Avertissement : Ce chapitre est très long (même si les notes le sont aussi... et que vous n'avez pas besoin de les lire. Je me suis simplement sentie inspirée sur le sujet des esclaves.) et il se compose de deux parties distinctes.
L'une se passe au ludus de Sidé, l'autre au Grand Domaine.
Vous pouvez donc le lire en deux fois. Si vous êtes sages et pas trop curieux (parce que, ce chapitre est écrit à l'envers... et dans tous les sens. Peut-être encore plus que d'habitude !).
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CHAPITRE XXXVII
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Ister se couvrait le visage avec le coude, Euryale gémissait à quatre pattes et un gladiateur issu d'un ludus impérial de Rome gisait à moitié inconscient sur le dos à deux pas.
Enyo affrontait Pikridis. La jeune Dace arborait une lèvre éclatée et un sourire mauvais. Pas aussi mauvais que ne l'était l'expression qu'affichait Aeshma, mais mauvais quand même.
Un entraînement qui avait dégénéré.
Aeshma et Euryale se cherchaient depuis des jours. Ister qui évitait les melioras comme la peste s'était trouvé là par hasard et, parce qu'il s'entraînait avec Melaneus, le gladiateur de Rome. Parce que Melaneus avait lancé une remarque désobligeante qui n'avait pas plu à Aeshma alors qu'elle donnait une correction à Euryale qui avait eu la mauvaise idée de se permettre un coup vicieux, parce qu'elle avait détourné son attention d'Euryale pour s'attaquer à Melaneus et qu'Ister l'avait reçu dans ses bras, Aeshma s'en était pris à lui aussi.
Ister n'avait pas besoin de savoir pourquoi. Aeshma lui ferait payer jusqu'à la lie sa trahison. Beaucoup de nouveaux avaient intégré le ludus et il y avait gagné de nouveaux camarades. Mais les anciens, ceux qui savaient, le méprisaient. Ils considéraient qu'il avait payé, mais ils le traitaient comme un lépreux.
Melaneus avait ricané et lancé un :
« La teigne a encore frappé. »
Il avait pu vérifier la justesse de son affirmation quand Aeshma l'envoya valdinguer dans les bras d'Ister, mais la jeune Parthe s'était retrouvée à affronter trois gladiateurs. Elle avait déjà mis Ister au sol. Pikridis avait profité de l'arrivée de Melaneus dans l'arène pour frapper Aeshma par derrière. Enyo était intervenue.
Lysippé et Ajax avaient surveillé du coin de l'œil l'entraînement des deux thraces. Euryale n'avait jamais accepté, après avoir un temps régné seul sur le palus des thraces, de partager son statut de meliore avec la Parthe. Il se voulait meilleur. Les hommes étaient meilleurs. Il savait que c'était faux et il reconnaissait la supériorité d'Atalante dans son armatura. Mais Atalante était rétiaire. Elle n'était pas thrace, ce qu'il acceptait pour les autres armaturas, il ne l'acceptait pour la sienne. L'inimité qui existait depuis des années entre les deux thraces n'avait pas besoin de raisons. Euryale et Aeshma ne s'aimaient pas. Ils ne s'étaient jamais aimés.
Tout le monde le savait. Herennius et Typhon ne les appairaient jamais ensemble à l'entraînement. Ils évitaient autant que possible avant et ils y avaient renoncé depuis le retour des gladiateurs à Sidé.
Aeshma avait tendance plus encore qu'auparavant à faire payer très cher la moindre de ses contrariétés. Elle n'avait pas vraiment changé, mais elle était beaucoup plus taciturne et bien plus sombre. Pourtant, elle restait proche des gladiateurs qui l'avaient accompagnée à Patara. Elle ne se montrait pas très expansive, mais elle ne fuyait pas ostensiblement leur camaraderie et quand elle s'entraînait avec eux, elle déployait des trésors d'attention, de patience et de gentillesse bougonne avec les plus jeunes. Avec les autres, excepté avec les novices, Anté et les reines des Amazones, elle ne passait rien et se conduisait comme une brute. L'appairer avec Euryale était une idée stupide, ce que les deux meliores étaient en train de démontrer.
Ce qu'Aeshma était en train de démontrer.
La Parthe se détourna du pitoyable Ister, envoya un coup de pied à Euryale. Le Thrace roula sur le flanc en position fœtale. Aeshma interpella acidement Enyo qui combattait toujours Pikridis :
« Dégage, Enyo. Il est à moi. »
La jeune Dace ne se le fit pas répéter deux fois. Elle rompit aussitôt le combat et Aeshma la remplaça face à Pikridis. Le gladiateur jura, la petite thrace était furieuse. Affronter Enyo pouvait s'avérer sympa, mais une meliora furieuse ?
Son interrogation à elle seule laissait envisager la suite : douter signifiait perdre.
Sept secondes suffirent à la jeune meliora pour étendre Pikridis au sol. Deux secondes avant l'issue fatale, une injonction avait jailli. Le temps de deux coups de poings rapides et Aeshma restait seule debout. Entourée par quatre gladiateurs à terre et les regards désolés de ceux qui l'estimaient.
« À genoux ! »
Aeshma obtempéra, comme elle obtempérait toujours, sans protester, sans chercher à s'excuser ou à se justifier. Elle était gladiatrice. Soumise à une vie qui se finirait un jour sur le sable.
Enyo se mordit la lèvre inférieure. Aeshma l'avait retirée de la bataille avant qu'il n'arrivât. Hasard ou calcul ? Avec Aeshma, il n'était pas toujours facile de le savoir.
Le silence tomba brusquement dans la cour. Seul subsista un unique bruit, sourd et répétitif du côté des palus, rien d'autre. C'était comme si un crieur avait annoncé un combat, présenté les belligérants et appelé le monde à écouter la sentence.
Herennius donnait un cours à des novices, Typhon corrigeait la garde d'un tout jeune hoplomaque et lui montrait avec l'aide d'Ishtar comment se garder de la sica d'un thrace.
La bagarre était terminée quand ils s'en inquiétèrent et Tiberius Asper Geganius avait déjà traversé la cour. Herennius abandonna ses élèves, Typhon ordonna à Ishtar de continuer sans lui, mais la jeune fille avait entendu le nom d'Aeshma courir sur les lèvres et elle avait fait signe au jeune hoplomaque qu'ils reprendraient leur entraînement plus tard.
Elle se glissa au premier rang et se retrouva entre Enyo et Galini. Elle aperçut Galus plus loin.
Aeshma se tenait la tête baissée. Ishtar détestait la voir ainsi. Elle s'appuya inconsciemment contre Enyo, elle cherchait un réconfort auprès de sa camarade.
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Elle avait tellement eu peur. Dacia et Caïus étaient revenus au Grand Domaine sans Atalante et sans Aeshma. L'auctoratus n'avait pas été très précis, mais Dacia avait aidé Saucia et ce qu'elle raconta jeta un froid. Elle avait tenté de minimiser l'état de ses deux camarades. Pour Atalante, c'était facile, mais pour Aeshma... Serena lui posa des questions très précises. De plus en plus précises. La jeune esclave pâlissait au fur et à mesure des réponses et puis, elle s'était tu. Sabina avait pris le relais, plus durement :
« Dacia, arrête de noyer le poisson, on s'en fout des détails, dis-nous ce que toi, en tant que gladiatrice, tu penses de ses blessures.
- …
- Dacia, l'interpella Galus d'une voix blanche. C'est grave ?
- Oui.
- Elle s'en sortira ?
- Je ne sais pas. »
Les premières nouvelles n'avaient pas été bonnes, ni pour Aeshma ni pour Atalante. Enyo avait tourné les talons et déclaré qu'elle ne serait jamais meliora, qu'elle préférait s'égorger elle-même. Ishtar s'était retrouvée perdue. Galus l'avait gentiment prise dans ses bras, il l'avait appelé « Petite gazelle » et elle avait pleuré sur son épaule.
Saucia avait confirmé les craintes des gladiateurs. Ils avaient tenté d'oublier, de prendre soin de ceux dont ils pouvaient prendre soin.
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Atalante et Aeshma avaient rejoint le Grand Domaine un mois après l'attaque. Atalante en pleine forme, Aeshma encore fatiguée et très amaigrie. Ishtar ne l'avait pas même remarqué. Retrouver sa meliora en vie était tout ce qui comptait à ses yeux.
Trois semaines plus tard, la familia était retournée à Patara et elle s'était embarquée sur la Stella Maris.
Une semaine après, les gladiateurs franchissaient les portes du ludus. Ils y retrouvèrent leurs camarades rentrés de Rome. Lysippé avait poussé de hauts cris en les voyant, Penthésilée avait souri. Heureuse. Il ne manquait personne, sinon Tidutanus et ses quatre gardes, mais qui s'en souciait vraiment ?
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Au ludus, la vie avait repris son cours, Les entraînements, les courses en pleine campagne, les bains, comme si rien n'avait changé.
Téos n'était pas revenu. On disait qu'il avait été attaqué par des brigands alors qu'il se trouvait en Étrurie. Il voyageait seul, avec beaucoup d'argent sur lui. Il avait manqué de prudence et il n'avait pas survécu à ses blessures. Un mensonge délivré avec beaucoup d'aplomb par Herennius et qu'aucune personne qui connaissait la vérité ne démentit. Ils se contentèrent seulement d'éviter soigneusement de regarder Aeshma. Seule Penthésilée et Lysippé avaient été mises dans la confidence. Les deux gladiatrices n'avaient dû qu'à leurs blessures d'être tenues à l'écart.
Les doctors avaient continué à maintenir la discipline, à entraîner les gladiateurs. Personne ne s'était préoccupé de la suite. Personne n'avait évoqué ce qu'impliquait la disparition de Téos. Personne ne voulait vraiment y penser.
Ishtar n'y avait pas pensé jusqu'au jour où une trentaine d'hommes avait été aperçus sur le chemin qui menait au ludus. Des hommes à pied, certains entravés par des chaînes, des cavaliers en armes et un carpentum.
Ils laissèrent Ishtar indifférente. De nouveaux gladiateurs ou de nouveaux futurs gladiateurs, deux gladiatrices dont une, elle l'apprit plus tard, qui avait participé à l'amazonachie, de nouveaux gardes, un nouveau chef de la garde et un nouveau laniste. Tiberius Asper Geganius. Un délégué. Titus s'était approprié le ludus de Sidé. Désormais, les gladiateurs lui appartenaient.
Ishtar en retira une certaine fierté.
La jeune Galiléenne était heureuse. Les entraînements, les munus, les voyages, les victoires et les défaites s'étaient succédé. Elle progressait régulièrement, bénéficiait de l'attention et des conseils de sa meliora, elle s'entendait bien avec Boudicca et Britannia avec qui elle avait partagé son noviciat, les gladiateurs la considéraient avec respect. Tout était parfait et, cerise sur le gâteau, elle avait remporté deux combats entre le mois de mai et le mois de septembre.
La vie s'écoulait pleine de promesses. Elle n'avait même pas remarqué l'humeur sombre de sa meliora, celle non moins sombre d'Atalante, l'inquiétude qui rongeait Germanus... Elle n'avait rien remarqué. Jusqu'au départ de Sabina au début du mois de juillet.
La vente de Sabina.
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La meliora laissa un grand vide parmi les anciens.
Tiberius Asper Geganius avait passé outre les affirmations d'Atticus et les protestations d'Herennius. Le médecin avait assuré qu'elle regagnerait l'usage complet de son bras. Herennius, plus prudent et plus réaliste, avait vanté ses qualités de pédagogue. La jeune femme pouvait efficacement le seconder comme doctor assistant auprès des gladiatrices. Tiberius Asper Geganius s'était moqué. Avait-on jamais vu une femme exercer la fonction de doctor ? Herennius lui avait fait remarquer que les melioras avaient autant contribué à former les hommes que les femmes, et que des filles comme Atalante, Aeshma et Sabina étaient des combattantes exceptionnelles et très respectées au ludus.
« Sabina n'a plus rien d'une combattante exceptionnelle, avait rétorqué Asper Geganius.
- Elle ferait un très bon doctor, avait insisté Herennius. Les gladiatrices l'aiment beaucoup et elle est très écoutée, aussi bien par les hommes que par les femmes.
- Je ne dirige pas une troupe d'acteurs et seul un homme peut faire un bon doctor. »
Tiberius Asper Geganius n'était pas plus fin que Téos. Il l'était moins encore car il ne mesurait pas bien la valeur des femmes qui combattaient. Ils les considéraient comme des attractions plaisantes plutôt que comme de réelles combattantes.
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Sabina quitta le ludus un soir. Elle avait confié ses coffres à Chloé. Donné sa ceinture de gladiatrice à Aeshma. Elle avait partagé un dernier repas avec ses camarades. À la fin du dîner, d'autant plus lugubre que la jeune femme n'avait pas prononcé un seul mot, elle avait posé les yeux sur son sceau. Croisé le regard d'Aeshma en relevant la tête et un sourire avait lentement étiré le coin de ses lèvres.
« C'est grâce à toi, Aeshma, lui dit-elle.
- Sabina, je...
- Je n'ai pas dit, à cause de toi, ignorante, la reprit Sabina taquine. J'ai dit, grâce à toi, à ton sale caractère et... comment dis-tu déjà, Atalante ?
- À son joli cœur, murmura Atalante d'une voix blanche.
- Ouais, c'est ça. »
Le sourire de Sabina s'agrandit.
« Grâce à ton joli cœur. Je connais des tas de mythes, des tas d'histoires, mais ce que j'ai vécu grâce à toi, Aeshma… Ce que tu nous as fait partager avec toi...
- Je n'ai rien fait, se défendit la jeune Parthe.
- Toi, Marcia, Astarté, Atalante ? énuméra Sabina conciliante. Qu'importe vraiment ? Vous nous avez entraînés à égaler les héros. Mieux que ça même. J'appartiens à une lignée d'esclaves et vous m'avez hissée au rang de femme libre. Vous avez ressuscité le peuple des Amazones, pas celui stupide dont le grecs et les romains ont peur, le vrai, celui de tes ancêtres, Enyo. Celui des héros où il importe peu qu'on soit un homme ou une femme. Le palus du sanglier, dit-elle en retirant sa bague et en l'examinant. C'est un palus de femmes. Nous l'avons gagné à l'amazonachie, tu n'en fais pas partie, Marcia, ni vous, ajouta-t-elle à l'intention de Dacia, Britannia et Celtine. Mais vous avez créé un autre clan qui n'a rien à envier au notre. Nous nous sommes alliées et nous avons défendu ensemble les mêmes valeurs, pas vrai ? »
Les quatre bestiaires hochèrent la tête en signe acquiescement.
« Je ne pourrai pas le garder, dit-elle tristement en tournant son sceau entre ses doigts. On me le volera et je ne veux pas qu'un sale marchand d'esclaves mette la main dessus. »
Elle posa les yeux sur Germanus, assis un peu sur sa droite de l'autre côté de la table. L'hoplomaque ne s'asseyait jamais à côté de Sabina. Son illumination avant de tomber à moitié mort dans les bras d'Astarté avait été son abîme.
« Je te le confie, Germanus.
- Moi ?! s'étrangla l'hoplomaque.
- C'est toi qui a dessiné le modèle qui a servi au joaillier pour la gravure des sceaux, c'est juste que tu en portes un. Il sera peut-être un peu petit, mais je suis sûre que Marcia peut te le faire agrandir.
- Sans problème, souffla Marcia.
- Prends-le, Germanus, tu le mérites.
- Mais si...
- Si tu meurs ? Tu le légueras à Galus ou à Ajax. Caïus l'aurait mérité aussi. Si vous mourrez tous, Marcia le récupérera, si elle est partie, Aeshma ou Atalante. Mais pour l'instant, je veux que ce soit toi qui le porte. »
Sabina baissa la tête.
« Je m'en vais, je ne t'ai jamais rien offert alors... Ce sceau représente beaucoup pour moi, il fait partie de moi. C'est tout ce que je peux te donner de moi, mais si tu ne le veux pas, je comprendrai.
- Je le prends, dit vivement Germanus. »
Il se leva à moitié et tendit sa paume ouverte par-dessus la table. Sabina déposa le sceau dans sa main, Germanus referma brièvement les doigts sur ceux de la jeune femme. Il était déchiré entre l'envie de sauter sur la table et de hurler sa joie et celle de laisser tomber sa tête sur ses bras croisés et de pleurer toutes les larmes de son corps. Jamais il n'avait espéré une telle déclaration, un tel aveu de la part de la gladiatrice. Comment savait-elle ? Astarté ? Il ne s'était trahi qu'auprès de la Dace aux yeux dorés. Mais il connaissait Astarté, jamais elle n'aurait divulgué son secret. Astarté ne parlait ni de sexe, ni de sentiments, ni d'amour. Jamais. Quoi qu'elle sût, elle le gardait scellé derrière ses lèvres closes et ses yeux fermés.
Astarté n'avait pas eu besoin d'apprendre à Sabina les sentiments que Germanus lui vouait. Sabina savait parce que la mort de Lucanus, son regard heureux et reconnaissant quand elle lui avait plongé son glaive dans l'épaule, avait dessillé les yeux de la jeune hoplomaque.
Sabina vivait dans un monde simple et dénué de passion. Elle vivait ses amours à travers les histoires dont elle berçait son entourage. Dont elle berçait ses nuits et ses moments de solitude. Astarté seule avait eu le privilège de l'entraîner dans son lit. Novice, elle avait suivi une fois un gladiateur. Elle avait trouvé l'expérience sans intérêts. Les soirées auxquelles elle avait participé pour le compte de Téos l'avaient confortée dans la voie qu'elle s'était choisie.
Se tenir écartée des gladiateurs. Mettre son cœur en sommeil. À jamais.
La voie de la sagesse et de la sécurité.
Les gladiateurs mouraient, leur espérance de vie était ridiculement courte. Aimer rimait avec déception, douleur, souffrance, punition et désespoir.
Astarté était irrésistible et sans conséquence.
La Dace aux yeux dorés venait quand elle en avait envie et Sabina ne la repoussait jamais. Elle aimait beaucoup Astarté. La grande Dace aimait qu'on lui racontât des histoires et elle était d'agréable compagnie. Depuis qu'elle était partie, Sabina passait un peu plus de temps avec Chloé et Gyllipos. La familia perdrait à son départ son dernier gladiateur bavard. Ils avaient tous été vendus. Sabina ne l'avait pas encore été, mais demain ou après-demain, elle retournerait à son destin. Celui d'une esclave domestique.
Elle espérait.
Elle pensa à Zmyrina, la jeune esclave de Gaïa Mettela. Sabina ne pourrait pas survivre à la prostitution. Une soirée par-ci, par-là, passait, mais une vie attachée à un lupanar ? Se donner inlassablement à des tas de types ?
Astarté n'était plus là pour lui offrir parfois une nuit de plaisir partagé, pour teinter leur amitié d'une sensualité douce et confiante. Sabina s'en moquait, les trois nuits qu'elle avait passé avec Astarté n'avaient pas bouleversé sa vie. Mais elle avait reconnu chez Germanus les symptômes qui lui avaient échappé chez Lucanus. Un amour sincère et profond. Dangereux. Un amour qui lui avait déjà volé un ami. Un seul avait suffi à sa peine. Elle rêvait parfois de Lucanus, de son regard quand elle l'avait tué. Alors, elle n'avait rien dit et elle avait laissé Germanus prendre ses distances.
Elle s'interdisait de penser à lui et reportait ses fantasmes sur Ajax ou sur ce crétin d'Hélios parce qu'il partageait son armatura.
Comme Germanus.
Deux hoplomaques amoureux. Un homme, une femme. C'était héroïque.
Tragique.
Mieux valait les fantasmes.
Mais ce soir, elle pouvait sortir de sa réserve. Parce qu'elle ne risquait plus de perdre un ami ou un amant : elle l'avait déjà perdu. Comme elle avait perdu tous ses camarades assis autour de cette table.
Germanus passa la bague à son auriculaire. Sabina lui sourit tristement. Un silence de plomb régnait autour de la table. Les absents pesaient de tout leur poids sur la mémoire des gladiateurs. Sabina, sans le vouloir, avait invoqué les fantômes de leurs camarades disparus. Tous. Même ceux dont le souvenir s'était presque effacé.
Hector et Sonja, les amoureux morts ignominieusement dans l'arène parce qu'ils s'aimaient.
Lydia que les gladiatrices qui l'avaient connue n'avaient jamais vraiment appréciée, mais qui avait été là pour Atalante quand la toute jeune fille traumatisée avait eu besoin qu'on prît soin d'elle.
Piscès, assassiné sur l'Artémisia.
Aper qui était mort dans les bras de sa femme.
Les jeunes gladiatrices sacrifiées sur le sable de Rome.
Bastet, trop jeune pour survivre aux bêtes féroces.
Toutes les victimes de l'amazonachie.
Septimus, l'auctoratus de Capoue qui avait su se faire aimer des gladiatrices.
Lucanus et Marpessa, égorgés par la main de ceux qu'ils aimaient.
Caïus, enfin, qui avait été rattrapé par sa médiocrité et qui avait laissé un grand vide auprès de Marcia et Galini.
Astarté.
La Dace aux larges épaules était le seul baume posé sur leurs âmes meurtries. La grande meliora était leur réussite, la preuve que le destin pouvait être plié, trompé. Que la fatalité pouvait être vaincue. Qu'au-delà des lois, des principes, l'espoir subsistait. Astarté était libre. Elle avait repris en main le fil de sa vie.
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Les gladiateurs avaient su les conditions qui lui avaient été offertes par Gaïa Mettela. Aucune obligation ne retenait leur camarade auprès de la domina. Gaïa y avait gagné une immense considération.
On ne relâchait pas un esclave dans la société romaine : on l'affranchissait quand on était sûr de se l'être à jamais attaché. Un affranchi ne quittait jamais la familia de son ancien maître, il le servait jusqu'à sa mort. Il trouvait protection, sécurité, emploi et, inconsciemment, il restait éternellement reconnaissant à son maître de l'avoir affranchi. Reconnaissant envers celui qui l'avait acheté.
Les sœurs Mettela possédaient des esclaves, Néria, Serena, Héllènis, en faisait partie. Elles employaient des affranchis, Andratus ou Hanneh l'avaient été, mais aussi des hommes libres, Antiochus, Severus et l'intendant de Gaïa à Alexandrie, les équipages de tous leurs navires. Les deux jeunes femmes étaient née Romaines, dans une société qui depuis des siècles réduisait les ennemis en esclavage, dont l'économie reposait sur une main d'œuvre servile, mais qui aussi, se renouvelait et s'enrichissait en accueillant dans ses rangs des fils d'esclaves. À Rome, trois générations, pourvu que le maître eût été citoyen, suffisait à ce qu'un étranger, petit-fils d'esclave, accédât à la citoyenneté. L'influence de Rome grandissait ainsi, sa puissance. Tout comme celle des chefs de famille. Il était rare qu'un citoyen oubliât la familia qui s'était montrée si bonne envers son père, son grand-père ou même envers ses ancêtres plus anciens. Gaïa et Julia Mettela respectaient leurs esclaves, ce qui n'empêchait pas qu'elles en possédassent.
Les gladiateurs ne les jugeaient pas pour cela. Des filles comme Galini ou Sabina étaient née serviles. Les Celtes, qu'ils vinssent du continent ou de Bretagne avaient vécus dans des sociétés où un ennemi captif devenait immanquablement un esclave. En Orient, la situation n'était guère différente. Ceux que leur condition révoltait, ne se posaient pas comme les tenants d'une nouvelle organisation sociale, aucun n'aspirait à l'abolition d'une pratique inhérente au monde dans lequel ils vivaient, ce qui les révoltait, c'était que leur propre liberté leur eut été volée. Et c'était le cadeau que Gaïa Mettela avait offert à Astarté. La liberté. Pas une liberté sous condition de la servir et de l'honorer. Non, une liberté totale. La domina avait laissé la gladiatrice libre de s'engager comme auctorata dans un ludus, elle lui avait proposé de l'argent si elle préférait repartir en Dacie ou reconstruire sa vie ailleurs. Des propositions dont Gaïa Mettela ne tirerait aucun avantage. Astarté pourrait reprendre son nom sans avoir à y ajouter celui de Mettela. Elle n'appartenait qu'à elle-même.
Un rêve toujours possible. Appartenir à soi-même. Un espoir vain qu'Astarté rendait possible.
Un espoir qui venait de s'éteindre à jamais dans les yeux de Sabina.
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Sabina était partie sans se retourner.
Tiberius Asper Geganius profiterait du voyage pour écumer les prisons, les domaines agricoles, les carrières de pierre et les marchés aux esclaves en quête de nouveaux gladiateurs. Herennius serait le seul témoin de sa vente. Tiberius Asper Geganius ne pouvait se passer de l'expérience du doctor pour recruter de nouveaux gladiateurs.
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Aeshma n'avait pas apprécié. Elle gardait du départ de Sabina une sourde rancune contre le laniste. L'hoplomaque n'aurait sans doute jamais récupéré l'usage complet de son épaule irrémédiablement abîmée, mais elle aurait fait un bon doctor. Peut-être pas aussi efficace que l'aurait été une fille comme Astarté, mais un bon doctor quand même. Elle l'avait jeté à la figure d'Atalante comme l'argument ultime de sa vindicte. La grande rétiaire n'avait pas été dupe. Aeshma vivait mal la vente de Sabina parce que la Samnite appartenait au palus du sanglier, parce qu'elle avait combattu pour les sœurs Mettela, parce qu'Aeshma se sentait coupable. Sabina s'était battue pour une cause qui ne la concernait en rien. Aeshma lui avait demandé son aide et l'hoplomaque la lui avait accordée par esprit de camaraderie et par goût de l'aventure. Aeshma lui avait cassé le nez, elle l'avait rabrouée durant des années, elle l'avait frappée parfois sans raisons valables et Sabina l'avait suivie sans hésiter. Elle avait été blessée à cause d'elle, par une flèche tirée par l'une des sœurs Mettela. Une flèche amie. Ni Gaïa ni Julia n'étaient responsables. Astarté leur avait forcé la main. Les gladiateurs avaient accepté le risque qu'un tir mal ajusté les atteignît. Sans les deux dominas, ils n'auraient pas pu prendre pied dans le jardin, pas sans perte.
Aeshma avait perdu des gens auxquels elle tenait. Sabina s'était rajoutée aux autres.
À Astarté.
Elle ne regrettait pas la grande Dace, mais celle-ci lui manquait et elle n'avait jamais avalé sa vente et celle de Lucanus deux ans auparavant.
À Gaïa Mettela.
Elle avait laissé derrière elle la domina, Gaïa, et Atalante avait assisté désolée à leurs adieux dénués de chaleur. Aeshma avait revêtu une carapace d'indifférence qui avait blessé la jeune Alexandrine. La présence des gladiateurs, de Julia, de son mari et d'autres gens, n'expliquait pas la réserve d'Aeshma. Atalante savait que les deux jeunes femmes avaient partagé leur dernière nuit. Quand Aeshma avait salué Julia à la manière des gladiateurs en serrant son avant-bras, elle avait regardé la jeune femme dans les yeux. Elle avait tout autant regardé Berival avec qui elle avait passé beaucoup de temps durant le mois qu'ils avaient passé au Grand Domaine. Elle avait laissé Serena, Néria et Héllènis la prendre dans leur bras, mais elle avait fui le regard de Gaïa en lui disant au revoir.
À Zmyrina.
La jeune femme n'avait pas assisté à leur départ et le nom d'Abechoura revenait depuis hanter les rêves de la jeune Parthe.
À Caïus.
Aeshma avait rendu honneur à Caïus. Pas à sa valeur martiale, mais à son courage. Au camarade et au frère d'arme.
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Tiberius Asper Geganius, contre l'avis d'Herennius avait appairé le jeune auctoratus à un champion. Un secutor qui comptait vingt-quatre victoires, une égalité et deux défaites à son palmarès.
Le laniste avait surestimé Caïus parce que le jeune auctoratus avait survécu aux jeux d'inauguration du théâtre Flavien et qu'il avait été séduit par son style lorsqu'il l'avait vu combattre.
Herennius lui avait expliqué que Caïus n'avait jamais été appairé à de grands gladiateurs, que Téos protégeait l'auctoratus. Que le jeune homme combattait avec élégance parce qu'il prenait exemple sur Atalante dont il suivait scrupuleusement tous les conseils, mais qu'il ne vaincrait jamais un grand champion.
Asper avait répliqué - un serviteur avait assisté à la conversation et l'avait rapporté plus tard à Sabina qui l'avait raconté à tout le monde après la mort du jeune auctoratus - qu'il n'avait que faire d'un gladiateur médiocre et que si Caïus mourrait, la prime de dédommagement qu'il toucherait en réparation de sa perte, lui permettrait d'acheter trois ou quatre gladiateurs serviles prometteurs.
Marcia s'était étouffée de colère. Elle avait été prête à aller dire tout ce qu'elle pensait de lui au laniste.
Vulgairement.
Aeshma l'avait arrêtée.
Brutalement.
Une querelle avait opposé les deux jeunes femmes.
Violemment.
Galini avait soustrait Marcia à la froide colère d'Aeshma, mais dans la nuit, la jeune fille était venue dormir avec son mentor. Après s'être calmée, elle avait porté la tristesse de Galini et de Galus, tous deux très affectés par le sacrifice idiot de leur jeune camarade. De leur ami.
Marcia allait sur ses dix-huit ans, il ne restait rien de son enfance ni dans les traits de son visage ni dans ses comportements, mais l'affection qu'elle vouait à Aeshma n'avait pas changé de nature. Aeshma le vérifia une fois de plus en cette occasion. La jeune fille entra timidement dans sa chambre, elle attendit. Aeshma l'entendit, souffla, râla, et l'invita rudement à bouger. Marcia se coucha contre elle, posa la tête sur son épaule, versa quelques larmes silencieuses. Elle ne parla pas et s'endormit alors qu'Aeshma lui caressait doucement la nuque.
Atalante avait déposé un baiser rapide sur la tempe de la jeune Parthe le lendemain matin. Aeshma avait grimacé et ronchonné que Marcia était une vraie gamine.
« Mais une adorable gamine, l'avait taquinée Atalante.
- Faut pas exagérer, avait maugréé Aeshma »
Atalante lui avait passé un bras autour des épaules et l'avait serrée contre elle.
« Si tu me sors que j'ai un joli cœur, la prévint Aeshma. Je te casse la gueule.
- Tu as un cœur, Aesh. Ça suffit.
- Asper est un sale con.
- Tu disais la même chose de Téos.
- C'était un sale con.
- C'est vrai, concéda la grande rétiaire. »
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Aeshma n'avait pas menti quand une nuit, sur les toits du ludus Aemilius, elle avait avoué qu'elle ne voulait plus perdre personne. Atalante l'avait raisonnée, Aeshma s'était rangé à ses arguments, mais vivait moins bien les séparations.
Elle dirait un jour adieu à sa jeune pupille. Atalante augurait une épreuve difficile pour sa camarade. Et puis, il y avait tous les morts à venir. Peut-être pas les filles, mais Ajax, Galus et Germanus mourraient et les gladiatrices n'étaient pas à l'abri d'une blessure qui ne guérirait pas. Atalante craignait qu'un jour, sa petite sœur d'adoption perdît l'étincelle qui la maintenait en vie. Sa rage de se battre, de faire la nique à la mort et à son destin. Que plus rien ne la retînt dans cette vie. Qu'elle se jetât sur un pilum, un poignard, un trident, un glaive ou une sica. Quelle choisît sa porte de sortie.
La porte libitina.
Quand ces sombres pensées l'assaillaient, Atalante s'isolait. Astarté n'était plus là pour bercer sa mélancolie et le souvenir de la Dace aux yeux dorés augmentait sa tristesse.
Mais Aeshma ou Marcia finissaient toujours par la retrouver.
Aeshma s'asseyait en silence à côté d'elle et attendait qu'Atalante allât mieux. Marcia lui racontait ses souvenirs. La jeune fille arrivait toujours à y insérer Astarté à un moment ou à un autre. Atalante n'avait osé jamais lui demander pourquoi. Elle aimait la façon dont Marcia évoquait la grande Dace. Marcia parlait toujours avec beaucoup de tendresse des gens liés à ses souvenirs. Atalante ne connaissait pas toujours les hommes et les femmes qui avaient partagé sa vie, mais Marcia les rendaient vivants, drôles, émouvants et familiers. Elle parlait parfois de sa mère qu'elle ne connaissait qu'à travers les récits de son père. Atalante mesura ainsi l'amour que la jeune fille vouait à Julia Mettela. Marcia n'évoquait jamais sa mère sans ensuite parler de la jeune domina.
La présence si taciturne d'Aeshma et celle, si bavarde et tendre de Marcia lui apportaient le même réconfort. Elle se sentait aimée. En famille, même si penser que Marcia faisait partie de cette famille lui semblait étrange.
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Tiberius Asper Geganius tendit la main. Son chef de la garde y déposa des verges.
« Aeshma, Aeshma, dit le laniste contrarié. Tu n'as pas oublié je pense, que les bagarres sont interdites ?
- ... »
Tiberius Asper Geganius crocheta la mâchoire de la jeune gladiatrice à genoux devant lui et lui releva la tête.
« Alors ? demanda-t-il.
- Je n'ai pas oublié, dominus.
- Et tu sais ce qu'il en coûte de contrevenir à cette interdiction ?
- Oui, dominus.
- Tu es une bonne combattante, Aeshma. En général, tu respectes la discipline et tes doctors verraient d'un mauvais œil de se séparer de toi à la suite d'une punition trop sévère. Mais tu peux te montrer rétive et rebelle : ton dos en parle mieux que quiconque. Peut-être es-tu ce genre de gladiateur à qui il faut régulièrement rappeler qui est le maître. »
Il était passé dans son dos et les longues verges caressèrent les cicatrices qui striaient le dos de la jeune gladiatrice.
« Quel crétin, grinça Marcia. »
Galini lui donna un coup de coude de mise en garde, le statut d'auctorata ne protégeait pas Marcia des punitions. Ses cheveux courts en témoignaient.
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Marcia avait le sang chaud et les poings prompts quand quelque chose lui déplaisait. Galini n'était pas en reste, mais peu après la vente de Sabina, c'était Marcia qui avait dérapé.
Tiberius Asper Geganius avait décidé de reconstituer l'équipe des bestiaires. Les femmes qui participaient aux chasses avaient enthousiasmé le public de Rome. Marcia s'y était taillée une gloire aussi lumineuse que sa beauté et il augurait gagner beaucoup d'argent en la louant, elle et ses trois bestiaires à des munéraires avides de gloire et de chasses spectaculaires. Il avait acheté des bêtes dressées à servir aux entraînements et quelques bestiaires expérimentés. Le plus ancien fut engagé à mener les entraînements spécifiques à leur armatura.
Marcia avait accepté les conseils et les remontrances de Carpophorus, elle respectait Herennius et Typhon. Elle supporta difficilement Sergius. L'homme connaissait sa réputation, Marcia n'était pas vaniteuse, elle savait qu'elle avait encore beaucoup à apprendre, mais elle ne se considérait pas non plus comme une novice. Le pseudo-doctor cassa le groupe très unis des bestiaires et elles ne s'entraînèrent plus que très rarement ensemble. Dacia s'adapta, mais elle développa très vite une inimité envers Sergius car elle trouvait stupide qu'il gâcha leur potentiel. Elle n'apprécia pas non plus qu'il osât dénigrer Carpophorus et qu'il affirmât que sa gloire était surfaite.
« Carpophorus ne doit ses succès qu'à sa force, disait-il. »
Sous-entendu que c'était une brute épaisse, dénuée de technique et de subtilité. Dacia l'avait contredit et elle s'était vertement fait remise à sa place.
« Tu ne sais même pas ce qui fait la valeur d'un bon bestiaire, avait conclu Sergius avec mépris. »
Dacia en avait conclu que le bestiaire était un sale type bouffi d'arrogance et de jalousie.
Un nul.
Britannia devint ensuite la cible d'incessantes critiques. De vexations qu'elle ne méritait pas. La jeune fille était attentive et s'entraînait sérieusement. Mais Sergius l'avait dans le nez. Marcia s'en était plainte auprès d'Aeshma et d'Atalante. Les deux melioras l'avaient envoyée à Herennius. Le doctor avait écouté ses doléances. Il avait prêté plus d'attention à Britannia quand elle s'entraînait sous sa surveillance. Il s'efforçait de la mettre en valeur et qu'elle prît plaisir à ses entraînements. Il sollicita Atalante, Aeshma et Germanus. Les trois meliores entretenaient la confiance, l'enthousiasme et la fierté de la jeune Trinovante. Herennius assista aussi souvent qu'il pût aux entraînements des bestiaires, il parla à Sergius. Le pseudo-doctor l'écouta et se montra conciliant. Quand Herennius était présent.
Il laissa bientôt Britannia tranquille et s'attaqua à Celtine, plus vulnérable car elle avait du mal à travailler sans Dacia et Britannia à ses côtés.
Elle serra les dents. Dacia savait que la Celte avait besoin de retrouver son équipe, de se mouvoir en compagnie de ses camarades. Celtine était une bestiaire de qualité parce qu'elle avait appris à se battre en équipe et faisait alors preuve d'une grande intelligence. Seule, elle se montrait brouillonne et si la pression devenait trop forte, elle paniquait. Elle commettait des erreurs. Elle écoutait ses camarades, elle s'efforçait de mettre en pratique leurs conseils, mais Sergius la poussait sans cesse à la faute.
Elle se retrouva un jour au sol, un chien, la gueule refermée sur un avant-bras. Marcia avait bondi, Britannia et Dacia l'avaient retenue. Le chien avait été rappelé. Tard. Celtine saignait abondamment. Elle se releva et Sergius l'agonit d'injures. La jeune bestiaire resta debout les yeux baissés tandis que le sang coulait entre les doigts de sa main posée sur sa blessure. Britannia et Dacia n'avaient pu retenir Marcia plus longtemps. Elle s'était retrouvée aux côtés de sa camarade, réellement furieuse.
« Tu n'es qu'un crétin, Sergius ! Celtine est géniale sur le sable et tu t'ingénies à lui ôter tous ses moyens. Tu as rappelé ton chien trop tard, tu la laisses se vider de son sang. C'est quoi ton problème ? Elle a refusé de te sucer ? conclut vulgairement la jeune fille. »
Celtine avait blêmi et murmuré le nom de Marcia. Sergius, pris à partie par une gladiatrice qui lui devait obéissance et dont il enviait la réputation, se dressa contre la jeune auctorata.
« Elle se videra de son sang si je le décide, et c'est toi qui vas te mettre à genoux devant moi. »
L'insulte et le peu d'intérêt que Sergius portait à l'état de Celtine emportèrent le peu de sagesse qui restait encore à Marcia. Ses yeux turquoise virèrent au noir et elle frappa. Sergius imbu de sa fonction de doctor, se laissa surprendre. En quatre battements de cœur, il gisait aux pieds des deux bestiaires. Marcia l'attrapa par le col de sa tunique et le traita de tous les noms. Elle le lâcha soudain :
« Tes conneries, ça suffit, tu vas éjecter. Je ne veux plus m'entraîner avec toi. »
Elle lâcha l'ex-doctor après un dernier coup de poing.
« Celtine, va voir Atticus. Dacia, Britannia, accompagnez-la.
- Mais, euh, tu vas où ? s'inquiéta Dacia.
- Voir le dominus.
- Marcia…
- Occupe-toi de Celtine ! aboya Marcia. »
Les bestiaires de la familia restèrent sans bouger.
Les gladiateurs avaient vu Marcia traverser la cour d'entraînement du ludus d'un air décidé et furieux. Aeshma avait voulu arrêter la jeune fille.
« Fais pas chier, Aeshma ! »
La meliora se figea et la laissa filer. Elle regretta son geste dix secondes plus tard quand elle vit Dacia et Britannia pratiquement porter une Celtine à moitié évanouie et sanglante.
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Le laniste reçut la jeune auctorata, elle lui exposa les faits. Elle s'était calmée et elle expliqua avec précision et intelligence ce qu'elle reprochait à Sergius. Elle l'accusa de gâcher l'argent et la réputation du ludus. Tiberius Asper convoqua Herennius, il voulait connaître son avis. Le doctor confirma les dires de Marcia.
« Pourquoi ne m'avoir rien dit avant ? lui reprocha le laniste.
- Je ne suis pas responsable de l'entraînement spécifique des bestiaires, dominus. Je pensais qu'il n'était pas de mon devoir de remettre en cause les pratiques d'un doctor que vous aviez nommé dans une discipline que je ne connais pas.
- Mmm, mais toi, dit le laniste en se tournant vers Marcia. Tu penses que c'est ton devoir de dénoncer ses pratiques et de le dénigrer ?
- Il était prêt à sacrifier Celtine.
- Herennius, va me chercher Sergius. »
Le doctor revint dix minutes plus tard. Seul. Tiberius Asper fronça les sourcils.
« Il est inconscient, dominus, expliqua le doctor. »
Le laniste tourna la tête vers Marcia.
« Euh… je, bafouilla la jeune fille qui voyait une punition exemplaire se profiler. Il m'a énervée et, euh… »
Le laniste n'avait rien dit. Sergius avait été rétrogradé et Herennius fut chargé d'entraîner les bestiaires jusqu'à ce que Tiberius Asper Geganius eût trouvé un vrai doctor.
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Marcia fut punie. Le laniste ne pouvait accepter qu'un gladiateur s'en prît à l'autorité. Sergius n'était ni Herennius ni Typhon, mais il avait été investi de la même fonction. Marcia avait outrepassé ses droits et gravement manqué à la discipline du ludus. Elle se retrouva consignée trois semaines, entravée dès qu'elle ne s'entraînait plus. Elle dormit tout ce temps-là au cachot. À même le sol. Elle ne partagea plus aucun repas avec ses camarades. Durant les pauses, elle se retrouvait isolée dans un coin les fers aux pieds. Bain et massage lui furent supprimés. Et pour marquer l'esprit des gladiateurs qui seraient tentés de l'imiter, elle subit une humiliation publique. Tous les gladiateurs furent rassemblés dans la cour principale.
Herennius rappela les faits.
Tiberius Asper Geganius annonça la sentence.
« Marcia s'est montrée arrogante. Sa célébrité lui a monté à la tête. Il est temps qu'elle redescende sur terre. La bestiaire aux cheveux d'or... N'est-ce pas sous ce nom que le public te nommait à Rome ?
- Si, dominus répondit la jeune fille agenouillée devant lui.
- Tu as une chevelure exceptionnelle qui te fait reconnaître où que tu ailles. Tu manques de modestie, Marcia. Linos, approche.
- Non, souffla Atalante à voix basse. »
Aeshma lui lança un regard interrogateur. Elle ne comprenait pas trop pourquoi Asper avait fait appel au barbier de la familia.
« Marcia, tourne-toi vers tes camarades, mais reste à genoux et redresse la tête. »
La jeune fille s'exécuta. Le barbier vint ensuite se placer derrière elle. Les longues boucles d'or tombèrent peu à peu sur le sol. Linos s'appliqua. Le laniste voulait vendre les mèches en ville. Elle lui rapporterait un bon prix, d'autant plus, s'il annonçait qu'elle appartenait à la bestiaire aux cheveux d'or. La réputation de Marcia était parvenue jusqu'à Sidé et la population enorgueillissait d'accueillir un ludus où s'entraînaient des gladiateurs aussi célèbres que Marcia, Ajax, Germanus, la gladiatrice bleue et la grande rétiaire aux cheveux ailes de corbeau. Quand Marcia n'eût plus un cheveu sur la tête, ses yeux brillaient d'un bleu plus lumineux encore. Galus sourit, elle était aussi belle qu'auparavant. Il se rembrunit ensuite. Elle eut droit, pour compléter sa peine, à douze coups de verge et elle resta suspendue à un palus jusqu'au matin suivant.
Marcia avait craint la colère de ses deux mentors, elle n'eut droit qu'à une caresse amicale et bougonne de la part d'Aeshma et à de chaleureuses félicitations de la part d'Atalante. Marcia avait protégé ses camarades, défendue Celtine et braver la discipline et la colère d'Asper avec courage pour des motifs louables. Atalante et Aeshma avaient redouté une punition très dure, elles l'avaient trouvée mesurée et elles étaient très fières de leur pupille. Marcia souffrit de son isolement, mais les regards amicaux de ses camarades et la fierté affichée de ses deux mentors adoucirent sa peine.
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Aeshma pestait contre le soleil et la chaleur inhabituelle. En plein mois d'octobre ? Comment pouvait-il faire aussi chaud ? Elle avait la gorge sèche, la langue pâteuse et la peau irritée. Trop chaude. Elle avait soif. Très soif. Mais Tiberius Asper Geganius avait interdit qu'on étanchât sa soif. Elle avait déjà soif avant d'avoir écrasé ces abrutis d'Euryale, de Melaneus et de Pikridis. Elle n'avait alors pas bu depuis la première heure du jour précédant. Elle avait sué comme une bête pendant l'entraînement et elle était suspendue, sous un soleil de plomb, sur le palus, depuis neuf heures et quatre veilles. La fraîcheur de la nuit n'avait pas soulagé sa soif. Maintenant, elle avait faim et elle avait mal aux bras. Le soleil avait recommencé à taper aussi fort que le jour précédent et la journée risquait de lui paraître très longue jusqu'à ce soir. Euryale souriait comme un crétin à chaque fois qu'il la regardait. Une petite victoire insignifiante sur la meliora, mais tellement réjouissante.
Pour être honnête, il n'aimait pas spécialement la voir suspendue à un palus.
Aeshma l'énervait, il avait envie de lui casser la gueule à chaque fois qu'il la voyait, mais au fond, il reconnaissait ses qualités de combattante, même s'il ne lui accorderait jamais de surpasser un homme et s'il trouvait sa réputation de gladiatrice bleue surfaite. Euryale considérait que les femmes devaient d'abord leur succès à leurs culs et à leurs poitrines dénudées lors des combats. Elles excitaient les fantasmes. La mauvaise foi du Thrace l'empêchait de s'avouer que les hommes alimentaient les mêmes fantasmes auprès du public. Il reprochait aussi aux femmes de simuler. Les gladiatrices risquaient rarement leur vie. Aeshma et toutes les gladiatrices avec elle, lui avaient déjà prouvé qu'il avait tort quand il avait osé le leur dire en face, mais elles auraient toutes reconnu qu'elles avaient peu de chance de se voir condamnée à la jugula à la fin d'un combat, même si des gladiatrices n'y avaient pas toujours échappé.
Malgré lui, malgré ses certitudes de mâle, malgré son inimité pour la meliora, Euryale n'avait pas atteint la bassesse d'Ister. Il ne se réjouissait jamais de la punition d'un de ses camarades, excepté si le gladiateur ou la gladiatrice avait fauté contre l'honneur.
Il avait cherché Aeshma. Il l'avait trouvée. Il était en colère parce qu'elle l'avait mis au tapis, mais c'était une histoire entre elle et lui. Elle ne le coinçait pas toujours et il l'avait parfois méchamment corrigée. Il en avait retiré une immense satisfaction. Il lui faisait la nique pour l'agacer, mais la punition le contrariait. Aeshma était une meliora. Lui aussi. Il ressentait sa punition comme une atteinte à leur statut. Une punition qu'il avait méritée aussi bien qu'elle. Lui, Pikridis ou Melaneus. Seule Aeshma avait été punie. C'était injuste. Si encore l'exposition n'avait duré que jusqu'à la fin du premier jour. Mais toute la nuit qui avait suivi et une journée encore ? Sans boire ? Il faisait trop chaud, elle allait tomber malade.
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Atticus avait essayé d'intercéder auprès du laniste. Sans résultat. Il n'avait même pas permis qu'on lui couvrît la tête ou qu'on lui rafraîchît le visage. Aeshma disputait le dernier munus de la saison dans dix jours à Patara, la pendre à un palus et la faire rôtir comme un porcelet au soleil n'aiderait pas à sa préparation. À la sixième heure du deuxième jour, les sourires satisfaits d'Euryale s'étaient transformé en regards inquiets. Aeshma s'en aperçut et elle l'insulta. Il ne se priva pas de lui répondre. Il partageait un palus avec Ajax. Il cria soudain et lâcha son sabre en bois, le secutor s'était débrouillé pour lui taper les doigts. Euryale regarda méchamment le meliore.
« Euryale, ramasse ton épée et travaille, l'invectiva Herennius en s'approchant pour éviter toute nouvelle bagarre. »
Le doctor invita ensuite Aeshma à se tenir sage. Elle grogna qu'elle s'en foutait.
« Ne dépense pas ton énergie en vain, Sameen. Parce que je crois que tu vas en avoir besoin pour tenir jusqu'à ce soir. »
La meliora détourna le regard.
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Les esprits commençaient à dangereusement s'échauffer au fur et à mesure que la jeune Parthe donnait des signes d'épuisement et de déshydratation.
Herennius envoya Atalante courir. Il lui confia les thraces d'Aeshma, les reines des Amazones, Germanus, Galini et Boudicca.
« Une course de fond, je ne veux pas te revoir avant le dîner. Je préviendrai Saucia pour qu'elle s'occupe de vous à votre retour. Vous mangerez après. »
Atalante avait tourné la tête vers Aeshma.
« Je sais, soupira Herennius. Mais je ne peux rien faire. Asper ne veut rien entendre, il dit qu'elle est capable de tout supporter et qu'elle mérite sa punition.
- C'est…
- Je ne te conseille pas de continuer ta phrase, Atalante. Tu vas partir avec ton groupe avant que l'un d'entre vous ne commette une bêtise et n'écope d'une punition qui n'aura rien à envier à celle d'Aeshma. Elle est solide et Atticus prendra soin d'elle ensuite. »
La grande rétiaire avait hoché la tête et elle était partie sous la surveillance d'une demi-douzaine de gardes.
Pour les mêmes raisons, Herennius avait décidé d'un entraînement particulier pour les bestiaires. Elles devaient savoir monter à cheval. Leur instruction avait été confiée à Marcia. Elle aurait deux fois plus de travail parce qu'habituellement Aeshma lui prêtait main forte. La jeune Parthe était bonne cavalière, mais elle montait à l'instinct. Marcia avait reçu de vraies leçons d'équitation. Quand elles avaient préparé leur cours, Aeshma s'en était aperçu et elle avait déclaré à sa pupille qu'elle se contenterait de la seconder. Herennius s'était félicité de leurs accords. Elles se complétaient harmonieusement et il avait rajouté aux trois bestiaires de Marcia, quatre bestiaires acquis par Asper Geganius.
Atalante regretta de ne pouvoir y participer.
Aeshma le savait et elle veilla à lui consacrer plus de temps. Elles se retrouvèrent quotidiennement à l'infirmerie autour d'une table sur laquelle Aeshma disposait des feuilles de papyrus, des calames, tout ce qu'il fallait pour faire de l'encre et un livre. Elles travaillaient épaule contre épaule. Quand Atalante planchait sur des exercices d'écriture, Aeshma consultait les livres d'Atticus et complétait ses connaissances théoriques en médecine. Marcia venait parfois parce qu'elle aimait les voir ainsi, proches et complices. Aeshma lui permettait parfois d'aider Atalante. La jeune auctorata s'étonnait toujours de la maîtrise que possédait Aeshma des subtilités de la langue grecque. Elle lui posait parfois des questions et la jeune Parthe répondait avec concision et patience. Marcia n'avait jamais eu un précepteur aussi talentueux et aussi passionnant. La grammaire n'avait pourtant rien d'affriolant. Du moins, c'était ce qu'elle avait toujours cru avant d'assister aux leçons qu'Aeshma dispensait à Atalante.
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La cour se vida à la onzième heure. Les gladiateurs partirent aux bains pour les plus chanceux, au puits pour les autres. Atalante et Marcia avaient reçu l'ordre d'emmener leurs élèves à la rivière. Elles rentreraient quand elles auraient fini, on leur réserverait leur repas au chaud.
Aeshma se retrouva seule dans la cour. Elle se concentrait uniquement sur sa respiration. Si elle arrêtait, elle se mettrait à crier avec ce qui lui restait de voix, si jamais il lui en restait, pour qu'on la détachât et qu'on lui donnât à boire. Des crampes lui martyrisaient les bras, les épaules, les dorsaux, les pectoraux. Ses lèvres la faisaient souffrir et elle tombait de sommeil. À chaque fois, qu'elle s'était endormie, la douleur l'avait réveillée, la douleur et la sensation d'étouffer.
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« Détache-là. »
Aeshma serra les dents. Ne pas craquer, elle avait tenu jusqu'à maintenant, elle n'allait pas s'écrouler maintenant.
Un corps se colla au sien. Une femme. Grande. Atalante.
« Aesh, je vais couper les liens, accroche-toi à moi. »
Pas Atalante.
Elle ouvrit ses paupières gonflées par le soleil. Sa tête reposait contre la clavicule de la femme. Un bras vigoureux la soutenait par la taille. Les liens cédèrent. Aeshma s'écroula. Un deuxième bras rejoignit le premier.
« Sept mois que je ne t'ai vue et tu me tombes dans les bras ? Je suis flattée, plaisanta la femme en l'amenant doucement à terre. »
Aeshma n'eut pas besoin de voir son visage.
Astarté.
Qu'est-ce qu'elle… ?
« Comment va-t-elle ? demanda une voix inquiète. »
Atticus s'agenouilla aux côtés de la jeune Parthe.
« Soutiens-la, Astarté, il faut qu'elle boive. »
Aeshma râla. Atticus lui mouilla doucement les lèvres avec un linge. Aeshma mordit dedans et aspira goulûment l'eau qui l'imbibait.
« Doucement, doucement, la morigéna gentiment Atticus. Tu auras autant d'eau que tu voudras, mais il faut y aller doucement.
- Comment va-t-elle ? redemanda la voix toujours aussi inquiète.
- Elle est déshydratée, elle a besoin de boire, de prendre un bain, de manger un peu et de dormir.
- Ne vous inquiétez pas. C'est Aeshma, on ne se débarrasse pas d'elle aussi facilement. »
Aeshma avait envie de frapper Astarté, elle l'empêchait de se concentrer sur la voix inquiète.
« Où est-elle ? demanda une nouvelle voix.
- Ici.
- Elle va bien ?
- Aussi bien que quelqu'un qui a passé deux jours accroché à un poteau sans boire, sans manger et sans dormir, répliqua sombrement la première voix.
- Aeshma est une fille solide, elle t'a bien ramenée d'au-delà des mers. »
Julia.
Julia Mettela.
Et qui Aeshma avait-elle pu ramener d'au-delà des mers ?
Gaïa.
Elles étaient là. Toutes les trois. Julia Mettela, Gaïa et Astarté.
Abechoura ? Abechoura aussi ?
Le soleil lui avait tapé sur la tête, brouillé les sens. Elle délirait. Elle pensait tellement à elles qu'elle les avait rendues réelles dans ses délires. Elle ferma les yeux, suça encore le linge et sombra dans l'inconscience.
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Il avait fallu huit mois à Julia pour tenir la promesse qu'elle s'était faite au Grand Domaine le soir de la libération de Quintus et de Gaïus. Le résultat n'était pas celui qu'elle avait escompté et elle encourait peut-être de cruelles désillusions. Gaïa encourrait peut-être de cruelles désillusions. L'optimisme enjoué d'Astarté n'avait convaincu personne et si Néria avait accepté de les accompagner à Sidé, bien d'autres avait dit non.
En commençant par Zmyrina :
« Je ne sais pas ce que décidera Aeshma. Je ne veux pas l'influencer, ce serait malhonnête de ma part. Je ne supporterai pas qu'elle se sacrifie pour moi et je ne supporterai pas qu'elle m'abandonne encore une fois. Je ne peux pas. »
Abechoura avait ainsi exprimé ses peurs les plus viscérales. Le départ d'Aeshma pour Sidé avait été un déchirement. Elle n'avait même pas été présente.
Elle l'avait perdue une fois, elle avait cru la perdre une deuxième fois et elle était partie une nouvelle fois. Abechoura l'avait haïe.
Ses camarades importaient plus que sa jeune sœur qu'elle avait d'ailleurs remplacé par Atalante et Marcia. La grande gladiatrice veillait autant sur Aeshma que si celle-ci avait été sa petite sœur et Aeshma aimait autant Marcia que si elle avait été sa grande sœur. Elle n'était pas jalouse parce que cette constatation datait de la traversée sur la Stella Maris.
Elle avait aimé retrouver sa sœur ainsi, attentive, protectrice, confiante, responsable, aimante et aimée. L'attention dont elle bénéficiait auprès d'Atalante, de Marcia et de Gaïa Mettela qui s'inquiétait visiblement beaucoup de l'état de santé d'Aeshma, l'avait rassurée. Elle n'avait pas vraiment compris ce qui liait Gaïa et Aeshma, pas réussi à savoir si Aeshma partageait l'affection que lui vouait la domina. Pour Atalante et Marcia, c'était facile, mais pour Gaïa ? Abechoura avait parfois décelé une grande complicité et parfois une retenue à la limite de l'indifférence. Gaïa y était sensible, elle aimait Aeshma.
Abechoura s'était sincèrement réjouie qu'Aeshma se fut bâti une nouvelle famille.
Mais quand Aeshma lui avait annoncé qu'elle partait ? La jalousie, l'amertume, la conscience aiguë qu'elle avait vécu dix ans loin d'Aeshma, qu'elle était une fille perdue, qu'elle s'était roulée dans la fange et dans la boue durant ses dix dernières années, qu'elle ne valait rien, qu'elle n'avait rien à donner à sa sœur, rien à lui offrir, rien dont Aeshma eût pu être fière, l'avaient plongée dans un profond désespoir qui s'exprima dans la haine et la colère.
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À Patara, après qu'elle eût repris conscience, Aeshma avait très peu parlé, elle s'était inquiétée des blessures de sa jeune sœur, de qui les soignait. Elle avait voulu vérifier leur cicatrisation. Ce qu'elle vit sembla lui plaire et plus tard, Zmyrina sut qu'Aeshma avait remercié Chloé pour s'être occupée de la jeune femme. Aeshma avait accepté sa présence auprès d'elle, comme elle acceptait celle de Gaïa, mais elle souffrait de son immobilisation forcée et les deux jeunes femmes restaient le plus souvent silencieuses à ses côtés.
Astarté se montra bien plus envahissante et aussi bavarde qu'à son habitude. Le rétablissement de ses deux camarades l'avait libérée de son angoisse et de la peur de les perdre. Elle passait d'une chambre à l'autre et donnait des nouvelles du temps qu'il faisait et de ce qu'elle pouvait savoir à propos du Grand Domaine. Atalante était toujours heureuse de la voir et elles passaient beaucoup de temps ensemble, mais Astarté n'en oublia pas Aeshma pour autant. Elle se montrait aussi volubile et envahissante qu'avec la grande rétiaire, mais elle s'éclipsait dès qu'Aeshma commençait à s'assombrir.
Atalante vint voir Aeshma dès qu'elle put se lever et quand Aeshma alla mieux, les trois gladiatrices prirent l'habitude de dîner ensemble et elles jouèrent parfois aux dés. Zmyrina se joignit à leurs parties et les gladiatrices la convièrent alors à partager leurs repas.
Une grâce qu'elle devait à Marcia.
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La jeune fille était arrivée à la villa dans un tourbillon de joie et de bonne humeur. Aeshma avait râlé parce que Marcia l'avait prise dans ses bras devant Néria, Zmyrina, Atalante, Astarté et Chloé, et que la grande Dace s'était permis une réflexion :
« Comme c'est mignon ! Je veux bien me prendre des coups si après cela Marcia vient me gratifier de si gentils câlins.
- Comme si tu avais besoin d'être blessée pour qu'on te fasse des câlins quand tu en as envie, répliqua acidement Aeshma. »
Néria avait rougi, Astarté avait souri. Sourire qu'elle avait ravalé en voyant Atalante s'assombrir brusquement, les yeux fixés sur Néria.
« Astarté est comme les autres, Aeshma, l'avait défendue Marcia. Parfois les blessures ne sont pas apparentes. Tu ne vas pas le lui reprocher ? »
Aeshma avait grogné, Atalante s'était rassérénée. Elle connaissait Astarté. La Dace aux yeux dorés avait dormi avec elle. La grande rétiaire l'avait trouvée tendue. Un soir, Astarté s'était couchée à côté elle et elle s'était endormie. En toute innocence. Elle avait recommencé un autre soir, et puis un autre et encore un autre. Le quatrième soir, Atalante avait promené ses doigts sur le visage de sa camarade, puis sur son épaule, son cou. Ses lèvres avaient suivi. Astarté s'était réveillée.
« Les règles n'ont pas changé, Atalante, l'avait prévenue la Dace.
- Je sais, mais ce soir, j'ai envie d'être avec toi. Tu me jetteras la prochaine fois.
- J'ai cru que vous alliez mourir, dit Astarté comme pour justifier sa présence sur le lit d'Atalante.
- Laisse-moi te montrer comme je suis vivante, grimaça Atalante.
- Et pour Aeshma, comment je saurai ? avait plaisanté Astarté.
- Quand elle râlera après toi, tu sauras qu'elle est bien vivante. »
Atalante s'était laissé aller comme à son habitude dans les bras d'Astarté, mais sans remords. Son désir se déploya sans contrainte, son plaisir s'en trouva décuplée. Astarté connut la grande rétiaire comme elle ne l'avait jamais connue. Libérée. Quand elles se retrouvèrent gentiment enlacées, Atalante fit remarquer à Astarté qu'elle n'était plus gladiatrice et que ses règles étaient obsolètes.
« Elles ne le sont pas. Je t'aime bien trop pour prendre le risque que tu tombes amoureuse de moi.
- Le risque que je tombe amoureuse de toi ou le risque que tu tombes amoureuse de moi ? la provoqua Atalante.
- Tu vas partir, Ata. Quand on aime quelqu'un, c'est un déchirement d'en être séparé. Je ne veux pas que tu vives ça. Et... je ne veux pas revivre ça. Et puis... je ne sais pas si je pourrai et je ne veux pas te mentir
- C'est fini alors ?
- Une fois, encore. Si tu veux, je te réserve notre dernière nuit.
- D'accord, accepta la grande rétiaire. »
Qu'aurait-elle pu dire d'autre ? Astarté s'était montrée honnête avec elle. Il n'y avait rien de cynique ni dans son comportement ni dans ses paroles. Atalante aurait bien passé toutes ses nuits avec elle, mais Astarté avait raison. Mieux valait s'en tenir à la relation qu'elles avaient toujours entretenue. Mieux valait se mentir. Astarté trouverait toujours à satisfaire ses besoins d'affection, de tendresses et de sexe avec d'autres. Elle soupçonnait la grande Dace et Néria d'avoir combattu ensemble leurs angoisses. Atalante ne pouvait le reprocher ni à l'une ni à l'autre.
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Elle leva un sourcil facétieux à l'intention de Néria, et la jeune femme eut soudain l'envie de disparaître sous terre. D'un rire, Marcia balaya les tensions.
« Elles se font passer pour des dures, dit-elle à l'intention de Néria et de Zmyrina. Mais elles ont toutes les trois le cœur aussi tendre que celui d'un artichaut. Plein de piquant à l'extérieur, de la paille étouffante au cas où on aurait survécu aux piquants et, caché dessous, un cœur doux et délicieux.
« Quoi ?! s'écria Astarté scandalisée.
- Marcia, sale gosse, reviens ici, lança Aeshma à la jeune fille qui s'était prudemment reculée. »
Atalante riait. Chloé osa un :
« Le pire, c'est que c'est vrai ! »
Astarté attrapa la jeune masseuse, la serra contre elle et lui frotta durement le crâne avec le poing. Chloé cria de douleur.
« Tu as de la chance d'être protégée par Saucia, lui dit Astarté. Sinon, je me chargerai de toi.
- Pff, souffla Aeshma. Comme si on te croyait !
- Et toi, tu as de la chance d'être dans ton lit, la menaça Astarté.
- Et si on jouait aux dés ? proposa Marcia.
- Tu repars quand ? demanda Atalante à la jeune fille.
- Dans trois jours, je suis venue prendre de vos nouvelles et faire des achats pour Saucia et Serena. Pour les autres aussi… Euh… Vous voulez que je reste ? Je pourrai confier mes achats à Andratus.
- Non. Ça ne sert à rien, lui assura Aeshma. Atalante est presque vaillante, Chloé est avec nous et cette abrutie d'Astarté se croit indispensable.
- Tu es dans ma maison, Aeshma… répliqua Astarté en arborant un air suffisant et satisfait. Tu es mon hôte, je te traite en tant que tel.
- Très drôle.
- Bon, alors on joue ? avait relancé Marcia. »
La jeune fille avait secoué le voile de tristesse qui recouvrait la villa. Trois jours en sa présence suffirent à alléger les cœurs inquiets.
Marcia se ménagea des moments privilégiés avec Astarté et Gaïa. Des moments tendres et amicaux. Astarté retrouva son allant et Gaïa son énergie. La jeune fille lui avait transmis des tablettes de la part de Julia. Des affaires à traiter.
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Après le départ de Marcia, Zmyrina s'incrusta sans plus hésiter dans les parties de dés que disputaient les trois gladiatrices. Gaïa n'osa pas.
Aeshma se montra pourtant amicale envers la domina, mais Gaïa ne la sentait pas prête à s'abandonner à une relation plus intime. Zmyrina profita tant qu'elle put de la présence de sa sœur, mais elle ne tenta jamais de l'emmener sur les rivages de leur enfance et elle ne lui confia rien de ce qu'avait été sa vie durant leur longue séparation. Elle ne lui dévoila pas ses sentiments ou ses pensées, elle se contenta simplement de partager du temps avec elle. De savourer son bonheur d'être auprès d'elle.
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Mais une fois au Grand Domaine, Aeshma reprit ses distances. Elle passa beaucoup de temps à la forge. Tout d'abord à écouter et à regarder, puis quand elle s'en sentit la force, elle commença à y travailler. Berival fut heureux de retrouver son élève.
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Gaïa avait demandé à Zmyrina de l'accompagner au Grand Domaine. Pour lui déclarer ensuite, qu'elle lui laissait quartier-libre. Mais avant cela, la domina lui avait attribué un appartement qui avait laissé la jeune femme sans voix.
« Tu le mérites, lui avait simplement déclaré Gaïa. Tu as pris d'énormes risques alors que tu ne me connais pas et que tu ne me dois rien. Tu peux aussi y recevoir qui tu veux.
- …
- C'était la chambre que j'avais attribuée à Aeshma quand elle est venue ici la première fois. »
Gaïa était sortie après cette déclaration, laissant Zmyrina méditer sur le sens de ces paroles. La jeune femme n'avait pas usé de ce privilège.
Saucia l'avait prise sous son aile dès son arrivée. Elle lui avait présenté les gladiateurs un par un. La masseuse s'était prise d'affection pour la jeune femme. Chloé se montrait amicale. Tout le monde. Les gladiateurs, les gens du Grand Domaine, les dominas, le dominus. Marcia et Atalante. La grande rétiaire était plus réservée, mais Marcia lui montrait clairement son attachement.
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Marcia avait remarqué l'attitude d'Aeshma. Son retrait. La jeune auctorata s'était alors fixé un objectif : rapprocher Zmyrina et Aeshma. Reconstruire une intimité disparue depuis longtemps.
Rien ne pouvait briser l'optimisme de Marcia. Si elle et Astarté avaient réussi à bâtir une relation solide et tendre sur les cendres de leur amour, Aeshma et Zmyrina pouvaient redevenir les sœurs qu'elles avaient été avant. Marcia n'avait aucune idée des relations qu'avaient entretenues Zmyrina et son mentor quand elles étaient enfants, mais elles les devinaient complices, persuadée qu'Aeshma ne pouvait se comporter envers sa sœur différemment qu'avec elle.
Elle imaginait deux petites filles unies. Aeshma peut-être un peu moins taciturne qu'elle ne l'était à présent, mais dotée d'un caractère aussi affirmé et colérique. Zmyrina plus enjouée. Aeshma protégeait sa sœur et Zmyrina l'admirait. Pourquoi ? Marcia n'en savait rien. En réalité, elle ne voyait pas comment une petite fille ne pouvait pas être fascinée par une sœur aînée comme avait dû l'être Aeshma. Une sœur qu'on adorait, mais qui parfois, faisait peur. À dix-sept ans, Marcia adorait toujours Aeshma, même si elle n'en avait plus peur quand la colère la prenait.
Plus trop.
Marcia redoutait toujours les colères d'Aeshma, mais elle les gérait mieux. À quinze ans, celles-ci l'avaient fortement impressionnée. Si elle en avait eu cinq ou neuf, elle aurait couru se cacher derrière un meuble et n'en serait sortie que si son père lui avait assuré qu'il n'y avait plus rien à craindre. Peut-être Zmyrina voyait-elle toujours Aeshma avec ses mêmes yeux d'enfant ?
La jeune auctorata demanda conseil à Julia. Atalante et Astarté pensaient qu'il leur fallait du temps. Les deux melioras connaissaient trop bien leur camarade. Gaïa l'aimait et elle souffrait de la réserve d'Aeshma. Julia était sage, elle appréciait Aeshma, mais elle n'entretenait pas de relation passionnelle avec elle.
Seulement, Julia ne savait pas qu'un lien familial unissait Zmyrina et Aeshma. Marcia hésita.
Gaïa savait, une réflexion dépitée l'avait appris à la jeune fille.
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Elles traversaient la cour principale. Aeshma frappait une pièce de métal sur une enclume que Berival avait installée devant la forge. Zmyrina était assise de l'autre côté de la cour. Elle observait sa sœur à la dérobée. Aeshma l'ignorait. Elle feignait de l'ignorer. Elle lui jetait parfois des coups d'œil discrets.
« Pff, avait soufflé Gaïa. Tu sais quoi, Marcia ? Je crois qu'il faut être gladiatrice pour qu'Aeshma se conduise normalement avec quelqu'un.
- Pourquoi dis-tu cela ?
- Regarde-la, dit Gaïa avec humeur. Même avec sa sœur, elle se conduit comme une imbécile.
- Tu sais pour Zmyrina ?
- Astarté me l'a dit.
- Et Julia ?
- Elle ne le sait pas. Astarté m'a dit qu'elle avait besoin de temps. Je n'en ai parlé à personne même pas à cette tête de bois qu'est Aeshma. »
Le ton de Gaïa avait alerté Marcia.
« Elle est… ?
- Avec moi ? Elle est... »
Gaïa avait fait un grand geste qui exprimait son dépit et son impuissance. Aeshma avait peut-être autant besoin d'aide pour Zmyrina que pour Gaïa.
Elle en avait donc parlé à Atalante.
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« Tu m'as demandé pour Zmyrina et maintenant tu me demandes pour Gaïa ? Tu t'inquiètes beaucoup.
- J'aime beaucoup Aeshma, s'était renfrognée Marcia.
- Aeshma sait qu'elle va partir, dit sombrement Atalante.
- Et alors ?
- Elle a été séparée une fois de Zmyrina et elle en a rêvé pendant dix ans. Depuis trois ans, elle croise Gaïa et à chaque fois, quoi qu'il se passe, leur rencontre finit par une séparation.
- Ah, tu crois que… ?
- Aeshma n'est pas un roc, Marcia. Tu le sais très bien. Elle se protège. Je sais que c'est un peu bête comme comportement, mais on ne peut pas le lui reprocher. »
Atalante aurait pu lui parler d'Astarté à ce propos. Les deux melioras montraient encore une fois à quel point, elles pouvaient parfois se ressembler.
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Marcia était donc allée voir Julia. Elle trahirait Aeshma.
Comme tous les après-midi, elle la trouva dans sa chambre. La jeune femme, assise sur un divan, veillait sur Gaïus. L'enfant dormait. Marcia remarqua une fois de plus de l'absence de Quintus. Il ne partageait pas sa chambre avec Julia ni ses nuits. Elle soupira. Elle se pencherait sur le cas de Julia plus tard. D'abord Aeshma.
« Julia, j'ai besoin de tes conseils, commença-t-elle en entrant. »
Julia invita Marcia à s'asseoir à côté d'elle.
« Je t'écoute, Marcia.
- Julia, Zmyrina… euh… Je n'ai pas acheté Zmyrina parce qu'elle m'avait sauvé la vie. Enfin si, mais il y avait une raison plus importante. Je l'ai achetée parce que…
- C'est la sœur d'Aeshma ?
- Tu sais ?
- Elle l'a dit à Astarté sur le Cupidon, Astarté a crié « Sa sœur ?! », ce n'était pas très difficile de savoir de qui elle parlait. Elles ont la même nature de cheveux et elles se ressemblent.
- Gaïa n'était pas là ?
- Si, mais je crois que l'état d'Aeshma occupait trop ses pensées pour qu'elle prête attention à quoi que soit d'autre. »
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Julia s'avéra, comme Marcia l'avait escompté, d'excellent conseil et elle assura à Marcia qu'elle serait heureuse de lui prêter son concours.
« Je m'occupe d'obtenir l'accord de Gaïa pour Zmyrina. Si ça marche, je vous invite toi et Aeshma.
- Invite Gaïa aussi.
- Pourquoi ?
- Pour la même raison que Zmyrina. Gaïa aime monter et Aeshma est beaucoup plus détendue quand elle est à dos de cheval.
- Tu sais que tu as de bonnes idées ? sourit Julia.
- J'espérerais en avoir de meilleurs encore, avait-elle répliqué en plongeant son regard dans celui de Julia.
- Comme ?
- Comme pour toi et Quintus. »
Julia s'était rembrunie et elle détourna prestement les yeux. Marcia se rapprocha vivement. Elle enlaça Julia et l'embrassa sur la joue.
« Je n'aime pas te voir triste.
- Je ne suis pas triste.
- C'est pareil, murmura Marcia en posant sa tête sur la poitrine de Julia. »
Elle se serra doucement contre elle. Julia referma ses bras sur la jeune fille et lui déposa un baiser sur le haut du crâne.
« Quand mon contrat se finira, dit doucement Marcia. Tu accepterais que je demande à Quintus de devenir mon tuteur ?
- Évidemment.
- Et si…
- Si tu veux plus, je serais toujours là, Marcia. Il y aura toujours une chambre, un lit et une famille prête à t'accueillir.
- Tu m'adopterais ?
- Tu es la sœur aînée dont aurait rêvé Gaïus s'il n'en avait déjà une.
- Tu as déjà eu un enfant ?! s'écria Marcia en se redressant. »
Julia éclata de rire.
« C'est de toi dont je parle, Marcia.
- Ah, oh… rougit la jeune fille.
- Si tes admirateurs savaient comme la bestiaire aux cheveux d'or peut se montrer ingénue ! »
Elle posa une main sur sa joue.
« Et rougissante, rit-elle de plus belle.
- Julia ! protesta Marcia. »
La jeune femme lui attrapa la tête et la colla contre son sein.
« Tu es la fillette la plus adorable que je connaisse, dit-elle sans cesser de rire.
- Julia, protesta de nouveau Marcia. »
La jeune femme la lâcha.
« Ne change jamais, Marcia, lui dit-elle plus sérieusement.
- Je ne vois pas pourquoi je changerais, se renfrogna Marcia.
- Tu as grandi.
- En mal ? s'inquiéta aussitôt la jeune fille.
- Oh, non, Marcia, certainement pas, la rassura très sincèrement Julia. Je suis très fière de toi.
- Moi aussi ! Et je t'adore. Tu te charges de tout alors ?
- Oui.
- Super ! »
Et Marcia disparut aussi vite qu'elle était apparue en disant qu'Atalante avait prévu un entraînement et que la grande rétiaire ne lui pardonnerait pas d'être en retard. Quelle qu'en fût l'excuse. Marcia lui avait promis d'être présente.
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Deux jours plus tard, les cinq jeunes femmes galopaient à travers la montagne. Julia avait parlé à sa sœur. Les deux jeunes femmes avaient parlé à Zmyrina. Devant son silence, Gaïa lui avait affirmé qu'Aeshma avait retrouvé ses réflexes de cavalière dès qu'elle avait repris les rênes.
« Ça ne s'oublie pas. Tu ne vas quand même pas te montrer plus pusillanime que ta sœur ? »
Julia aurait bien morigéné sa sœur, mais contre son attente, la déclaration de Gaïa raviva l'orgueil de Zmyrina. Elle accepta, mais sous condition de vérifier d'abord ce dont elle se souvenait. Gaïa s'enthousiasma, elle lui donna rendez-vous l'après-midi même à quelque distance de la villa.
« J'y conduirais une monture. Julia, tu choisiras ? »
Zmyrina retrouva ses habitudes aussi bien que Gaïa le lui avait affirmé. Julia n'eut pas besoin de convaincre Gaïa à se joindre à elles. Sa jeune sœur adorait monter. Marcia avait suggéré des courses au dîner, Aeshma y assistait et elle avait grimacé d'anticipation. L'esprit joueur de Gaïa fit le reste.
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Aeshma marqua un temps d'arrêt quand elle vit Zmyrina dans l'écurie. Elle l'observa préparer le cheval. Une jument docile. Elle lui tendit les mains pour l'aider à monter. Elle positionna son pommelé derrière elle à leur départ. Elles s'éloignèrent d'abord au pas. Puis Julia accéléra l'allure. Peu après, Gaïa surprit un sourire flotter sur le visage de la jeune Parthe. Elles arrivèrent sur un plateau dépourvu d'arbres et Gaïa lança une course.
Elles rirent beaucoup, s'arrêtèrent près d'une rivière. Gaïa et Julia sortirent de leur fonte de quoi manger et des gourdes de posca. Elles se baignèrent. Marcia lança de l'eau sur tout le monde. Julia s'allia à elle contre les trois autres. Zmyrina se recula. Mal lui en prit, Marcia la prit à partie. Zmyrina bascula dans l'eau. Il y eut des éclaboussures, des cris. Une main secourable. Elle se retrouva nez à nez avec Aeshma. Un sourire timide et la jeune gladiatrice fut fauchée par une Marcia décidée à noyer son mentor. Plus facile à prévoir qu'à réussir. Marcia ne dût son salut qu'à l'attaque combinée des deux sœurs Mettela.
Elles se retrouvèrent toutes sur la berge, essoufflées et affamées. Si la journée ensoleillée bénéficiait d'une température plutôt agréable pour la saison, l'eau était très froide et les jeunes femmes s'y étaient ébattues plus longtemps que de raison. Zmyrina claquaient des dents. Aeshma vint lui poser une paenula sur les épaules et lui frotta vigoureusement le dos.
« Tu vas prendre froid si tu ne te couvres pas, Choura.
- Merci. Tu ne t'habilles pas ? »
Aeshma, toujours nue et dégoulinante d'eau, lui avait grimacé un sourire.
« J'ai l'habitude.
- On se baigne dans des rivières ou à l'eau du puits aussi bien en hiver qu'en été, se vanta Marcia.
- Mouais, maintenant ça va, mais quand tu as débarqué au ludus tu ne faisais pas tant ta fière, déclara Aeshma.
- Parce que tu étais différente peut-être ?
- Oui.
- Sale vantarde ! l'accusa Marcia.
- Répète… la menaça Aeshma. »
Marcia savait qu'elle plaisantait :
« Tu n'es qu'une sale vantarde.
- Elle n'a jamais été frileuse, intervint soudain Zmyrina. Elle marchait dans la neige pieds nus. »
Tout le monde se retourna.
« Je m'en souviens, parce que j'ai voulu faire pareil un jour et je me suis brûlé les pieds. »
Aeshma ne releva pas l'aveu implicite de Zmyrina. Elle se félicita seulement de ce que la jeune femme venait de confirmer : qu'elle ne craignait pas le froid, qu'elle était dure et résistante. Et elle arbora une mine triomphante.
« Tu vois pourquoi, sale gamine arrogante... dit-elle à Marcia. Je n'ai jamais crié comme une orfraie parce que je me baignais dans de l'eau froide, même en hiver.
- Bon, d'accord, concéda Marcia. Mais je suis sûre que tu n'es pas si parfaite que cela.
- Évidemment et tu le sais très bien, se renfrogna Aeshma.
- …
- J'ai peur de l'eau. »
L'incroyable aveu de faiblesse laissa tout le monde pantois. Il rongeait Aeshma de l'intérieur et elle ne savait même pas trop pourquoi elle l'avait fait maintenant. Peut-être était-il devenu trop lourd à supporter. Gaïa se reprit la première.
« Ce n'est pas vrai, protesta-t-elle. Tu nages bien maintenant.
- J'ai peur quand même, s'assombrit Aeshma.
- Tu as nagé dans les vagues, Aeshma. En Cyrénaïque, tu n'as pas paniqué et c'était dangereux.
- J'ai eu peur sur la Stella Maris.
- Lors de la tempête ? demanda Julia.
- Oui.
- Aeshma, tout le monde avait peur, même le Capitaine, tenta de la raisonner Julia.
- Mais je croyais que… Que je l'avais définitivement vaincue et là... je n'ai pas su la surmonter.
- Tu racontes n'importe quoi ! rétorqua Marcia. Tu as sauvé Astarté. Sans ton intervention, elle serait passée par-dessus bord. »
Aeshma la regarda.
« Tu sais que j'ai raison, reprit la jeune fille. Tu as peut-être eu peur, mais tu lui as sauvé la vie. Atalante m'a toujours dit qu'on ne devait pas avoir honte de sa peur et que le courage n'était pas de foncer tête baissée avec la confiance d'un imbécile. Que le vrai courage, c'était de vivre avec ses peurs, de les surmonter et de les combattre. Qu'on ne gagnait pas toujours contre elles, que c'étaient de redoutables adversaires. Et que parfois, il fallait accepter de perdre. Qu'on pouvait toujours demander de l'aide et apprendre à apprivoiser ses peurs, mais que ce n'était pas toujours facile.
- Atalante t'a dit ça ? se renfrogna Aeshma.
- Oui.
- Ça ne m'étonne pas d'elle.
- Tu lui donnes tort ?
- …
- Tu parles à Aeshma, Marcia, intervint Gaïa. »
Aeshma fit volte-face.
« Tu n'aimes pas te découvrir des faiblesses, dit Gaïa en se fendant d'une moue désolée.
- Tu n'aimes pas perdre, renchérit Marcia.
- Atalante non plus, se défendit la jeune Parthe.
- Oui, c'est vrai, reconnut Marcia. Mais elle se juge moins sévèrement que toi.
- Julia et moi savons nager depuis notre enfance, dit Gaïa. Quand la Stella Maris a plongé, je t'assure que j'ai eu la peur de ma vie. Et puis, si tu veux savoir, j'étais morte de peur quand je t'ai récupérée après avoir sauté de l'Artémisia. Tu as d'abord failli me noyer, ensuite, l'Artémisia a disparu et j'ai cru qu'on ne réussirait jamais à monter à bord du lembos. Et quand on a réussi, j'ai cru que tu allais mourir, que j'allais me retrouver seule sur ce fichu bateau et que même si tu survivais, tu me détesterais. »
Aeshma resta figée. Zmyrina venait quant à elle d'apprendre beaucoup de choses dont elle aurait bien aimé connaître les tenants et les aboutissants.
« Mais… Vous avez vraiment eu si peur ? demanda Aeshma incrédule.
- Oui.
- Longtemps ?
- Quand j'ai vu que tu aimais mon poisson, je me suis dit que j'avais peut-être une chance de t'apprivoiser, plaisanta Gaïa.
- Vous êtes débile. »
Exactement la réaction qu'attendait Gaïa. Elle se mit à rire.
« N'empêche que tu as aimé.
- C'était très bon, concéda Aeshma.
- Je suis bien d'accord avec toi. Et pour ta peur de l'eau, tu n'as rien à te reprocher, parce que tu t'es montrée courageuse et que tu as sauvé Astarté. Imagine, Aeshma, sans toi, elle serait passée par-dessus bord et je n'aurais plus de garde du corps, conclut-elle sur un ton grandiloquent.
- Et moi, plus d'amie, rajouta Marcia facétieuse. »
Aeshma lui lança un regard noir.
« Tu n'es pas mon amie, précisa Marcia.
- Encore heureux, maugréa Aeshma.
- Dîtes quand vous aurez fini de noyer Aeshma sous les compliments et la reconnaissance, ça ne vous dirait pas de manger ? proposa Julia avec un sourire doux. »
Tout le monde acquiesça énergiquement. Zmyrina se préparait à apporter les vivres, Julia et Gaïa dirent qu'elles s'en chargeaient.
« Tu claques encore des dents, lança Julia. Puisque ta sœur est si insensible au froid et si dévouée à la terre entière, elle pourrait peut-être un peu mieux s'occuper de toi, n'est-ce pas, Aeshma ?
- Ah, euh, oui, domina. »
Julia poussait peut-être le bouchon un peu loin, mais elle aimait beaucoup Aeshma. Si quoi que ce fût pouvait concourir à la rendre heureuse, elle ferait tout ce qui était en son pouvoir pour que la jeune gladiatrice en profitât.
Marcia avait raison, Aeshma était plus abordable, moins sauvage et plus détendue quand elle chevauchait. Plus heureuse. Tout le monde en profita. Particulièrement Zmyrina et Gaïa. La première renoua avec son enfance, la seconde avec tous les moments heureux et sereins qu'elle avait pu partager avec la jeune Parthe.
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Julia renouvela l'invitation aussi souvent qu'elle put. Si ses fesses n'avaient pas protesté, elle aurait chevauché en compagnie de ces mêmes quatre cavalières tous les jours. Marcia l'eût imitée si leurs obligations de gladiatrice n'avaient pas retenues certains jours elle et Aeshma à la villa. Si Julia, surtout, avait été tous les jours disponible, parce qu'Aeshma, Gaïa et Zmyrina avaient besoin de la présence de Julia et de Marcia.
Julia leur apportait sa gentillesse et sa force, Marcia son humeur joyeuse et son impétuosité auxquelles personne ne résistait.
Au cours de leurs folles chevauchés, Zmyrina se gonfla l'âme et les poumons d'un incroyable sentiment de liberté. Elle s'en grisa jusqu'à plus soif. Elle renoua avec des sensations qu'elle n'avait pas éprouvées depuis dix ans. Aeshma s'y abandonna avec plus de fougue que trois ans auparavant, parce que depuis, Marcia avait sauté à pieds joints dans sa vie, parce qu'elle aimait les dominas et qu'elle n'avait rien à dissimuler à Abechoura.
Sa jeune sœur n'avait pas retrouvé l'habilité de son enfance à cheval et bientôt Aeshma ne put s'empêcher de lui donner une multitude de conseils. Elle sollicita l'avis de Marcia qui sollicita elle-même l'avis de Julia. Marcia, Gaïa et Aeshma étaient d'excellentes cavalières, mais aucune ne maîtrisait aussi bien un cheval que Julia. Marcia apprit fièrement à Zmyrina que leurs chevaux avaient tous été dressés par la jeune femme.
« Je suis une très bonne cavalière, fit-elle. Mais Julia... D'ailleurs, j'ai essayé une fois de monter Bruna. Je n'ai pas essayé deux fois. Seule Julia peut la maîtriser. Le pire, c'est qu'elle ne la force en rien. Bruna est aussi rétive qu'une jument sauvage et dès que Julia approche, elle devient aussi docile qu'un vieil hongre. »
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Trois semaines bénies, un peu moins. Zmyrina avait voulu oublier qu'Aeshma partirait. Elle s'était bercée d'un espoir vain.
Un soir, Aeshma l'avait rudement rappelée à la réalité. Zmyrina ne l'avait jamais invitée, mais Aeshma avait fini par monter dans sa chambre. Elle venait le soir et apportait des fruits. En général, des pommes ou des tiges de rhubarbes sauvages. La première fois, Zmyrina resta sans voix, sans savoir quoi dire ni que faire.
« Je me souviens que tu aimais les fruits, dit Aeshma.
- …
- Tu n'en veux pas ? se renfrogna aussitôt Aeshma.
- Si, si, j'aime beaucoup les fruits. Qu'est-ce que tu as apporté ?
- Des pommes et de la rhubarbe. »
Zmyrina sourit.
« Tu aimes la rhubarbe, déclara Aeshma. Et celle-ci est très acide. Viens, on va la manger sur la terrasse. »
Elles s'étaient assises épaule contre épaule et avaient grignoté leurs tiges de rhubarbes.
« En fait, ce n'est pas très bon, observa Abechoura.
- Ouais, mais je suis allée la ramasser dans la montagne. Ishtar en mangeait l'autre jour. Je lui ai demandé où elle en avait trouvé et nous sommes allées la ramasser ensemble.
- Tu y es allée pour moi ?
- Ouais, j'adore te voir grimacer quand tu manges ça. »
Zmyrina avait ri. Heureuse.
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Aeshma était revenue. Et puis, un soir, emportée par la douceur et la complicité du moment, envahie par une soudaine nostalgie, Abechoura avait laissé tomber sa tête sur l'épaule de sa grande sœur. Aeshma avait passé son bras par-dessus la sienne. La rhubarbe qu'avait apportée Aeshma était particulièrement acide. Abechoura grinça des dents. Aeshma sourit.
« Tu l'as fait exprès, grogna Abechoura.
- J'avoue.
- Sameen... »
Abechoura ignora la légère crispation de sa sœur, Aeshma n'aimait pas qu'elle l'appelât ainsi.
« Je veux passer tout le restant de ma vie avec toi, murmura-t-elle. Je ne veux plus que rien ne nous sépare jamais. »
Abechoura comprit instantanément son erreur. Elle aurait voulu rattraper ses paroles, mais c'était trop tard. Aeshma s'écarta et elle se leva. Abechoura sauta sur ses pieds elle ne la laisserait pas partir sans un mot.
« Sameen... »
Aeshma se retourna brusquement.
« Mais tu es une vraie débile ! Dans une semaine, je serai partie, tu ne me reverras sans doute jamais, ce n'est pas la peine de te voiler la face, Abechoura. Marcia et Atalante t'ont sauvée pour moi, parce qu'elles ont considéré que tel était leur devoir et elles ont bien fait parce que c'était ce qu'il fallait faire, parce que ta vie, ce n'était pas une vie. La domina est quelqu'un de bien, tu pourras être heureuse, elle t'offrira une nouvelle vie comme elle en a offert une à Astarté. Je suis heureuse, Choura. Heureuse de t'avoir retrouvée, heureuse que ta vie de merde soit finie. Mais tu dois bien comprendre que ce qui est valable pour toi ne l'est pas pour moi. La domina ne peut pas m'acheter, Julia ne peut pas m'acheter, encore moins Marcia qui en signant un contrat d'auctorata est une esclave du ludus. Si j'étais une gladiatrice minable, on pourrait m'acheter, mais je serai déjà morte. Je ne suis pas minable, je vaux une fortune. Je rapporte des fortunes à mon laniste. Je suis sa propriété et il ne me vendra jamais, quel qu'il soit. Je ne sortirais du ludus qu'une fois estropiée ou morte. Et toi, tu n'y entreras jamais. Si tu te fais des délires sur une vie future avec moi, il faudrait que tu redescendes vite sur terre. Je m'en vais, Choura. Et je ne reviendrai jamais. »
Aeshma avait tourné les talons et Abechoura l'avait haïe.
Le lendemain, elle avait demandé à Gaïa de repartir à Patara.
Gaïa s'était étonnée d'une telle décision qu'elle ne comprenait pas.
« Elle va partir, expliqua Abechoura. Je veux partir avant elle. Cette fois-ci, c'est moi qui l'abandonne. »
Désolée et impuissante à la consoler, Gaïa n'avait pas insisté. Abechoura n'avait dit au revoir ni à Marcia ni à Atalante, elle les détestait. Mais elle n'avait pas voulu partir sans revoir Saucia.
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Quant à Gaïa, elle médita les paroles de Zmyrina pendant une semaine.
Elle devait agir, mais elle hésitait par peur de briser la magie de leurs chevauchées.
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Atalante avait obtenu d'Astarté qu'elles passassent leur dernière nuit ensemble. Un consentement facilement accordé, sans condition, parce qu'Astarté aimait la grande rétiaire. Elle aurait pu passer sa dernière nuit avec Saucia, Ajax, Galus, Galini qui l'admirait tant. Avec Britannia qui lui plaisait bien ou avec Boudicca, pourquoi pas avec Dacia, Enyo ou même la jeune Ishtar ? Elle aurait trouvé des raisons en chacun d'eux de supporter un peu mieux la séparation qui s'annonçait, la page qu'elle allait définitivement tourner, l'adieu à son statut de gladiatrice, de meliora, la perte de ses camarades. Mais elle éprouvait des sentiments plus profonds pour Atalante. La grande rétiaire l'émouvait et elle avait envie d'une nuit tendre au cours de laquelle elle pourrait en confiance s'abandonner à la mélancolie, à la tristesse et peut-être aussi à un peu plus que cela. Elle voulait aussi garder le souvenir d'un dernier matin. D'un dernier réveil, enlacée au corps d'Atalante. Sentir ses mains et son souffle caresser lentement sa peau. Surprendre une dernière fois son expression quand elle se réveillerait et qu'elle croiserait le regard malicieux d'Astarté.
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Gaïa prit sa décision au cours de la dernière veillée. Elle ne demanderait pas son avis à Aeshma. Elle coincerait la jeune gladiatrice, elle tenterait sa chance. Elle ne voulait pas la laisser partir sans avoir partagé une dernière nuit avec elle. Cela faisait trois mois. Trois mois qu'elle vivait à ses côtés et qu'Aeshma l'ignorait. Elle ne l'ignorait pas vraiment, mais ce n'était pas mieux. Gaïa aspirait à retrouver ce qu'elles avaient partagé sur l'Artémisia. Une nuit à Rome n'avait pas étanché sa soif d'intimité et de sensualité.
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Une autre personne avait aussi choisi cette nuit pour retrouver celui qu'elle aimait et qu'elle fuyait depuis deux mois. Elle avait menti et elle avait tenu son rôle de femme sûre d'elle-même et sereine, de peur qu'on découvrît ses failles et ses abîmes. Punir Silus n'avait rien effacé. Elle avait toujours aussi peur. Beaucoup moins depuis deux jours, mais peur quand même. Elle devait l'affronter. La dépasser. Oublier Silus.
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Silus.
Aeshma avait tenu sa promesse et Enyo avait strictement appliqué les ordres de sa meliora. Personne n'avait approché le grand centurion sinon Galus et Enyo. La jeune Sarmate avait dispensé Ishtar de cette tâche. La jeune fille était trop jeune, trop innocente. Enyo se méfiait de cet homme de quarante ans. De sa violence et de son esprit retors. Galus était gentil, mais c'était un gladiateur d'expérience, un homme. Aeshma aurait approuvé.
Ajax s'était proposé pour les relayer, Enyo avait refusé, gentiment, mais fermement. Le secutor n'avait pas insisté, seulement assuré à la thrace qu'il se tenait à sa disposition si elle avait besoin de quoi que ce fût :
« Même de t'apporter les repas ou de venir te border le soir. »
Enyo avait froncé les sourcils. Ajax avait ri.
« Tu es une jolie femme, Enyo. »
La thrace s'était renfrognée. Ajax lui avait donné une bourrade amicale.
« Je plaisante, la rassura-t-il. Mais si tu as besoin de quelque chose n'hésite pas. »
Enyo l'avait remercié. Elle respectait beaucoup Ajax. Un gladiateur qu'elle avait toujours trouvé impressionnant sur le sable.
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Silus avait ricané quand il avait vu à quels gardiens l'avait confié la gladiatrice bleue. Deux gamins d'à peine une vingtaine d'année, fluets. Il avait vite élaboré des plans d'évasion. Il avait aussi vite déchanté.
La fille l'avait conduit dans une grande pièce vide, une remise ou un magasin, dotée d'une petite fenêtre. Elle l'avait frappé et saucissonné sans s'inquiéter de ses blessures. Il avait passé une nuit blanche perclus de douleur. Le lendemain, elle était revenue en compagnie du forgeron de la propriété. Il avait fixé des anneaux dont on se servait pour attacher les chevaux dans le mur. À deux endroits. Ensuite, la gladiatrice avait frappé le centurion et il avait perdu conscience. Quand il s'était réveillé, il portait des fers aux chevilles et aux poignets. Les fers aux chevilles étaient reliés par des chaînes aux murs, les fers aux poignets, à ses chevilles. Debout, il ne pouvait pas lever les mains au-dessus de son nombril. Il tira dessus pour tester leur résistance, examina les attaches. Le forgeron connaissait son métier. Les fers avaient été soudées, les chaînes étaient épaisses et les anneaux solidement fixés.
Il n'avait reçu aucun soin, du moins, il ne s'en souvenait pas. Il souffrait du genou, il pouvait difficilement bouger son bras droit sans crier et ses côtes brisées rendaient sa respiration laborieuse.
Il n'était jamais seul. Le gladiateur ou la gladiatrice se tenaient constamment dans sa cellule. Ils avaient apporté un divan, une chaise et une table qu'ils avaient installés devant la fenêtre. Hors de sa portée. Il avait droit chaque jour à une cruche d'eau et du pain rassis. Rien de plus. Il pissait et chiait dans un pot. Au départ, il ignora le seau. L'odeur devint vite insupportable. Pour lui. Les gladiateurs y semblaient indifférents. La fille le traita un jour de porc et de con.
« Si ça t'amuse de dormir dans ta merde, grand bien te fasse. Si tu étais un peu malin, tu ferais ça bien et tu fermerais proprement le pot avec son couvercle, ce qui nous permettrait de le vider chaque jour. Mais bon, fais comme tu veux. Sache seulement que tu resteras ici un bon bout de temps. »
La fille avait raison. C'était immonde. Il avait cru la dégoutter ou la choquer quand il pissait et secouait son sexe devant elle, quand il déféquait le dos tourné. Elle s'en moquait. Éperdument. Il avait essayé de l'arroser de son urine. Il n'avait jamais recommencé. La gladiatrice avait une poigne solide et les poings très durs. Elle l'avait mis à terre, lui avait écrasé les parties génitales avec ses caligaes et enfoncé la tête dans ses déjections en l'enjoignant de jamais recommencer.
Il puait.
Au bout de dix jours, il avait été frappé. Il s'était réveillé détaché du mur, mais entravés très court. Le gladiateur le surveillait. Il avait appelé et six autres gladiateurs étaient entrés.
« Tu pus autant qu'une charogne crevée, déclara sa geôlière. D'abord, tu vas laver ta cellule, ensuite on te conduira à la rivière. Tu t'y décrasseras. »
Il avait obtempéré. Laver sa cellule lui avait pris une heure. Le parcours à la rivière lui fut malaisé. Il boitait et les entraves l'obligeaient à marcher à très petits pas, mais l'eau fraîche lui fit du bien. Il se plaignit de sa tunique. La gladiatrice lui ordonna de s'allonger sur le ventre. Un solide gladiateur vint lui écraser la tête sous sa caligae. Il sentit deux pieds se loger aux creux de ses genoux. Il protesta. Personne ne s'en inquiéta. Enyo passa un pugio sous la tunique, puis sous la feminalia que portait le centurion. Il se retrouva nu. Les gladiateurs restèrent silencieux tout le temps que dura sa sortie. Ils l'écrasaient de leurs regards hostiles et méprisants. Ils l'avaient enlevé tôt. Quand ils rentrèrent, ils croisèrent des gens de la villa. Les mêmes regards s'attardèrent sur lui.
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Plus le temps passait et moins Silus comprenait. Qu'est-ce qu'ils attendaient de lui ? Pourquoi cette attente, ces bains ? Cet isolement ? Il avait pensé que les prétoriens viendraient le récupérer, que les sœurs Mettela et Quintus Valerius seraient venus jouir de sa déchéance. Il n'avait vu personne. Ses journées s'écoulaient toujours semblables les unes aux autres. Ses moindres tentatives de rébellion se soldaient par une correction. Un tabassage. Et c'était toujours la gladiatrice qui s'en chargeait. Les trois sorties à la rivière furent ces seules bouffées d'air, même si depuis son premier bain, il n'avait pas eu droit à de nouveaux vêtements et qu'il vivait nu comme une bête. Comme un chien. Si l'objectif des gladiateurs avait été de le priver de son humanité et de le transformer en chien, ils avaient atteint leur but. Silus ne pensait plus qu'à ses besoins primaire : manger, boire, dormir, éliminer. Le pot restait son seul lien avec son statut d'homme. Le pot d'aisance, l'écuelle et les bains.
Et puis, un jour, elle entra. Où avait-elle été durant tout ce temps ? Elle avait maigri et dans la lumière ténue de sa cellule, il put voir qu'elle était pâle, comme si elle était restée longtemps sans sortir. Il se souvint. Les coups de poignards, la chute du balcon. Il l'avait eue. Il sourit content de lui. Enyo était de garde, elle se leva. Aeshma la retint. Elle l'invita à s'asseoir sans se préoccuper de Silus et exigea un rapport qu'elle écouta avec beaucoup d'attention. Elle remercia sa camarade et lui demanda de sortir. Elle resta un long moment sans parler, sans le regarder. Et tout à coup, il comprit. C'était elle qu'il avait attendue. Il n'était pas prisonnier, les gladiateurs n'avaient pas cherché à l'humilier. Ils attendaient simplement le retour de la gladiatrice bleue. Pourquoi ?
« Tu sais, dit-elle soudain. J'ai fait une promesse à Julia Mettela. Je lui ai promis de te livrer à ses pieds et de m'occuper de toi.
- Cette esclave ! dit-il méprisant.
- L'esclavage n'est pas une fatalité. C'est juste un accident. On est libre, des pillards passent ou des soldats ennemis, et on se retrouve réduit en esclavage. Un maître vous affranchit et on est à nouveau libre. Libre ? Esclave ? On ne choisit pas. Regarde, toi même, tu ne vaux pas mieux maintenant qu'un esclave. La valeur d'un homme ou d'une femme ne dépend pas du fait qu'il soit libre ou esclave, mais de ce qu'il est, de ce qu'il fait. Tu peux te penser libre, tu ne vaux pas mieux qu'un chien galeux. Tu t'es même rouler dans la merde.
- Garde tes leçons de morale pour tes barbares illettrés.
- Mouais, t'as raison. D'ailleurs, j'en fais partie... Pas des illettrés, mais des barbares. Le bon temps est fini. Celui de l'expiation est venu. »
Claudius Silus haussa les épaules avec dédain, il croisa alors le regard de la gladiatrice et une désagréable sensation lui chatouilla les épaules.
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Aeshma était allée chercher Julia. La jeune femme se trouvait dans le jardin. Elle discutait avec sa sœur. Aeshma s'était plantée dans un coin et elle avait attendu. Gaïa l'avait remarquée la première. Elle l'avait appelée. Aeshma n'avait pas bougé, seulement posé son regard sur Julia. Celle-ci avait immédiatement compris. Elle avait attendu son retour. Elle n'avait même pas cherché à voir Claudius Silus, elle n'avait jamais pris de ses nouvelles auprès d'Enyo. Elle n'avait pas voulu. La présence du centurion la rongeait de l'intérieur. Elle entretenait son ressentiment et son dégoût. Aulus Flavius était mort, sa famille ne courrait plus aucun danger. La peur subsistait. Une peur personnelle. À cause de celle-ci, elle fuyait Quintus.
« Je te laisse, Gaïa.
- Comment ça ? Tu vas où ?
- Une petite affaire à régler avec Aeshma.
- Julia...
- C'est entre lui et moi. S'il te plaît, ne t'en mêle pas. »
Gaïa s'était mordillé les lèvres. Elle aurait bien tordu le cou à Silus de ses propres mains, mais sa sœur avait raison. Autant Aulus Flavius leur appartenait, autant Silus appartenait à Julia.
Gaïa savait. Elle avait refusé de l'admettre au départ, mais il lui aurait été difficile de l'ignorer par la suite. Pas dans l'état dans lequel se trouvait Julia. Sa sœur avait besoin de se libérer de l'emprise du centurion. Elle avait jeté un coup d'œil à Aeshma. La jeune Parthe avait cligné des yeux. Un message pour lui dire qu'elle prendrait soin de Julia. Aeshma désespérait parfois Gaïa, mais la jeune Alexandrine lui faisait confiance. La gladiatrice ne ferait rien qui blessât sa sœur plus qu'elle ne l'était déjà.
Julia avait entraîné Aeshma dans ses appartements.
« Je suis à vos ordres, domina, lui dit la jeune Parthe à peine la porte fermée. »
Julia avait penché la tête sur le côté. Aeshma s'était senti bêtement émue. Le geste était si semblable à celui de Gaïa.
« N'importe quoi, domina. Je vous l'ai promis. Rien ne m'effraie, rien ne me rebute, rien ne me révolte, rien ne me dégoûte. Rien ne sera trop cruel pour un homme comme lui.
- Je veux qu'il paie, Aeshma. Je veux oublier.
- Il paiera, domina, mais...
- Mais ?
- Je ne suis pas sûre que le punir même de la plus terrible des façons qui soit, vous apporte la paix. »
Aeshma avait raison, mais Julia ne le sut qu'après.
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Julia était restée sans voix face à Aeshma, face à cette jeune gladiatrice qui lui proposait d'être le bras armé de sa vengeance.
« Vous voulez lui faire payer, domina. Pour ce qu'il vous a fait. Il vous a humiliée et torturée. Ne le tuez pas. Vous lui feriez un cadeau. Renvoyez-lui la monnaie de sa pièce.
- Tu veux que je le viole et que je le torture ?!
- Non, que vous l'empêchiez de recommencer, que vous lui retiriez ce qui le rend si fier.
- Comment ? avait murmuré Julia.
- Quand vous pensez à lui et que vous êtes en colère, qu'est-ce que vous souhaiteriez ?
- …
- Vous n'avez pas à avoir honte, domina. Pas avec moi.
- Lui arracher sa virilité, lui crever les yeux, le voir se traîner comme un chien par terre, cracha Julia. Je voudrais qu'il s'étouffe dans sa fange, je voudrais lui faire bouffer ses couilles, je... »
Les larmes jaillirent. Aeshma fut là. Immédiatement. Et Julia pleura sur son épaule. La gladiatrice resta sans parler et sans bouger. Ses bras lâchement refermés sur la jeune femme.
« Je suis désolée, Aeshma.
- Vous n'avez pas à l'être, domina. Et j'aime bien vos idées. C'est ce que j'ai souhaité à Aulus Flavius et je crois qu'Atalante a déjà souhaité la même chose avant nous.
- Atalante ?
- Mouais, une vieille histoire.
- Et Aulus ?
- Il s'est rattrapé à Rome de la fois où vous m'aviez sauvée de ses sales pattes. »
Julia se redressa.
« Claudius paiera pour les autres, lui assura Aeshma. Mais je vais avoir besoin d'aide. Je ne peux pas demander à Atalante et encore moins à Marcia. Vous accepteriez qu'Astarté me donne un coup de main ? »
Julia accepta.
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Astarté aussi, mais avec des restrictions.
« Tu ne vas pas laisser Julia assister à ça, Aesh ?
- Ça n'a aucun intérêt si elle n'y assiste pas.
- Je pense que le résultat lui suffira amplement. Et si tu peux éviter de lui servir les testicules de Silus en sauce au dîner, ce serait une bonne idée. Aesh, il va saigner et gueuler comme un porc qu'on égorge. Si elle fait déjà des cauchemars, crois-moi, ça ne va pas s'arranger. »
Aeshma s'était renfrognée. Elle avait promis à la domina. Astarté avait insisté. Puis trouvé le bon argument.
« Pourquoi tu m'as demandé de t'aider ?
- Parce que...
- Tu es plus proche d'Atalante que de moi, pourquoi tu ne lui as pas demandé ? Et Ishtar, pourquoi pas Ishtar, elle t'aime beaucoup, tu aurais pu lui apprendre comment émasculer ou énucler un homme sans le tuer ? Pourquoi pas Marcia ? Elle est très proche de Julia et c'est ta pupille ? Et...
- Mais ta gueule, Astarté ! l'avait arrêté Aeshma. Jamais je ne leur aurais demandé de participer à ça.
- Et pourquoi pas ?
- Tu me vois leur demander ça ? À Ishtar ? À Atalante ? À Marcia ?! »
Aeshma avait haussé la voix à chaque nom prononcé. Elle hurlait en prononçant celui de Marcia.
« Non, je ne te vois pas le leur demander, c'est pour cette raison que je ne comprends pas pourquoi tu veux imposer cela à Julia. »
Aeshma resta coite.
« Je vois qu'on est d'accord, grimaça Astarté. »
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Aeshma avait prévenu Julia :
« Ce sera une boucherie, domina. Il va hurler et pleurer, se vider de ses entrailles. Ce n'est pas un spectacle pour vous.
- Mais toi ?
- Je suis gladiatrice, j'ai souvent assisté Atticus auprès des blessés. J'ai l'habitude. Vous êtes une guerrière, domina, pas un boucher.
- Et Astarté ? Elle n'est pas médecin.
- Astarté peut avaler n'importe quoi. C'est pour cela que je lui ai demandé son aide à elle. Même Ajax ne supporterait pas. Domina, avait continué Aeshma. Le résultat sera à la hauteur de vos attentes.
Il l'avait été.
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Julia échappa à tout ce qu'Aeshma avait prédit. Astarté et Aeshma avaient conduit le centurion loin de la villa, au milieu des bois. Aeshma avait emporté tout le matériel dont elle avait besoin. Poignard effilé, bandages, crin de cheval, aiguilles, de quoi éviter les infections, mais rien pour soulager la douleur. Elles avaient attaché Silus. Construit un abri. Allumé un feu. Mangé en silence. Dormi. Le matin, elles avaient installé Silus. Bras et jambes écartés. Il pouvait à peine bouger. Il avait pris l'air crâne et méprisant.
Aeshma était prompte à répondre aux provocations. Elle les ignora. Elle prépara ses instruments. Demanda à Astarté de bien attacher l'âne qui leur avait servi à transporter leur matériel et de faire chauffer de l'eau en quantité.
« Je t'aurais bien fait bouffer ce qui rend si fier d'être un homme, dit-elle ensuite à Silus. Mais on a décidé de ne pas te tuer. On va rester ici le temps que tu sois hors de danger, ensuite on t'emmènera à Patara. On te vendra sur un marché. Les eunuques se vendent un bon prix, même vieux et aveugles. »
La sentence annoncée d'une voix atone, terrifia Silus. Il supplia les gladiatrices de l'épargner.
« Pff... Tais-toi, avait soufflé Astarté. Tu nous ennuies. Garde tes forces et ta voix pour après. »
Il avait continué.
Indifférente à ses supplications, Aeshma s'était d'abord chargé de l'émasculer.
Il avait hurlé, pleuré et il s'était vidé de terreur et de douleur.
Les gladiatrices l'avaient ensuite lavé. Aeshma avait cautérisé la verge, suturé les plaies, placé une très fine cheville en bois dans l'urètre et elles avaient veillé sur lui. Attendant son premier jet d'urine. Si l'urètre se bouchait, il mourrait. Le troisième jour, Silus urina. Il vivrait. Elles attendirent encore une journée. Astarté partit alors chercher Julia.
La jeune femme contempla Silus. Nu, écartelé entre quatre arbres. Offert à sa vue, l'entre-jambe presque aussi lisse que celui d'une femme. Épilé de près.
« Il était rasé ? demanda-t-elle machinalement.
- Non, domina, c'est moi qui l'ai rasé, répondit Aeshma. Pour éviter les infections et pouvoir surveiller la zone.
- Il a crié ?
- Comme un goret, répondit Astarté. Il a pleuré et il nous a suppliées de l'épargner.
- Mmm.
- On a attendu que vous soyez là pour la suite. On s'est dit que c'était plus juste ainsi.
- Merci. »
Silus n'avait plus de voix. Plus de volonté, plus d'honneur. Il n'était plus un homme. Il avait été vaincu par des femmes qui lui avaient dénié et retiré ses attributs d'homme libre.
« C'est prêt, domina, annonça Aeshma. Si vous avez quelque chose à dire, c'est le moment.
- Regarde bien le ciel et les arbres, Silus, lui dit Julia. Profites-en une dernière fois avant que tes yeux ne se ferment à jamais.
- Non, non, pitié, pleurnicha le centurion.
- Tu n'as jamais éprouvé la moindre pitié pour personne, Silus. N'espère pas qu'on en éprouve pour toi, répliqua Julia d'une voix tranchante. »
Aeshma lui brûla les yeux avec une lame qu'elle avait rougie dans les braises.
Trois jours plus tard, Andratus vendit Silus à un marchand d'esclaves. Trois mille cinq cents sesterces. Un prix acceptable. Le centurion mettrait du temps à cicatriser. Le marchand avait l'habitude, l'opération avait été proprement menée et il prendrait soin de lui. Silus finirait dans un lupanar. Un eunuque aveugle, costaud, même un peu vieux, ferait les délices des clients trop pauvres pour se payer de jolis petits gitons et de belles prostituées.
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Le calvaire de Claudius Silus Numicius n'avait servi à rien. Julia ne retrouva pas la paix. Elle le sut dès qu'elle s'assit aux côtés de Quintus. Une initiative qui avait dû redonner espoir au jurisconsulte. Elle n'avait pas supporté. Elle changea de place dix minutes plus tard.
Elle n'avait pas été plus à même de lui parler. Pas seulement de son épreuve, mais aussi de tout le reste. De ses mensonges. Elle s'y enfonçait de plus en plus profondément. Quintus feignait de ne pas y prêter attention. Il ne lui avait posé aucune question, elle ne savait pas ce qu'Aulus Flavius lui avait raconté, elle ne lui avait pas demandé. Pourtant, il avait répondu à toutes ses questions. Avec enthousiasme quand il s'agissait de Gaïus, avec compétence quand il s'agissait de ses affaires et de ses ambitions à devenir magistrat.
Julia avait cru que punir lui permettrait de repartir. Qu'écraser la cause de ses tourments les lui ferait oublier. Les écraser dans la douleur et l'humiliation. Elle aurait dû savoir. Gaïa n'avait jamais obtenu la paix en poursuivant sa vengeance année après année. Sa jeune sœur s'était engagée sur un chemin plus serein non en tuant ou en détruisant des vies, mais en partageant et en aimant.
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Marcia n'avait pas su le sort du centurion. Astarté lui avait simplement avoué qu'elle et Aeshma s'en étaient occupée, qu'il avait eu ce qu'il méritait. Sans plus de détails. La jeune fille connaissait assez ses deux camarades pour ne pas en demander.
Le comportement de Julia ne changea pas et Marcia se jura de trouver une solution. Rapidement. Elle repartirait bientôt pour Sidé. Après ce serait trop tard.
Comment ? Comment faire pour qu'une femme blessée retrouve le chemin de son corps ? La confiance qui l'avait désertée ? À qui s'adresser ? Qui pourrait l'aider ? Marcia réfléchit longuement. Et puis, elle pensa à Atalante. À ce qu'avait déclaré Ister à propos de ses deux mentors. Et elle vit peut-être une solution. Mais elle devait être sûre.
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Marcia resta un instant immobile. La scène était si incroyable. Atalante avait repris ses promenades à travers la campagne et ses visites aux bergers. Les chèvres avaient mis bas, les troupeaux étaient remontés des plaines côtières, la traite et la fabrication du fromage avaient repris. Les bergers avaient été heureux de la revoir et ils l'avaient accueillie avec joie. Atalante était plus qu'une des leurs.
La grande rétiaire était accroupie sur ses fesses, le front appuyé sur le flanc d'une chèvre. Le lait giclait dans un sceau de bois. Quand Marcia s'approcha, elle remarqua que la jeune Syrienne trayait les yeux fermés.
Atalante ne découvrit la présence de Marcia qu'en se relevant.
« Il s'est passé quelque chose à la villa ? s'inquiéta-t-elle.
- Non, tout va bien.
- Tu veux essayer ? lui proposa Atalante.
- De traire une chèvre ?
- Oui.
- Euh...
- Ça pourrait un jour te sauver la vie...
- Bon, si tu le dis, avait ri Marcia. »
Atalante l'emmena vers une chèvre et lui demanda de s'accroupir à côté d'elle.
« C'est facile quand tu as compris la technique. Il faut surtout faire attention aux pis. Si tu tires mal ou trop fort, le lait ne coule pas et c'est douloureux pour la chèvre. À force, tu risques de lui abîmer les pis. S'il se forme des crevasses, c'est très douloureux et il y a des risques d'infection. La chèvre peut en mourir »
Atalante avait montré et expliqué à Marcia comment s'y prendre. Elle était comme Aeshma. Ses talents de mentor ne se limitaient pas à la gladiature. Marcia tâtonna d'abord. Elle cria d'enthousiasme quand le premier jet jaillit, perdit la main, se fit réprimander, reprit son calme et trouva le bon geste. Traire une chèvre lui semblait incroyable. Délirant. Le lait qui moussait, l'odeur crémeuse. Quand elle eut fini, Atalante l'incita à boire à même le seau. Les yeux de Marcia s'illuminèrent.
« C'est chaud !
- Évidemment que c'est chaud ! Il sort de l'animal. Ton urine est froide quand elle sort ?
- Euh, non.
- Ben, voilà. Mais dis-moi, Marcia, tu n'es pas juste venue pour me surprendre avec les bergers et apprendre à traire ?
- Non, je voulais te parler.
- Viens. »
Atalante apporta d'abord le seau à la femme de Dolon, puis elle entraîna Marcia sur le bord du plateau.
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« Je t'écoute.
- C'est un peu délicat.
- Si tu es venue, c'est que tu pensais que tu pouvais me parler et que je pouvais t'écouter, non ?
- Oui.
- Je t'écoute.
- Ata, est-ce que... »
Marcia ferma les yeux et prit une grande inspiration :
« Est-ce que c'est vrai que toi et Aeshma, vous avez demandé à Astarté de me séduire ? »
Atalante s'arrêta un instant de respirer avant de finalement répondre :
« Oui, c'est vrai. Qui... ?
- Ister.
- Quel sale petit serpent !
- Pourquoi ?
- Pourquoi c'est un sale petit serpent ? Je vais te le dire. C'est...
- Non, Ata, je sais pour Ister. Ce que je veux savoir, c'est pourquoi vous avez demandé ça à Astarté.
- Pour te protéger.
- …
- C'était la nuit de ton intronisation, tu étais ivre. Ister t'avait déjà posé la main dessus. »
Marcia rougit.
« Il n'y avait pas que lui. Aeshma voyait d'un sale œil tous les gars qui te regardaient, elle savait que tu n'avais jamais été avec personne et qu'elle ne pourrait pas empêcher l'inéluctable. Elle voulait que ce soit avec quelqu'un de bien.
- Astarté ?
- Elle m'a demandé conseil. Et, euh... j'ai trouvé que... Astarté... Astarté est respectueuse de ses partenaires. Nous savions qu'elle prendrait soin de toi.
- Tu as été avec elle, n'est-ce pas ?
- ...
- Astarté est allée avec tout le monde.
- Non, pas avec tout le monde.
- Mais avec toi, si. »
Atalante se mordit la lèvre.
« Oui, avoua-t-elle.
- C'était quand la première fois ?
- Nous étions encore novices.
- Et la dernière fois ? »
Atalante resta muette.
« Tu ne vas avec personne, n'est-ce pas ? Tu n'aimes pas ça ?
- …
- Mais tu vas avec Astarté, pourquoi ?
- J'ai confiance en elle, murmura Atalante pas très à l'aise de lui faire ce genre de confidences. Rien ne m'a jamais ôté cette confiance. Je ne croyais pas que c'était possible, mais Astarté... Tu la connais, Marcia, bien mieux que moi sans doute. Elle est tendre, respectueuse. Quand je suis avec elle, tout semble facile, aisé. Je n'ai jamais peur. Tant qu'on me traite sans arrière-pensées, je n'ai jamais peur, mais si je sens le désir, une proposition, je ne peux pas. Je meurs de terreur.
- Excepté avec Astarté ? »
Atalante hocha la tête.
« Pourquoi ?
- Je ne sais pas. »
Marcia s'abîma dans la contemplation du paysage.
« Tu penses qu'Astarté pourrait aider Julia Mettela, c'est ça ? demanda soudain Atalante.
- Oui, avoua timidement Marcia. Elle aime Quintus et...
- Je ne sais pas si ça peut marcher, Marcia. Je n'ai jamais été avec quelqu'un d'autre qu'Astarté après.
- Et avant ?
- Avec un camarade. Deux.
- C'était bien ?
- Le premier oui, le second bof.
- Mais tu les aimais ?
- Non, pas vraiment.
- Julia aime Quintus, Atalante. Ils étaient très proches. Peut-être que Julia déteste simplement son corps, qu'elle a peur, et que si Astarté peut... qu'elle retrouvera confiance en elle avec elle. »
Marcia venait peut-être de toucher le nœud du problème.
« Tu peux toujours essayer si Astarté est d'accord.
- Et toi, tu serais d'accord ?
- Moi ? demanda Atalante confuse. Pourquoi devrais-je être d'accord ?
- Tu aimes beaucoup Astarté. »
Atalante haussa les épaules.
« Atalante, tu avais conforté Aeshma dans son idée. Tu me conforterais dans la mienne ? choisit d'attaquer différemment Marcia.
- Oui, affirma sincèrement Atalante. »
Marcia enlaça la grande rétiaire et lui plaqua un baiser impétueux sur la joue.
« Tu es vraiment la plus géniale ! Il faut que j'y aille, tu dors ici ?
- Non.
- À toute à l'heure, alors ! »
Et la jeune fille avait dévalé la colline à toute allure. Atalante avait soufflé, cherchant à reprendre de l'air et à réorganiser ses pensées. Marcia lui avait arraché des confidences qu'elle n'aurait jamais cru dévoiler à personne sinon à Aeshma, Gaïa ou Astarté.
À Marcia ! Elle avait de ces idées en plus ! Oui, bon, elle devait avouer qu'elles n'étaient pas pires que celles qui avaient précipité la jeune fille dans les bras de la Dace aux yeux dorés.
Atalante espérait que Julia ne tombât pas dans les rets ravageurs d'Astarté. Mais si elle aimait vraiment Quintus Pulvillus... Son amour la protégerait des charmes d'Astarté. Du moins, en partie.
Elle sauta brusquement sur ses pieds. Elle cria en direction des bergers, leur fit des signes de la main et se lança à la poursuite de Marcia. Pas pour la rattraper, mais pour attraper Aeshma et tout lui raconter. Si la Parthe l'apprenait de manière détournée, elle serait furieuse et Atalante en ferait les frais. En arrivant à la villa, elle décida de se taire. Les réactions d'Aeshma s'avéraient parfois dangereusement imprévisibles. Atalante s'arrangerait avec la colère de sa camarade.
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Personne ne sut comment s'y prit Astarté.
Atalante s'était souvenue du baiser échangé pendant la bataille. Elle n'aurait pas dû le voir. Elle avait jeté un bref coup d'œil en arrière pour vérifier que Julia et Astarté étaient sauves. Elle avait vu la main de Julia se glisser sur la nuque d'Astarté. Le reste ne laissait aucun doute. Julia avait fait le premier pas. Du moins, Atalante le pensait.
Il existait un lien entre les deux jeunes femmes et Julia n'était pas insensible au charme d'Astarté.
La grande Dace avait simplement profité de ce penchant pour entraîner Julia à renouer avec son corps, à l'entraîner sur les pentes vertigineuses du désir et du plaisir.
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Mais d'abord, Astarté avait écouté Marcia avec beaucoup d'attention, un peu surprise par l'initiative de la jeune fille. Puis, beaucoup moins.
« Tu sais que c'est bizarre comme demande ? avait-elle dit.
- Pas plus que celle que t'avaient faite Aeshma et Atalante pour moi. »
Astarté avait froncé des sourcils.
« Ce n'était pas exactement pareil, et puis de toute façon, tu... euh... s'empêtra soudain la Dace.
- Ce serait arrivé un jour ou l'autre ?
- Euh, oui. »
Marcia rit, aussi amusée par l'honnêteté dont faisait preuve Astarté que par la gêne qu'elle manifestait.
« Marcia, je ne suis pas sûre de pouvoir séduire Julia, la prévint Astarté. Et si j'y parviens, je ne suis pas sûre que ça servira à grand-chose.
- Ça a marché avec Atalante.
- Mais comment tu sais tout ça ?! s'était exclamée la grande Dace.
- Ça n'a aucune importance. Je veux juste savoir si tu es d'accord. Je veux que tu aides Julia, je veux qu'elle arrête de...
- Marcia, l'arrêta Astarté. Ça n'a pas marché avec Atalante. Elle n'a jamais réellement surmonté Pergame.
- Mais elle ne se dégoûte pas, elle laisse les gens l'approcher, elle accepte les gestes amicaux, les gestes tendres, elle a déjà dormi avec Aeshma et elle va avec toi. Elle ne va avec personne d'autre parce qu'elle n'aime personne d'autre.
- …
- Elle n'a besoin de personne d'autre.
- On ne passe pas notre vie ensemble, se défendit Astarté. Il n'y a pas d'histoire entre elle et moi.
- Elle t'aime bien, tu l'apprécies, ça lui suffit. Julia aime Quintus. Elle doit juste... réapprendre à s'aimer... Astarté, je n'en sais rien. Je ne sais pas ce qu'on peut ressentir après ce qu'elle a subi. Aeshma n'a pas changé, mais Julia...
- Aeshma peut tout surmonter.
- Mais tout le monde n'est pas comme elle.
- Non.
- Tu veux bien m'aider ? J'aime Julia, Astarté, et je n'ai pas trouvé d'autre idée pour l'aider. Elle est triste, Quintus aussi. Je ne supporte pas de les voir ainsi. Je ne veux pas partir sans tenter de les aider. »
Les larmes menaçaient de couler.
« D'accord, Marcia. Je suis d'accord, accepta prestement Astarté. »
Comme elle l'avait fait avec Atalante, Marcia avait sauté dans les bras de la Dace aux yeux dorés. Elle s'était serrée contre elle et quand elle s'était reculée, elle lui avait déposé un baiser sur les lèvres. Elle avait ensuite posé son front contre le sien, les mains sur ses épaules. Des larmes lentement, coulèrent sur ses joues.
« Je suis désolée, Astarté, murmura Marcia.
- De quoi ?
- Je ne sais pas. Je... Je t'aimais tellement. Et maintenant...
- Chuuut, lui dit gentiment la Grande Dace. On ne commande pas ses sentiments, Marcia.
- Mais cela n'aurait pas dû...
- On ne peut pas réécrire le passé, on en a déjà parlé.
- Je sais, mais...
- Je ferai de mon mieux pour Julia. Je te le promets. »
Elle avait tenuesa promesse.
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Trois jours plus tard, avait lieu la dernière soirée. Les gladiateurs repartiraient pour Patara le lendemain matin. La Stella Maris les y attendait. Les bergers étaient descendus pour l'occasion. On installa des tables dehors. Près de la rivière. On creusa une fosse. On égorgea deux gorets. On s'activa à la cuisine. Les gladiateurs se plièrent en quatre pour aider Hanneh, pour rapporter des pommes et des légumes. Serena, Aeshma et ses thraces partirent ramasser de la rhubarbe et des plantes sauvages. Ajax et Germanus s'occupèrent des gorets. Temon les surveilla. Hanneh n'était pas sûre que les deux meliores maniassent aussi bien la broche qu'ils le prétendaient.
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Julia avait prévenu tout le monde. Elle exigeait une soirée festive. Pas une soirée d'adieu. Elle n'avait pas le cœur aux pleurs, aux lamentations, à la peine et aux regrets. Elle s'en ouvrit à Astarté.
« Je verrais avec mes gens, Astarté. Les bergers chantent bien, Temon est un bon flûtiste, et Hanneh et Serena peuvent l'accompagner. Tu connais les gladiateurs. Crois-tu que certains puissent animer la soirée à part toi ?
- Moi ?
- Je suis sûre que tu as des talents cachés.
- Rien que vous ne connaissiez déjà, domina. »
Julia avait rougi. Astarté avait souri en coin. Indulgente. Contente d'elle.
« Tu es...
- Je vais parler à mes camarades, la coupa Astarté. Sabina pourra toujours nous raconter des histoires. Et si vous acceptez, on peut prévoir des combats.
- Des combats ?!
- Ouais, pour s'amuser. De la lutte et du pancrace. Ou des jeux d'oppositions qu'on pratique parfois pour se détendre. »
Julia avait approuvé.
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Enyo avait parlé d'Ishtar. Galus avait déliré sous l'œil dubitatif de la Dace aux larges épaules.
« Elle est géniale ! s'enthousiasmait le jeune Gaulois. Incroyable ! Aussi bondissante et légère qu'une gazelle !
- Je sais qu'elle est géniale, c'est une élève d'Aeshma, mais on parle de danse, avait rétorqué Astarté.
- Laisse-nous faire, tu nous remercieras plus tard, lui dit Galus en regardant Enyo.
- Oui, ajouta la jeune Sarmate. Et comme tu doutes, si Ishtar t'impressionne, tu embrasses tous les thraces.
- Ah, ouais, génial ! s'écria Galus décidément très enthousiaste. Même Aeshma !
- Embrasser ? demanda Astarté suspicieuse. Tu entends quoi par embrasser, Enyo ?
- Un vrai baiser.
- Je n'ai pas envie de me fâcher avec Aeshma le dernier soir. C'est hors de question.
- Bon, alors tu nous serviras comme des princes tout le reste de la soirée, proposa Enyo.
- Et si Ishtar ne m'impressionne pas ?
- On fera tout ce que tu voudras.
- Ah, ouais ?
- On est sûrs de gagner, dit Galus en frappant des mains.
- On verra ça, le défia Astarté. »
Les deux thraces arboraient des mines réjouies. Ils avaient pris bien de l'assurance pour parler comme ça à une meliora de son envergure, pensa Astarté avec indulgence.
Enyo et Galus déchantèrent quand ils exposèrent leur idée à Ishtar. La petite Galiléenne leur opposa un refus catégorique. Elle ne voulait pas danser devant ses camarades. Elle avait seulement dansé avant l'attaque pour distraire les soldats.
Les deux thraces firent appel à son sens de l'honneur. Ils avaient défié Astarté, si Ishtar ne dansait pas, la Dace aux larges épaules tournerait les thraces en dérision. Devant Aeshma. Devant la meliora, et celle-ci leur en voudrait de s'être fait passer auprès d'Astarté pour des hâbleurs sans cervelle.
Ishtar céda.
Elle dansa.
Tout de suite après, Astarté honora sa dette. Elle se leva et servit les thraces. Tous. Aeshma comme les trois autres.
La veillée se prolongea. Jusqu'à l'aube pour Sabina et quelques-uns de ses admirateurs. D'autres s'éclipsèrent bien avant la fin de la nuit.
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Les tables avaient servi à poser les victuailles. Les convives s'étaient tous assis par terre, sur des tapis ou des couvertures pour s'isoler du sol toujours un peu froid en ce début du mois d'avril, soutenus par des coussins.
Julia s'était assise dès le début à côté de Quintus. Genoux contre genoux. Plus tard, elle avait posé la tête sur l'épaule du jurisconsulte et le cœur de celui-ci avait bondi dans sa poitrine. Gaïus s'était endormi depuis longtemps et Routh était partie le coucher. Elle n'était pas revenue.
« Quintus, dit doucement Julia au milieu de la deuxième veille. Routh ne mérite pas d'être toute seule ce soir, tu ne veux pas que nous montions ? Elle pourra redescendre et participer à la suite de la soirée.
- Euh, oui... bien sûr. Enfin, comme tu veux. »
La proximité de sa femme le troublait. Il devint encore plus confus quand elle enlaça ses doigts aux siens. Julia prit courtoisement congé des gladiateurs et de ses gens. Tous lui souhaitèrent chaleureusement bonne nuit.
Marcia rayonnait de joie.
« Qu'est-ce que tu as encore manigancé ? grommela Aeshma à qui l'humeur hautement réjouie de sa pupille n'avait pas échappé.
- Regarde, répondit simplement Marcia en désignant Julia et Quintus du menton.
- Et qu'est-ce que... »
Elle capta un échange de regards entre Atalante et Marcia, un autre entre Astarté et Marcia.
« Marcia... ? reprit Aeshma.
- Quoi ? grogna la jeune fille.
- Tu n'as pas demandé à Astarté de...
- Si tu ne le dis à personne, personne ne le saura, rétorqua la jeune fille.
- Mais où as-tu été chercher une idée pareille ?!
- Auprès de toi.
- Moi ?!
- Oui, toi.
- Je n'ai jamais...
- … demandé à Astarté de s'occuper de quelqu'un pour qui tu t'inquiétais ? la coupa Marcia en lui lançant un regard narquois.
- Euh... Ben...
- Tu es la plus attentionnée des melioras, Aeshma. C'est pour cela que tout le monde t'aime tant ! »
La meliora grommela des borborygmes incompréhensibles avant de sortir :
« Tu es une fille bien, Marcia. Croiser ton chemin, c'est... »
Marcia tourna la tête vers son mentor. Aeshma cherchait ses mots. Une comparaison.
« Tu es comme une lame bien aiguisée. On peut toujours compter sur toi.
- Glaive, pugio ou sica ? ricana la jeune fille.
- Abrutie ! »
Marcia s'esclaffa, elle se moquait, mais la déclaration d'Aeshma la toucha jusqu'au plus profond de son âme.
Deux pieds chaussés d'élégantes chaussures de cuir fauve se dressèrent devant les deux gladiatrices. Marcia leva la tête.
Gaïa.
« Aeshma, je peux te parler, s'il te plaît ?
- …
- En privée.
- Euh...
- Vas-y, l'encouragea Marcia. Je veille sur Sara.
- Je ne surveille pas Ishtar ! se récria Aeshma.
- Bien sûr que si, répliqua sentencieusement la jeune fille.
- Bon, euh... Fais en sorte qu'on ne l'embête pas. Elle danse un peu trop bien.
- Tu peux compter sur moi, grimaça Marcia. »
Aeshma la regarda incertaine.
« Comme si c'était ma pupille, lui dit Marcia la main sur le cœur.
- D'accord, se décida Aeshma. Domina, en quoi puis-je vous être utile ? »
Ce qu'Aeshma pouvait parfois se montrer vraiment bête, pensa Marcia consternée.
Elle chercha Atalante du regard. Elle ne la trouva pas. Astarté ? Disparue aussi. Comme par hasard...
Bon.
« Hé, Marcia, l'appela Ursus. Tu ne veux pas chanter avec nous des chants de la légion ?
- Oui, oui, viens vite, l'encouragèrent Caïus et Galini »
Ben, voilà, Marcia finirait sa soirée sans les gens qui comptaient le plus dans sa vie. Elles avaient toutes de plus pressantes occupations que de finir la nuit à chanter, à boire et à écouter des histoires. Elle n'était pas très juste avec ses camarades, elle aimait beaucoup Galini et pas seulement elle.
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Atalante referma doucement la porte du cubiculum et se tourna vers Astarté. Elle s'approcha et lui passa une main sur la joue. Astarté ne bougea pas. Atalante posa ses lèvres les siennes. Un simple baiser, léger et élastique. Puis, elle plongea son regard dans celui de la Dace aux yeux dorés. Un sourire étira lentement les lèvres d'Astarté et ses yeux brillèrent d'un éclat tendre et joyeux. Tentateur. Atalante passa les mains derrière sa nuque, son corps entra en contact avec celui qui lui faisait face. Cette fois-ci, elle l'embrassa vraiment.
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Quintus gémit de surprise et d'émotion quand il sentit le corps de Julia se coller à lui. Il restreignit son envie de la serrer contre lui, de l'emmener et de basculer avec elle sur le lit. De l'embrasser partout où il trouverait de la peau nue. De la déshabiller, de la réapprendre avec ses mains, sa bouche et tout son corps. De se perdre en elle. De l'aimer aussi passionnément qu'il l'aimait.
Deux mois qu'elle le fuyait.
Il attendrait, fébrile.
Il se plierait à ses désirs, à ses peurs et ses besoins. N'importe quoi, elle pouvait lui demander n'importe quoi.
Julia défit sa ceinture et lui passa sa tunique par-dessus la tête. Elle l'embrassa dans le cou, et baissa sa feminalia. Le sous-vêtement glissa le long de ses jambes, il dégagea ses pieds et se retrouva nu devant elle, dans ses bras. Le cœur battant.
Elle le poussa jusqu'au lit et l'invita d'une légère pression des doigts à s'y allonger. Elle se déshabilla et vint doucement se coucher contre lui, la tête sur son épaule.
« Je suis née servile, Quintus. Durant toute mon enfance, je n'ai été que l'esclave personnelle de Lucia, la sœur aînée de Gaïa. »
Quintus sentit le cœur lui manquer. Ainsi c'était vrai. Tout ce que lui avaient dit ces rebuts de l'humanité qu'avaient été Aulus Flavius et Claudius Silus, sur les origines serviles de Julia, était vrai. Et si cela était vrai, ce que ce chien de Silus lui avait dégueulé dans les oreilles sous le regard pervers et concupiscent de son maître, l'était aussi.
Il se mit à pleurer en silence alors que Julia se confiait. Elle ne raconta pas le viol. Elle ne l'évoqua pas. Mais elle raconta tout le reste. Honnêtement, comme elle se l'était promis.
« Je t'ai menti, Quintus.
- Tu ne m'as jamais menti. Tu n'as rien volé à personne, tu as protégé Gaïa, tu l'aimes et j'ai épousé la femme que tu as toujours été. »
Il se frotta le menton contre le haut de son crâne.
« Gaïus est notre enfant, Julia. Tu es la femme que j'aime. Qu'est-ce que tu attends de moi ? Que je te chasse ? Pourquoi le ferais-je ? Tu veux partir ?
- Non. »
Il bougea et fit face à Julia.
« Je n'ai jamais douté de toi. Tu n'as même pas changé de nom.
- Il t'a raconté ?
- Il était tellement fier de lui.
- Je... »
Quintus lui ferma la bouche avec ses doigts.
« Chuuut, chasse-le de tes pensées, il est mort, Silus aussi.
- Silus n'est pas mort.
- Ça doit être encore pire.
- Oui.
- Alors, oublie-les. Ne les laisse plus s'immiscer entre nous.
- Je suis désolée, Quintus.
- Tu n'aimes plus les gros ? plaisanta le jurisconsulte. »
Julia se prit à rire.
« Si...
- Vraiment ? la taquina Quintus.
- Oui. »
Julia bascula Quintus sur le dos et vint se placer au-dessus de lui. Elle l'embrassa. Il lui caressa doucement le dos. Elle gémit faiblement.
« Quintus, souffla-t-elle en brisant leur baiser. S'il te plaît, sois doux et gentil. Il y a si longtemps... »
Elle ne finit pas sa phrase. Quintus la sentait fragile. Il l'aimait tant.
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Il l'aima comme au premier jour. Quand il ne la connaissait pas encore, quand elle l'intimidait, quand il n'arrivait pas à réaliser qu'il tenait une femme aussi exceptionnelle dans ses bras, une femme qui affirmait l'aimer. Quand il avait peur d'être maladroit, de la dégoûter, de la décevoir et qu'elle s'enfuît. Peur de la perdre à jamais. Il avait eu tellement peur la première fois. Cette fois-ci encore.
Ils sombrèrent ensemble, doucement, lentement et réapprirent aussi bien l'un que l'autre à s'aimer et à se faire confiance.
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Gaïa conduisit Aeshma dans sa chambre, la gladiatrice se crispa, mais la jeune Alexandrine avait anticipé sa réaction, elle ne s'y arrêta pas et l'entraîna sur la terrasse. Zmyrina était partie, personne ne les dérangerait. Elle s'appuya sur la rambarde et contempla la nuit. On entendait les chants des gladiateurs, atténués par la masse de la villa. Aeshma resta en retrait. Un long moment.
« Domina... ?
- Mmm ? répondit distraitement Gaïa.
- Vous vouliez me parler ?
- Non, j'avais envie d'être avec toi. »
Un silence hostile lui répondit. Gaïa se retourna.
« Aeshma, je ne suis pas Zmyrina. Je ne sais pas ce que tu as pu lui dire pour qu'elle s'enfuie, mais je ne te laisserai pas partir sans te dire au revoir.
- …
- Sur l'Artémisia, le dernier soir, tu n'es pas montée en haut du mat pour me fuir, lui rappela Gaïa.
- …
- Tu espérais me revoir à ce moment-là ?
- Non.
- Parce que tu ne voulais plus me voir ou parce que tu pensais qu'on ne se reverrait jamais ?
- Je pensais ne jamais vous revoir, avoua sourdement Aeshma.
- Et tu le penses encore cette fois-ci, n'est-ce pas ?
- Oui.
- Tu ne m'as pas fuie la première fois, pourquoi le ferais-tu cette fois-ci. »
Aeshma haussa les épaules.
« Pourquoi Zmyrina est partie ?
- Parce qu'elle nous imaginait un avenir et que je lui ai fait comprendre qu'il n'existerait jamais.
- Je ne nous imagine aucun avenir, Aeshma. Je ne nous en ai jamais imaginé un.
- Vous mentez, l'accusa la gladiatrice.
- Tu parles d'Alexandrie ? De ma proposition ? J'ai été stupide.
- Pff... souffla la jeune Parthe.
- Je n'attends plus rien, Aeshma. Je ne te reverrai peut-être jamais, ça m'est égal. Ce que je veux, c'est profiter de l'instant présent. Ce que je veux, c'est profiter de ta présence. Partager ce que nous avons déjà partagé ensemble et ne penser à rien d'autre qu'à nous deux, ici et maintenant.
- Ce n'est pas une bonne idée.
- Tu crois que c'était une meilleure idée de te jeter du haut de ce balcon ? plaisanta Gaïa.
- Mouais, sourit Aeshma.
- Faisons juste comme s'il n'y avait plus que nous deux. Comme si nous étions sur le lembos.
- Y a pas de poissons et vous n'aviez pas la même idée derrière la tête. »
Gaïa pencha la tête et passa un doigt le long du biceps de la jeune Parthe.
« Pour le poisson, je suis d'accord, mais qui te dit que je n'avais pas la même idée derrière la tête ?
- Vous l'aviez au début, quand on se méfiait l'une de l'autre, pas après. »
Gaïa s'égaya.
« Tu n'es pas si frustre que tu en as l'air.
- Je sais quand on me désire.
- Toujours ?
- Toujours, confirma Aeshma.
- Présomptueuse ?
- Réaliste.
- Sensible ?
- Peut-être, concéda la jeune Parthe.
- Mmm. »
Gaïa se détourna et s'appuya de nouveau sur la rambarde. Cette fois-ci, Aeshma vint s'y appuyer elle aussi. Elles restèrent les yeux fixés sur la nuit. Gaïa avait envie de plus, mais elle y avait renoncé. Elle ne voulait pas lui forcer la main. Elle était sûre de pouvoir la contraindre à satisfaire son désir. D'allumer le sien. Elle ne voulait pas. Pas si Aeshma le regrettait plus tard. L'avoir auprès d'elle lui suffisait. Aeshma était détendue et calme. Elle l'aimait aussi comme cela. Exactement comme elle pouvait l'être quand elle se sentait bien sur le lembos et que Gaïa pensait avoir été transportée dans un autre monde. Un monde en dehors du temps.
Parfois, à bord du lembos, elle avait souhaité que leur dérive ne prît jamais fin. Particulièrement la nuit ou en fin de journée. Après... Le soleil se levait, il faisait chaud, Aeshma s'isolait, Gaïa pensait à Julia, et elle devait puiser sa force dans l'espoir qu'elle avait un jour de toucher terre, de revoir sa sœur. Dans la présence d'Aeshma à ses côtés.
Comme ce soir. Sur ce balcon. Même si son cœur menaçait d'exploser.
« Sameen. »
Gaïa fronça les sourcils et tourna la tête vers la gladiatrice. Aeshma regardait droit devant elle.
« Mon prénom, précisa Aeshma. C'est Sameen. »
Le cœur de Gaïa explosa.
Dans un silence retentissant qui s'éternisa et se transforma en lente agonie.
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« Et puis, vous avez raison, dit tout à coup Aeshma d'une voix sourde après avoir longuement regardé la lune se lever. Je suis débile. »
Elle attrapa la main de Gaïa et traîna la jeune femme derrière elle jusqu'à sa chambre. Elle se figea un instant.
« Euh... Vous... ? Je ne veux pas que... »
Gaïa pencha la tête, haussa un sourcil narquois. Elle s'avança sur Aeshma et la repoussa jusqu'au lit. Elle s'arrêta juste devant.
« Tu ne veux pas quoi, Aeshma ?
- Rien. »
Aeshma enlaça Gaïa. Elle ne la reverrait jamais. C'était idiot qu'elles se quittassent ainsi.
Frustrée et en colère. Tristes.
Gaïa éveillait en elle des sentiments qu'elles n'auraient pas voulu ressentir, mais elle aimait son corps, ses mains et la jeune femme l'emmenait vers des rivages qu'Aeshma eût été bien stupide d'ignorer. La domina ne méritait pas qu'on l'ignorât.
En tout cas, elle ne méritait pas qu'Aeshma l'ignorât.
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Pour la première fois, la jeune gladiatrice accepta d'abattre les murs qu'elle avait toujours maintenus dressés entre elle et la domina. Des murs dérisoires, mais si indispensables à ses yeux. Des murs qui maintenaient Gaïa à distance. Quand elle se retrouva prête à basculer pour une énième fois et que Gaïa la retenait juste au bord du précipice, que leurs sueurs se mêlaient l'une à l'autre et que leurs corps glissaient l'un sur l'autre, qu'Aeshma sentit son esprit lui échapper, elle balbutia d'abord son titre. Ses doigts s'enfoncèrent dans son dos. La domina gémit. Et Aeshma gémit en échos. Et puis... Elle oublia.
Ses dernières défenses tombèrent et elle l'appela Gaïa. Elle répéta son prénom. Trois fois. Dans une longue plainte étouffée et ininterrompue. Gaïa se cambra sur elle et plongea sitôt après le nez dans son cou. Aeshma bascula. Le prénom de Gaïa sur les lèvres. Elle entendit son nom en réponse :
« Aeshma. »
La jeune Parthe serra Gaïa contre elle, la jeune femme l'embrassa gentiment sur le coin de la mâchoire et se laissa couler entre ses bras.
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Astarté caressa le front d'Atalante. La grande Syrienne se frotta le nez contre elle.
« Tu ne m'oublieras pas ? demanda la Dace aux yeux dorés.
- Je ne t'ai jamais oubliée.
- Qu'est-ce que tu n'as pas oublié ?
- La première fois où je t'ai fait mordre la poussière et que j'ai rabattu ta superbe.
- Tu as été plus fière de me battre moi, ou de battre Aeshma ?
- De battre Castor.
- Je l'aimais bien, dit pensivement Astarté.
- Il était gentil et c'était un bon combattant. »
Les deux gladiatrices commencèrent à égrainer leurs souvenirs. Ceux qu'elles avaient engrangés depuis neuf ans qu'elles se connaissaient. Leurs doigts courraient légèrement sur la peau l'une de l'autre. Ils s'égarèrent un moment et elles remisèrent leurs souvenirs à la prochaine pause. Elles s'endormirent avant et Astarté connut la joie de regarder une dernière fois Atalante se réveiller. Sa joie se transforma en bonheur quand, pour la première fois depuis huit ans, elle découvrit aux fond des yeux de sa camarade un regard non plus embarrassé, mais complice.
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Quintus s'endormit sagement aux côtés de Julia. Elle avait posé une main sur son avant-bras et il sentait, même à travers son sommeil, sa chaleur se répandre au travers de son corps. Lui procurer un bien-être qu'il avait cru à jamais lui être dérobé par l'ignoble Claudius Silus.
Le matin, il se heurta aux sourires de Julia et de Gaïus. Elle était allée chercher l'enfant et il sommeillait, tranquille et béat, entre ses deux parents.
« J'ai apporté un plateau, tu veux manger ? lui proposa Julia.
- Mmm, approuva voluptueusement Quintus. »
Ils avaient mangé tous les trois, assis sans façon sur le lit, autour du plateau. Quand Pagona entra, elle passa la main sur son ventre rond et souhaita que son enfant connût le bonheur de Gaïus.
Celui d'une famille unie et aimante.
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Gaïa et Aeshma ne dormirent pas. Quand l'aube se leva, la gladiatrice vint poser sa tête au creux de l'épaule de la jeune Alexandrine.
« Gaïa ?
- Oui ?
- Tu as toujours le pugio ?
- Celui que je t'ai offert ?
- Oui.
- Je l'ai toujours, confirma Gaïa.
- Tu vas me surveiller, n'est-ce pas ?
- Oui.
- Je ne veux pas te revoir.
- Je sais.
- Quand je mourrais, tu le sauras ?
- Si je ne suis pas morte avant, oui.
- Quand je serai morte, tu donneras le pugio à Abechoura. Tu lui diras que je l'aimais et que je ne l'ai jamais oubliée. Qu'elle a toujours habité mes pensées. Que je n'ai jamais oublié personne.
- D'accord.
- Tu prendras soin d'elle ?
- Oui.
- Merci.
- Toi aussi, Aeshma. Merci. Merci pour tout. »
Gaïa lui leva le menton. Elles scellèrent leurs accords et leurs adieux dans un unique et dernier baiser. Aeshma reposa ensuite sa tête sur l'épaule de Gaïa et elles attendirent en silence l'heure du départ.
Quand Aeshma se leva, elle revêtit sa cuirasse et Gaïa sut qu'elle l'avait perdue.
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NOTES DE FIN DE CHAPITRE :
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Alètheia : du privatif "a" et du mot "léthé" l'oubli.
Déesse et notion grecque. Alètheia évoque aussi bien la vérité que la réalité. Elle s'oppose à ce qui est caché, à l'oubli volontaire, et aux apparences (trompeuses).
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L'esclave et l'esclavage :
L'esclave en révolte dans la haute antiquité ne se meut pas pour des raisons humanistes, il ne se bat que pour sa propre liberté. Il ne cherche pas à remettre en cause l'ordre du monde, il aspire simplement à une vie meilleure (ce qui n'est en rien condamnable...)
En Grèce, on redoute l'esclavage, mais on le pratique sans complexe. Les prisonniers de guerre grecs ou pas, deviennent esclaves des cités grecques.
Même chose à Rome.
Les guerres serviles romaines qui eurent toutes lieux à l'époque républicaine (la dernière met en scène Spartacus), eurent pour causes :
- Un traitement inhumain des esclaves, cause de la première guerre servile en Sicile (140-139 av JC)
- Une promesse de libération faite à des hommes victimes de la piraterie d'être libérer qui s'opposa aux intérêts des chevaliers et des Grands propriétaires terriens et qui ne fut pas tenue, entraînant une fois encore en Sicile une révolte que peina à étouffer Rome (104-100 ).
- La révolte d'un gladiateur qui enflamma l'Italie (73-72 av).
Il y en eu d'autres qu'on ne compte pas parmi les guerres serviles, mais elles donnent une idée des motifs qui incitèrent des esclaves à se révolter. Injustice, pauvreté et désespoir.
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Si Spartacus est considéré comme un champion de la lutte contre l'oppression, cette idée de l'esclave qui espère vaincre Rome pour mettre en place une société humaniste et juste, est une invention moderne chère aux Marxistes. Spartacus était d'origine noble et se conduisait en tant que tel. Il fut un grand stratège, un homme charismatique épris de liberté. De sa liberté. Et c'était un homme de son temps. À la mort de son compagnon Crixus, il organisa des combats de gladiateurs (mettant en scène des légionnaires prisonniers... Juste retour des choses diront les plus vindicatifs.) et, comme tout le monde, il massacra ou réduit en esclavage ceux qui ne se rallièrent pas à sa cause.
Des révoltés en Sicile, comme à Pergame, érigèrent des royaumes éphémères dont le chef des révoltés était le roi.
L'Empire ne connut pas de grandes révoltes serviles. Deux grandes raisons peuvent l'expliquer. D'abord, les esclaves sont plus étroitement surveillés et il leur interdit de porter des armes. Ensuite, le statut des esclaves s'adoucit. Des lois furent votées qui leur donnèrent peu à peu des droits, mais surtout donnèrent des devoirs à leurs maîtres (par exemple, les maître n'eurent plus droit de vie et de mort sur leur esclave, le droit de le contraindre à la gladiature...).
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Et puisqu'on parle d'esclavage et des grecs... parlons de la façon dont on passe sous silence l'esclavage qu'on pratique auprès des autres et d'une croyance bien ancrée dans les mentalités :
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Du mensonge de la captive amoureuse (ou l'esclavage déguisé et accepté) :
L'une des grandes peurs de la femme grecque est que sa cité ne tombe sous le joug d'un ennemi et qu'elle ne fût réduite en esclavage.
Les captives, si elles sont jeunes sont un butin très prisé par le guerrier grec. Ainsi, Cassandre et Andromaque, les princesses troyennes, respectivement fille du Roi Priam et femme d'Hector, connurent le sort des femmes dont la cité à été vaincue. Briséis (l'amante éplorée d'Achille) et Antiope (l'épouse du héros Thésée, le tueur du Minotaure.) ne connurent pas un autre sort.
Si Cassandre et Andromaque sont connues pour avoir hérité d'un triste sort (Cassandre a été assassiné par Oreste, et Andromaque, dont le fils, contrairement à ce qui dit Racine, a été tué, qui a été mariée à Pyrrhus, puis au frère de celui-ci, pleurera Hector toute sa vie.).
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Mais Briséis et Antiope se seraient pâmées d'amour pour leur ravisseur.
On peut douter de telles assertions (enfin moi j'en doute.).
Achille a acquis la reine Briséis après avoir attaqué son royaume et tué ses trois frères et son mari.
Réflexion : Beaucoup de personnes à détester ou à haïr pour tomber ainsi folle amoureuse de leur meurtrier. Beaucoup de mépris pour la ville pillée et pour ses habitants sur lesquelles elle règne. Peu de peine d'être passée du statut de reine à celui d'esclave qu'on se passe de main en main (Achille, Agamemnon, Achille.).
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Antiope, sœur de la Reine Hippolyte a été enlevée par Thésée (après que celui-ci ait déjà abandonné Ariane sur une île perdue... Oups ! Mais ce n'est pas de sa faute, il l'a oublié ! C'est vrai qu'on oublie si facilement une femme à qui on doit d'être devenu un héros et d'avoir sauvé sa cité. Une femme qui a trahi sa famille par amour.). Certaines versions rapportent même que c'est Héraclès qui enleva Antiope et l'offrit à Thésée en guise de butin (Oui, comme un vase.).
La légende d'Antiope varie selon les sources, on affirme dans l'une d'elle qu'Antiope tomba amoureuse de Thésée et qu'elle s'enfuit de chez elle. Mais si la jeune princesse avait ainsi trahi son peuple, il est peu probable que les Amazones se soient ensuite lancées dans une guerre meurtrière contre Athènes pour récupérer la jeune femme.
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L'amour que concevrait une captive pour son ravisseur est un mythe viril qui, présent dans l'Iliade perdure encore de nos jours.
Le rapt des femmes en vue d'en faire une épouse fut de tout temps une pratique courante. Elle est :
- Héroïque chez les grecs :
Les femmes tombent amoureuses du héros. D'ailleurs les dieux ne se privent pas eux aussi d'enlever les femmes ou les hommes qui attirent leur convoitise : Hadès enlève Perséphone, Éros enlève Psyché et Zeus s'amuse beaucoup : Ganymède, Europe, Egine... (sans parler des viols : Léto, Danaé, Alcmène...)
- Héroïque chez les Romains (grands admirateurs des grecs.) :
Les femmes tombent amoureuses des Romains et permettent ainsi à Rome de prospérer. L'enlèvement des Sabines, l'un des mythes fondateurs de Rome ne parle pas d'autre chose.
- Intéressée au Moyen âge :
Les filles uniques étaient l'occasion de s'arroger la fortune de leur père. Aliénor d'Aquitaine en quittant Paris à la suite de son divorce avec Louis VII, connut un voyage périlleux pour rejoindre l'Aquitaine. La belle était détentrice d'un fief fort envié. Cette pratique cessa peu à peu sous l'influence de l'Église parce que le rapt des jeunes héritières occasionnait guerre et désordre. C'est une des raisons (dont les conséquences ne furent pas toujours des meilleures, je vous l'accorde) qui décida l'Église à faire du mariage un sacrement, donc un acte indissoluble et consentit par les deux parties (c'est écrit dans le Droit canonique. Un mariage forcé est l'une des rares clauses d'annulation du mariage avec la consanguinité, la non-consommation du mariage et une maladie cachée.)
- Virile : nombres de cultures et de traditions gardent cet aspect de l'enlèvement de la femme par son futur époux. On gagne la femme. Elle tombe amoureuse de l'homme fort (On rejoint le mythe antique de la belle captive amoureuse de son ravisseur.)
- Nécessaire quand les hommes ne trouvent pas de femmes :
Le rapt est par exemple pratiqué dans certaines régions du nord de la Chine qui souffrent d'un fort déficit en femme. Il n'est pas rare dans certaines régions, que des femmes qui voyagent seules se trouvent des compagnes de voyage éphémères.
Le rapt peut être aussi l'assurance pour des guerriers de se trouver des femmes à mettre dans leur lit et des ventres pour enfanter leurs héritiers. Les Syriennes et les Irakiennes de 2015 à 2017 ont été victimes de telles pratiques (Je ne compte pas dans le lot celles qui ont seulement servie d'esclaves parce que jugées impures et donc inaptes de porter les enfants d'un combattant de Dieu, cf. les Yézidis), tout comme les Nigérianes (même si le rapt des femmes au Nigeria ne se limite pas à simplement en faire des épouses.)
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