Sans perdre de temps, nous quittons la cellule de McNair. La présence du Détraqueur nous incite à partir au plus vite. L'angoisse monte déjà, m'oppresse et commence à me faire suffoquer. Ces créatures sont vraiment des abominations. Comment le ministère a-t-il pu avoir l'idée de s'en servir contre des être humains ? Ça me dépasse complètement.
Nos pas résonnent sur les pierre qui forment le sol. Certaines, irrégulières, me font trébucher. A la lueur de ma baguette, je vois le visage crispé de mon oncle Harry. Chaque fois que l'un d'entre nous manque de se tordre la cheville, nous perdons quelques précieuses secondes qui nous rapprochent d'autant plus de l'immonde créature qui a très probablement déjà senti notre présence. S'agit-il de la même que celle qui m'a attrapé tout à l'heure ? A cette pensée, une frisson plus violent que les autres me parcourt la colonne vertébrale.
Nous tournons au coin d'un couloir et Harry, qui marche légèrement en tête, s'arrête brusquement en poussant un cri. Alarmé, je m'arrête derrière lui avant de lui rentrer dedans. Je lève ma baguette et avise la silhouette drapée de noir qui se tient sur notre passage, flottant à quelques centimètres au-dessus du sol.
Un froid intense s'empare de moi tandis que la vision du cadavre de ma fille s'impose à mon esprit. Les yeux grands ouverts, ses cheveux formant autour de son crâne une couronne dorée, elle n'a pas l'air de quelqu'un qui est parti dans la paix mais au contraire, de quelqu'un qui a atrocement souffert. La nausée me prend à la gorge tandis que les larmes menacent de jaillir.
Harry pointe sa baguette devant lui mais il n'est pas assez rapide. Dans un fantastique mouvement d'une fluidité et d'une agilité sans pareille, le Détraqueur bondit sur lui et lui agrippe la main. Mon oncle pousse un hurlement, lâche sa baguette et tombe à genoux. Immédiatement, j'entends les prisonniers s'agiter dans leurs cellules. Certains hurlent à s'en déchirer les poumons, d'autres tapent contre leurs barreaux. La cacophonie devient assourdissante, donnant à l'endroit un aspect plus glauque encore qu'il ne l'avait déjà.
Je suis pétrifié d'horreur devant l'incapacité d'agir de mon oncle. Désarmé, aux prises avec le monstre qui semble à tout prix vouloir rapprocher son affreux visage du sien, Harry ne peut absolument rien faire. Tout repose sur moi.
Ma main tremble. J'ai la sensation que les cris des prisonniers résonnent à l'intérieur même de ma tête. Est-ce que je rêve ou est-ce que certains sont en train de rire ? J'entends toutes sortes de commentaires. On me dit que je l'ai bien cherché, que si j'avais eu un peu plus de mordant ou de bon sens, ou des deux, ma fille serait actuellement hors de danger. On me dit également que si j'avais été plus malin, j'aurais rejoint Victoire en France et j'aurais assisté à la naissance d'Aria. J'aurais tenu la main de ma femme au moment de l'accouchement, j'aurais eu la joie de voir les premiers pas, d'entendre les premiers mots.
Un sanglot me déchire la poitrine, les larmes ruissellent sur mes joues. Mon enfant va mourir et c'est entièrement ma faute. Parce que j'ai voulu protéger quelqu'un de déjà condamné, quelqu'un dont j'ignore tout, j'ai sacrifié ma fille.
La culpabilité m'étreint comme une amante cruelle, sa froideur s'insinue sous mon crâne, paralyse mes pensées. J'entends crier Harry mais je ne comprends pas ce qu'il dit. Parle-t-il vraiment ? Je n'en ai pas la moindre idée et puis, qu'est-ce que ça peut faire au final ?
Je sens mon épaule gauche heurter le mur. Dans ma détresse, j'ai titubé. L'humidité qui recouvre les parois de pierre perce au-travers de ma veste et vient mordre ma chair. C'est comme si quelqu'un me secouait, comme si on me poussait à revenir à la réalité. Le couloir tangue un instant devant mes yeux puis ma vision se stabilise avec une telle netteté que j'en suis moi-même soufflé.
Harry est toujours aux prises avec le Détraqueur mais il n'arrivera jamais à s'en tirer si je ne lui donne pas immédiatement un coup de main. A la lueur de sa baguette qui, bien que gisant à quelques pas de lui, est toujours allumée, je vois le teint pâle, presque cadavérique de mon oncle. Ses yeux sont exorbités et ruisselant de larmes. De la sueur recouvre son front, y collant des mèches de cheveux. Il doit souffrir atrocement. Les horreurs de son passé lui sont probablement jetées à la figure.
Je peux l'aider.
Je sais que je le peux, il ne tient qu'à moi de faire le geste. Si je suis capable de guérir un homme du rhume du Niffleur alors je suis aussi capable de lancer un Patronus. Je sais qu'il s'agit d'un sortilège de haute magie mais d'après ma tante Hermione, lorsque Harry l'a appris, il était encore un adolescent. Il n'y a pas de raison, je peux le faire.
Je m'accroche des deux mains à ma baguette et la pointe droit vers le Détraqueur. Bois de sapin, crin de centaure, vingt-sept centimètres, souple. Ma baguette est, selon l'homme qui me l'a vendue, celle de quelqu'un qui peut faire de grandes choses à condition qu'il en ait la volonté.
« Spero Patronum ! »
Je m'étais attendu à un fantastique éclair comme celui qui avait fait jaillir le cerf tout à l'heure mais au lieu de cela, seul un léger sifflement s'échappe et une bulle éclate au bout de ma baguette. La déception est telle que j'en ai presque envie de hurler et de jeter le maudit accessoire au travers du couloir. Je répète plusieurs fois la formule, invoquant tour à tour une pluie d'étincelles, une bouquet de jonquilles et produisant même à un moment donné un sifflement si strident que je me demande si l'une de mes oreilles ne s'est pas mise à saigner. Mais à aucun moment je ne vois d'animal argenté.
Me parvient alors la voix de mon oncle, crispé par l'effort et la souffrance. Elle est si faible qu'il me faut me concentrer pour comprendre ce qu'il me dit.
« Un souvenir heureux Teddy ! Tu dois utiliser un souvenir heureux ! »
Un souvenir heureux ? Mais comment puis-je en trouver un dans de telles circonstances ?
Je dois faire vite. Le visage du Détraqueur n'est plus qu'à quelques centimètres de celui de mon oncle dont les hurlements ressemblent maintenant à ceux d'un dément. J'affermis ma prise sur le manche de ma baguette et je ferme les yeux. Un souvenir heureux, je dois impérativement invoquer une souvenir heureux…
… Le corps de ma fille, ses yeux grands ouverts… Non ! Aria ! Je me force à visualiser ses petites mains, son sourire lorsqu'elle me tend son hippogriffe, Lumos… « J'ai vu le papillon papa. » … Pathos rit à gorge déployée… La lettre, la lettre de Victoire m'annonçant qu'elle a trouvé quelqu'un d'autre ! … je dois me concentrer sur… Cher Teddy… J'ai attendu des nuits et des jours durant, croisant les doigts pour que le matin suivant soit celui qui t'amènerait sur le pas de ma porte… Victoire… Elle m'a volé mon enfant, m'a volé les premiers instants de sa vie… Mais Merlin, quoi qu'elle ait fait, je l'aime ! L'odeur de sa peau, avec un brin de vanille, la couleur mordorée de ses cheveux, ses yeux d'un bleu azur, j'entends son rire alors que pour la première fois, je la fais entrer dans ma chambre d'étudiant à Glasgow, ma main sur le satiné de sa peau, je l'aime, je l'aime à en crever…
Le flash argenté, tant attendu, finit par jaillir alors que pour la quinzième fois au moins, je répète la formule du Patronus. Bondissant du bout de ma baguette, une magnifique antilope se précipite vers le Détraqueur. Tête baissée, elle galope cornes en avant et heurte la créature qui pousse un véritable hurlement. Harry est repoussé en arrière tandis que le Détraqueur, paniqué, s'enfuit au détour d'un couloir. L'antilope redresse fièrement la tête et se tient dans le passage, prête à en découdre à nouveau.
Le silence s'abat tout à coup dans la prison. Même les détenus qui hurlaient à la mort se sont tus.
Assis à même le sol, tremblant de tous ses membres, Harry se tourne vers moi.
« Garde le lien. »
Il se redresse du mieux qu'il peut tandis que je me force à songer à l'antilope. Victoire, ma chambre d'étudiant, Glasgow, le vieux lit dont les ressorts hurlaient chaque fois que quelqu'un s'y asseyait.
Harry récupère sa baguette et en quelques secondes, un cerf vient tenir compagnie à mon propre Patronus.
« Dépêchons-nous. »
Côte à côté, nous nous hâtons de quitter cet horrible endroit.
