n'avait jamais vraiment aimé Zoé, de toute manière. Elles avaient été amies plus jeunes, c'était tout. Zoé n'était pas quelqu'un de très sincère. Adèle pariait qu'elle allait s'empresser de dire à toutes leurs connaissances d'enfance qu'elle avait une mine de déterrée.

— Quand est-ce que tu repars sur Bordeaux toi ?

— Pour la rentrée, répondit Adèle en tapant son code bancaire.

— T'es en fac d'anglais c'est ça ?

— Oui, c'est ça. Bon, ben, à la prochaine... Bonne fin de vacances.

Adèle passa une journée horrible. Elle fit tomber une bouteille de vin en chargeant la voiture, percuta une voiture avec le caddie, se fit crier dessus par la mère de famille nombreuse propriétaire de la voiture en question, se fâcha avec sa mère parce qu'elle avait oublié de prendre des fruits pour le dessert... Et, par dessus-tout, comme d'habitude, ils lui manquèrent tous horriblement.

Le soir venu, redescendant pour le dîner avec sa grand-mère, Adèle ne manqua pas d'être encore houspillée.

— Ah tout de même, tu daignes descendre... Bonsoir ma chérie, dit son père en l'embrassant.

— Bonsoir Papa.

— Tu as une petite mine...

— Fatiguée.

Son père l'embrassa à nouveau, avant de partir en cuisine en chantonnant. Lentement, Adèle s'installa sur le canapé.

— Surtout, ne viens pas nous aider ! râla Elisa en mettant la table. Et... Adèle, pourquoi as-tu encore ce sac avec toi ?

— J'ai oublié de l'enlever.

— Mais réagis un peu s'il te plaît... Tu es molle en ce moment, c'est incroyable !

— Je t'ai dit que j'étais fatiguée...

— Oh écoute, moi aussi je suis fatiguée, et ton père aussi ! Est-ce qu'on a l'air d'avoir avalé un tube de Lexomil ?

— Elisa... intervint son père.

— Oh écoute Michel, j'en ai assez !

La dispute fut stoppée net par l'arrivée de sa grand-mère, qui se manifesta avec sa discrétion habituelle.

— Bonsoir tout le monde !

Avec chaleur, Laure embrassa tout le monde. Adèle était cependant mal à l'aise. Pourquoi Paul n'était-il jamais revenu, lui ? Pourquoi sa grand-mère ne se souvenait plus du père de son fils ? Mentait-elle ? C'était une question qui la perturbait depuis un moment. Et si elle était manipulée depuis toujours ? Qui croire, dans tout cela ?

— Alors Elisa, qu'est-ce que tu nous a fait de bon ?

— Des lasagnes.

— Parfait ! Je vous préviens, s'il y a des restes, ils sont pour moi !

— Pour nous, corrigea Hervé.

— Pas de nous quand on parle des lasagnes d'Elisa, rétorqua Laure avant de s'intéresser à nouveau à Adèle. Alors, ma chérie, tu passes de bonnes vacances ?

— Oui, oui.

— Un nouveau Jules ?

— Non, répondit-elle très sèchement. Je... Je reviens tout de suite, je viens de me souvenir qu'il fallait que je passe un coup de fil.

Très vite, elle s'éloigna. C'était beaucoup trop difficile, elle n'y arrivait plus. La porte claquée derrière elle, elle se retint pour ne pas s'effondrer. Qui pouvait la haïr au point de lui faire vivre tout cela ? Rien n'était juste ces derniers temps. Elle avait tout fait pour éloigner ses peurs et ses regrets face à Halbarad et maintenant... La cherchait-il ? Lui en voulait-il ? Sûrement. Mais... Adèle doutait. Tout cela n'avait-il été qu'un rêve ? A voir tout le monde agir aussi naturellement autour d'elle, elle en venait à se poser sincèrement la question. Pourtant... Elle ne voulait pas y croire. Comment pourrait-elle ressentir des choses si fortes pour un simple rêve ? Elle pensait toujours avec tellement d'émotions à la belle Minas Tirith, aux rudes plaines du Rohan, au charme des chemins de terre empruntés, à la grâce de la Lorien, à la douceur de Fondcombe... La nostalgie des paysages l'envahissait si souvent. L'amitié qu'elle avait pour ses compagnons n'avait rien de superficielle. Elle n'avait pas pu rêver sa tendresse pour ses amis : les rires de Merry et Pippin, le soupir exaspéré d'Aragorn, les haussements de sourcils de Gandalf, les accolades de Gimli, les sourires discrets de Legolas, la main toujours tendue de Boromir, le regard pénétrant d'Eowyn... Et Halbarad ? Avait-elle pu rêver Halbarad ? Pouvait-on aimer autant l'irréel ? Était-elle devenue complètement folle ?

— Adèle ! Tu veux boire quoi ? cria son père depuis le salon.

— Un jus de fruit, ça ira, dit-elle en les rejoignant.

Halbarad lui avait paru si réel lui aussi. Ses baisers, ses gestes tendres aussi. Et toute la souffrance de cette année ? Ces émotions si fortes qu'elle avait plusieurs fois cru que son cœur allait se briser en mille morceaux ? Une invention de son cerveau ? Elle refusait d'y croire.

— La rentrée universitaire, c'est quand au fait ? demanda Michel.

— Je ne sais pas.

— Faudrait peut-être t'en inquiéter... répondit son père en riant.

La fac... Elle n'y retournerait pas, pas cette année. Jamais elle n'y parviendrait. De toute manière, elle allait repartir, ce n'était pas possible autrement. Tous les jours elle se répétait, malgré ses énormes doutes. Mais puisqu'elle ne comprenait rien à ce qui lui arrivait, il lui était difficile d'avoir des certitudes.

Le repas fut un vrai calvaire. Adèle n'avait pas envie de parler, et elle trouvait qu'on lui posait bien trop de questions. Elle devenait désagréable sans même le vouloir. Enfin, sans le vouloir... Au fond d'elle, elle avait le secret espoir que le fait de montrer qu'elle était malheureuse ici la renverrait en Terre du Milieu.

Adèle devenait amère et blasée. Elle était trop fatiguée pour sourire avec sincérité désormais. Elle se sentait manipulée, utilisée... Elle avait l'impression qu'on se foutait royalement d'elle, très clairement. Elle avait fait tous les efforts du monde pour parvenir à se détacher de son époque, à s'adapter à la Terre du Milieu et lorsqu'elle y parvenait... C'était injuste. Le plus douloureux dans tout cela était peut-être son manque d'enthousiasme face au fait de revoir ses proches. Oh, bien sûr, les premiers temps, elle avait cru qu'elle allait finir par mourir de joie : retrouver ceux qu'elle aimait, ceux à qui elle n'avait pas pu dire au revoir lui avait paru comme une chance inespérée. Elle était heureuse de pouvoir profiter de sa famille et de ses amis... Après tout, elle avait tant pleuré à propos d'eux. Mais elle avait passé trop de temps en Terre du Milieu et elle s'y était trop investie. Il y avait désormais trop de décalage entre eux. On ne pouvait pas vivre une aventure pareille et revenir à la normale. Elle était comme un zombie au milieu des autres. Son langage paraissait trop soutenu... Rien n'allait plus. Elle n'était plus la même Adèle, elle avait trop grandi.

— Tu voudras qu'on vienne t'aider à apporter des affaires à Bordeaux ? demanda sa mère.

— Non, non, je me débrouillerais.

— A l'occasion, je pourrais te faire quelques courses pour toi emmener si tu veux.

— Ah oui, ça, je veux bien, répondit Adèle en pensant au malaise que provoquaient les supermarchés chez elle.

Adèle prit pas de café proposé par son père, même s'il était décaféiné. Elle voulait juste aller se coucher, espérant que, peut-être, on la ramènerait chez elle. Oui, c'était chez elle là-bas maintenant, même si elle culpabilisait en y pensant lorsqu'elle regardait ses parents. Parfois, elle rêvait de la Terre du Milieu... Et quand, au réveil, elle se rendait compte qu'elle était toujours dans son lit, c'était comme recevoir un coup de poignard en plein cœur. Et pourtant, chaque soir, elle espérait en rêver, juste pour voir un semblant de ses amis. Et surtout d'un Rôdeur.

Dans son lit, le seul endroit où elle se sentait encore à peu près bien, elle ne cessa de se remémorer les moments passés en Terre du Milieu. Son baladeur mp3sur les oreilles, elle essayait d'oublier qu'elle risquait de ne plus jamais la revoir, cette Terre du Milieu. C'était quelque chose qu'elle avait apprécié de pouvoir retrouver, la musique. C'était un vrai plaisir de réécouter les chansons qu'elle aimait le plus. Mais maintenant, les chants elfiques lui manquaient. Très vite, la musique mélancolique de Renaissance la rendit un peu plus malheureuse encore. Mais elle ne changea pas pour autant.

Ocean gypsy of the moon,

The sun has made a thousand nights

For you to hold...

Ocean gypsy, where are you ?

The shadows followed by the stars

Have turned to gold, turned to gold.

(Ocean Gypsy, Renaissance : album Scheherazade and other stories)

Mais qu'avait-il donc pu se passer pour que tout dérape ainsi alors qu'elle avait enfin réussi à trouver un équilibre ? Pourquoi était-elle revenue ? Il devait y avoir une raison. Car, si tout ça n'était qu'une création de son cerveau, elle allait vivre avec ce qui avait toujours été sa plus grande crainte : les regrets. Il avait dû se passer quelque chose. Avait-elle changé le cours des événements ? Sans doute, sur bien des détails. Quant à la survie d'Halbarad, elle n'était pas de son fait... C'était sans doute la vengeance personnelle de Saroumane. Mais il avait pourtant dit qu'il ne pouvait pas la ramener chez elle, et pour une fois, elle l'avait trouvé sincère. C'était étrange. De toute manière, il était sans doute mort maintenant... Grima avait dû le tuer, comme Tolkien l'avait écrit. Enfin, apparemment, Tolkien n'avait rien inventé, sinon elle ne se serait pas retrouvée en pleine Terre du Milieu... Donc, Saroumane était mort, et elle ne rentrerait plus.

On toqua soudain à sa porte, et elle soupira.

— Oui ?

— C'est moi, dit sa grand-mère. Je peux venir discuter deux minutes ?

— Si tu veux, accepta Adèle à contre coeur.

Doucement, sa grand-mère vint s'installer à côté d'elle. Assise au bord du lit, elle attrapa la main d'Adèle. La jeune femme ressentit la soudaine envie de la secouer, de lui faire avouer des choses qu'elle ne savait peut-être pas, de hurler tout ce qu'elle avait vécu, de lui parler de Paul.

— Tu ne vas pas très bien ces derniers temps...

— Je suis juste...

— Fatiguée, compléta Laure. A d'autres, Adèle. On sait tous que quelque chose ne va pas. Au début, on se disait que c'était à cause de ta quasi noyade... Que tu avais du mal à t'en remettre.

Une sacrée noyade, oui... Dans l'absurdité et l'incompréhension.

— Moi je trouve que ça ressemble plus à un chagrin d'amour...

La phrase percuta Adèle de plein fouet, tant le visage de son Rôdeur s'imposa à elle. Halbarad et sa manie de toujours vouloir lui faire entendre raison. La veille de son départ, il lui avait dit qu'elle était spontanée pour eux deux. Ce à quoi elle avait répondu qu'il était raisonnable pour elle, et que tout marcherait très bien comme cela...Elle était si bien avec lui. Non, vraiment, ce n'était pas juste.

— Je ne me trompe pas n'est-ce pas ?

Comment lui expliquer ? Ce n'était pas possible. Elle était condamnée à vivre seule avec son chagrin. Au moins, en Terre du Milieu, on pouvait l'écouter et la consoler. Halbarad savait si bien le faire d'ailleurs...

— Tu es jeune Délie... Le monde est peuplé de beaux garçons tu sais. Regarde-moi, j'ai bien attendu d'avoir presque cinquante ans pour dégoter Hervé. Avant, j'ai profité !

Adèle serra les dents. Non, sa grand-mère n'avait pas profité, comme elle disait. Elle s'était mariée, avait eu un fils, et son mari avait disparu. Et comment avait-elle pu l'oublier ? Adèle n'y croyait pas : on ne l'avait pas oubliée, elle, et elle était revenue... Paul avait dû revenir quelque part lui aussi, il devait être paniqué, mais Laure devait se souvenir de lui !

— Mamie... Quant tu dis que tu ne sais pas qui le père de Papa...

— Ça te choque ?

— Je me demandais juste si tu n'avais pas dit ça pour éviter qu'il le recherche... tenta-t-elle, méfiante.

— Non, Adèle. Si j'avais pu offrir un père à Michel, je l'aurais fait, je ne lui aurais rien caché.

Elle semblait sincère. Mais si elle mentait ? Si elle aussi savait quelque chose à propos de toute cette histoire, qu'elle cachait ? Elle ne pouvait pas avoir définitivement oublié Paul, enfin ! Il fallait tenter le tout pour le tout...

— J'ai... J'ai rencontré un certain Paul, qui venait de Paris... Il m'a dit que je lui rappelais quelqu'un alors je me suis dit...

— Un Paul ? Ah non, je n'ai jamais supporté les Paul. Beaucoup trop sérieux. Adèle...

— Je sais. C'est jute que je me disais que Papa aimerait peut-être savoir.

— Ton père est très heureux, surtout depuis qu'il vous a, ta mère et toi.

— Mamie, arrête ! Je sais que tu as été mariée, d'accord ? Tu... Ce Paul, il a dit que vous étiez mariés !

Adèle ne se souciait plus d'être prudente, elle voulait que Laure avoue. Mais elle n'obtint rien d'autre qu'un regard perdu et surpris, et aucun aveu.

— Je sais que tu es fatiguée mais ça ne te donne pas le droit de dire des choses pareilles Adèle... Je ne sais pas où tu as entendu des choses pareilles, mais c'est n'importe quoi. Bonne nuit.

— Oui c'est ça, bonne nuit... répondit sèchement Adèle, amère.

Laure la laissa, très intriguée par le comportement loufoque de sa petite-fille. Adèle s'endormit peu après, son baladeur toujours aux oreilles, pensant à sa grand-mère, à la vie brisée de Paul, à Halbarad.


Quelques jours plus tard, prise d'un énorme besoin de solitude, chose plutôt curieuse d'ailleurs, Adèle finit par retourner habiter son petit studio de Bordeaux.

— Au revoir ma chérie... Tu m'appelles pour déjeuner ensemble un midi quand je suis sur Bordeaux ? dit son père en la serrant dans ses bras.

— Bien sûr... De toute façon, je reviendrais pour un week-end, dans trois semaines ?

— Mais quand tu veux mon poussin, quand tu veux...

— Ne m'appelle pas poussin...

— Ma caille ? la taquina-t-il.

— Non.

— Ma colombe ?

— Non, dit Adèle en riant.

— Ma petite mouette, alors. Allez, je vais mettre tes affaires dans ton coffre.

Adèle serra sa mère dans ses bras, qui avait l'air inquiète. D'un sourire, Adèle tenta de la rassurer, mais sans succès.

— Adèle, si tu as un coup de blues, ou si simplement tu as envie de nous parler, de nous voir, ou même de hurler sur quelqu'un... Tu nous appelles d'accord ? On s'inquiète tu sais. Peut-être que j'exagère, mais tu comprends, tu as l'air malheureuse... Tu es ma petite fille, et ma petite fille rit pour un rien d'habitude.

— Je sais que tu es là, Maman... Je suis juste fatiguée, ne t'inquiète pas. Tu veux que je t'appelle quand j'arrive ?

— S'il te plaît, oui. Et fais attention sur la route...

— Je fais attention.

— Tu roules trop vite.

Ce n'était plus très vrai maintenant, mais Adèle promit quand même. Elle les salua d'un petit signe de la main en passant le portail. Ils étaient mignons, à la regarder partir comme ça, tous les deux sur le perron. Elle était une enfant chérie, adorée. Il n'y en avait toujours eu que pour elle. Et elle, elle les inquiétait et leur en voulait presque, alors qu'ils n'y étaient pour rien.

Adèle fut encore très distraite en roulant, et à Bordeaux, elle ne respecta pas une priorité à droite, ce qui lui valut plusieurs insultes bien senties. Auxquelles elle répondit, bien évidemment, ressentant le besoin de se défouler.

— NE ME TRAITE PAS DE CONNE ESPECE DE CONNARD ! hurla-t-elle avant de redémarrer.

Arrivée chez elle, installer ses affaires lui parut dérisoire. Tout comme réchauffer la quiche aux légumes affectueusement préparée par sa mère. Des gestes quotidiens rendus dérisoires par la solitude, si forte qu'une tablette de chocolat au lait n'y pouvait strictement rien. Chocolat qui lui avait manqué en Terre du Milieu, et qui maintenant, lui semblait bien amer. Vraiment, tout était injuste.

Deux jours plus tard, en pleine nuit, Adèle craqua et appela sa mère en pleurs au téléphone. Elle était simplement à bout, et elle avait peur. Elle avait fait un horrible cauchemar où elle se noyait, en plus du reste, et c'était la goutte d'eau qui avait fait déborder le vase... Elle lui avait dit qu'elle vivait le pire chagrin d'amour de sa vie, et qu'elle ne voyait plus l'intérêt de continuer à vivre si le monde continuait à jouer avec elle. Elisa trouve la plupart des propos de sa fille très curieux. Michel, terriblement inquiet, n'hésita pas : il s'habilla, et roula jusqu'à Bordeaux en compagnie de sa femme. Ils passèrent le reste de la nuit avec Adèle, à lui parler, à la consoler. Elisa serra contre elle sa fille en larmes, ne comprenant pas ce qui arrivait : Adèle, si elle était proche d'eux, était une jeune femme très indépendante et bien plus tournée vers ses amis en ce qui concernait ses amours. Depuis quand laissait-elle ses parents, et surtout son père si possessif s'en mêler ? Même Michel, pourtant heureux d'en être informé, trouvait que quelque chose clochait par rapport aux façons de faire habituelles de sa fille.

— C'était vraiment très sérieux ? demanda-t-il.

— Jusqu'à l'épouser... dit-elle entre ses larmes.

— Oh... Mais tu sais, tu dis cela, mais tu es jeune et...

— Je ne le verrais plus jamais.

— Pourquoi ?

— Il habite... En Australie.

— Ce sont des surfeurs frimeurs eux, tu ne perds pas grand-chose... Ma petite chérie...

— Papa, je savais pas qu'on pouvait être aussi malheureuse.

Michel ne dit rien, échangeant un regard discret avec sa femme. Alors ce n'était qu'un chagrin d'amour. Avec tendresse, il embrassa sa fille en songeant à quel point elle avait grandi.

Adèle resta pendant encore des jours aussi mal. Elle avait atteint un sorte de point de non-retour, une lassitude quant à ce qui lui était arrivé qui lui avait fait perdre toute candeur. elle ne parvenait plus à profiter des choses, tant elle avait peur qu'on les lui reprenne. Passer du temps avec ses proches lui faisait craindre de plus ressentir leur manque au cas où s'en irait à nouveau, tout bêtement. Tout était toujours calculé, et plus grand-chose n'avait d'intérêt.

Elle avait fini par relire la trilogie, cherchant encore ce qu'elle avait peut-être changé. C'est pendant la lecture du nettoyage de la Comté qu'elle réalisa pourquoi elle était rentrée. Saroumane était mort, elle l'avait réalisé depuis un long moment... Mais ce à quoi elle n'avait pas pensé, c'était au fait que ses pouvoirs avaient disparu avec lui. Si le mégalomane l'avait fait venir, peut-être que sa mort avait tout annulé, brisé le lien qui la rattachait à la Terre du Milieu. Il avait été le seul élément qui la retenait là-bas pendant tout ce temps... Mais alors, Paul aurait dû rentrer lui aussi, c'était sûr... Peut-être était-il là, quelque part en France ? Mais il aurait cherché à la retrouver, non ? Peut-être que non, en fait. Peut-être ne voulait-il pas la voir, de toute manière.

Longtemps, Adèle hésita entre moments de joies et de retrouvailles, recherches sans résultats pour repartir, grande lassitude presque dépressive. Elle était devenue une sorte d'être tripolaire, très terne. Elle avait fini par se dire que l'important d'être heureuse, en Terre du Milieu ou à son époque. Mais personne ne la laissait l'être nulle part, au fond, alors... Pourquoi s'acharner à essayer de l'être ?


— Je n'ai pas envie Jean...

— Oh allez, une fête avant la reprise des cours...

— Mais où ?

— Chez les parents de Caroline.

— Tu profites de l'immense maison des parents dentistes de ta petite amie ?

— Pas de scrupules.

— Mais attends... Ah non, il faut prendre la voiture...

— Et oh, y'a un quart d'heure ! Espèce de pantouflarde ! Allez, allez, allez !

— Tu es un vrai ivrogne, Jean.

— Faux.

— Je bois un Perrier et toi une bière.

— Une bière, c'est pas de l'alcool. Et il fut un temps où tu m'accompagnais dans la débauche, pantouflarde.

— Et si j'ai envie d'être pantouflarde ?

Jean se mit à mimer l'affolement, avec tant de conviction que les autres clients présents sur la terrasse du café le regardèrent comme s'il était échappé d'un asile.

— Arrête.

— Si tu viens... Et je te promets qu'il n'y a pas de piscine.

Adèle avait en effet développé une peur panique de l'eau, sans doute liée à sa noyade. Elle cauchemardait souvent, toujours en rapport avec l'eau. Souvent, c'était une énorme vague, capable de briser des vitres et de tout emporter sur son passage, qui la prenait, et elle se sentait mourir, avant de se réveiller. A chaque fois qu'elle voyait cette vague si immense, Adèle tressaillait. Elle entendait des centaines de cris, de pleurs, et elle ressentait une peur panique. Prendre un bain était devenu une épreuve qu'elle ne s'imposait plus.

— D'accord, d'accord. Mais je ne resterais pas longtemps.

— Super. Bon, faut que j'y aille moi, faut que j'aille convaincre Axelle de me prêter sa voiture pour aller chercher des meubles pour l'appart.

— Vous vous installez quand avec Caroline ?

— La semaine prochaine. On a besoin de bras pour le déménagement, au fait. Et ne me dis pas que tu es une frêle jeune fille...

— Je vous aiderais. Tu me demandes pas mal de choses aujourd'hui toi...

— Et tu ne me refuses rien parce que je suis ton premier baiser...

— On avait sept ans, Jean.

— Mais tu t'en souviens ?

— Oui.

— Souvenir impérissable. Bon allez, à samedi alors, dit-il en l'embrassant sur la joue.

Jean était l'un des seuls pour qui elle faisait des efforts. Il s'était rendu compte que ça n'allait pas, comme tous ses amis. Mais il n'avait pas posé de questions, ou si, juste une fois, mais sans insister devant le mutisme d'Adèle. Jean la faisait rire, l'emmenait au cinéma, se montrait insouciant, la sortait de chez elle. Il lui rendait un peu de la spontanéité qu'elle pensait perdue. Alors pour tout cela, elle lui devait bien d'aller à cette fête et d'y faire bonne figure.

Le jour de cette fameuse fête arriva, et Adèle attendait Pauline en écoutant une musique qui n'était pas pour l'aider à aller mieux. Le thème des Hobbits de la trilogie... Comme cette musique leur correspondait bien ! La sonnette retentit, coupant court à ses souvenirs, et elle partit ouvrir. Il était convenu que Pauline, qui ne possédait pas de voiture, vienne chez elle pour qu'Adèle l'y emmène.

— Salut bichette ! Prête ? dit Pauline en exhibant sa nouvelle robe. Adèle, qu'est-ce que c'est que ça ?

— Quoi ?

— Un jean et tee-shirt ? Jean bleu et tee-shirt marron ? Et c'est quoi ce sac de baroudeur ?

Adèle soupira. Avant, elle n'aurait pas hésité à s'habiller comme Pauline, avec cette robe très courte et très avantageuse. Mais elle n'y arrivait plus.

— Faut que tu te changes là...

— C'est bon, de toute façon je ne reste pas longtemps.

— Adèle, on dirait une fan nostalgique de Nirvana. T'es même pas maquillée.

— Si, j'ai du mascara.

Waterproof, au cas où une crise de larmes la prendrait... Pauline leva les yeux au ciel et se dirigea vers le placard d'Adèle, qu'elle ouvrit grand. Elle sortit des robes, des jupes, des shorts...

— Bon, c'est nouveau maintenant, t'es complexée ? T'as des jambes magnifiques, de sportive et... Bref... Bon, ton slim noir, c'est bien ça non ?

— C'est pas un peu moulant ?

— C'est un slim, répondit Pauline, perplexe.

Adèle finit par céder et se changer. Au slim s'ajouta un petit débardeur blanc, agrémenté de quelques petits motifs en dentelle sur le décolleté, que Adèle trouvait un peu trop suggestif. Avec un sourire en pensant à Gandalf, elle mit son fameux collier H&M sous le regard appréciateur de Pauline.

— Tiens, rouge à lèvres.

— Non.

— Allez, il est discret... C'est juste pour que tu souaaaas plus poulpeuuuuse ma chééééériiiiiiie !

Devant cette imitation parfaite d'un certain top brésilien reconverti dans le relooking, Adèle obtempéra. Pauline se recoiffa, puis elles quittèrent toutes les deux l'appartement. Dans l'ascenseur, elles tombèrent sur Arthur, le beau voisin d'Adèle. Il eut un regard appréciateur pour les deux jeunes femmes, ce que Pauline ne manqua pas de noter en sortant.

— Tu devrais tenter ta chance...

— Oh non, moi tu sais... Je n'ai envie de personne en ce moment dans ma vie, mentit Adèle. Et puis il me plaît plus tellement.

— Mais il est tellement mignon... Et il a une fossette ! Il a une fossette !

— Halbarad il a une barbe, lui, soupira-t-elle.

— Hein ?

— Euh rien... Je fantasme sur des chevaliers d'un film historique... se justifia-t-elle avec un sourire peu sincère. Mais tente ta chance avec Arthur, toi. Ta jolie robe rouge a fait son petit effet, dit Adèle avec un sourire. Je n'aurais pas dû t'écouter, pour les talons...

— T'allais pas y aller en tongs... Chaussures à talons, hommes au bout de l'hameçon !

Elles roulèrent sans problèmes et arrivèrent bien vite chez Coralie, qui semblait complètement dépassée.

— Toi, tu viens de comprendre que laisser Jean tout organiser, c'était pas une bonne idée, dit Pauline en riant.

— Je crois que la moitié du campus est là, soupira la jolie brune.

— Comme à toutes les fêtes... répondit-elle en haussant les épaules.

Adèle, elle, resta en arrière, cherchant que faire dans tout ce bruit. Où étaient les banquets si chaleureux de la Terre du Milieu ? La musique calme et ancienne, qui vous plongeait dans les anciens temps ?

— Adèle ! s'écria Jean en la soulevant du sol.

— Bonsoir, Jean. Il n'y a pas un peu beaucoup de monde...

— Si, même des gens que je connais pas et qui se sont greffés aux autres. Mais la maison est grande... Bon amuse-toi, moi je vais essayer de me faire pardonner...

— Coralie va te tuer.

— J'ai qu'à dire oui pour la peinture prune dans la chambre...

Elle essaya de se mêler à la foule, de danser, de rire avec les autres. Mais plus rien n'était pareil, et ce n'était plus naturel chez elle. Elle avait toujours fait partie de ces filles décomplexées, souvent amusantes, qui dansaient sans se préoccuper de l'image qu'elles véhiculaient... Mais ce n'était plus le cas. Elle se réfugia dans la cuisine, où elle aida Coralie à réchauffer le peu de nourriture qu'elle avait pour toute cette foule.

— Moi je propose de tout manger ici et de les laisser mourir de faim, soupira Coralie.

Adèle ne répondit pas, perdue dans ses pensées. Le regard posé sur un cake salé aux lardons, elle songeait que Gimli adorerait.

— Toujours pas le moral toi hein ?

— Euh... Si, si...

— Tu sais, si tu veux parler de trucs que t'as pas envie de dire à Pauline, je suis là. Je dirais rien à Jean... Parfois, on veut se confier à quelqu'un d'un peu moins proche...

— C'est gentil, mais ça va... Je désespère juste de trouver quelqu'un de bien... mentit-elle, devenant très forte à ce jeu avec l'expérience.

— T'es une fille super, Adèle, faut pas t'inquiéter pour ça.

Adèle se força à sourire et se concentra à disposer des toasts sur un plateau. Ne pas s'inquiéter... A moins d'être constamment droguée, elle n'y arriverait jamais. Et encore, cela lui ferait penser aux champignons hallucinogènes de Merry et Pippin...

La suite de la soirée fut du même acabit. On ne cessa de lui parler de choses dont elle n'avait pas l'impression d'être concernée, elle trouva la musique trop forte, et Pauline la força à danser avec elle. Adèle se fâcha.

— T'es vraiment étrange en ce moment...

— OUI JE SUIS ETRANGE ! ET J'EN AI LE DROIT !

— Ne hurle pas !

— Ma vie entière est étrange et moi je n'ai pas le droit de l'être ? MERDE A LA FIN ! C'est trop demander de vouloir se fixer quelque part ? J'EN AI MARRE !

— Adèle, calme-toi, tout le monde te regarde... dit Jean en l'attrapant par le bras.

— ET BIEN TANT MIEUX ! Voilà, tout le monde est au courant maintenant, Adèle est devenue complètement frappée !

— Adèle...

— J'en ai assez de cette vie pourrie ! J'ai changé pour m'adapter, pour être heureuse, pour aider mes amis, mais je n'arriverais plus à changer dans l'autre sens maintenant... C'est trop tard... C'EST TROP TARD ! hurla-t-elle à Jean en le poussant.

Elle courut à sa voiture, ignorant ceux qui voulaient la rattraper, et prit la route pour rentrer chez elle. Elle roulait vite, les yeux embués de larmes. Soudain, elle fut prise d'une soudaine envie très curieuse d'aller voir la mer. Une envie irrépressible, furieuse, comme une nouvelle sorte de fringale. Pourtant, l'idée de s'approcher d'autant d'eau la terrorisait. Mais paradoxalement, elle voulait sentir l'odeur de la mer, entendre les vagues. Alors Adèle changea sa route et roula sans vraiment réfléchir, vers la mer, et peu importait l'heure très tardive.

Lorsqu'elle arriva à destination, il faisait toujours nuit, et elle se félicita d'habiter la région bordelaise. Habiter en Auvergne aurait été tout de même moins pratique. Elle resta un long moment sur le bord de mer, assise sur un muret, son sac serré contre elle. La mer l'apaisait et la terrorisait à la fois, c'était tout de même très étrange.

Elle avait peur de l'eau étant enfant, comme beaucoup. Mais on lui avait appris à nager, et peu et à peu, ses appréhensions s'étaient envolées. Ses parents l'emmenaient souvent à la mer, et elle avait toujours aimé y aller. Avec un sourire, elle regarda la photo dans sa main droite : elle, casquette, tee-shirt et lunette de soleil, avec des des peintures de guerre faites en crème solaire, dans les bras de son père, au bord de l'eau, faisant coucou à la photographe. Sans doute sa mère...

Lentement, les yeux d'Adèle se posèrent à nouveau sur l'eau. C'était une drôle de sensation. Le fait d'être là lui apportait un certain réconfort, mais l'idée de rentrer dans l'eau l'oppressait à un point inimaginable, comme si de l'eau se trouvait déjà dans ses poumons.

Pourquoi tout était-il si compliqué ces derniers temps ? Elle était remplie de contradictions, de son amour pour ses proches à son ressenti face à l'eau. C'était vraiment n'importe quoi.

Quelque chose n'allait pas dans tout cela. Elle voulait savoir pourquoi elle. Elle n'avait aucun pouvoir particulier, c'était avéré. Elle avait fini par se dire que c'était lié à sa famille, puisque Paul avait été emmené avant elle. Étaient-ils des descendants d'une famille de la Terre du Milieu ? Elle sourit en s'imaginant avec du sang elfique dans les veines. Nul doute que Elladan et Elrohir trouveraient la chose très amusante. Mais, vraiment, pourquoi elle, pourquoi Paul ?

Les vagues étaient fortes cette nuit-là. Fermant les yeux, elle revit l'immense vague s'abattre sur elle. Une grande vague sombre, terrifiante, presque noire.

Il ne lui manquait plus que cela, d'ailleurs. En plus de ses nombreux problèmes, il avait fallu qu'elle développe une phobie de l'eau... Peut-être devrait-elle prendre rendez-vous chez un psychologue. Enfin, s'il se rendait compte du reste... Non, elle était seule, pour tout.

Son père disait toujours qu'il fallait affronter ses peurs pour les vaincre. Elle avait toujours ri de ces discours à la Walt Disney, mais finalement... Après tout, Eowyn, qui avait toujours eu si peur de perdre sa liberté, n'était-elle pas plus heureuse depuis qu'elle avait accepté de faire face à ses démons ? Peut-être qu'aller dans l'eau lui permettrait de régler au moins ce problème là. Elle rêvait déjà bien assez d'être séparée d'Halbarad, alors, des cauchemars de noyade en moins, ce ne serait pas du luxe... Oui, elle irait nager dès demain.

Soudain, Adèle se sentit mal. Quelques tâches apparurent devant ses yeux, et pendant quelques secondes, elle fut prise de vertiges. Lorsqu'elle se sentit mieux, un peu haletante, elle eut la surprise de voir quelque chose dans l'eau, pas trop loin du bord. La faible luminosité aux alentours de la plage ne le permettait pas exactement de voir ce que c'était, alors elle s'approcha, intriguée.

C'était un chiot. Un chiot... Le pauvre n'arrivait pas à rejoindre le bord et n'allait pas tarder à se noyer. Elle ne comprenait pas comment il était arrivé là, mais enfin, elle ne pouvait pas le laisser se noyer. Sans voir grand-chose, Adèle s'avança pour le prendre, mais à l'instant où ses pieds entrèrent dans l'eau, elle ressentit une curieuse sensation... De mort ? C'était si froid, si sournois, de l'eau. L'immense vague la prenait, fracassait son corps, entrait en elle.

Les cris du chiot la ramenèrent à la réalité, et elle le prit dans ses bras. Mais elle ne parvenait ni à sortir de l'eau, ni à avancer. Parce qu'elle savait qu'elle n'y échapperait pas. Elle était tétanisée, figée, ne voyant que l'immense vague se précipiter vers elle. La vague n'était plus seulement dans sa tête, elle était là, et elle allait la dévorer.

Le monstre déferla sur eux, les propulsant en arrière. Mais ils ne revinrent pas sur la plage. Ils furent emportés, entraînés par l'eau. Adèle ne voyait rien, se sentant juste comme désarticulée, entraînée comme une poupée au milieu d'un courant trop fort, sans pour autant lâcher le jeune chien, comme s'il était une bouée. L'espace d'un instant, elle crût voir des formes humaines, dans une grande lumière aveuglante. Mais cette vision s'évanouit aussitôt, pour laisser place à un noir profond, sans la moindre petite lueur.


Adèle était gelée et horriblement endolorie. Pourquoi faisait-il tellement froid ? Elle entrouvrit plusieurs fois les yeux avant de réussir à les ouvrir complètement. La première chose qu'elle vit fut de la neige. Elle referma les yeux, la lumière du jour étant trop difficile à supporter. Elle rouvrit les yeux, essayant de s'habituer à la luminosité. Portant les mais à son front, elle se redressa progressivement, toujours avec l'impression qu'un troupeau d'oliphants lui martelaient le crâne.

— Mais je suis où encore... Oh non, c'est pas vrai...

Elle paniquait littéralement. Elle était toute seule, sans rien pour se réchauffer avec toute cette neige autour d'elle. Elle était seule. Enfin non, le petit chien était là, assis dans la neige, grelottant lui aussi.

— Non, non...

Elle se releva, serrant son sac contre elle. Elle ne sentait même plus ses pieds, enfouis dans cette neige glaçante qui n'avait fait qu'une bouchée de ses simples spartiates.

— Il y a quelqu'un ? Saroumane ? S'il vous plaît...

Adèle avait l'air d'une enfant apeurée. A bout de forces, terrorisée à l'idée d'être encore transportée dans une autre réalité, elle n'osait même plus bouger.

— S'il vous plaît, j'ai froid... dit-elle en pleurant. Mais je suis où là ?

Elle prit le petit chien dans ses bras, qui ne broncha pas, aussi épuisé qu'elle. Elle était trempée, et il faisait si froid... Où était-elle ? Le chiot jappa quand elle le serra un peu plus fort. Elle reporta son attention sur lui. Il était entièrement noir, aux poils courts et aux oreilles tombantes. Il ressemblait à un bébé labrador.

— Mais pourquoi tu es là toi aussi ? lui demanda-t-elle.

Elle n'aurait même pas été étonnée qu'il lui réponde... Tout était si étrange... Prudemment, elle se mit à avancer, craignant de tomber sur un pervers assassin à chaque pas.

— Les Valar ? Vous ne voulez pas dire quelque chose ? Quelqu'un... Je veux pas mourir ici... C'est un rêve, rien qu'un rêve, allez courage...

Elle ne cessait de se parler, essayant d'oublier à quel point elle avait froid. Mais au bout d'un moment, elle n'eût plus la force de faire un pas et elle s'effondra, trempée par la neige et par ses larmes.

— S'il vous plaît...

Agenouillée dans la neige, elle songeait à quel point sa mort serait stupide. Elle avait failli se faire tuer par des Nazgûls, des Gobelins, un Balrog, des Orques... Mais elle allait mourir de froid. Sans comprendre ce qui lui arrivait, comme d'habitude. Pourquoi n'était-elle plus dans sa voiture, chez elle ? Elle avait percuté le camion et s'était retrouvée ici... Ou peut-être était-elle déjà morte ! Mais alors pourquoi avait-elle si froid ? On ressentait autant le froid, même sans corps ? Fermant les yeux, elle se laissa peu à peu aller, ne pensant qu'à Halbarad, à quel point il aurait pris soin d'elle. Elle relachâ le jeune chiot, qui se blottit contre ses jambes. Elle pensa aussi au col de Caradhras, où elle avait eu si froid, mais où elle n'avait pas été seule, loin de là. Si seulement elle avait un peu de cette liqueur elfique que lui avait donné Gandalf... Soudain, elle sursauta en sentant une autre présence près d'elle. Le chiot aboya faiblement, confirmant son impression. Sans prudence, elle ouvrit brutalement les yeux, pour se retrouver face à une jeune femme, qui s'était agenouillée en face d'elle.

— On va venir te chercher, ne t'inquiète pas.

— Qu... Quoi ? grelotta Adèle, qui n'arrivait pas à bien discerner son visage.

— Tu seras sauvée, on va venir te chercher. N'aie pas peur, dit la jeune femme calmement.

— Qui êtes-vous ?

— Il ne m'avait pas posé la question... dit la jeune femme en souriant. Il avait eu peur de moi.

Mais que racontait-elle ? Il y avait quelque chose de non naturel chez cette femme... Elle semblait aussi irréelle que tout le reste. Peut-être... Peut-être était-elle une vision, une vision qui allait l'aider à comprendre ce que toute cette histoire voulait dire ? Un homme qui avait peur...

— Paul ? déduisit Adèle.

— Je ne sais pas son nom. Mais il avait peur... Toi, tu es effrayée, mais tu n'as pas peur. Mais après tout, toi, tu me connais... Tu ne te souviens pas ? Non, tu n'as pas l'air de te souvenir.

Adèle avait certes du mal à garder les idées claires, mais elle trouvait elle aussi que cette femme ne semblait pas très équilibrée. Mais à force de cligner des yeux, elle réussit à détailler un peu plus son visage : il avait une certaine douceur, quelque chose de bon qui lui faisait penser qu'on pouvait lui faire confiance. Alors, non, elle n'avait pas peur. C'était mieux que d'être toute seule.

— Quand avez-vous vu Paul, l'homme qui avait peur ?

— Comme pour toi, lorsqu'il est venu.

— Mais... Mais... Je ne vous ai pas vue la première fois !

— La première fois ? Mais tu n'étais pas vraiment revenue la première fois... Tu n'avais pas tout quitté.

— J'ai tout rêvé ?

— Oh non... C'était bel et bien réel. Mais maintenant, tu appartiens vraiment à cette terre. Avant, tu n'étais qu'entre nos deux temps.

— Mais... Pourquoi ?

— Tu ne peux vraiment vivre quelque part que lorsque tu as réellement quitté ce que tu laisses derrière toi. C'est drôle, tu es toujours aussi téméraire... Tu n'as pas vraiment changé. Tu as toujours été si juste... Oh non, s'il te plaît, ne t'endors pas tout de suite, ils vont venir... Il ne faut pas dormir tout de suite, ils vont venir te chercher.

— Mais qui ?

— Je ne sais pas, mais ils vont venir.

Adèle observa cette mystérieuse femme avec plus d'attention. Elle était remarquablement belle. Elle avait un visage très fin, aux traits remarquablement bien dessinés, doux et gracieux et de grands yeux bleus, tendres, mais tristes. Et de longs cheveux noirs de jais, à la manière de Blanche-Neige, comme Lothiriel... La jeune femme était aussi trempée qu'elle, sans doute à cause de la neige. Au bout de ses magnifiques cheveux perlaient des petites gouttes d'eaux, prêtes à tomber.

— Alors... reprit Adèle, réfléchissant à ce que lui avait dit cette belle étrangère, cela veut dire que... Si j'ai bien compris, la première fois, je me suis noyée et je suis venue ici... Mais je me suis réveillée... Parce que Jean m'a tirée hors de l'eau... Mais cette fois, je suis allée dans l'eau, à la plage et... Je suis allée dans l'eau, mais la vague... Je suis venue avec toutes les affaires que j'avais sur moi, et le chien que je tenais et... Mon Dieu ! Je suis morte, c'est ça ? Je suis morte !

La jeune femme eut un drôle de regard, qui dérangea Adèle. Pourquoi cette conversation résonnait si étrangement en elle ?

— Te souviens-tu de moi maintenant ?

— Non ! Je ne vous connais pas ! Parlez clairement vous aussi !

Des larmes perlèrent dans les yeux de la jeune femme, qui semblait si triste qu'elle en perdit un peu de sa beauté. Curieusement, son immense détresse toucha Adèle en plein coeur, un peu comme si c'était la sienne. Non, pas la sienne... Mais de quelqu'un qu'elle aimait énormément.

— Je devrais vous connaître ? demanda-t-elle, intriguée.

— Tu devrais... Mais c'est que le temps n'est pas encore venu... Ce n'est pas grave, j'attendrais. Ce n'est pas ta faute. Après tout, tu n'es pas elle... C'est vrai, ce n'est pas vraiment toi.

— Hein ? Écoutez, s'il vous plaît, parlez clairement. Pourquoi dois-je vous connaître, me souvenir de vous ? Il y a un rapport avec le fait que je sois venue en Terre du Milieu ?

— Tu es revenue, corrigea-t-elle. Oh, je crois qu'ils arrivent... Tu vois, je t'avais bien dit qu'ils allaient te sauver. Tu as toujours été si inquiète...

— Mais non ! Qui êtes-vous ? Dites-le moi ! Et oh !

Avec un sourire tendre, la jeune femme dit son prénom. Mais Adèle, dont le pensées se brouillaient de plus en plus, ne le comprit que partiellement.

— Qu'avez-vous dit ? Meniel ? Niniel ? Niriel ? Je n'ai pas compris ? Meriel ? Meliel ? Je n'ai pas entendu !

Elle se sentit appelée, et peu à peu, elle entendit d'autres cris couvrirent les siens, alors que le sourire de la douce jeune femme s'estompait.

— Vos capes, donnez-moi vos capes ! hurla quelqu'un.

— Elle reprend conscience ! s'écria un autre.

— Oui c'est bien ! Réveillez-vous !

Elle sentit qu'on l'emmitouflait, mais elle ne parvenait pas à ouvrir les yeux. Elle voulait retrouver la belle Dame aux cheveux noirs... Et la lumière était si forte, les voix si violentes... Et puis elle avait si mal, si froid... Sa peau la tirait, et ses muscles étaient si douloureux !

— Ouvrez les yeux !

— Bahnuil, cours au village prévenir Halbarad que nous revenons avec une jeune femme qui pourrait être Adèle !

Le nom d'Halbarad, comme un appel entendu au loin, la fit réagir. Elle ouvrit clairement les yeux, perdue.

— Merci... Dame, tout va bien, vous êtes sauvée.

— Elle est partie hein ? murmura-t-elle.

— Nous allons vous emmener à Taurdal, bien au chaud, dit un homme en ajoutant prudemment une couverture ou une cape sur elle. Pouvez-vous me dire votre nom ?

— Adèle... Et... Il y a un petit chien...

— Nous vous avons cherché pendant un long moment, vous savez... Mon nom est Vordras, et voici Dorel. Regardez, il a le chien dans les bras, ne vous inquiétez pas.

— D'accord... Halbarad... Il...

— Je l'ai fait prévenir, il est à Taurdal. N'essayez pas de bouger Adèle... Écoutez-moi, je vais vous porter et vous emmener au village... Ne vous inquiétez pas, tout va bien.

Elle se sentit soulevée et la tentation fut grande de se rendormir. Mais Vordras ne cessait de lui parler, d'Halbarad, de Dirvel, de Taurdal... Intéressée, elle se força à rester éveillée pour l'entendre parler de son fiancé.

Ils arrivèrent rapidement à un village, entourée d'une haute palissade. Elle perdit un peu le fil, entendant beaucoup d'ordres et de cris autour d'elle. Et puis, elle ne cessait de penser à la jeune femme aux cheveux noirs...

— Vordras ! Que s'est-il passé ?

Reconnaissant la voix d'Halbarad, elle ne pût s'empêcher de sourire. Elle tourna la tête pour retrouver les beaux yeux gris du Rôdeur... C'était vrai, finalement, qu'ils avaient l'air de nuages avant la pluie.

— Nous l'avons retrouvée dans la neige, inconsciente, à moitié morte de froid... J'ai l'impression qu'elle est tombée dans de l'eau avant, car ses vêtements et ses cheveux avaient commencé à geler...

Halbarad parvenu à leur niveau, elle tendit les bras vers lui, les larmes aux yeux. Il ne dit strictement rien, mais la reprit des bras de Vordras, le cœur battant.

— Je m'en occupe... Merci, dit-il à l'adresse des deux Rôdeurs.

Puis, avec empressement, il emmena Adèle loin des regards indiscrets.

— Tu m'as manqué... dit la jeune femme en nouant un peu plus ses bras autour de sa nuque. Oh, ce que j'ai froid...

— C'est bientôt fini...

— Tu ne me laisses pas hein ? Il ne faut plus me laisser... Quand tu n'es pas là, je fais n'importe quoi... soupira Adèle.

Halbarad la serra un peu plus fort et déposa un baiser dans ses cheveux, dont l'odeur le surprit. Adèle sentait la mer... Comment était-ce possible ? L'inquiétude lui faisait perdre la raison... Arrivant devant une maison, il pressa le pas.

— IOLDREN !

Une femme sortit précipitamment, alarmée. Fine, cheveux noirs ondulés et relevés en chignons, elle apparut à Adèle comme une femme très digne. Oui, c'était le mot... Digne.

— C'est Adèle ? dit-elle en s'approchant.

— Oui... Ioldren, elle est si froide...

— Viens, nous allons la mettre dans la chambre d'Aldren.

Ils rentrèrent sans ménagement dans la maison, surprenant le vieil homme près du feu qui se demandait déjà ce qui valait un tel raffut. On ne l'informa pas plus, malgré ses questions, et Adèle fut emmenée rapidement dans une chambre. Halbarad la déposa avec douceur sur le lit, avant de lui prendre les mains, inquiet.

— Halbarad, sors d'ici et va demander à Aldren de faire chauffer de l'eau et d'apporter quelques uns de mes vêtements. Et explique à père ce qu'il se passe avant qu'il n'enfonce cette porte. Ne t'inquiète pas, elle m'a l'air plutôt résistante, cette jeune aventurière... dit Ioldren avec un sourire.

— Halbarad... réclama Adèle.

Il s'approcha aussitôt, un sourire inquiet sur le visage, les yeux posant mille questions. Mais Adèle était fatiguée et n'avait plus toute sa tête...

— Il ne faut pas ma laisser parler...

— Pardon ? s'étonna-t-il.

— Mets-moi un bâillon, je me sens comme pour les champignons... Je vais encore dire n'importe quoi...

— C'est le cadet de nos soucis, je te l'assure...

Ioldren haussa un sourcil devant le tutoiement, trouvant que son frère semblait bien proche de cette jeune femme. Mais Halbarad sortit pour obéir aux ordres de sa soeur, non sans un dernier regard préoccupé pour Adèle.

Sous les soins de Ioldren, elle reprit vite un peu de couleur, et surtout, de température. Les vêtements trempés et gelés d'Adèle lui avaient été retirés, pour son plus grand bonheur : elle se réveilla au sec et au chaud, dans une agréable chemise et sous un énorme tas de couvertures. Elle avait rêvé de la vague, encore. Mais le fait d'être en sécurité le lui fit bien vite oublier...

Adèle éclata de rire en voyant Halbarad, endormi sur une chaise à côté du lit, ce qui le réveilla. Mais bien vite, cet éclat de rire se transforma en torrent de larmes libératrices. Halbarad, qui s'était approché pour la tranquilliser, ne savait plus comment réagir : elle riait, pleurait, l'embrassait sur tout le visage, l'inondant de ses larmes.

— Tu es là... Oh mon Dieu... Si tu savais...

Elle le serra si fort qu'elle le déséquilibra. Doucement, Halbarad s'assit sur le bord de lit, avant d'attirer Adèle contre lui, calmement. Elle se pelotonna si bien contre lui que si quelqu'un était entré, il aurait sans doute trouvé cela incorrect, mais le Rôdeur n'en avait pas grand-chose à faire. Parce que Adèle n'était jamais incorrecte, quoiqu'elle fasse.

— Le chien ? Il n'est pas mort hein ?

— Non, ma nièce le soigne de tout son coeur, ne t'inquiète pas... Il est traité comme un petit prince...

— Tant mieux... Et mon sac... Est-ce qu'on a pris mon sac ? paniqua-t-elle à nouveau, brusquement.

— Oui... Il est là, regarde... Mais il est trempé...

— Non ! Mes lettres ! Mes photos !

Fébrilement, elle vida le sac sur le lit. Il ne restait plus grand chose de ses lettres, qui n'étaient plus que des bouts de papiers trempés... Seules celles au stylo bille pouvaient être sauvées, et encore... Par miracle, les photos n'avaient presque rien, hormis le fait qu'elles étaient gondolées et un peu abîmées, tout de même. Mais Adèle éclata en sanglots en voyant ce qui étaient arrivés à ses livres.

— Adèle, calme-toi...

— Mais regarde, c'est mon livre de contes ! C'était pour...

— Quoi ? Qu'il y-a-t-il ?

— Je l'avais apporté pour... Quand on aurait des enfants, hoqueta-t-elle. Je me suis dit... Si je dois revenir en Terre du Milieu, je veux qu'ils connaissent ces histoires... Et je voulais leur raconter... C'est important de raconter des histoires... C'était celui que j'avais quand j'étais petite... Je voulais leur offrir... Et mes lettres... Toutes mes affaires sont fichues !

— Adèle...

— Tu ne comprends pas !

— J'ai compris Adèle, j'ai compris... Viens...

Mais Halbarad ne se sentait pas bien, et avait peur de comprendre. Alors, comme il le craignait, Adèle était retournée dans son pays, dans son si lointain pays où on ne pensait pas qu'elle pouvait repartir... Mais elle l'avait fait. Elle lui avait pourtant dit qu'elle voulait rester avec lui, qu'elle en était sûre...

— Alors... Tu es repartie chez toi ?

— Oui... Mais ce n'était pas volontaire Halbarad, je te promets... Je ne savais pas... C'est la mort de Saroumane qui a tout annulé... Et après, je me suis noyée dans la mer et je suis revenue et je...

— D'accord... répondit-il, la voix tendue, bien qu'il ne comprenne pas tout. Et tu voulais rester là-bas ?

— Non, je voulais tant revenir... J'ai beaucoup pleuré... Je ne voulais pas rester, je voulais être avec toi... Mais j'avais vraiment l'espoir de revenir, alors j'ai fait mon sac, au cas où... Et maintenant il est fichu...

Halbarad ne répondit : un doute horrible s'était insinué en lui, ainsi qu'un certain sentiment de trahison. Adèle était repartie chez elle, et c'était la seule pensée qui s'imposait à lui.

— C'était tout ce que je voulais emmener de chez moi... Je me disais que c'était important, de pouvoir avoir un peu de ma vie d'avant ici... Et mes partitions... se lamentait-elle. Mais regarde le livre... C'était l'illustration de Jacques et le Haricot Magique ! On ne voit même plus ce fichu haricot géant ! dit-elle en pleurant. Et comment je vais leur expliquer à nos enfants ce que c'est qu'une maison en pain d'épices sans le dessin moi ? Ils ne savent pas ce que c'est que le pain d'épices !

La dernière phrase ramena Halbarad à la réalité et le sortit de ses doutes. Adèle imaginait sa vie avec lui, autant qu'il le faisait, peut-être même plus, parce qu'elle en avait un plus grand besoin... Elle voulait vivre sa vie avec lui. Elle avait emmené ses histoires d'enfants pour pouvoir les raconter aux leurs, pris des sortes de peintures très étranges de sa famille pour pouvoir leur faire connaître... Adèle avait emmené une partie de sa vie pour qu'elle devienne aussi celle de la famille qu'ils allaient fonder tous les deux. C'était un engagement spontané, pur. Il était devenu bien trop méfiant. Adèle voulait vivre avec lui, et il était temps qu'il cesse d'en douter. Elle n'avait pas voulu repartir, ni rester là-bas.

— Arrête de pleurer... Une fois que tout aura séché, on pourra peut-être faire quelque chose... essaya-t-il de la consoler.

— Mais presque tout l'encre est parti ! Et le sel va attaquer le reste, finir d'abîmer les photos... Non, tout est fichu...

— Peut-être que Gandalf pourra faire quelque chose...

— Tu crois ?

— J'estime qu'un magicien capable de vaincre un Balrog et de revenir d'entre les morts peut au moins essayer... Nous le pousserons à réussir : nous le demandons comme cadeau comma mariage, tu pleures pour lui « mettre la pression » comme tu dis... Oui, il devrait y arriver. Pourquoi me regardes tu comme cela ?

— Je me disais juste que mon père t'aimerait sans doute beaucoup, comme beau-fils... Même si tu n'es qu'un frimeur de surfeur australien...

Halbarad, qui avait toujours Adèle contre lui, prit sa main dans la sienne, le regard soucieux.

— Adèle, explique-moi...

— Ce qu'est un surfeur australien ?

— Non... Dis-moi tout. Je veux savoir ce qui s'est passé depuis que je t'ai laissée à Bree. Et ne me cache rien, s'il te plaît.

Le ton était sans appel. Halbarad n'était pas un homme qui accordait facilement sa confiance, d'un naturel trop méfiant. Mais il l'avait fait pour Adèle avec une facilité qui le déconcertait lui-même : alors, il ne voulait pas lui retirer. Il ne voulait plus douter d'Adèle comme il l'avait fait à l'instant. Il voulait la croire quand elle lui lui disait qu'elle n'avait jamais voulu repartir chez elle. Mais pour cela, il fallait qu'elle-même lui fasse assez confiance pour tout lui expliquer.

Les yeux du Rôdeur laissèrent transparaître ce besoin à Adèle. Mais si elle avait envie de tout partager avec lui, elle n'en avait pas moins peur qu'il la trouve étrange, et qu'il ne veuille plus d'elle.

— Adèle ?

— C'est que... Moi-même je trouve ça complètement fou, étrange et effrayant... Alors toi... Je...

— Adèle, c'est si tu ne m'expliques que rien que je finirais par ne plus avoir assez confiance en toi pour t'aimer sans doutes... Je n'en ai pas envie. Commence par là où tu veux, mais dis-moi tout. Et puis... Peut-être pourrais-je t'aider à y voir plus clair.

Adèle hocha la tête en disant que ce serait très long et très compliqué, et qu'il aurait sans doute très mal à la tête ensuite. Mais la tendresse et l'inquiétude dans le regard d'Halbarad la troublèrent, au point de se demander pourquoi elle n'avait jamais rien voulu concrètement lui dire. Ce n'était pas comme s'il n'avait jamais essayé de la comprendre. Il était celui qui lui avait fait comprendre qu'elle était revenue dans le passé et non dans un autre monde, après tout, bien qu'il n'en sache rien. Halbarad était celui qui savait relativiser les choses, qui les rendait moins étranges. Plus simplement, il était celui qui rendait sa vie ici moins absurde, qui lui donnait une logique. Mais pourquoi n'était-elle pas capable de s'en rendre compte simplement ? Il lui avait fallu des champignons hallucinogènes pour réaliser ses sentiments puis un retour chez elle et une succession de « presque morts » pour comprendre qu'elle devait tout lui dire plutôt que d'agir seule. Oh, ce qu'elle pouvait être stupide, parfois.

— Peut-être que j'aurais autant de mal à comprendre que toi certaines choses, sans doute plus... reprit-il. Mais je veux les comprendre Adèle. Je veux vraiment les comprendre, alors ne t'inquiète pas.

— D'accord, murmura-t-elle d'une toute petite voix.

— Mais... Si tu veux, pour commencer, tu peux m'expliquer ce qu'est un surfeur australien...


Vous voyez que je suis pas une méchante sadique...

J'oubliais. Taurdal n'est pas un village de l'invention de Tolkien, pas plus que la mienne : on doit ce sorte de village/camp de retranchement des Dunedains au fanfilm (que je conseille) Born of Hope, qui traite l'histoire des parents d'Aragorn (dans lequel Halbarad est plus vieux que notre gentil Grands-Pas, ce que je trouve pas crédible personnellement, mais très bon film quand même, très abouti). Je n'ai gardé du village que le nom, parce que contrairement au film, je n'imagine pas ce peuple vivre dans des tentes de la taille d'un mouchoir de poche. Bref, juste pour vous mentionner ça, et pour vous parler des fanfilms Born of Hope et de The Hunt for Gollum (moins bon que le premier à mon humble avis).

Adèle a peut-être paru un certain injuste avec son monde, sa famille et ses amis. Pour ma part, je crois qu'elle ne peut pas se montrer mesurée ou raisonnable, et qu'il est normal qu'elle fasse une dépression nerveuse. Ce n'est pas pour autant qu'elle ne regrettera plus son monde... Le mal du pays, qui ne connaît pas ?

En ce qui concerne son départ/retour : je récapitule et j'éclaircis.

Comme vous l'avez compris, la première fois, Adèle, en tombant dans la piscine, s'est en partie noyée, perdant conscience. Pour une raison encore inconnue, Saroumane en a profité pour la faire venir en TDM, mais pour une autre raison encore inconnue, il rate son coup et elle lui échappe, contrairement à ce qui s'était passé pour Paul. Lorsque Saroumane meurt en Comté (tué par Grima), quelque chose se brise, et le lien avec la Terre du Milieu est coupé : Adèle retourne chez elle. Cependant, la deuxième fois, lorsqu'elle se noie dans la mer, elle revient encore, mais cette fois différemment : Adèle n'a pas l'impression de sortir d'un rêve, et cette fois, elle a ses affaires et ses propres vêtements avec elle, comme Paul. La nuance entre les deux venues est très importante, car la deuxième fois, Adèle a péri lors de la noyade. Donc oui, Adèle est morte dans sa propre époque, et Paul aussi. C'est pour cela que Paul a été oublié de tout le monde : il n'existait plus dans son époque. Au moment de leurs morts, le processus qui les a emmenés en TDM a apparemmentt effacé leur existence de la mémoire de leurs proches. Adèle n'existe donc plus pour sa famille et ses amis non plus, maintenant. Il reste encore plein de choses à éclaircir (comme par exemple, pourquoi lors de son évanouissement à Fondcombe, elle avait vu ses proches l'ayant complètement oubliée ? pourquoi cette première venue en TDM inachevée et ratée de la part de Saroumane ?), mais cela va venir !

Bon, là, faut quand même que je fasse un petit coucou à Leze, qui avait deviné une très très grande partie de tout cela : comme apparemment, nous avons vraiment les mêmes références, elle a très intelligemment pensé à la série Life on Mars. Pour les mystères restants, vous pouvez effectivement vous concentrer sur la nouvelle peur d'Adèle de l'eau, et sur la jeune femme aux cheveux noirs...

Ah oui, il faut encore que je parle de la jeune femme étrange aux longs cheveux noirs en question... On la reverra. Vous pouvez essayer de deviner qui elle est, et ce sera plus simple pour certains qui connaissent un peu l'univers de Tolkien... Alors, sinon soyez pragmatiques, et récapitulez pour chercher : elle est jeune, appartient ou a appartenu à un peuple de la Terre du Milieu, a un physique plutôt gondorien, semble avoir quelque chose avec l'eau, comme Adèle. Vous avez une idée approximative de ce que peut être son prénom. Oh, et pour ceux qui s'y connaissent un peu plus, la phrase « Tu as toujours été juste » a son importance, en quelque sorte ;) Donc vous pouvez vous plongez dans les différents livres de Tolkien et chercher cette personne ou... Il y a Google aussi, et il est votre ami XD

Bien évidemment, vous pouvez poser des questions si vous n'avez pas tout compris, car il est très possible que je sois aussi claire qu'un Gollum bourré... Idem, vous pouvez émettre des hypothèses, quémander des indices... C'est marrant, j'aime bien et c'est stimulant XD Voilà !

Ou alors vous aimez le suspens et vous attendez que je dévoile tout... C'est une option intéressante aussi ;)

(*) Je ne saurais que trop conseiller l'écoute du groupe Renaissance, groupe de rock-progressif (parfois classé dans le folk, classé par ses propres musiciens dans le « classical rock ») : l'un de mes groupes fétiches, très atypique, à la musique très pure. L'extrait, Ocean Gypsy, est superbe, et l'album Scheherazade et other stories (1975) est un concentré d'émotions. Sinon, je vous conseille aussi, sur l'album Novella (1977), le morceau The Sisters. Les deux écoutables sur Youtube. C'est assez spécial, et il très possible que certains n'aiment pas, mais vraiment... Leur musique mérite d'être écoutée une fois.