Chapitre 35 : Premiers pas

Avril 2006 – 10 h 50 : UCLA

L'attente se prolongeait et leur angoisse grandissait.

- Tout cela c'est ma faute ! pleura Charlie.

- Arrête fils ! Tu sais bien que non seulement ce n'est pas vrai, mais surtout que Donnie n'aimerait pas que tu réagisses ainsi !

- Pourtant il ne peut rien contre la réalité des faits, s'insurgea le mathématicien. C'est moi qui aie insisté pour aller avec lui…

- Et il en était ravi, contra son père.

- C'est moi qui l'aie obligé à reprendre la route malgré les avertissements du shérif et son propre instinct.

- Et il n'a pas mis très longtemps à te céder.

- C'est moi qui l'aie fait parler durant des heures au lieu de le laisser se reposer. Il m'a plusieurs fois dit qu'il avait sommeil, demandé de le laisser juste faire un petit somme et à chaque fois je l'en ai empêché.

- Et ça lui a permis de rester conscient donc de ne pas sombrer trop vite dans le coma.

Cette fois-ci ce n'était pas Alan qui avait répondu, mais la voix grave du médecin qui les fit se retourner aussitôt :

- Docteur… Comment va mon fils ?

Charlie se redressa, tentant de se lever pour rejoindre son père. Voyant son geste, le médecin s'approcha pour l'empêcher de bouger : il avait repéré le plâtre fraîchement posé à la cheville et la genouillère enfermant l'articulation. Il se souvint alors avoir entendu dire que son patient était avec son frère dans la voiture et comprit qu'il avait sans nul doute celui-ci devant lui.

- Disons qu'il nous donne quelques inquiétudes : il souffre d'hypothermie modérée et a perdu beaucoup de sang. Nous lui avons fait passer un scanner pour déterminer la gravité de sa blessure à la tête, mais fort heureusement il n'y a pas d'hémorragie interne : il souffre cependant d'une sérieuse commotion cérébrale. Par ailleurs sa jambe droite est fracturée en plusieurs endroits, il souffre aussi de fractures au bras et poignet droits et à la jambe gauche ainsi que d'une luxation du bassin et de l'épaule droite : un chirurgien orthopédiste va le prendre en charge.

- Il lui faut le meilleur, intervint Charlie. Mon frère est agent fédéral, il faut qu'il récupère toute sa mobilité.

- Le Dr Shefort est l'un des meilleurs dans sa spécialité, lui indiqua le praticien.

- Ce n'est pas vous qui allez l'opérer ? s'enquit Alan

- Pas pour ses fractures non. Je vais intervenir au niveau de l'hémorragie interne.

- Une hémorragie interne ! s'affola le mathématicien.

- Oui… C'est ce qui nous ennuie le plus. Il semble que le saignement provienne de la rate, mais la quantité de sang ne nous a pas permis de voir exactement ce qu'il en était à l'échographie. Je vais donc devoir recourir à la chirurgie.

- Mais Donnie va aller bien ? s'inquiéta le père.

- Nous allons tout faire pour. Votre fils semble solide et j'ai bon espoir qu'il passe à travers la chirurgie.

Et cela grâce à vous, acheva-t-il, au grand ébahissement du mathématicien, en se tournant vers lui.

- Comment ça ? balbutia-t-il.

- Lorsque je suis arrivé, pardonnez-moi mais j'ai entendu ce que vous disiez. Alors je vais vous rassurer : le fait que vous ayez obligé votre frère à parler, que vous l'ayez gardé conscient toutes ces heures, non seulement n'a pas aggravé son état, mais lui a vraisemblablement sauvé la vie.

- Que voulez-vous dire ? interrogea à son tour Alan en serrant la main de son fils dans la sienne.

- Si Don s'était laissé aller au sommeil, étant donné son état de faiblesse, la perte de sang qu'il subissait, la commotion cérébrale dont il souffre, il serait entré en état de choc et son organisme aurait tout simplement cessé de lutter. Le fait d'être conscient lui a permis de tenir… Alors cessez de vous faire des reproches là-dessus et dites-vous plutôt que si votre frère est en vie, c'est grâce à vous. Effectivement tout n'est pas encore gagné, mais j'ai bon espoir, et vous devez l'avoir aussi : c'est ce dont Don a le plus besoin. La récupération sera plutôt longue, douloureuse sans doute et il faudra que vous soyez à cent pour cent avec lui. Ce ne sera pas le cas si vous trainez un sentiment de culpabilité aussi stupide qu'inutile.

- Mais il va s'en sortir ? interrogea alors Charlie, d'une voix pleine d'espoir.

La grimace du médecin fit se glacer le sang dans les veines des deux hommes :

- J'ai bon espoir, biaisa-t-il, mais… Je ne peux pas vous faire de promesse que je ne suis pas sûr de tenir.

Puis, avant que les deux hommes puissent réagir à ses mots, il acheva :

- Je vais devoir emmener Don maintenant : l'infirmière va vous apporter les papiers de consentement.

- On peut le voir ? supplia le plus jeune.

Le chirurgien hésita quelques secondes puis secoua la tête en signe de dénégation :

- Je suis désolé mais… Je préfère éviter le risque d'un choc septique. Don est très faible et donc plus facilement susceptible d'être infecté. Je préfère ne pas prendre ce risque.

Prévenant les protestations de son cadet, Alan posa une main apaisante sur son bras et répondit d'une voix qu'il s'efforçait de garder calme :

- Nous comprenons Docteur. Merci de prendre soin de mon garçon. Dites-lui juste que sa famille est là et qu'elle l'attend.

- Je le ferai, vous avez ma parole, répliqua le médecin avant de les quitter.

Et il tourna les talons, laissant les deux hommes seuls avec leur peine et leurs craintes. Alan se rassit auprès de son fils et l'attira contre lui, comme s'il avait besoin d'avoir l'un de ses enfants dans ses bras pour faire face à ce qui se passait. Charlie se tortilla un peu, tentant de trouver une position pas trop inconfortable pour son corps perclus de douleurs : il avait une belle collection d'hématomes sur tout le torse ! Puis il se reprocha de jouer les chochottes alors que son frère était bien plus grièvement blessé que lui, que peut-être il ne s'en remettrait pas.

- Et s'il ne s'en tire pas ? balbutia Charlie d'une voix blanche.

- Il s'en tirera ! rétorqua son père sur un ton sans réplique. Donnie est bien trop têtu pour se laisser aller comme ça.

- Tu dis toujours ça, sourit le mathématicien malgré lui.

- Mais parce que c'est vrai. Je n'ai jamais vu un gamin avec autant de volonté. Déjà tout bébé…

Flashback

Mai 1971 : Los Angeles

- Maggie, regarde !

La voix émerveillée de son époux tira la jeune femme de sa rêverie. Elle releva son regard du livre qu'elle ne lisait pas et le porta sur le bébé qui se tenait debout, accroché au canapé sur lequel était assis Alan. Elle sourit :

- Il s'est encore levé tout seul ?

- Oui… Tu te rends compte qu'il a tout juste dix mois ! s'extasia le père.

- Je te rappelle que c'est moi qui l'aie mis au monde, alors oui, j'ai une petite idée de son âge, sourit-elle en retour en regardant le bébé avec amour.

Il était tellement beau leur petit garçon, avec ses boucles brunes, ses grands yeux marron qui étudiaient le monde avec une sorte de gravité que démentaient les grands sourires qu'il leur faisait. Une fois de plus elle adressa une courte prière à tous les dieux qui pouvaient être à l'écoute pour que la vie lui soit douce et qu'il soit heureux.

Au son de la voix de sa mère, le bébé tourna la tête vers elle puis lui sourit et soudain, tendant ses petits bras en avant, il fit un pas chancelant vers elle.

Les deux parents retinrent leur souffle tout en ressentant, au même moment, le même pincement au cœur : déjà les tentatives de premiers pas, bientôt le jardin d'enfant, puis l'école, les premiers flirts, la première voiture et un jour leur bébé passerait la porte en les embrassant négligemment pour aller vivre sa propre vie…

Mais pour le moment, tout ce que voulait le bébé en question, c'était de traverser les trois mètres qui le séparaient de sa maman adorée. Bien sûr, il aurait pu se déplacer à quatre pattes comme il le faisait depuis quatre mois maintenant, mais la station debout lui plaisait. Il n'avait nulle envie de se retrouver à nouveau le nez au niveau du sol : c'était tellement mieux de dominer la situation ainsi ! Alors il devait bien y avoir moyen d'aller du point « Papa » au point « Maman » sans passer par la case tapis !

Il fit un premier pas, souriant aux anges tandis qu'il chancelait comme un roseau sous le vent, puis un second et soudain la loi de la gravité s'abattit sur lui, et il tomba sur les fesses, sa couche absorbant fort heureusement le choc. Avant que ses parents n'aient pu s'inquiéter, il avait roulé sur lui-même pour se retrouver à quatre pattes et regagner son point de départ puis, s'agrippant au canapé, il se hissa de nouveau en position verticale, jeta un regard de défi à l'étendue entre lui et sa mère et entreprit de nouveau la traversée. Un pas… deux pas… le corps commença à osciller d'avant en arrière… trois pas… et les petites fesses allèrent de nouveau rebondir au sol.

Et de nouveau le bébé retourna au canapé, se releva et repartit à l'assaut de sa destinée : un pas après l'autre… jusqu'à ce qu'il s'écrase à nouveau au sol, mais cette fois-ci en heurtant la table basse au passage et un même cri d'inquiétude passa les lèvres des parents qui jusque là regardaient les efforts de leur fils en souriant.

Margaret fut la plus rapide pour récupérer son fils au creux de ses bras, embrasser la bosse qui commençait à se former sur son front et sur laquelle Alan vint déposer un linge froid avant de s'asseoir sur le bras du fauteuil où sa femme berçait leur petit en larmes.

- Chut… Ca va aller mon ange… Ca va aller mon Donnie… Mon cœur… Mon petit amour…

L'enfant cessa de pleurer, regarda son père qui lui souriait et sourit en retour et comme à chaque fois le cœur d'Alan se remplit d'amour pour ce bébé, la huitième merveille du monde, toujours agréable, facile à vivre et beau comme un cœur ! Lui qui avait eu peur de devenir père, il serait capable d'en avoir une dizaine des enfants comme celui-ci ! Mais Margaret, elle, ne serait sans doute pas de cet avis ! Il se souvenait encore de la manière dont, lorsqu'il l'avait rejointe dans la chambre pour voir son fils, elle lui avait asséné :

- Plus jamais Alan Eppes ! Je te promets que plus jamais tu ne me toucheras !

Heureusement, depuis dix mois, elle avait changé d'avis. Mais il valait sans doute mieux ne pas tenter de lui demander si elle était prête à donner un petit frère ou une petite sœur à leur Donnie… Pas pour le moment en tout cas.

Le bambin commença à s'agiter entre les bras maternels, repoussant le gant posé sur sa bosse et se tortillant pour qu'on le pose à terre. Encore quelque chose qui les épatait : pour un enfant de son âge, leur fils n'était vraiment pas douillet ! Comprenant qu'elle ne parviendrait pas à le garder plus longtemps contre elle, et regrettant déjà le temps où il se contentait de se lover sur sa poitrine en la fixant de ses grands yeux bruns, Margaret posa le bébé à terre. Aussitôt, il crapahuta sur les genoux et les mains jusqu'au canapé où il se redressa :

- Mais… Il ne va pas…, proféra la mère médusée.

Bien sûr que si il allait ! Et pas plus tard que maintenant décida le tout petit, avec cet air d'intense concentration et de détermination inébranlable qu'ils arborent lorsqu'ils ont décidé qu'ils réussiraient coûte que coûte ! Il planta son regard dans le sien, comme pour la mettre au défi de l'empêcher de s'élancer, ce qui était parfaitement stupide, pensa-t-elle aussitôt : comme si un bébé de dix mois pouvait être capable de ce genre de provocation ! Elle retint son souffle tandis qu'il balançait à nouveau : jambe droite, jambe gauche… petit déséquilibre vers l'avant… jambe droite… on penche vers la droite… jambe gauche… joli déhanché à gauche… jambe droite et… les deux fesses sur le tapis !

Décidément comment voulez-vous qu'un bébé honnête puisse évoluer avec un fessier aussi large que l'Empire State Building ! Ce n'était déjà pas si facile de déjouer les lois de l'attraction, mais là c'était carrément un handicap inutile !

Alan s'avança pour saisir l'enfant avant qu'il ne se fasse à nouveau du mal, mais celui-ci lui échappa dans un gloussement et repartit à l'assaut de son Himalaya personnel sous les regards attendris et stupéfaits de ses parents.

Un… deux… trois pas… On stabilise la tour de Pise… quatre cinq six pas… regarder droit devant soi…

sept huit neuf… des bras qui se tendent, des voix qui l'appellent… Et soudain il y était, contre la poitrine de sa maman, puis dans les bras de son papa, les deux ivres de fierté : il avait réussi ! Il avait traversé !

- Mon bébé… Bravo mon ange… Bravo…, roucoulait la maman, tandis que le papa claironnait :

- Ca va être quelqu'un que ce gamin ! Dix mois ! Tu te rends compte ! Dix mois !

Quant au héros de la fête, après avoir distribué quelques grands sourires, épuisé de son exploit, il s'endormit très vite au creux des bras paternels et n'ouvrit même pas un œil quand on le déposa dans son petit lit.

- N'empêche, remarqua Alan en redescendant auprès de Margaret après avoir bordé le petit, il promet ce gamin.

- Ca c'est sûr… J'ai l'impression qu'il sera aussi têtu que son père, sourit la jeune femme.

Alan resta à la dévisager, bouche bée :

- Hé ! Je ne suis pas têtu ! finit-il par protester. Je suis pugnace, nuance… Toi tu es têtue, et on dirait que Donnie tient de toi.

- Bien sûr… monsieur le pugnace, rit-elle en l'enlaçant. N'empêche, je crois qu'il nous en fera voir des vertes et des pas mûres et que, quand il aura une idée en tête, il ne l'aura pas ailleurs…

- Tout comme sa mère…, se vengea bassement l'époux, recevant en remerciement une bourrade qui le fit rire.

Puis elle reprit d'une voix un peu triste :

- Tu te rends compte… Notre bébé vient de faire ses premiers pas. Bientôt il ne sera plus un bébé…

- On a encore du temps devant nous.

- Ca va si vite Alan ! Si vite ! J'aimerais tant qu'il reste petit pour longtemps.

- Il y a bien une autre solution, avança son mari en la prenant contre lui.

- Laquelle ?

- Fabriquons-lui un petit frère ou une petite sœur. Ainsi tu auras un autre bébé quand celui-là sera trop grand pour être bercé…

- Ben voyons… Jamais tu m'entends… Jamais plus ! Il faut te faire une raison : nous avons un fils et il restera fils unique.

- D'accord, si tu le dis…, murmura-t-il dans son cou.

Quatre ans plus tard, Margaret avait la preuve que des deux c'était bien son mari le plus entêté !

Fin du flashback

(à suivre)