Fenice
Terrible, barbare, purge… il semble que tu aies surtout vu de la violence dans ce que j'ai écrit. Or, s'il s'agit bien d'un rite, il est avant tout paisible ; il y a certes de l'eau, mais elle n'est pas destinée à purifier, juste à faire vivre, il y a du feu, mais ses flammes sont droites et claires, rigides et froides, comme une cascade inversée, il y a du sang, mais qui n'est pas apparu sous la lame du couteau, même si bien sûr, il incarne bien la violence cachée de ce qui est en train de se jouer.
La deuxième partie du chapitre est encore plus paisible, qui décrit Remus affairé à de bien anodines occupations.
Léna
Léna qui avance le mot morbide… ça tombe bien, dans la deuxième partie du chapitre, c'est Remus lui-même (waouhh) qui va te dire ce qu'il en pense !
Et évidemment, je suis hyper contente que tu juges qu'il s'agisse de mon plus beau chapitre !! J'espère que la suite ne va pas te décevoir…
Astorius
La réponse à tes interrogations dans le chapitre 36… Il fallait bien qu'ils y arrivent, à enfin s'abandonner. D'ailleurs, j'ai beaucoup pensé au dernier tableau du ballet « Le Parc », d'Angelin Preljocaj, qui s'intitule justement « Abandon » (évidemment un pas de deux), sur une musique de Mozart, l'adagio du concerto n° 23, celui-là même que Remus écoute dans l'entrée du 25 mars de Journaux Croisés, pour se tenter de se consoler de l'absence d'Isolfe.
Bonne lecture – le dénouement approche (à pas de loup…)
Le loup L'azur - Le rouge le blanc (2ieme partie)
Je me réveillai très tôt le lendemain matin, il était un peu moins de cinq heures. Cette fois-ci, c'est la tête d'Isolfe qui était glissée sous mon bras. Est-ce moi qui l'avait attirée dans mon sommeil, ou est-ce elle qui s'était rapprochée de moi ? La réponse était finalement sans importance. Je me relevai sur un coude et l'observai : seul le haut de sa chemise était resté blanc, aussi pâle que son visage. Mais comment ses joues auraient-elles pu garder même un soupçon de couleurs au milieu de tout ce sang extravasé ? Il me semblai que je me rendormais, rêvant de jardins somptueux.
C'est un gémissement qui me tira de mes songes – et me plongea dans une terreur fébrile. La chemise était totalement rouge, et Isolfe gémissait ! Fou que j'étais ! Avais-je laissé passer l'heure, l'avais-je mise en danger ? Je me jetai hors du lit, en fis le tour, me penchai sur elle. Son visage n'était pas plus pâle que tout à l'heure, elle respirait régulièrement, je voyais son aorte battre.
Un peu rassuré, je me mis aussitôt à l'œuvre pour préparer le deuxième bain. Toutefois, de peur de la laisser seule, je la portai dans la salle de bains, où je la déposai sur le sol. Lorsque j'eus versé le liquide doré dans l'eau, je la dévêtis et l'installai dans l'eau avec infiniment de précautions. Comme hier, le sang qui coulait s'arrêta tout aussitôt. Ou disparaissait-il dans l'eau ?
J'examinai la morsure, qui se tenait sage sur son bras. L'idée me traversa qu'elle signifiait la réconciliation entre Thoerdag Søllenborg et moi, et au delà, encore plus confusément, entre John et moi. L'idée était cruelle et douce.
Ensuite, je regardai mon propre bras gauche, je recherchai, sous des marques plus récentes, celles laissées par ma propre gueule de loup, la première de toutes, la trace atténuée, mais encore visible, des mâchoires du loup noir, cette trace qui avait grandi avec moi.
Je mis nos deux bras gauche l'un à côté de l'autre – et sur chacun d'eux, la même trace précise, celle des dents d'un loup adulte, qui nous marquait tous deux de la même exacte façon.
J'osai alors enfin donner sa liberté à une question qui reposait en moi depuis le jour où j'avais lu l'histoire de Matthias : est-ce que cette marque se transmettrait aussi à … à des.. enfants, que nous aurions ensemble, puisqu'elle était passée de son père à Matthias et de Matthias à son fils … Au bout de combien de générations aurait-elle disparue ?
Le bras d'Isolfe glissa soudainement et replongea dans l'eau.
Je cessai de rêver, et m'occupai d'elle : soutenant sa nuque, j'enfonçai doucement son visage dans l'eau et de ma main restée libre, j'en fis couler sur ses yeux, son nez et sa bouche. Puis, l'eau devenant froide, je sortis Isolfe, la séchai contre moi ; je m'aperçus que j'avais envie d'elle. Je me m'attardai pas sur cette manifestation, qui était à la fois évidente et déplacée, facile et compliquée.
Je la revêtis de la troisième chemise et l'installai à nouveau sur le lit – tout avait l'air normal…C'était étrange de se dire cela, alors que justement tout était devenu hyper-magique – une femme qui saignait et jeûnait sans souffrance, des chemises qui devenaient rouges sans traces, un feu qui produisait des flammes blanches sans chaleur, un loup-garou qui allait être sauvé.
Plus tard, déjeunant près d'elle, je m'interrogeai sur ce qui s'était produit ce matin, lors de mon deuxième réveil. Que se serait-il advenu si elle ne m'avait pas donné l'alerte en gémissant ? Aurait-elle continué à geindre jusqu'à ce que j'entende son appel ? Pour une fois, j'écartai facilement de moi la pire des hypothèses : bien sûr elle m'aurait appelé à l'aide et je l'aurais entendue… ne m'étais-je pas réveillé immédiatement ? Pour plus de sûreté, je décidai néanmoins d'utiliser un réveil magique dès à partir de demain.
Lorsque j'eus terminé mon petit-déjeuner, je me recouchai tout contre elle, et pour avoir l'esprit définitivement tranquille, je réglai le réveil sur 10 heures 30. Je n'avais pas l'intention de dormir, je voulais simplement être allongé dans sa proximité. Et le brûlage de la chemise pouvait attendre un peu. Mais comme j'étais épuisé, et que la tension douloureuse qui me hantait depuis si longtemps était en train de disparaître, depuis que nous étions revenus de chez Thoerdag et surtout depuis qu'Isolfe était revenue vers moi, je me rendormis comme si c'était, pour le moment, la tâche la plus essentielle que j'ai à remplir – un vital sommeil d'enfant.
Je dormis deux heures, j'ouvris les yeux avant l'heure fixée. Je restai encore auprès de ma paisible splendide. J'aurais pu demeurer ainsi la journée entière. Néanmoins, je me levai, allai faire un peu de rangement dans la salle de bain ; comme hier, je roulai en boule la chemise rougie.
Et puis, soudain, je me dirigeai vers la porte d'entrée, l'ouvris et fis quelques pas à l'extérieur. Il faisait à peine froid, le ciel était couvert et maussade, mais l'air était relativement sec. Au loin, la mer grise n'était remuée que de quelques vagues. Je convins d'installer Isolfe sur le seuil de la porte, j'y amenai un fauteuil, je l'assis et la recouvris de l'édredon. Je voulais continuer à la voir, je ne voulais pas rompre le contact entre nous.
Je portai la chemise au même endroit qu'hier, au passage j'embrassai les lèvres d'Isolfe, puis je retournai chercher un brandon, enflammai le tissu. Les flammes claires et droites surgirent tout d'un coup ; je revins m'asseoir près d'Isolfe, vérifiai qu'elle n'avait pas froid – je la savais frileuse – pris sa main et regardai les flammes à l'œuvre. Quand elles se furent éteintes, je marchai jusqu'à l'endroit où elles avaient brûlé ; les cendres avaient déjà disparu.
Ensuite, j'allai chercher les outils dont j'avais besoin dans la remise de planches branlantes, accolée à la maison… Cette remise, où John, puis Susan enfermaient, une nuit par mois, leur enfant loup – les bardeaux étaient alors solidement cloués les uns aux autres et la cabane était enchantée. Je me souvenais avoir hurlé de terreur, la première année, à chaque fois qu'on m'y enfermait, parce que je me demandais pourquoi : est-ce que l'on peut comprendre à six ans que son enfance s'est perdue sans que l'on sache où ? Et un jour, John, impatient ? énervé ? désespéré ? m'avait jeté, d'une voix froide « Arrête, tu hurles comme un loup ».
Lorsqu'il est mort, je ne lui avais toujours pas pardonné : par ces paroles, il m'avait semblé qu'il me désavouait en tant qu'être humain, qu'il me niait ; l'enfant ne pouvait pas comprendre la souffrance de l'adulte. Je pensais que je n'étais plus qu'une bête malfaisante à ses yeux. Je compris ce qu'il avait éprouvé, sans doute, ce soir-là, lorsque j'eus rêvé du loup qu'Isolfe avait mis au monde - répulsion et impuissance. Et sa mort était venue nous séparer, sur la répugnance pour lui, la haine pour moi, qui s'étaient installés entre nous, d'autant plus redoutables que nous les taisions en nous.
Je pris une bêche, une cisaille et une pioche, ainsi qu'une paire de gants de cuir de dragon, celle de Hogwarts, qui se trouvait commodément là, et je repris mes travaux de débroussaillage, où je les avais laissés, le jour où Isolfe était arrivée – je commençai donc à travailler à proximité de l'endroit que j'avais choisi pour y brûler les chemises. Je travaillais sur un rythme inégal, avançant rapidement lorsque je cisaillais, à environ vingt centimètres des racines, les branches des ronces, souvent emmêlées de lierre, et besognant plus longtemps lorsqu'il s'agissait d'extirper les racines, à la bêche et à la pioche. Les divers travaux d' herbologie auxquels j'avais dû me soumettre, me faisaient l'effet d'un passe-temps mondain en comparaison des efforts que je devais déployer pour me débarrasser, ne serait-ce que d'un pied de ronce. Et bien sûr, le terrain était également infesté des racines longues et traçantes du chiendent ! … A intervalles réguliers, je m'accordais une pause, qui me permettait surtout d'aller voir Isolfe, et aussi de récupérer – le bruit de mon souffle court s'élevait alors au dessus de nous deux.
J'aurais évidemment pu avoir recours à certaines potions, mais outre le fait que je n'aurais sans doute pas trouvé ici de quoi les préparer, là encore, je préférai laisser le champ libre à la triomphante et bénéfique magie qu'Isolfe et moi avions déclenchée. Et laisser le jardin, sa terre et son ciel, à la totale disposition de l'œuvre qu'il faisait sienne sous forme de cendres. Enfin, j'appréciais ce travail, qui malgré sa modestie, demandait de la force et une technique adroite pour être efficace – j'éprouvais un réel plaisir à solliciter mes muscles et à les sentir me gratifier de leur docile répartie, sans plus penser que je les partageais avec mon loup. Et ce jour là, j'eus même le plaisir de découvrir un groupe de petits chênes, d'une vingtaine de centimètres de haut, ayant encore gardé pour certains leurs feuilles brunes et craquantes, une rencontre d'autant plus improbable que le plus proche de leurs parents se trouvait à une certaine distance du jardin, isolé au milieu d'un champ – j'apercevais au loin sa silhouette rabougrie, tordue dans le sens des vents dominants. Des enfants s'étaient-ils amusés un jour à ramasser une poignée de glands et à la jeter dans le jardin de cette maisons décrépite ? Grâce leurs soit rendue alors…
Je m'arrêtai lorsque j'eus achevé de débroussailler une grande zone tout autour de … j'avais envie de dire notre chêneraie. J'entrepris de compter les jeunes arbres, il y en avait 8, ayant poussé trop proches les uns des autres, il faudrait dans quelques temps sélectionner les plus vigoureux et ne conserver que ceux-là… mais combien, je l'ignorai. (1) Peut-être Isolfe était-elle plus savante que moi dans ce domaine ? Je me relevai et courus vers elle, mais en la voyant, je me rendis compte que je devrais attendre encore un peu avant de lui poser la question. J'avais pourtant vraiment cru, le temps qu'avait duré ma course vers elle, qu'elle serait réveillée et prête à débattre avec moi du sort de nos jeunes chênes. Pourtant, il me fallait patientez encore 24 jours. Je la pris dans mes bras et nous rentrâmes dans la maison. Et tout en l'allongeant sur le lit, je me mis à lui parler de ma découverte de ce matin. Le son de ma voix dans la maison silencieuse me fit penser à son arrivée, il y a quatre jours, aux mots que nous avions échangés, d'abord hésitants, puis remplis d'une merveilleuse assurance, et aux gestes que nous avions partagés. Je cessai de parler.
Plus tard, je dus avoir recours à mes dernières provisions pour me bricoler un semblant de déjeuner. Il devenait urgent de procéder à un minimum d'avitaillement. Je décidai de m'y rendre immédiatement, me reprochant de ne pas m'être débarrassé de ces tâches logistiques avant qu'Isolfe n'arrivât, mais il est vrai que je savais pas alors ce qui allait se passer. Je choisis de me rendre à Exeter, une ville que je connaissais relativement bien et qui possédais un CoOperative, où je saurais trouver rapidement ce que je cherchais.
Je fis une liste rapide, pris de l'argent muggle, un sac. Je m'approchai ensuite d'Isolfe, elle était rouge des pieds à la taille. J'embrassai sa bouche fermée, et puis plus bas, à l'exact endroit soulevé par son aorte, ce contact me rassura et éloigna presque de moi l'idée qu'il pourrait m'arriver quelque chose et que je pourrais ne pas revenir et qu'elle mourrait alors. Je partis, en enchantant l'accès de la maison.
Néanmoins, je me rendis tout d'abord dans le quartier magique de Lugdvan, à l'agence ornito-postale où j'écrivis rapidement à Arthur, que je savais à portée d'une heure de vol, lui expliquant ce qu'il faudrait qu'il fasse s'il recevait mon courrier, et je demandai à l'employée de faire partir ma lettre si je n'étais pas revenu dans trois heures – ce qui laisserait à Arthur le temps d'intervenir si jamais … je me donnai encore cinq minutes pour gamberger sur le sujet, la fin de Lupin, si prêt du but, quelle pitoyable loufoquerie ce serait ! J'étais furieux contre moi, de constater que j'étais encore capable de m' infliger de tels tourments, en dépit de tout ce que ma splendide avait fait pour moi. Dans ma lettre, j'avais écrit à Arthur de prendre contact avec Thoerdag Søllenborg – si je devais mourir bêtement dans les heures à venir, ce serait mon testament : je lui offrais la délivrance qu' Isolfe avait obtenue pour moi – de lui. Et peut-être qu'elle finirait par l'aimer à ma place et qu'il la rendrait heureuse.
Voilà, les cinq minutes étaient écoulées, je me demandai si je ne devais pas retourner voir la magicienne de la poste afin de m'assurer qu'elle avait bien compris, puis je jugeai préférable de n'en rien faire. Je transplanai ensuite à Exeter, directement dans le magasin que je connaissais.
A cette heure de l'après-midi, il n'y avait presque personne dans les rayons, ce qui me permit d'agir rapidement. Au bout de trois quarts d'heure, j'étais de retour à Lugdvan, je remerciai chaleureusement la jeune sorcière, repris ma lettre, m'enquerrai du prix demandé pour la prestation – comme elle ne savait pas trop quoi me demander, je lui proposai de lui payer l'envoi comme s'il avait vraiment eu lieu. Elle eut l'air soulagée, avait-elle cru que j'essaierai de me défiler ?
Il s'était écoulé une heure vingt depuis mon départ de la maison, je transplanai à nouveau, directement à l'intérieur. Je laissai tomber mon sac, j'étais revenu près d'elle – il ne nous était rien arrivé ! Nous étions à nouveau réunis, moi avec mes victuailles, elle avec sa chemise qui avait basculé dans le camp du rouge pendant mon absence. Quoi de plus normal, quoi de plus magnifiquement quotidien ! J'en riais de soulagement.
Plus tard, je m'occupai de ranger ce que j'avais acheté, et je mangeai un morceau. Je sortis de ma poche la lettre adressée à Arthur, en me demandant si un jour, dans l'hypothèse où je reverrai Thoerdag Søllenborg, mais comment penser le contraire ? j' oserai lui parler de ce que j'avais écrit. Il faudrait alors que j'ai une confiance absolue en lui pour ne pas lui faire regretter de ne pas avoir été sauvé à ma place.
Je n'avais pas envie de retourner travailler dans le jardin ; j'envisageai de me remettre à mon manuscrit, ma fameuse classification, Lupin's Monster Classification, un des titres proposés par Isolfe. J'avais tremblé à chacun de ses mots le soir où, à Paris, nous en avions parlé, ce soir où elle m'avait demandé si je n'étais pas un peu loup. Cela aura-t-il été le moment où elle s'était le plus approché de ma vérité ? Sans jamais rien deviner de ce que cachaient mes eaux noires ?
Je laissai tomber l'idée du manuscrit, en fait j'avais envie de rester proche d'elle, pour rattraper les minutes pendant lesquelles je ne l'avais pas vue. Je me couchais près d'elle, j'allongeai mes jambes de toute leur longueur le long des siennes, je posai mon bras sur son buste, décidant de me réveiller lorsque le sang rouge aurait atteint ce jalon. Je fermai les yeux et j'eus l'impression que quelque chose en moi prenait son élan pour la rejoindre dans son sommeil enchanté.
Je revins à moi, c'est-à-dire que je me séparai d'elle, en sentant une sorte de picotement sous mon bras – le rouge était arrivé au niveau que j'avais souhaité pour mon réveil, et ce dont j'avais eu la forte intuition s'était effectivement produit : ce sang qu'elle perdait pour moi avait beau ne laisser aucune trace, il savait se faire entendre de moi, à la fois comme un écho et une promesse, comme un point de retournement entre mon passé et notre avenir.
Il était trois heures de l'après-midi, c'était sans doute la première sieste que je m'étais octroyée depuis des années, si j'excepte ces jours terribles jours que j'avais passés dans un état d'hébétude épuisée et sommeillant, quand je pensais qu'Isolfe ne viendrait pas, quand je pensais que je ne la verrai plus jamais et que j'avais essayé de me laisser engloutir dans quelque chose de plus exténuant que la fatigue.
Je me rendis dans la cuisine, préparai les différents ingrédients nécessaires à la fabrication de pain : farine, sel, et levure sèche. Je pris plaisir au contact de ces choses sur mes mains, la farine douce comme une caresse (douce comme les mains d'Isolfe du haut au bas de mon dos, douce comme les chemises de lin dont je l'habillai chaque matin) la fraîcheur de l'eau, l'odeur du levain. Je m'étais finalement décidé pour la manière conventionnelle, j'allais laisser à ma pâte le temps de pousser tranquillement dans la tiédeur des cendres de la cheminée.
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Encore un matin, une chemise rougie, un bain et un nouveau vêtement blanc. Le ciel était brouillé de nuages, mais le vent avait l'air de vouloir du bleu et se mit donc à l'œuvre. Il prit son souffle du côté du nord et en une heure, les nuages avaient disparu. Je sortis afin de tester la température et la force de l'air…Il faisait froid, le vent s'infiltrait sous mon pull et me faisait regretter la tiédeur du lit et la proximité d'Isolfe. Pourtant, le ciel était magnifiquement bleu, le jardin resplendissait d'un vert brillant, neuf, alerte. Et la mer était à la fois bleue et verte. Je respirais à grands traits l'air vif et piquant, j'ouvris les bras, c'était comme si Isolfe et moi étions les seuls habitants du monde. Et bientôt elle se réveillerait. Bientôt, bientôt. Je rentrai retrouver ma bientôt éveillée.
Plus tard dans la journée, le norther faiblit un peu - le bruit à l'extérieur de la maison décrut, je décidai de reprendre mes travaux de débroussaillage. J'avais dû nettoyer une bonne dizaine de square yards, je pensais m'attaquer maintenant à la partie du jardin située derrière la cuisine – à cet endroit, le terrain était moins large, et il n'y avait que quatre yards entre les murs de la maison et la vieille rambarde vermoulue qui marquait la fin de .. eh bien j'imaginai qu'il falait dire la propriété Lupin ! Je voulais qu'Isolfe, regardant de ce côté-ci, y vît une place nette. Mais ce matin, alors que je préparais mon petit déjeuner, thé, œufs et porridge (il falait que je refasse du pain), je jetai un coup d'œil par une des deux petites fenêtres, et je découvris combien le buisson de ronces avait ici une jolie forme, ronde, mafflue. Ailleurs sur le terrain, les ronces avaient l'air de se disputer l'espace, chaque pied essayant de prospérer aux dépens de l'autre, en une sorte d'archaïque combat pour la survie. Et les assauts qu'ils se livraient lentement, pousse contre pousse, épine contre épine, leur confèraient une sinuosité erratique et enragée. Mais ici, il n'en était rien – les ronces vivaient en bonne intelligence et, joignant leurs efforts, avaient formé un joli massif aux formes harmonieuses. Je décidai de le garder en l'état, me contentant d'éliminer les quelques tiges maigrelettes qui poussaient à la périphérie. Nous verrions ainsi, depuis la fenêtre de la cuisine, les fleurs blanches se transformer en mûres, marquant la progression de l'été.
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Je fus réveillé par la tempête qui soufflait. Du moins c'est ce que je crus tout d'abord, avant de m'apercevoir qu'il s'agissait d'autre chose : un phénomène silencieux, un regard attentif pesant sur Isolfe et sur moi. Mais quand, effrayé à peine, j'ouvris les yeux, je ne vis que les ombres fortes de la nuit.
Et alors seulement j'entendis le vent à l'œuvre, montant de la mer, prenant son élan le long de la falaise et partant à l'assaut de la campagne, à peine perturbé par le minuscule et insignifiant obstacle de cette maison si proche de la mer.
Je me levai, en repoussant doucement la tête d'Isolfe qui avait glissé dans le creux de mon épaule (elle ne bougeait que lorsque moi je dormais, et toujours pour se rapprocher de moi, se réveillait-elle alors ? ) et je fis un tour dans toutes les pièces, mais tout était normal, j'avais comme tous les soirs enchanté la porte et les fenêtres, en plus de la protection autour du jardin, active nuit et jour.
J'en profitai pour sortir dans la tempête : la violence du vent rendait la mer noire et blanche à part égale, une gigantesque masse d'eau torturée, mise en mouvement et impitoyablement décapitée en trainées d'écume fumante. Et les nuages s'enfuyaient, pressés d'échapper à ce carnage. Et le vent hurlait de son triomphe sur l'eau. J'étais comme un spectateur futile. Ma place était ailleurs, près d'Isolfe ; je rentrai. Je me recouchai, je l'attirai tout contre moi, je rêvai ensuite que Thoerdag Søllenborg, profitant de ce que la tempête avait arraché la porte, était entré dans la maison sur un cheval couleur de pleine lune et nous regardait dormir.
Je me réveillai - mon front était tout contre la tempe d'Isolfe, j'avais hâte qu'elle sorte de son sommeil et que nous puissions enfin nous parler – et qu'elle me reprenne dans ses bras.
La journée passa tranquillement, chacune de ses minutes apprivoisant mon attente dans son rythme habituel et mystérieux.
Isolfe rouge,
Isolfe nue et pâle dans l'eau claire,
Isolfe revêtue de lin blanc,
Isolfe blanche et rouge,
Isolfe wave (inside me) I save wolf,
Une autre nuit sur nous deux.
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Ce matin, je repris mon décompte : 18 jours s'étaient écoulés. Le jardin s'apprivoisait, le temps était splendide, froid et sec, le ciel d'un bleu fastueux, coruscant ; la mer, calme à perte de vue, se soumettait doucement à tout ce bleu qui pèsait sur elle. Je décidai d'emmener Isolfe tout au bord de l'eau bleue et salée – j'étais certain que, malgré son endormissement, elle percevrait l'odeur de l'iode, qu'elle sentirait la tiédeur du soleil.
Puis, comme tous les jours , nous nous retrouvâmes dans notre rituel commun - je la dénudai, la baignai, la rhabillai de blanc, sur lequel le sang ne tarda pas à s'épanouir à nouveau. Cela aurait être morbide, cette femme inerte, ensanglantée, que je manipulais dans son intimitésans que rien ne m'indiquât qu'elle s'en aperçût, mais non, ces gestes, je les accomplissais en toute sérénité car ils nous réunissaient, elle et moi ; elle avait beau être sans réaction, elle était près de moi, nous étions des égaux absolus.
Je mangeai rapidement, installé près d'elle, tous les deux dans la même flaque de soleil pâle.
Ensuite, j'allai chercher une couverture pour la protéger du froid. J'en trouvai une grise, en bon état, qui avait dû appartenir à mes parents.
Mes parents - John, Susan… combien la vie aura été cruelle avec vous, voir votre fils se perdre dans sa malédiction et vous avec, et une possible fratrie, puisqu'à cause de ce qui m'était arrivé, vous n'aviez pas pu avoir d'autres enfants, et ne pas le voir en émerger.
Ah, il lui fallait également une paire de chaussettes ; je regardai dans l'autre sac, qui effectivement contenait des vêtements "normaux" - pour après son réveil, pour le début de sa vie avec moi … cette perspective me berçait le cœur.
J'y trouvai une paire de grosses chaussettes, gris pâle. Je les lui enfilai, l'enveloppai dans la couverture, je me couvris à mon tour, la souleva, à la fois légère et lourde, dans mes bras, nous sortîmes tous les deux. Bientôt nous fumes au bord de la falaise, à l'endroit où un étroit sentier descendait abruptement vers la grève. Je décidai de ne pas prendre de risque, je nous fis transplaner jusqu'en bas, jusqu'au bord de l'eau, que quelques vagues sages rendaient à peine mobile et pourtant c'était marée descendante.
Je dégageai un endroit de ses galets, je découvris du sable encore humide, je l'asséchai d'un sort, j'y installai Isolfe, ramassant davantage de sable sous sa tête afin que ses yeux, même clos, fussent face à la mer.
Ensuite, je m'amusai comme un enfant, à disposer régulièrement les galets des uns à côté des autres, afin qu'ils constituent comme un mur autour de nous, à moins que cela ne fût un enclos magique ? Puis je fis quelques pas en direction de la mer, je cherchai des galets plats et me mis à faire des ricochets.
Mes premiers essais furent désastreux, tous les galets disparaissant à pic dans l'eau si claire que je pouvais suivre leur chute, mais bientôt je retrouvai petit à petit mon savoir-faire, la façon précise de tenir le caillou entre pouce et index, le mouvement de poignet qui allait les projeter sur leur trajectoire et les faire rebondir sur l'eau et la plaisante satisfaction de compter les coups, un, six, huit, et même une fois douze !
Finalement, j'étais en train de me redécouvrir, et de me réconcilier avec moi, enfant ayant vécu une bonne partie de son temps libre, solitaire, sur cette plage. Comment avais-je un jour pu dire à Isolfe, avec la meilleure foi du monde, que je n'avais jamais eu l'impression de vivre dans un environnement marin ! A quel point avais-je cadenassé mon enfance en moi, et surtout sa partie solitaire, en dehors d'Hogwarts ? comme je le faisais de mon loup…
Quand j'eus envoyé à l'eau tous les galets propices, je retournai près d'Isolfe, je m'allongeai près d'elle, regardant, dans la direction indiquée par ses paupières, la marée refluant et l'estran apparaissant devant le miroitement lent et pâle de la mer. Ecoutant les filets d'eau s'échapper des creux des rochers dans un léger bouillonnement, et, plus loin, le souffle assourdi des vagues. Respirant l'odeur piquante d'iode et d'algues.
Nous rentrâmes en début d'après-midi, lorsque la marée fut basse. Hormis elle et moi, la plage était restée absolument déserte. Arrivé en haut de la falaise, cette fois-ci j'avais fait l'ascension à pied afin de garder Isolfe plus longtemps dans mes bras, je regardai une nouvelle fois en direction de la mer et vis deux fous de bassan plongeant dans un épanouissement d'eau.
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Je les regarde, je le regarde exécuter ses ricochets avec autant d'enthousiasme qu'un petit garçon, mon petit garçon, mon petit garçon, un de ces inaccessibles enfants dont j'ai quelquefois rêvé, sans avoir le courage de laisser ces songes continuer à me faire mal une fois le jour levé. Je les ai tellement enfouis, sous des quantités d'agitation, de projets, de conquêtes. Et les chevaux qui viennent au monde chez moi, comme autant de substituts… j'ai été indiciblement ému à chaque fois qu'un poulain naissait chez moi, qui le sait, à part moi et Phelan ? Et encore plus à la naissance de Riegel, cette nuit où ils avaient été tous les deux chez moi … Et une pouliche est née depuis, je l'ai appelée Izar et c'est pour cela que je suis venu les voir, j'avais fait une sorte de pari – si après Riegel, c'est une pouliche, ce sera un signe que… qu'ils accepteront de me revoir. Donc, Riegel, Izar, je vous garde, Jans a bien sûr levé les yeux au ciel, se demandant quelle folie me prenait encore, des poulains déjà pré-vendus, deux anglo-arabes de prestigieuse lignée, qu'importe, il n'est pas question que je m'en sépare, pour eux, et peut-être qu'un jour, ils se verront… Ont-ils compris combien j'étais sincère quand je l'ai appelé mon fils et elle non, mais je ne pouvais pas encore dire ma fille, pas avant de l'avoir mordue… Sait-elle que la morsure qu'elle a acceptée de moi la lie à moi aussi sûrement, aussi respectueusement, aussi indissolublement que le feraient des liens génétiques ? Exactement comme celle que j'ai infligée à Remus, Remus que j'ai entendu dire cette nuit-là qu'il m'avait pardonné. Et pour elle ma morsure n'a pas été, quelle étrange bénédiction pour moi que de pouvoir enfin donner quelque chose qui sauve au lieu de maudire.
Thoerdag, Thoerdag, que reste-t-il de ce que tu pensais être ? Au bord de cette falaise, tu pleures dans tes mains comme un enfin exaucé.
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Le surlendemain, tout le bleu semblait avoir disparu de la surface de la terre. Un brouillard épais s'était installé ; depuis les fenêtres, il était presqu'impossible de distinguer les haies qui délimitent le jardin. Je m'occupai d'Isolfe dans la lumière indécise et pourtant étrangement imposante, qui avait pris possession de la maison. Après l'avoir réinstallée sur notre lit, afin que s'écoulât entre nous le temps de notre vingtième journée, je sortis dans le jardin. L'air était humide et glacial, je fis le tour jusqu'à la fenêtre de la cuisine où j'espérais retrouver le thermomètre à mercure que John avait installé pour Susan, toujours désireuse de connaître la température qu'il faisait dehors au moment où elle se levait. Il s'y trouveait effectivement ; le tube de verre contenant le mercure était complètement terni, piqueté d'humidité, le décor était totalement effacé et les graduations étaient à peine visibles.
En tirant un peu, j'arrivai à le détacher du mur, je le frottai rapidement, je fis réapparaître le tiret rouge qui traçait la frontière des 32 degrés ; le mercure s'élèvait juste au dessus. Donc, il devait faire 33 ou 34. Je m'apprêtai à le remettre en place, content qu'il fonctionne toujours, et triste soudain, car je me venais de me rappeler son histoire.
Susan tenait absolument à avoir un instrument muggle, John avait essayé, moitié fâché, moitié attendri, de la persuader de la plus grande fiabilité des thermomagiques, mais elle s'était obstinée, doucement elle était revenue plusieurs fois à la charge et un jour John était rentré avec un paquet cadeau qui, une fois ouvert avec ravissement par Susan, s'était révélé contenir un superbe baromètre d'extérieur, un métal blanc émaillé, décoré de feuillages et de fleurs roses et bleues. Elle avait battu des mains. Plus tard, elle m'avait raconté que, petite fille, elle avait vu un baromètre à colonne de mercure chez des voisins qui avaient de la famille muggle et qu'elle avait été fascinée par ce métal liquide, aussi brillant qu'un bijou. Evidemment, ses parents n'avaient jamais cédé à ses implorations, ils lui avaient fait valoir que rien ne valait la magie – mais justement, pour elle, c'était cela qui était magique – le fait que cela ne le soit pas. Elle s'était alors tournée vers moi, et m'avait demandé " Tu comprends ? " Gravement, je lui avais répondu oui, comme la chose la plus belle que je pouvais quand même lui donner. Elle avait répondu " C'est bien ". Et en me confiant cela, son regard était clair, lointain, elle souriait d'une autre façon, elle était tout d'un coup plus jeune, et je me souvins alors m'être dit qu'elle devait sourire comme cela, avant ma morsure. J'avais failli me jeter dans ses bras, dans ses bras d'avant, comme pour essayer d'annuler ce qui s'était passé, et pour l'entendre me dire que finalement cela n'avait pas d'importance, parce qu'elle était toujours capable de faire revivre ses envies de petite fille, mais John était arrivé, et il avait cassé mon élan – par sa simple présence, et je suis maintenant certain qu'il s'en était aperçu. Mais cet objet, même acheté et offert par John, avait toujours été comme une sorte de secret entre elle et moi.
Je m'aperçus qu'il est toujours dans ma main, que la chaleur de celle-ci l'a fait grimper, jusqu'à la graduation des 45 degrés, mais j'eus tout d'abord eu du mal à voir cela, à cause des larmes dans mes yeux.
Ensuite, je marchai rapidement jusqu'au bord de la falaise, en suivant le sentier entre son double muret de pierres recouvertes de mousse trempée. Evidemment, la grève restait invisible, mais de là où je me tenais, le brouillard se dévoilait quelque peu, il n'était plus une masse impénétrable, pesant de tout son poids sur la terre, je distinguai les différents courants qui le mettaient en mouvement au dessus de la mer. En dessous, j'entendais la houle que le fort vent d'hier avait fait naître, venir rouler, puis s'écrouler, à bout de souffle, sur le rivage.
Je rentrai retrouver Isolfe – j'étais trempé. Malgré l'humidité, la chemise s'enflamma sans peine.
Ensuite, j'allai m'installer auprès d'Isolfe et la tête posée dans le creux de son épaule, je pleurai enfin la mort de ma mère – d'un chagrin perdu en moi depuis si longtemps et que j'avais enfin retrouvé.
Le brouillard ne se lèva pas de toute la journée, facilitant l'arrivée de la nuit. Et la fin d'une autre journée entre homme et loup, souvenirs et avenir.
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(1) comme je ne sais pas si j'aurais l'occasion de vous l'apprendre un jour, autant que vous le sachiez : Remus et Isolfe conserveront tous les chênes, mais les déplanteront pour leur donner de l'espace et ils appelleront leur maison Eoch, soit les initiales, mélangées, de Eight Oaks Huit Chênes.
