Yongguk ne bouge plus. Merde ! Il ne veut plus regarder ni Daehyun, ni Sunhee. Il va y rester. Et Daehyun va y rester lui aussi. Le pire dans cette situation, c'est que même s'ils se savent condamnés, ces deux êtres sont si malheureux et vides, qu'ils n'ont guère de terreur face à leur probable mort. Yongguk regrette de ne pouvoir assister à la mort de Sunhee et Daehyun regrette de ne pas avoir pu laver sa conscience avant de partir. Mais vivre, vivre est une envie abstraite pour les deux otages.
Sunhee fixe Yongguk. Elle constate qu'il l'évite.
- Tu es venu, lui dit-elle s'adressant finalement à Yongguk alors que son beau-père attend toujours une réponse. Je savais que tu viendrais. Maintenant, que plus rien ne te retient en ce monde, tu étais venu me retrouver. Je t'avais donné C. pour que tu l'abattes, mais je vois qu'on ne t'a pas laissé le temps. Ensuite, mon chéri, tu aurais eu toute la vie pour me poursuivre. J'aurais joué au chat et à la souris avec toi. Je serais devenue ton obsession, comme tu as été la mienne durant toutes ces années. Tu te serais ruiné dans la vengeance, jusqu'à ta victoire, ta victoire et non la mienne. Je n'aurais jamais été capable de te tuer, jamais. C'est étrange, j'ai souvent assassiné des hommes qui avaient ton allure, ta taille, tes yeux ou tes lèvres. Je les tuais et j'aimais cela, tellement. Ce moment où la vie quittait leur corps. Je les haïssais surtout d'oser te ressembler, sans pour autant être toi. Mais avec toi, je n'aurais jamais pu aller jusqu'à te faire disparaître. Même si je voulais te faire souffrir autant que ce que j'avais souffert par ta faute même si je voulais t'obliger à regarder dans ma direction même si ce n'était que de la haine que je récoltais en échange, uniquement ta haine, c'était déjà suffisant. Une vraie haine, comme celle que j'ai vue dans tes yeux quand je suis entrée dans la pièce à l'instant. Je voulais tout te prendre pour avoir droit à cette haine, exclusive et parfaite. Voilà que je l'obtiens… C'est le plus beau jour de ma vie, et nous savons tous les deux que c'est le dernier.
- Alors, c'est cet homme qui est à l'origine de cette décadence ? constate le chef de mafieux en dévisageant Yongguk avec intérêt. Et d'après ce que je comprends de tes paroles, ma belle, il n'est pas question de mettre fin à ses jours ici et maintenant.
- Non, dit la jeune femme.
Yongguk a du mal à cacher sa surprise.
- Et l'autre ? demande l'homme en costume blanc.
Même si Yongguk ne la fixe pas, qu'il regarde le sol, elle devine de la peur. Elle pourrait ordonner la fin pour Daehyun, faire en sorte qu'une fois de plus, son amant souffre. Rien que d'y penser …
- Lui ?
Sunhee se redresse. Les sbires avancent pour l'en empêcher mais leur patron lève la main et aussitôt ils arrêtent leur mouvement. Sunhee contourne alors son obsession pour faire face à Daehyun, elle s'accroupit devant lui et commence à cracher son venin :
- Pourquoi tu es là, toi ?
Daehyun relève suffisamment les yeux, son regard est noir, sur la défensive.
- Est-ce pour te venger, toi aussi ?
Daehyun fait non.
- Non ? Qu'est-ce que tu fais là alors ?
- Pourquoi ? Pourquoi je te répondrais ?
- Parce que je peux encore ordonner ta mort, voilà pourquoi ?
- Vas-y te gêne pas.
- Daehyun !
Yongguk intervient :
- Il est venu pour m'empêcher de tuer. Il ne voulait pas que je tue ni C. ni toi ! Daehyun ne voulait pas que je te tue… il voulait que je t'épargne, alors, s'il te plait épargne-le.
Sunhee écarquille les yeux à cette révélation invraisemblable.
- Quoi ? Moi ? Après tout ce que je t'ai fait, petit Daehyun ! Tu voulais m'épargner ?
Le chanteur proteste.
- Non, ce n'est pas ça. Qu'on te tue, je m'en fous, par contre, je ne voulais pas que Yongguk se salisse les mains pour toi.
- Oh ! Ma dernière volonté ne va pas te plaire dans ce cas.
La demoiselle se relève.
- Oppa, je vais te donner mes dernières volontés. Je veux que ces otages soient libérés.
- Okey, dit le patron, si c'est ce que tu souhaites, petite Sunhee. Une autre volonté que je puisse exaucer ?
- Oh oui ! savoure-t-elle.
- Quoi ?
- Rends-lui son arme, je veux que ce soit lui qui m'envoie de l'autre côté. Je veux mourir de sa main.
Daehyun s'effondre intérieurement. C'est pas vrai ! Bon, il va vivre, une nouvelle qui le laisse de glace. Par contre, Yongguk va faire ce qu'il était venu empêcher. Son hyung est déjà en train de se redresser pressé d'en finir.
- Non, non, non, ne fais pas ça. Il ne veut pas. Dis que tu refuses ! Yongguk !
Mais évidemment Yongguk ne dit rien. Il est debout, déterminé. Alors que son bourreau se relève la femme tombe à genoux. L'homme tend l'arme à feu à Yongguk. Il se tourne pour la saisir mais Daehyun insiste.
- Non, Yongguk, dis non !
- Daehyun tais-toi ! demande le leader.
- Laisse-moi faire, rit Sunhee, il va te supplier de me faire souffrir.
- Quoi ? interroge Yongguk qui ne comprend pas la déclaration de son ennemie.
- Daehyun. Mon cher Daehyun ! Tu refuses qu'il tue mais toi, tu as bien eu ce courage, n'est-ce pas ? Puisque Youngjae n'est pas avec toi. Je sais qui vous ne vous seriez jamais séparé autrement, j'en déduis qu'il est mort.
Elle a insisté sur ce prénom. Le réentendre lui fait autant de mal qu'une blessure à l'arme blanche. Bien plus mal qu'un coup de botte. Youngjae. Le souvenir de son souffle qui s'éteint dans ses bras. Cette réalité le rend faible, incapable de se défendre. Il écoute Sunhee comme un légume. Yongguk, de son côté, pose son regard sur elle et sur son ami tour à tour, essayant de comprendre.
- Et franchement, Daehyun, je ne vois qu'une seule explication. C'est pas moi, c'est pas Luca, c'est toi Daehyun, tu as tué ton meilleur ami.
Yongguk réagit vivement.
- Daehyun aurait jamais fait ça. C'est ridicule. C'est absolument …
Il s'arrête en croisant l'aspect terrifié de l'accusé. Ce dernier supplie Yongguk. Il le supplie et il a peur de sa réaction, mais il n'a pas l'attitude de quelqu'un qui va nier.
- … impossible, articule pourtant Bang achevant sa phrase dans un murmure. C'est impossible !
- Si pourtant. C'est bien Daehyun qui a tué Youngjae. Regarde ! Il ne nie pas.
Elle s'adresse de nouveau à Daehyun :
- Je n'étais pourtant pas totalement sûre que tu aurais le cran de le faire… hein Daehyun ? Comment as-tu fait ? Je me le demande. Tu l'as frappé ! Non ? Sûrement pas ? Tu l'as planté peut-être ? Ou étrangler ?
Daehyun réagit sur ce dernier mot. Un frisson l'a parcouru, ses yeux se sont écarquillés très légèrement, suffisamment pour le trahir.
- C'est ça ! Tu l'as étranglé. Pauvre Youngjae.
- Pourquoi ? interroge Yongguk.
Le jeune homme suit une conversation qui ne peut avoir aucun sens pour lui. C'est évidemment la jeune femme qui lui donne les explications.
- Parce que Daehyun a voulu éviter à Youngjae une mort terrible. Il a cru, à tort, que Youngjae serait la prochaine victime de Luca.
- Je suis désolé, s'excuse le coupable. Je croyais qu'on était foutus.
- Mais, poursuit Sunhee, il avait tort. Daehyun avait totalement tort. Parce que je connaissais bien mon ami Luca et il n'avait pas l'intention de s'en prendre à Youngjae.
L'expression de Daehyun change brutalement. Il ne regarde plus Yongguk, ne cherche plus son pardon. Il regarde Sunhee.
- Réfléchis ! Il ne l'a jamais regardé de travers, jamais ! Il n'avait d'yeux que pour Zelo. C'est moi qui ai dit à Youngjae qu'il plairait à Luca. Mais je lui ai menti. C'est moi qui ai forcé Youngjae à prendre une douche. Luca ne m'a rien demandé. Youngjae ne risquait absolument rien. Tu comprends, Daehyun ? C'est moi qui ai tout orchestré.
Daehyun réalise la manipulation, point par point. C'est la vérité, il en est certain. Il la hait alors comme il aurait été capable de haïr Luca s'il était encore en vie. Il la hait encore plus que cela.
- Alors, Daehyun ? Que doit faire Yongguk ?
Le jeune homme est toujours assis, toujours choqué mais il n'hésite pas, et sa voix ne tremble même pas quand il ordonne à son ami :
- Bute-la !
Yongguk expire. Il tend la main pour attraper l'arme à feu qu'on lui propose toujours, patiemment depuis une minute. Il l'attrape presque puis se ravise. Non ! Pas d'arme à feu pour cette femme. Il sert le poing et frappe en pleine mâchoire.
Sunhee pousse un cri et titube en arrière. Les mafieux interrogent leur patron pour savoir s'ils doivent intervenir.
- Ecartez-vous ! N'intervenez-pas, demande le patron mafieux.
Sunhee tient sa mâchoire. Du sang coule de sa lèvre fendue. Elle jette un rapide coup d'œil ironique à son beau-père visiblement attristé par le choix qu'elle a pris. Elle ne demandera pas de grâce, pas de pitié. Un deuxième coup l'atteint, toujours à la tête. Elle tombe au sol. Yongguk frappe alors avec le pied. La femme se protège la tête, non qu'elle se protège réellement, mais c'est une posture défensive qu'elle prend par réflexe.
Yongguk pense d'abord à Jongup, si proche, allongé sur ce lit. Le premier à mourir, le premier à supplier qu'on lui laisse la vie sauve. Il la frappe au ventre, au dos, aux jambes. Il insiste sur la cuisse. Puis, il se penche pour lui attraper les cheveux. Il la traine et elle hurle. Qu'elle crie ! Qu'elle crie encore ! Il tire sur les cheveux noirs. Il en arrache des poignées. Il les jette avec rage au sol ensuite.
Ses parents, sa sœur. Il tient bien les cheveux et il force le crâne de la femme à heurter le sol de plein fouet. La moquette amortit son acharnement aveugle. Il maudit cette moquette mais continue d'utiliser son ennemie comme un marteau un long moment. Puis, il la lâche, secoue ses mains entaillées par les cheveux sombres et fins. Il les secoue pour mieux préparer la suite des représailles.
Pour venger Yongnam, il veut lui faire plus de mal, encore. Il ne réfléchit pas, enfonce son pouce droit dans l'orbite gauche de son adversaire. Elle crie. Elle se débat, mais Yongguk appuie. Il veut faire céder son œil, la défigurer, la défigurer comme Zelo. Il lui faudrait un couteau. Il n'a que ses poings. Il appuie de toutes ses forces. Le bruit que le globe oculaire fait en explosant soudain est immonde, immonde à vomir. Mais Yongguk ne ressent absolument rien en dehors de cette rage qu'il laisse déborder. Il veut qu'elle souffre et là, elle déguste. Elle déguste comme il se doit. Elle hurle, elle hurle à s'en décrocher à la mâchoire. Mais ce n'est toujours pas assez.
Le bourreau écrase sa victime. Il est assis sur elle pour qu'elle ne puisse se relever. Elle le frappe inefficacement. Elle griffe ses bras. Yongguk retire sa main de son visage. La main du jeune homme est devenue dégueulasse. Il a les mains sales et il n'a pas terminé. Il serre encore le poing, recommence les coups, à mains nues. Cette fois, ces coups-là cherchent à tuer. Yongguk martèle pour tuer. Il compte dans sa tête, douze coups. Le nez cède, les cris continus. Il frappe à chaque fois, ses phalanges deviennent plus colorées. Il bousille la jeune femme, il bousille la moquette, il bousille ses propres mains. Au douzième coup, il hurle.
Elle a aussi fait en sorte que Youngjae meurt de la main de Daehyun ? C'est ça ce qu'il venait de comprendre ? Elle a parlé d'étranglement ? Soit ! C'est une option qui lui va bien. Il serre le cou de Sunhee, sert, il appuie de tout son poids. L'os hyoïde cède dans un craquement dégueulasse. Yongguk lâche. Sunhee ne bouge plus maintenant, elle ne crie plus non plus. Il la frappe encore plusieurs fois au visage. La dépouille ne réagit guère. Yongguk ne s'est pas rendu compte qu'il a pleuré, des larmes l'aveuglent en partie alors il les essuie. Ce geste tâche sa peau du sang de sa victime.
- Tu as terminé ?
La voix du patron tire Yongguk de son enfer. Il n'y avait que lui, Sunhee et la colère. Il émerge. A-t-il terminé ? Il observe le corps sous lui, méconnaissable, inerte. Il se relève. Le patron lui appose alors l'arme à feu, retournée, contre la poitrine.
- Prends cette arme et tire !
Yongguk obtempère. Il vise la poitrine de Sunhee, une seule balle. Le retour du coup de feu le surprend. Tirer avec une véritable arme à feu est bien plus violent qu'il ne l'avait imaginé. La sensation, tel un fourmillement, lui reste dans tout le bras droit.
La balle qu'il vient de tirer vient se loger dans le corps de Sunhee sans faire de bruit à l'impact. Yongguk constate l'impact en pleine poitrine. Il ne sait pas, par contre, que le projectile a bien atteint le poumon gauche mais qu'il a manqué de peu le cœur. Cela Sunhee aurait pu le regretter. Métaphoriquement, être abattue d'une balle en plein cœur par son terrible amant aurait été une mort symboliquement parfaite.
Le sang s'écoule sous la jeune femme. Le bourreau baisse son arme à feu. Cette fois, c'est fini.
Le patron reprend l'outil des mains de Yongguk. Il regarde une dernière fois celle qu'il appelait sa belle.
- Tu vas me manquer.
Il fait signe à tous de sortir à sa suite. Yongguk et Daehyun les laissent partir. Ils ne sont plus que tous les deux dans la chambre vide, silencieuse, ce champ de bataille. Yongguk essuie ses mains dégueulasses et sa joue sur un pouf en fourrure blanche. Il aide ensuite Daehyun à se redresser.
Les deux sont face à face. Ils se regardent d'abord. Ils sont survivants et victorieux. Comme la victoire est amère ! Il n'y a pas de joie. La fatigue domine tout à cet instant, une immense fatigue.
Puis, Daehyun se jette dans les bras de Yongguk. Il le serre très fort. Il se jette dans la chaleur, dans laquelle il s'abandonne au chagrin. Les tensions qu'il a accumulées ces dernières heures retombent. Ces larmes sont une pluie dense après un climat d'été particulièrement lourd et ardent. Daehyun serre d'autant plus fort parce qu'il se souvient de ce que son hyung a appris. Il comprend, à la manière dont Yongguk referme ses bras autour de lui qu'il ne lui reproche rien. Une caresse vient réchauffer son crâne. Il aimerait tant être capable de s'accorder à lui-même le pardon que son ami lui offre sans condition.
Yongguk berce le chanteur dans ses bras. Il ne trouvera pas les mots pour le réconforter. Peut-être parce qu'il n'y en a pas ?
Il se soutient à lui surtout parce que Daehyun s'est jeté dans ses bras avec force de conviction. Quelqu'un s'agrippe à lui. Yongguk caresse ce garçon et pense qu'il doit le ramener à l'extérieur. Dehors, Daehyun aura une famille à retrouver. Ils sauront mieux faire que lui. Ils trouveront les mots, eux. Cette pensée pour l'extérieur le glace.
Dehors, rien ni personne ne l'attend. Mais il est néanmoins pressé de sortir de cet endroit, un choix par défaut, une nécessité. Il murmure à Daehyun :
- Il faut sortir de là.
Daehyun renifle et inspire en hoquetant. Oui, ils doivent sortir. Ils doivent laisser derrière eux cet enfer, le quitter physiquement, abandonné derrière eux les cadavres et continuer leur chemin.
Et c'est ce qu'ils font. Yongguk, devant, Daehyun dans son sillage, grimpent les marches de l'escalier qui les mènent à la sortie. Le vent les surprend, le bruit des rues également.
Yongguk lève les yeux. Il avait tort. La lumière du jour l'attendait dehors.
