CHAPITRE XXXV

Arrivé sur la rive du fleuve, David se mit à scruter les flots agités avec anxiété. Nulle trace de Don, pas plus que de Charlie ou de Colby. Il ne pouvait imaginer qu'ils se soient noyés tous les trois ! Comment dire à Alan qu'en un soir il avait perdu ses deux enfants ? Comment justifier une telle tragédie ?

Et puis il aperçut une tête qui surnageait et plongea à son tour pour aller porter assistance au nageur. Il reconnut Charlie : celui-ci semblait épuisé et il s'empressa d'aller à son aide. Le mathématicien se débattit.

- Donnie ! Laisse-moi David, je dois retrouver mon frère !

- Non Charlie, viens, Colby s'en occupe !

A bout de forces, Charlie laissa David le ramener à la rive où des mains secourables se tendirent vers eux et les hissèrent en sécurité. Ils fixèrent attentivement le flot en priant pour voir réapparaître les deux agents : mais il n'y avait aucune trace d'eux. L'hélicoptère s'était déporté et éclairait maintenant de son faisceau aveuglant la masse liquide désespérément vide.

Charlie éclata en sanglots convulsifs

- Donnie ! Non ! Donnie !

Atterré, David n'arrivait pas à trouver les mots pour le réconforter. Lui-même sentait les larmes couler sur son visage. Il prenait conscience que Colby non plus n'avait pas réapparu. Qu'avait-il pu se passer ? Son équipier était un nageur exceptionnel. S'était-il blessé en plongeant ? Avait-il été entraîné vers le fond par un de ces tourbillons mortels qui agitaient les eaux en cette saison ? Se pouvait-il qu'il perde deux membres de l'équipe dans la même soirée ?

Et puis soudain il entendit un appel, à plusieurs mètres en aval. Fébrilement, il indiqua par signes au pilote de l'hélicoptère d'avoir à diriger son projeteur vers cet endroit. Charlie s'était relevé, attentif tout à coup. Et le faisceau prit soudain dans son reflet deux têtes qui surnageaient à quelques mètres de la rive : Colby et Don, le premier ayant passé son bras autour des épaules du second qui ne bougeait plus.

Aussitôt deux agents plongèrent à leur tour pour aller prêter main forte à leur collègue qui semblait au bout du rouleau et ils le ramenèrent sur le bord avec son fardeau qu'il refusait de lâcher. Des dizaines de mains se tendirent vers eux pour les sortir de l'eau.

- Vite, occupez-vous de Don ! Je ne l'ai pas trouvé tout de suite ! Il ne respire plus !

Mais déjà David s'empressait : il avait retourné son chef sur le ventre et, après l'avoir prestement débarrassé des menottes qui le gênait dans sa manœuvre, il le remit sur le dos et commença à pratiquer le bouche à bouche tandis que le médecin qui l'avait rejoint pratiquait un massage cardiaque qu'il interrompit le temps d'injecter une ampoule d'adrénaline pour aider le cœur à surmonter le choc.

A genoux aux pieds de son frère, Charlie les regardait faire en murmurant sans discontinuer :

- Je t'en prie Donnie ! Je t'en prie, respire. Respire !

Après ce qui leur sembla une éternité, Don se mit à tousser et David poussa un soupir de soulagement avant de le rouler sur le côté pour qu'il puisse recracher l'eau qu'il avait ingurgitée. D'autres agents s'approchaient, munis de couvertures qu'ils distribuèrent à leurs collègues trempés.

D'un geste, Charlie refusa la sienne : il ne souhaitait qu'une chose : voir son frère ouvrir les yeux le reste n'avait aucune importance. Et son souhait s'exauça soudain. Après avoir toussé et vomi quelques secondes, Don commença à se débattre, comme s'il ne se rendait pas compte qu'il n'était plus menacé par aucun danger.

- Tout va bien Don, tout va bien, tu es tiré d'affaire ! le rassura David.

Don ouvrit alors les yeux et son regard croisa le regard brouillé de larmes de Charlie à genoux près de lui.

- Charlie… murmura-t-il.

Celui-ci éclata en sanglot et serra frénétiquement son frère contre lui.

- Oh Donnie ! J'ai eu si peur ! Si peur ! Ca va aller maintenant, ça va aller ! ne cessait-il de répéter, comme pour s'en convaincre lui-même.

- Tu m'étouffes Charlie ! protesta Don d'une voix faible.

Et Charlie s'écarta brusquement de lui, les joues baignées de larmes.

- Tu ne crois pas qu'il y a assez d'eau comme ça ! plaisanta son frère.

Un éclat de rire général ponctua la plaisanterie pourtant peu inspirée. Mais elle prouvait que Don était conscient, qu'il avait toute sa tête et surtout elle mettait fin à des heures de souffrance et d'angoisse insoutenable.

Don était totalement épuisé, il était impossible de lui faire gravir le talus dans l'état de faiblesse où il se trouvait : les agents décidèrent de demander aux pompiers d'apporter le matériel nécessaire pour le hisser en civière jusqu'au pont et de là le mettre dans l'ambulance.

En attendant, la priorité était de le protéger autant que faire se pouvait des intempéries. Le médecin ne pouvait pas faire grand-chose d'autre en attendant l'ambulance : les conditions ne se prêtaient pas vraiment aux soins d'urgence et l'agent ne présentait apparemment aucune blessure nécessitant une intervention immédiate. Il posa tout de même un pansement compressif sur l'épaule et le front pour arrêter le saignement mais il savait qu'ils seraient très vite trempés. Après lui avoir injecté un antalgique, il chercha des yeux un moyen de mettre son patient à l'abri pour éviter que l'hypothermie ne vienne s'ajouter à la faiblesse générale.

Ce fut Charlie qui trouva la solution : il s'assit contre le talus et saisit son frère dans ses bras, le calant contre lui pour le soutenir et tenter de le réchauffer et on les enveloppa de plusieurs couvertures. Ainsi blottis l'un contre l'autre, les deux frères se sentirent plus proches l'un de l'autres qu'il ne l'avaient jamais été, non pas physiquement, mais moralement.

Don sentait son petit frère trembler contre lui à la fois de froid mais aussi de peur rétrospective. Lui-même se sentait transi et terriblement faible mais le contact de Charlie lui redonnait des forces : il avait réussi à éviter à son frère les horreurs qu'il venait de traverser, et rien que cela valait toutes les victoires du monde.

Les pompiers furent sur place en une vingtaines de minutes. On plaça l'agent dans une de ces coquilles qui sert au secours en montagne et on le hissa sur le pont où Charlie le rejoignit au moment où les infirmiers s'apprêtaient à le faire entrer dans l'ambulance.

- Un moment ! demanda soudain Don, suspendant le geste des secouristes.

Charlie allait lui demander ce qui se passait lorsqu'il s'aperçut que le regard de son frère était rivé sur le corps de Mc Stylsen, resté exposé sur le pont, dans l'indifférence générale. On ne s'était occupé que de Don depuis le moment où le malfaiteur était tombé et ce n'était que justice. Charlie vit son frère frissonner en regardant le cadavre et il lui saisit la main

- C'est fini, il est mort, il ne te fera plus de mal. Tu as gagné Donnie ! C'est toi qui a gagné !

Don se laissa aller en arrière, reposant la tête sur le brancard. Oui, il avait gagné : malgré toutes ses menaces, malgré tout ce qu'il lui avait infligé, Mc Stylsen avait perdu. Il n'était pas parvenu à son but ultime et il était mort sans avoir assouvi son désir malsain. Charlie sentit la main de son frère étreindre la sienne et il répondit à cette étreinte, sentant que son aîné avait, en ce moment précis, désespérément besoin de se raccrocher à quelqu'un. Il prit alors conscience que Don avait beau avoir gagné, Mc Stylsen allait le hanter pendant longtemps encore.