04/08/2009 : je dois des bisous à Philippe, William, Sarah et Laura (j'ai bien noté Stalky) pour leurs mots gentils de chapitre en chapitre.

Et tant qu'on y est, un grand merci aux scribouilleurs inconnus qui ont les premiers scribouillé les grandes lignes des scènes fétiches du fandom ! (à mon tour je les ai pillées pour ce chapitre, pas de soucis, j'assume)


Ses mains tâtonnèrent le carrelage et se refermèrent sur la seule issue possible.


Chapitre 37 : Ce Qui Se Cache

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La salle de bain était maintenue dans l'ombre pour épargner aux sorciers la vue du carrelage rouge. Une silhouette à genoux s'afférait à stopper les multiples hémorragies du corps recroquevillé au sol. Les deux autres, debout derrière, la regardaient faire en silence.

« J'ai stabilisé son état. On va pouvoir le ramener à l'infirmerie. » Mme Pomfresh s'essuya les mains avec son tablier, les yeux fixés sur les traces sombres qu'elles y laissaient. « Si vous n'étiez pas venu me chercher si vite, Severus, je n'aurais rien pu faire pour lui. »

« Quelqu'un m'a prévenu. »

Les deux sorciers se regardèrent puis se tournèrent vers leur directeur qui se taisait toujours. La matrone passa ses doigts sur les cheveux noirs qui encadraient le visage figé dans une expression de délivrance pénible. « Que Merlin vienne en aide à cet enfant. »

Son collègue la repoussa et prit le corps dans ses bras. Ils marchèrent jusqu'au troisième étage, le maître des potions supportant le poids du blessé et l'infirmière lui soutenant la tête. Albus Dumbledore suivait à pas lents. Les peintures intriguées qui croisaient son regard s'empressaient de refermer la bouche.

Ils étendirent l'étudiant sur le lit qu'il occupait encore une semaine plus tôt dans la chambre des professeurs. En pleine lumière, les dommages étaient insoutenables. Le garçon ne s'était pas seulement tailladé le ventre à deux reprises, il s'était aussi charcuté la main qui avait brandi le tesson de verre. Il n'avait qu'un pantalon sur lui lorsqu'il était tombé parmi les éclats du miroir. Son torse, son dos et ses bras, étaient constellés de petites incisions par où avait perlé du sang que les soubresauts avaient ensuite barbouillé en travers de sa poitrine. Le plus impressionnant restait sa tête, redressée et maintenant bien visible. Des poignées entières de cheveux blancs partaient de la célèbre cicatrice pour aller se perdre à l'arrière du crâne.

Pomfresh examina les fonctions vitales de son patient. Elles s'amélioraient de minute en minute mais restaient très faibles. Snape fut chargé de la préparation d'un hématoseur, une potion pour aider le système à produire plus de sang. L'homme laissa ouverte la porte du laboratoire au fond de l'infirmerie pour entendre les instructions de la matrone. Pomfresh lui commanda en plus une lotion coagulante spéciale, de celles dont on espérait ne jamais avoir à se servir dans une école, et un désinfectant doux saturé d'agents de cicatrisation. Une fois terminés les diagnostics les plus pressants, la sorcière entreprit de refermer les plaies abdominales. Elle essaya de placer son corps de façon à ce que le vieil homme n'assiste pas au spectacle, mais Dumbledore fit le tour du lit. Ni Snape ni elle n'eurent le courage de dire quoi que ce soit lorsqu'il fit apparaître une bassine et commença à baigner la forme inerte de son étudiant.

Une heure avant le lever du soleil, après que toutes les potions eurent été administrées, Pomfresh annonça que la vie du garçon n'était plus en danger immédiat. « Allez vous coucher, tous les deux. Nous reparlerons de M. Potter tout à l'heure. Et vous, Albus, je ne veux pas vous revoir ici avant le déjeuner. »

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« Vous voulez dire qu'à part ses blessures au ventre et à la main, le garçon n'a rien ? »

« Je veux bien rendre sur-le-champ mon diplôme de médicomage si c'est le cas. »

« Alors quoi ? », s'écria la vieille McGonagall.

« Alors il refuse de me laisser passer », grogna Pomfresh d'un ton égal, sa baguette tendue au-dessus de son patient. « Sa magie est trop agitée, je ne peux rien voir. Il va falloir se contenter des résultats de la prise de sang. L'examen toxicologique a révélé des taux élevés d'addictifs dus à une consommation excessive de somnifères et d'excitants. »

« Si mes souvenirs sont exacts, ça fait plusieurs mois que vous avez cessé de me harceler à propos de votre stock de potion de sommeil. Ce que Potter ne vole plus, il le fabrique certainement. J'ai vu qu'il avait ramené des chaudrons dans la Chambre. »

« Etant donné la concentration de potion qu'il a dans le sang, je ne pense pas qu'aucune de ses décoctions puisse lui être encore utile. »

« Quels effets, Poppy ? »

« Un profond désordre du sommeil, avec tout ce que cela peut entraîner : perte des repères, troubles de l'esprit, agressivité, paranoïa même. La prise de sang a également montré que le système immunitaire était endommagé par une anémie due une mauvaise alimentation et qu'il était, par ailleurs, de plus en plus sollicité. Ce qui ne fait que confirmer ce que tout le monde sait déjà : M. Potter est incapable de prendre soin de lui-même. »

McGonagall se tapota les yeux avec son mouchoir. Ses nerfs avaient déjà été mis à rude épreuve le matin même, lorsqu'elle avait appris par la mauvaise source que l'un de ses étudiants s'était ouvert le ventre. La vue du jeune Potter, ses cheveux déjà blancs sur l'oreiller, achevait de lui tirer les larmes qu'elle devait retenir chaque jour depuis la mort de Londubat. « Il en est à quel stade ? »

« Très bas, mais sa magie pallie à la plupart de ses déficiences. C'est un effet de pure volonté qu'il continue de marcher jour après jour. »

« Il n'y a plus de volonté chez ceux qui cherchent à en finir. »

Dumbledore frappa le sol de sa canne. « Harry n'a pas cherché à se tuer. Il a voulu mettre un terme à la vision à laquelle le soumettait Voldemort. »

« Avouez que la frontière est mince, Albus. Potter s'y est quand même repris à deux fois. »

« Il vit des temps difficiles », admit le vieil homme en foudroyant son maître des potions du regard. « J'avais espéré que M. Malfoy se persuaderait de rester à Poudlard… Autre chose, Mme Pomfresh ? »

« Il reste encore la question de ses glamours. Je suis à peu près certaine qu'il en porte, mais impossible de les localiser. Sa magie est très opaque », murmura la sorcière en testant l'atmosphère autour de son patient. « Et elle est toujours active, malgré son état. Il y a peut-être des charmes là-dedans, mais il n'y a certainement pas que ça. »

Dumbledore, McGonagall et Snape s'approchèrent du lit et tendirent leurs mains vers l'étudiant. C'était quelque chose que beaucoup de gens avaient souhaité faire dernièrement, mais sans jamais parvenir à trouver Potter autrement que sur ses gardes. La magie du jeune sorcier ne ressemblait plus à celle de leurs autres élèves. Elle avait une forme et une vie extérieure là où ses camarades peinaient à comprendre qu'il n'était pas uniquement question d'un bâton ensorcelé. Le flux de magie que dégageait le garçon était obscur à cause de son intensité, à moins qu'il ne le fût naturellement. Il n'y avait rien d'autre à lire, ce qui constituait une anomalie supplémentaire.

Dumbledore fut le dernier à retirer ses mains et, lorsqu'il prit la parole, son visage ne laissa rien transparaître. « Il porte effectivement des glamours. Neville Londubat et le jeune Malfoy les voyaient. »

« Il n'y aurait donc plus personne pour guider mes sortilèges d'annulation ? »

« Il reste quelqu'un », murmura le vieux sorcier en observant Snape du coin de l'œil.

Le maître des potions lui lança un regard exaspéré, aussitôt reporté sur Pomfresh qui semblait prête à mordre. « Et vous ne pouviez pas le dire plus tôt ! »

« Je n'ai pas de compte à rendre au nom des frasques de Potter. »

« Et bien maintenant vous en avez ! » L'infirmière passablement énervée lui indiqua le lit de Potter d'un mouvement de baguette, et ils mirent en place une procédure pour essayer de contrer sa magie. La manœuvre était délicate, surtout sur un malade qu'il ne fallait pas brusquer. McGonagall resta debout à côté d'eux, prête à intervenir en cas de besoin. Dumbledore préféra les regarder opérer de loin, plus seul sur son fauteuil qu'au beau milieu du désert.

« Pourquoi le jeune Harry vous laisserait-il voir ses subterfuges, Severus ? »

Le maître des potions haussa les épaules. « Je ne pense pas que ce soit conscient. Il a simplement cessé de se battre contre moi. Il me résiste toujours sur certains... points techniques, mais pour tout le reste, il s'en remet à mon autorité. »

« Autorité dont, j'ose espérer, vous n'abusez pas. »

« Au point où nous en sommes, Potter devrait être capable de se défendre contre toute agression aussi mineure. »

« Severus, vous êtes fatigant », marmonna Pomfresh en s'interposant entre les deux directeurs de maison. « Je ne sais pas encore lequel d'entre vous a eu l'inconscience de lui enseigner les glamours, mais il va entendre parler de moi. »

« Personne ne lui a appris à faire une chose pareille, Poppy. Et ça non plus, ce n'est pas nous. » Les trois adultes se tendirent alors que quelque chose de brûlant et d'agressif passait dans la magie de Potter.

Ils poursuivirent leur travail sans parler, attentifs aux divers changements d'humeur de l'énergie qu'ils manipulaient. Lorsqu'ils mirent à nu les premiers glamours, le silence changea de qualité. Ils trouvèrent beaucoup d'égratignures, de bleus et de balafres mal cicatrisées que l'infirmière soigna au fur et à mesure. Au cou de Potter fut aussi découvert un collier a priori banal, mais qui éveilla tous les soupçons lorsque Dumbledore insista pour qu'on le lui laisse. Progressivement, les glamours se reformèrent et engloutirent le bijou.

McGonagall posa sa baguette à l'endroit où le collier aurait dû se trouver. « Je veux bien être damnée… »

« Vous pourrez tenir compagnie à Potter. » Snape montra aux deux femmes l'intérieur du bras de l'étudiant.

« Albus, vous devriez venir voir. »

Le ton employé par McGonagall attira le directeur qui se pencha au-dessus du morceau de chair que tenait Snape. Potter s'était mutilé à plusieurs reprises la peau tendre sous le coude. Pomfresh trouva des marques similaires sur son autre avant-bras. Celles-là étaient disposées presque artistiquement. Le garçon avait usé de sa lame comme d'un pinceau, décrivant des courbes et des volutes, des lignes, puis des obliques furieuses qui avaient brouillé le tracé du léger bourrelet laissé par la scarification.

« Ces cicatrices sont anciennes. »

« Albus, les plus vieilles ont à peine quelques mois. »

« Faites à cette profondeur, elles sont un cri de vie. »

Le vieux sorcier lâcha le bras et retourna s'asseoir. Pomfresh et Snape eurent tout juste le temps d'appliquer un peu de pommade sur les marques avant que les glamours ne reprennent le dessus. Impossible de savoir si Potter dissimulait autre chose avec des charmes aussi vivaces. Les multiples couches d'illusions ne se correspondaient pas. Les nœuds les plus importants, ceux qui articulaient toute cette carapace magique, échappaient au maître des potions.

Une dizaine de minutes après que l'infirmière et le professeur eurent cessé d'interférer avec sa magie, Potter retrouva l'apparence sous laquelle ils étaient habitués à le voir. Les écarts étaient subtils, mais ils suffisaient à le faire passer pour un petit peu plus épais, un petit peu plus coloré et un petit peu plus grand qu'il n'était. Les glamours commencèrent à coloniser les nouvelles plaies sur le ventre et la main. Les seules traces de violence qui ne changèrent pas furent sa cicatrice au front et la trainée blanche au-dessus.

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Passé le premier choc, la tension parmi les professeurs s'était relâchée dans l'après-midi après que Pomfresh eut assuré que la santé de leur étudiant était sous contrôle. Snape avait ricané, mais sa réaction était passée inaperçue, perdue dans un bâillement irrépressible. Seule l'infirmière n'avait pas été dupe. Lorsqu'elle tambourina à sa porte en plein milieu de la nuit, elle ne fut pas autrement étonnée du regard écœuré mais fataliste qu'il lui asséna.

« Qu'est-ce qui lui arrive encore ? »

La sorcière s'appuya contre le chambranle de la porte, trop fatiguée pour cacher ses cernes et son inquiétude. « Probablement des séquelles de la nuit dernière. Le garçon est en pleine crise, Severus. Albus et moi l'avons veillé toutes ces dernières heures, mais je n'en peux plus. Je vais devenir folle si je ne dors pas un peu. »

« J'arrive. » Ils montèrent au troisième étage après que l'homme se fut changé. L'infirmière n'avait pas choisi un Patronus ou la cheminette pour venir chercher son collègue. Snape comprit sa fuite une fois dans la pièce. Potter se tordait sur son lit, le visage déformé par un cri qu'étouffaient à grand-peine les silencio placés autour de lui. A son chevet, le dos calé dans son fauteuil, Dumbledore regardait par la fenêtre.

Pomfresh posa une main encourageante sur le bras du professeur. « N'hésitez pas à me réveiller si ça empire. »

Les gémissements de Potter l'avaient mis mal à l'aise au départ, mais au fil de la nuit, ils finirent par se fondre dans le décor. Installé face au directeur, Snape suivait d'un œil attentif les évolutions de la mèche blanche du malade. Dumbledore ne pouvait pas avoir manqué ça, même muré dans ses pensées. La tâche progressait sur la tête de Potter.

Quand le garçon se mit à bondir sur son matelas, le vieil homme sortit de sa réserve et attira dans son giron la main qui n'était pas bandée. Potter était la proie de cauchemars où il devait combattre pour survivre. Ses coups de pieds mettaient à sac la literie de Pomfresh, au point que les deux hommes en furent réduits à le maintenir par la force sur son matelas. Sa peau affaiblie marquait beaucoup. Lorsque Snape relâcha la pression, la trace de ses doigts s'était imprimée en violet sur les chevilles du sorcier.

« Est-ce une attaque ? »

« Je l'ignore. Mais d'une façon ou d'une autre, Lord Voldemort est à l'origine de cette rechute. »

Dumbledore n'avait rien dit de plus l'heure suivante. Ce mutisme avait autant endommagé les nerfs du maître des potions que le regard fixe de la chouette blanche postée à la fenêtre. Des souvenirs de la première guerre, vingt ans plus tôt, remontaient à la surface. Des cadavres qui affluaient, des collègues dont la vie suspendue à un fil s'achevait dans un fracas d'espoirs brisés. Il était alors à peine plus âgé que Potter, et il avait côtoyé les morts. Etendu sur une litière ou debout à côté, il avait connu l'attente et appris par la même occasion à la détester. Avant tout, elle réservait rarement de bonnes surprises. Ce soir personne n'agonisait, mais il y aurait rapidement d'autres occasions.

Comme s'il avait attrapé ses idées noires au vol, le directeur tourna la tête vers lui. « Qu'avez-vous appris sur cette expédition à Londres ? »

« Absolument rien. Aucun des mangemorts qui communiquent avec moi n'y a participé. Le Lord a utilisé des mercenaires. Un certain nombre de ses partisans commencent à s'inquiéter de le voir si peu dépendant de leur présence. »

Snape s'était préparé à un combat de volonté après cette remarque, les yeux dans les yeux, comme ils s'en livraient souvent avec le vieux sorcier. Ça faisait partie du job. Dumbledore n'était pas d'humeur. Son regard vague considérait des pensées dont le maître des potions ignorait la profondeur. Le Lord noir faisait ça aussi. Snape n'avait jamais pu se faire à cette manie commune.

La dernière édition du Daily Prophet traînait sur le lit inoccupé. Les articles, tous en relation avec l'attaque dans le port de la capitale, étaient sensiblement les mêmes que dans le papier du matin. La pêche aux informations n'avait pas été plus fructueuse pour le Ministère que pour lui. C'était toujours ça. Snape replia le journal et le posa sur le torse du garçon de façon à ce que le titre de la une se trouve sous le nez de Dumbledore.

« Demandez à Harry Potter », récita le vieil homme. « C'est le message en écriture magique qui a été retrouvé sur les parois du container où sont morts les cinq enfants. »

« Du pain béni pour Fudge. »

Dumbledore se frotta les yeux. « Pas vraiment. Le Ministre a peur d'Harry autant qu'il peut avoir peur de moi parce que nous sommes des civils contrebalançant son pouvoir politique. Mais à moins qu'il ne soit plus bête que je ne le crois, il craint tout autant notre éviction. Les soupçons qui pèsent sur Harry ne le rendent pas plus populaire. Il n'a rien à offrir pour combler le vide qu'ils provoquent. »

« Les moldus sont en train de nous couper les vivres. Il pourrait jeter Potter en pâture pour se faire oublier. »

« Il n'osera pas aller jusque là. »

« Le garçon a récemment montré un étrange désir de s'en prendre physiquement à lui, Albus. Honnêtement, je ne vois pas pourquoi Fudge aurait des scrupules. »

« Parce qu'il est encore un enfant ? » Dumbledore ponctua sa remarque d'un sourire de dérision. « Il s'est passé quelque chose de très grave là-bas, Severus », dit-il en changeant abruptement de sujet, et ses doigts se perdirent dans la chevelure bicolore de Potter. « Quelque chose de beaucoup plus grave qu'une simple vision des meurtres. Harry a été poussé au-delà de ses limites. Mon esprit en imagine la cause, mais mon cœur se refuse à l'admettre. »

Snape n'avait pas de mal à se faire une idée. Potter faisait preuve depuis quelques années d'une résilience surprenante. Même la disparition de Black, survenue pratiquement sous son nez, n'avait pas réussi à l'anéantir. C'était plus difficile à dire pour la mort de Londubat, mais Potter avait continué de se présenter chaque soir à son étude, donc quelque part il avait survécu. Il avait fallu des circonstances particulièrement vicieuses pour briser le gryffondor. Et une fois son but atteint, le Lord l'avait réveillé, lui, pour qu'il aille cherche de l'aide. La logique du plan échappait au maître des potions.

« L'organisation, la mise en scène, le contrôle de l'esprit de Potter, la retraite devant les Aurors… C'est une grosse opération et beaucoup d'énergie perdue. Or le Lord est de plus en plus avare de sa magie. Pourquoi accepte-t-il d'en gaspiller autant pour torturer le sommeil d'un adolescent, cela reste pour moi un mystère. »

« Il est en lutte contre la nature même d'Harry. Il tente d'implanter en lui assez de haine pour le retourner définitivement et en faire un adversaire puissant mais sans surprise. Voldemort n'a rien à craindre d'un homme possédé par la colère. Il connaît toutes les ressources de cette émotion. » Penché au-dessus de l'étudiant blessé, Dumbledore regarda son maître des potions avec une détresse rare chez un homme de sa qualité. « J'ai peur qu'il ne soit en train de gagner cette bataille, mon ami. »

Snape se renfrogna sur son siège. La question qu'il avait posée était purement rhétorique. D'habitude Potter faisait partie des sujets tabous sur lesquels le directeur ne s'exprimait pas et, malgré sa curiosité, Snape se bornait aux maigres indications que lui fournissait Dumbledore. En tant qu'espion, il ne devait pas tout savoir. Les informations qui lui parvenaient étaient triées par le directeur au préalable, et les non-dits relevaient de la confiance qu'il accordait aux capacités stratégiques du vieil homme. Mais, depuis quelques temps, Dumbledore ne s'embarrassait plus de discrétion comme s'il lui importait peu que le Lord sache ce qu'il avait à dire sur Potter. De son côté, le Lord n'avait semblé ni étonné ni intéressé par le nouveau comportement de son ennemi historique. Snape ignorait à quoi jouaient ses patrons, et il n'aimait pas ça. Potter était passé du statut de cible à celui d'expérience sous microscope pour les deux Avatars, et cette guerre en forme de pari le rendait dingue.

« Cela fait des mois que je n'ai pas reçu de nouvelles consignes concernant Potter. Lui apprendre tout ce qu'il veut et veiller à ce qu'il ne perde pas contact avec le monde réel, Albus, ça ne peut en aucun cas suffire. Vous réalisez, n'est-ce pas, que j'ai reçu les mêmes instructions de sa part ? »

« Autant pour moi. Il m'avait semblé que cette liberté ne vous dérangeait pas, Severus. N'avez-vous pas proposé à Harry de lui enseigner l'Avada Kedavra ? »

Dumbledore ne l'avait pas regardé en disant ça. Snape sentit le rouge lui monter aux joues. « Il a refusé. »

Comme le silence s'éternisait, le maître des potions jeta un regard en biais à son directeur. « Je ne vois pas ce qui, dans ce refus, peut vous faire autant plaisir. »

Le sourire de Dumbledore s'était évanoui lors de la crise suivante. A la troisième, Snape s'était résolu à aller réveiller l'infirmière. Les tentatives nerveuses de Pomfresh et les mots doux du directeur n'avaient rien changé. Au petit matin, Potter avait glissé dans le coma.

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Les deux jours qui suivirent comptèrent parmi les plus étranges des annales de Poudlard. Tout commença par la disparition d'Albus Dumbledore. Un concile officieux de professeurs nomma aussitôt McGonagall à la tête des affaires courantes, le temps que quelqu'un remette la main sur le directeur. Mais ce qui semblait simple hier ne l'était plus aujourd'hui. En l'espace de quarante-huit heures, la vieille dame se trouva confrontée, en plus des soucis habituels relatifs à la gestion d'une école, au Wizengamot et à Reens. Elle régla temporairement la question du Wizengamot, lequel réclamait la comparution immédiate de Potter afin qu'il 'éclaire' le Ministère concernant l'affaire de Londres, en envoyant une copie faussaire de la lettre incendiaire que Dumbledore avait adressé à Fudge après l'émission du mandat d'arrêt contre le garçon. Se débarrasser de Reens, en revanche, se révéla tenir d'une toute autre paire de manches. Le Guetteur avait trouvé le moyen de connaître l'état de Potter ainsi que l'absence de Dumbledore, et il avait entrepris d'harasser McGonagall avec la ténacité d'une mouche un jour d'orage.

Le fait remarquable était qu'aucun élève, à part le préfet en chef mis dans la confidence, ne réalisa que l'espace d'une poignée d'heures, l'école roula à tombeau ouvert au bord du gouffre. D'habitude si promptes à connaître ce qui ne les regardait pas, les têtes-à-claques se contentèrent de mettre le siège vide de Dumbledore et la venue de Reens sur le compte d'un banal imbroglio politique. Quant à Potter, les rares qui daignaient en parler le pensaient fourré dans un coin avec un livre de magie noire. Si un chat disparaissait dans l'école, l'humeur du moment voulait de toute façon que l'ex-gryffondor en soit coupable.

Snape enfonça sa cuillère dans le premier plat à portée de main pour ne pas subir plus que nécessaire le spectacle des quatre maisons en train de déjeuner. C'était lui qui présidait le repas aujourd'hui, courtoisie de McGonagall. Les élèves n'avaient peut-être rien suivi des bouleversements humains de ces quarante-huit dernières heures, mais ils avaient parfaitement noté la décadence dans le contenu de leurs assiettes. La directrice par intérimaire avait trouvé la parade au début de grogne en déléguant l'affaire au maître des potions. Snape s'était fait un plaisir de retirer des points à tour de bras, une fois n'est pas coutume, sous l'œil complaisant de ses collègues.

Le réfectoire se tenait à carreaux lorsque Minerva McGonagall y déboula. Le maître des potions nota les deux tâches rouges sur les joues pâles de sa supérieure tandis qu'elle se dépêchait d'atteindre la grande table. En plus du soulagement, il y avait un mélange frustré d'émotions sur son visage, ce qui ne pouvait vouloir dire qu'une seule chose.

« Albus est de retour », murmura la sorcière à son attention. « Il est dans son bureau avec Reens. »

Un sourire rassuré se répandit dans les rangs des professeurs qui avaient tendu l'oreille. Snape lui-même n'était pas étranger à cette épidémie. La Loge était une organisation dangereuse avec laquelle il était difficile de traiter. McGonagall avait fait ce qu'elle avait pu, mais seul le directeur était capable de parler franchement contre Reens. Et encore, même lui devait surveiller ses arrières. Les deux professeurs furent d'autant étonnés qu'ils croisèrent au pied de la gargouille un Guetteur visiblement malmené. Ils apprirent plus tard par Hagrid que Reens avait quitté le domaine au pas de course.

On comprenait mieux pourquoi une fois dans le bureau. Un reste de magie vrillait encore autour de Dumbledore, et ses yeux sans joie fixaient la place où Reens s'était tenu. McGonagall en ravala ses effusions et ses reproches. Le vieillard avait cessé de jouer au directeur d'école.

« Harry doit être ramené parmi nous. Notre infirmière n'a pas les moyens de traiter efficacement un étudiant dans le coma ici, et si nous le transférons à Sainte-Mangouste, la Loge fera main basse sur lui. »

« Mais… comment faire ? », hésita McGonagall, prise de court par cet accueil glacé. « Poppy a déjà tout essayé. »

« Son esprit se dévore et ne trouve plus la sortie. Je vais la lui montrer, Minerva. Et Severus va m'y aider. »

Les sourcils de Snape bondirent à l'implication d'un tel degré de legilimencie. A côté de lui, McGonagall n'était pas plus heureuse. « Ce genre d'entreprise est bien trop hasardeux ! Albus, vous n'allez quand même pas risquer de perdre la raison, tous les deux, pour si peu de chance de réussite ! Qu'est-ce que nous deviendrions tous ? »

« C'est un coma magique. La magie peut le soigner. »

« Je sais ce que la legilimencie peut faire et ne pas faire. Une fois dans l'esprit d'Harry, vous ne serez pas protégés. Il y a un risque ! »

La vieille dame furibonde croisa les bras et se tourna vers le maître des potions pour le prendre à témoin. Snape sentit la pression du directeur sur sa nuque. « A moins que l'esprit ne soit délibérément hostile, le risque est théoriquement faible », avança-il sans se compromettre.

McGonagall lui lança un regard mauvais avant de revenir à Dumbledore. « Ce qui se cache dans l'esprit d'Harry est hostile. »

« Pas cette fois. Voldemort n'a aucun intérêt à ce qu'Harry reste dans cet état. Je crois qu'il est même prêt à nous aider. »

La vieille sorcière le contempla avec des yeux ronds, les bras ballants. « Albus… Où diable avez-vous été ces derniers jours ? »

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La chouette était toujours là. Snape tira les rideaux devant elle avec une certaine satisfaction. Il faisait noir dehors, mais la nuit n'était pas assez confidentielle pour ce qu'ils allaient faire. Dans son dos, Pomfresh vérifiait une ultime fois l'état de son patient. Elle espérait sans doute trouver une raison susceptible de faire revenir le directeur sur sa décision. Lui-même avait passé la journée à essayer de ne pas penser à ce sauvetage. Il n'avait pas trahi Dumbledore, malgré les assauts répétés de McGonagall, mais il n'en pensait pas moins.

Le vieux sorcier était resté hors d'atteinte depuis leur brève discussion, cloîtré dans son bureau avec pour seule compagnie des ouvrages sur la manipulation mentale. Pomfresh fit une moue désapprobatrice quand il entra enfin dans l'infirmerie, et elle s'aggrava lorsqu'il la congédia d'un geste de la main. Les portes se barricadèrent derrière elle. McGonagall serait encore directrice de Poudlard cette nuit. Dumbledore et lui étaient définitivement seuls, coupés du reste du château.

Snape s'installa dans un coin et rapatria ses longues jambes contre sa poitrine. Il n'y avait plus rien dans la chambre, excepté le lit sur lequel Potter reposait. Dumbledore n'avait pas montré d'émotion à la vue de sa tête complètement argentée. Snape l'observa en silence mettre en place les sortilèges et les runes qui allaient les projeter dans l'esprit du garçon. Contrairement à la plupart de ses contemporains, il n'ignorait pas l'existence de ce type de haute magie. Il refusait d'en connaître quoi que ce soit, cependant. Elle n'était pas une science exacte. Elle n'était pas non plus sans contrepartie. Ceux qui l'utilisaient se faisaient utiliser par elle, et ils ne savaient pas mieux que les autres qui tirait les ficelles.

C'était une opinion difficile à justifier lorsqu'on avait l'honneur de voir Albus Dumbledore à l'œuvre. Les lignes magiques autour de Potter, la clarté diffuse des sortilèges en attente, tout cela ne voulait rien dire pour le maître des potions, mais l'énergie qui envahissait la pièce l'enivrait et l'ébranlait à des degrés inconnus. La vanité d'une telle magie lui avait fait mépriser ceux qui la recherchaient. Dumbledore, lui, l'avait trouvée. Snape était fasciné avec la même ferveur qu'au premier jour.

« Quand vous voudrez, Severus. »

La voix calme contrastait avec l'ombre formidable du sorcier. L'état second dans lequel Dumbledore était revenu au château ne s'était pas encore dissipé, faisant oublier son âge et ses erreurs. Snape jeta un coup d'œil aux lignes mouvantes qui coulaient sur le sol, isolant Potter dans un dédale de rus insondables. A ce point d'une mission, Dumbledore n'était plus son employeur et n'avait plus autorité sur lui.

Le sorcier croisa les bras sur sa poitrine. « Je ne suis pas médecin, Albus. Et vous non plus. »

Dumbledore hocha la tête, reconnaissant ainsi sa part de responsabilité. Satisfait, Snape avança jusqu'à lui et scruta attentivement le visage pâle de l'étudiant devant eux. Sa marque se réveillait chaque fois qu'il passait sur la cicatrice. « Le Lord est peut-être quelque part là-dedans. »

« En réalité, il est en train de réaliser un rituel similaire au nôtre. » Le haut profil de Dumbledore resta impassible, découpé dans la lumière irréelle que provoquait l'accumulation de magie. « Nous avons parlé, lui et moi. Il est le seul à savoir où s'est perdu Harry. Il ne peut pas l'atteindre, il lui manque le contact physique pour ça, mais il est prêt à nous guider jusqu'à lui. »

Snape rumina la déclaration avant de se décider à parler. « Potter va nous tuer lorsqu'il l'apprendra. »

« Il ne devra jamais l'apprendre. »

« Le Lord se fera un plaisir de le lui raconter, Albus. Tout particulièrement si cela peut le pousser à vous détester un peu plus. »

« Harry ne me déteste pas », murmura le vieil homme en redevenant lui-même un bref instant. « Il est juste… très en colère contre moi. Tom m'a donné sa parole qu'il nous aiderait à le retrouver et qu'il ne lui parlerait jamais de cet épisode. »

« Et vous l'avez cru ? »

« Bien entendu. Il avait l'air très content de lui en acceptant, cependant », ajouta Dumbledore avec un sourire cynique.

Ils franchirent les lignes. La densité de magie à l'intérieur laissait la vague impression de manquer d'air. Ça n'était pas la seule illusion à laquelle ils allaient devoir faire face. Snape passa une ultime fois en revue ses années de pratique en legilimencie pendant que Dumbledore achevait le rituel. On ne décelait aucune trace de fatigue chez le vieil homme, mais le maître des potions se méfiait. Dumbledore avait largement puisé dans ses réserves depuis que Potter avait été retrouvé dans la salle de bain. Or l'esprit était une chose mystérieuse. Le plus grand des hommes pouvait se perdre dans le cerveau du plus petit cafard s'il n'y prenait pas garde.

« Allons-y. »

Dumbledore prit la main de Potter et lui tendit la sienne par-dessus le lit. Snape l'attrapa et ferma le cercle en posant ses doigts sur ceux, mutilés, de l'étudiant. La magie du directeur roula plusieurs fois à travers leurs membres, puis elle s'arrêta en bloc devant lui, le désignant comme chef de file. Snape reçut un choc violent et bascula en arrière.

Il tomba à pic, sans se débattre. L'esprit était une métaphore. Il n'avait pas d'autre langage pour se faire comprendre, même de sa propre conscience. Severus Snape avait vu beaucoup de métaphores dans sa vie, toutes différentes, mais aucune ne l'avait franchement surpris à part la première. Après la chute se trouvaient les pensées d'un homme, et aussi vastes et incongrues soient-elles, il restait toujours assez de points communs dans la méthode pour que le maître des potions s'y achemine. Le tout était de ne jamais perdre le fil.

La surface sur laquelle il atterrit n'avait ni épaisseur ni texture. Le cerveau avait tendance à refléter le monde extérieur, mais ses analogies étaient bancales et ne suivaient aucune loi physique. Snape regarda curieusement autour de lui. Il n'avait encore jamais suivi cette procédure pour pénétrer l'esprit de quelqu'un, et il n'était pas certain de la forme sous laquelle lui-même s'y exprimerait. Ses pensées et sa capacité d'analyse l'avaient suivi, heureusement. Tout autour, la pression d'un univers qui n'était pas le sien commençait à se faire sentir. Il avait déjà visité cet esprit, mais la legilimencie telle qu'il l'avait exercée contre Potter pendant leurs cours d'occlumencie, juste face à face, ne permettait pas un tel niveau d'empathie. Le monde de Potter s'infiltrait en lui, doucement, comme s'il lui poussait des suppléments d'humanité.

Dumbledore était présent à côté de lui. Snape ne pouvait pas plus le voir qu'il ne pouvait distinguer un corps sous sa tête pensante, mais d'autres sens s'étaient mis en marche. Le maître des potions poussa l'obscurité devant lui, et le paysage défila. Ils avancèrent à sa rencontre, laissant derrière eux la périphérie du cerveau de Potter et la faible tangibilité de l'infirmerie où se tenaient leurs enveloppes charnelles.

Un premier lieu fut atteint, qui était celui dans lequel Potter évoluait quotidiennement. Le sorcier y avait circulé à travers quelques souvenirs ; il ne s'était jamais tenu hors d'eux. C'était une grande salle dans laquelle il faisait froid. Tout y était méticuleusement rangé. Les mémoires et les rêves étaient sous verre, pour être admirés de loin. Snape visita quelques-uns des rayonnages, intrigué par les échardes de verre qui jonchaient le sol. Certaines cloches avaient été brisées et leur contenu avait disparu. Il s'enfonça plus loin, entraînant Dumbledore à sa suite. Le mausolée s'étendait, encore et encore, et même s'il perdait de sa netteté, il restait anormalement aride et symétrique. Potter avait la tête d'un vieillard.

Des pensées gardaient cet endroit, implacables comme toute chose dénuée d'émotions. Elles étaient tendues comme la corde d'un arc. Un souffle d'air aurait rebondi sur elles. Leur vibration devenait désagréable à mesure qu'ils avançaient, et d'autres choses plus inquiétantes se profilaient. Il y avait eu des accidents dans les rayonnages. A certains endroits, les cloches n'avaient pas été brisées mais soufflées par des explosions. Des chaînes entières de souvenirs s'étaient rompues et taries. Snape n'avait encore jamais vu un tel massacre. Il n'était pas sûr que Dumbledore participât à la même métaphore, mais les ondes d'inquiétude qui émanaient du vieil homme correspondaient aux siennes.

Ils voyagèrent jusqu'à ce qu'ils rencontrent un grand mur. Snape le connaissait depuis la cinquième année du garçon. C'était une frontière qui existait dans toutes les têtes. Ce qui se trouvait derrière, l'utilisateur de l'esprit n'en savait souvent rien lui-même. La legilimencie s'arrêtait ici. Au-delà, ce n'était que de l'expérimentation. Le sorcier longea le mur qui se mit à glisser. De gros moellons traînaient à terre. Il fallait les enjamber très vite pour ne pas tomber. Il en vint de plus en plus, tant et si bien que lorsque le monde cessa de tourner, Snape s'effondra sur un tas de cailloux.

Ce n'était pas le hasard d'une zone de turbulences qui les avait attirés là. Le sorcier s'était préparé à être étonné, mais pas à ce point. Le mur était ouvert. Défoncé, pour être plus exact, mais le fait restait remarquable. La brèche provoquait un appel d'air contre lequel Dumbledore l'enjoignait à ne pas lutter.

C'était la jungle au-delà du mur. Une jungle de portes, modestes et semblables, avec un ciel figuratif noir au-dessus de la place où ils se tenaient. Parmi ces portes, quelques-unes se démarquaient par des allures tellement fantastiques qu'il était absurde qu'elles vinssent de Potter seul. Snape avait escompté en trouver au moins une comme ça quelque part, signe du passage du Lord, mais l'origine des autres restait une énigme.

Le vieux sorcier appela leur guide.

La réponse leur parvint de mille points indéterminables. Le Mage était omniscient ici, bien que très éloigné. Comme un dieu tout-puissant. Snape haïssait la référence, mais le cerveau de Potter semblait accepter l'image et insistait pour s'exprimer ainsi. Il y eut un choc entre les deux grands sorciers auquel le maître des potions se garda de prendre part. La situation n'aurait pas pu être plus inconfortable ni moins extraordinaire.

Dumbledore prit l'avantage. En tout cas, le Mage relâcha son emprise et retourna dans les cieux où Potter l'avait cloué. Snape sentit qu'il les poussait, le directeur et lui, à commencer la recherche. Il tourna sur lui-même, faisant parfois changer le paysage dans le processus, mais rien n'attirait particulièrement l'attention. Les portes étaient un symbole récurrent en projection mentale, quoique leur nombre ici fût impressionnant. Ce qui n'était pas caché était honteusement à découvert et souvent en ruine. Il n'y avait aucune trace de Potter ni aucun indice quant au souvenir ou au cul-de-sac mental dans lequel il s'était piégé.

Tu as donné ta parole, Tom.

Une porte tout aussi anonyme que les autres grandit jusqu'à peser lourdement sur la toile de la vision. Le maître des potions la considéra avec une saine méfiance. Les pensées sur lesquelles elle ouvrait n'avaient pas été remisées aussi profondément par hasard. Le Lord leur envoya une onde d'encouragement, suivie d'une autre, joyeuse, dans laquelle il plaidait son innocence dans cette affaire.

Tout commença ici…

xxx

… dans une chambre. Une toute petite chambre. Un très jeune Potter y jouait avec un personnage en plastique. Snape l'observa en attendant qu'il se passe quelque chose. Il avait pensé qu'ils débarqueraient dans autre chambre, celle des Secrets, ou à la limite au milieu d'une crise de conscience de l'adolescent, mais pas dans le Surrey. Pourquoi ce souvenir avait été remisé au-delà du mur, il était impatient de le savoir.

Il ne se passa rien. Potter continuait à jouer, et Snape commença à trouver le temps long. La mémoire détraquait. Ce n'était pas possible que le garçon ait gardé un souvenir aussi inintéressant pendant tant d'années. Plutôt une provocation du Lord. Ou un piège pour les rendre fous, Dumbledore et lui. Même le vieil homme donnait des signes d'agitation. Snape tenta de sortir du souvenir, mais il était englué dedans et se trouvait inexorablement ramené vers Potter et son stupide soldat. Le maître des potions en aurait hurlé s'il avait eu des cordes vocales. Il aurait aussi volontiers secoué le garçonnet pour qu'il agisse, qu'il fasse n'importe quoi pourvu que quelque chose arrive.

Il lui fallut une solide dose de maîtrise pour comprendre que cet ennui infernal n'était pas le sien. Potter l'envahissait. La porosité de la vision dépassait tout ce que le sorcier avait connu. Snape reprit en main sa perception et découvrit alors que le garçon avait grandi. Il manquait maintenant un bras au soldat.

La mémoire finit par changer, mais la sensation de tourner en rond les poursuivit, dans le jardin, au parc, dans la lingerie où Potter pliait des pantalons, dans la rue, dans la cour de récréation… Partout, le gamin avait connu d'interminables moments d'inaction. La monotonie de ce filon de vie s'étira jusqu'à un point d'abrutissement tel que Snape faillit manquer un autre changement. La sensation s'était étoffée pendant qu'il se morfondait en se demandant où le Lord voulait en venir. L'ennui s'était transformé en quelque chose de plus subtile. Une sensation que le maître des potions avait banni de son existence depuis si longtemps qu'il ne la reconnut pas tout de suite. C'était la solitude.

Parfois les souvenirs qu'ils traversaient étaient peuplés de gens, des passants, des voisins, mais personne ne s'adressait au garçon. Au détour d'une mémoire, ils croisèrent Dedalus Diggle dix ans plus tôt. Le sorcier était immanquable dans son accoutrement extravagant. Il agitait ses bras et faisait de grands sourires au garçon. Potter était saisi d'étonnement.

Le train de souvenirs repartit sans se soucier de chronologie. Autre chose se construisait. Après la solitude vint la crainte, sourde, tenace. Elle se matérialisa sous la forme d'un sale môme gras et blond que Potter fuyait. Snape courut avec lui, plus vite à chaque rencontre, certain que si la petite brute les rattrapait, il n'y aurait personne pour s'interposer. Elle les rattrapa souvent. La douleur était moins grande que le sentiment d'insécurité. Moins grave que les sensations rampantes dans lesquelles ils tombaient parfois. La faim persistante. Le froid, jamais très loin.

La peur arriva brutalement. Ce que vit Snape, le cuir contre la chair, les hurlements, la figure écarlate de cet homme tellement plus fort, tellement plus puissant que lui, occulta quelques dangereux instants sa propre vie et sa mission. On ne pouvait pas fermer les yeux ici. Il faillit lâcher le fil. Dumbledore sombrait avec le garçon, détruit par les assauts impitoyables que subissait Potter. La perdition du directeur provoqua chez son maître des potions un surplus de volonté, et il serra dans la sienne l'aura troublée du vieil homme. Il fallait continuer, même s'il devenait évident que le Lord ne leur avait pas indiqué le plus court chemin. On ne tombait jamais sur la bonne mémoire du premier coup. Il y avait des causes à respecter. Snape observa le monde hors du souvenir. Il y avait beaucoup de mémoires parallèles à la leur, probablement identiques, dans lesquelles Potter pouvait tout aussi bien s'être perdu. Mais ils n'avaient pas seize ans devant eux pour tout explorer. Le maître des potions reprit sa marche.

Il rencontra une grande femme sèche. Potter la trouvait belle. Il la regardait avec des yeux brillants pendant qu'elle lui montrait comment monter une mayonnaise. Il l'appelait tout doucement quand il était malade, même si elle ne venait pas. La Tante était l'épicentre de son existence, son point de révolution quand tous les autres disparaissaient. Sa camarade d'école, Fadoua, partie au loin, sa première maîtresse, Mlle Nellon, trop occupée par ses nouveaux élèves pour se soucier encore de lui l'année suivante. Et Mme Shepard, qui croyait bien faire en appelant l'Oncle pour obtenir des explications. Elle avait cru celles de Vernon Dursley.

Potter avait vieilli sans un mot, enfermé dans sa petite chambre. Il n'était qu'un gosse doué d'une étrange aptitude à ne pas se faire remarquer lorsque Snape le quitta, croyant la vision arrivée à son terme. Il avait tort.

Dumbledore et lui furent happés violemment, fougueusement, embarqués sur un cheval fou sorti de nulle part qui les conduisit droit à Poudlard. Snape n'eut pas le temps de se réjouir d'être de retour en terrain connu, ni même de se préparer à ce qui allait advenir. Potter était heureux. Potter les emportait, libéré de ses entraves, ressentant de toutes ses forces avec une amplitude inhumaine, indomptable. Prêt à toutes les folies pour les adolescents sans intérêt qui s'asseyaient à côté de lui. Ivre de joie dans le réfectoire, dans son dortoir, dans le parc, même dans le bureau du directeur. Ebahi par tous ces gens qui le connaissaient. Embêté par les regards qui changeaient. McGonagall fronçait les sourcils. Maugrey n'était pas Maugrey. Finnigan et Thomas quittaient la chambre commune. L'ombre et le froid revenaient trop vite. Snape se braqua en sentant monter l'orage, si énorme qu'il ne pouvait avoir qu'une seule origine. Le fil du Mage leur avait épargné beaucoup de choses, mais il les avait menés droit sur la mort de Sirius Black.

La tempête les engloutit.

Elle ne finit pas vraiment. Lorsque Snape reprit conscience, Ronald Weasley était penché sur lui et le tabassait. Le reste de l'univers était flou. Progressivement, les coups devinrent tangibles, et le maître des potions remercia silencieusement le rouquin pour son aide. La mémoire reprit soudainement de la vitesse. Malgré l'épuisement qui le gagnait, Snape s'accrocha comme il put et jaillit au beau milieu d'une rencontre entre Dumbledore et Potter. Il n'eut pas l'occasion d'entendre ce que les deux hommes se disaient, mais la défiance rongeait le souvenir de l'intérieur. Le train fou stoppa sans semonce à la fin de la vision. Snape fut expulsé sur un sentiment de trahison, et il s'écrasa la tête la première contre le parquet négligé d'une chambre obscure. Il était revenu dans le Surrey.

Le temps s'étira aussitôt. Potter avait seize ans, et il était couché à côté de lui. Il avait mal à cause de son oncle. Ses émotions folles et luxuriantes avaient disparu.

Puis une sorte de chaleur envahit le garçon, un peu malveillante, mais bienvenue quand même.

Joyeux Noël, Harry.

Joyeux Noël, Tom.

Snape fut déposé en douceur hors du champ des mémoires. Il vérifia aussitôt que Dumbledore était toujours avec lui. L'aura erratique du vieil homme l'avait suivi tant bien que mal jusqu'à ce recoin discret de l'esprit. D'autres filons de mémoire auraient pu les y conduire, mais l'essentiel était fait : ils avaient retrouvé Potter. Le sorcier leur tournait le dos, assis au milieu d'un croisement oublié. Dumbledore glissa jusqu'à lui et noua à son poignet un long fil brillant. Snape crut y voir une seconde l'un des cheveux blancs du garçon, puis il se mit à reculer, aspiré à une vitesse qui devint étourdissante, presque douloureuse, et fut éjecté hors du cerveau de son étudiant.

xxx

Le sorcier resta sans bouger un long moment, écrasé par la violence du retour. Les éléments du rituel achevaient de se consumer autour de lui. Il releva péniblement la tête et aperçut le corps de Dumbledore étendu un peu plus loin. Snape rampa jusqu'à ses épaules et tira dessus pour l'aider à se remettre debout, puis il fit apparaître une chaise et y installa le vieil homme. Les doigts de Dumbledore se refermèrent sur son bras.

« Merci de m'avoir accompagné, Severus. »

Snape le regarda dans les yeux. Il vit que l'homme avait pleuré. Il vit aussi des hématomes sur ses joues et ses tempes et un reste de désespoir dans son sourire contrit. Dumbledore n'avait pas su faire la part des choses. Le maître des potions se dégagea de son étreinte. « Plus jamais ça, Albus. »

« Non », confirma doucement Dumbledore pendant qu'il allait chercher Pomfresh.

Il la trouva grommelant toute seule dans son laboratoire, encore bien éveillée. « Poppy ? »

L'infirmière le dévisagea avec stupéfaction. « Déjà ? Je vous ai laissés il y a quelques minutes à peine ! »

« De très longues minutes, croyez-moi », murmura Snape en reluquant avec envie le siège confortable de la sorcière.

« Alors ? Comment va Harry ? »

« Inquiétez-vous d'abord pour Albus. »

Pomfresh courut à la chambre des professeurs. Tellement prévisible. Snape se laissa tomber dans le fauteuil déserté et ferma les yeux. Leur escapade avait duré des jours. Il avait des courbatures dans tout le corps et des pulsions agressives dès que l'idée d'un lit, d'un long bain chaud ou d'un repas calorique lui traversait l'esprit. Potter était toujours présent, mais c'était bon d'être surtout soi-même.

Ils avaient bien failli ne pas s'en sortir. Dumbledore lui devait plus qu'une fière chandelle. Même en s'efforçant de ne pas penser à ce qu'il avait vu, Snape savait qu'il regrettait. Il avait violé des secrets qu'un homme était légitimement en droit de garder pour lui. La limite était floue en legilimencie, et il revenait à chaque legilimens de placer la sienne en toute conscience. Celle qu'il avait choisie se trouvait en-deçà. Ses relations avec Potter n'allaient pas s'en trouver simplifiées.

L'arrivée fracassante de McGonagall arracha le maître des potions à son demi-sommeil. Il s'obligea à retourner dans la chambre, ne serait-ce que pour voir Dumbledore se faire harponner par la vieille sorcière.

« Oh, Albus… » Snape fit la grimace, mais la réaction de McGonagall était compréhensible. Le visage tuméfié du directeur était impressionnant. « Que s'est-il passé ? Qu'est-ce que vous avez vu? »

Dumbledore posa sa tête dans ses mains. « Ce que nous avons fait est moralement inexcusable, Minerva. Etes-vous sûre de vouloir savoir ? »

La vieille femme se crispa, puis elle se tourna vers l'infirmière qui avait franchi avec une extrême précaution les lignes noircies du rituel pour ausculter Potter. « Etat stationnaire », annonça-t-elle. « Il est toujours dans le coma. »

« Est-ce qu'il va revenir ? »

« Oui », répondit Dumbledore d'une voix ferme.

Snape n'avait pas communiqué avec le Potter égaré, et il était certain que Dumbledore non plus. La réponse sans appel du directeur l'étonnait. Il ne savait pas s'il devait admirer ou désavouer la persistante innocence de l'homme, surtout après une telle expédition. McGonagall, elle, avait choisi son camp. Elle hocha doucement la tête, tapota amicalement sur l'épaule de son vieil ami et leur souhaita une bonne fin de nuit.

Pomfresh leur lança un regard noir dès qu'elle fut sortie. « N'espérez pas vous débarrasser aussi facilement de moi. »

« Vous m'auriez déçu », grogna Snape. Dumbledore alla se poster à la fenêtre, les mains jointes dans le dos.

« Je suis son médecin, Albus ! J'ai besoin d'en savoir un maximum pour pouvoir le soigner efficacement ! »

Dumbledore ne donna d'abord pas signe qu'il l'avait entendue, puis, « racontez-lui, Severus. »

Snape s'exécuta à contrecœur, le crâne miné par une migraine grandissante. Il relata ce qu'il avait vu dans la première salle, l'état de dévastation autour de certains souvenirs de Potter, le cloisonnement de ses émotions, et puis le mur qui n'en était plus un. Il lui parla ensuite du filon de mémoire qu'ils avaient visité. Mettre des mots sur les visions qui se rejouaient dans sa tête était pénible, surtout à cause de la réalité qu'elles y gagnaient. Ils avaient observé peu de scènes au regard de toute une vie, mais la façon dont Potter les avait vécues découlait d'un sentiment général. On ne pouvait pas se sentir aussi abandonné quand on avait, dans d'autres parties de son existence, des gens sur lesquels se reposer.

Le fait que Potter se soit pratiquement élevé tout seul affecta raisonnablement la sorcière, mais lorsque Snape en arriva au comportement de son oncle, la situation se dégrada. Le visage rarement aimable de Pomfresh se durcit davantage, et ses yeux brûlants ne lâchèrent plus le dos du directeur.

« Il a dû utiliser sa magie depuis cette époque, plus ou moins sans le savoir, pour se protéger. Je n'ai pas remarqué d'accident magique majeur, probablement parce que son pouvoir était drainé quotidiennement à des fins plus essentielles, comme éviter que des adultes ne lui posent des questions. Ça expliquerait pourquoi ses glamours sont aussi puissants aujourd'hui. C'est d'instinct qu'il les façonne. »

Pomfresh balaya l'excuse offerte d'un geste irrité. Snape poursuivit jusqu'à la mort de Black. Il survola cet épisode sans savoir quoi en dire. Potter avait survécu, effectivement, mais à quel prix ? Le maître des potions se tassa dans sa chaise. Le monde perturbé de Potter lui collait encore à la peau, et il avait l'impression d'y replonger à la simple mention de son parrain. Le garçon l'avait cherché, à laisser son affection pour Black devenir incontrôlable, mais il avait largement payé pour ses égarements.

Snape acheva son récit en donnant une version édulcorée du Noël de Potter dans le Surrey. Même en ignorant le rôle que le Lord y avait tenu, l'infirmière tremblait de colère. « Je vous avait dit qu'il avait besoin de calme et de soutien ! Albus, je vous avais dit qu'il ne fallait pas le renvoyer à sa famille dans un moment pareil ! »

« C'est l'Ordre qui en a décidé. »

« L'Ordre… », renifla la sorcière. « Le nez toujours plongé dans leurs affaires politiques. Qu'est-ce qu'ils peuvent bien savoir de la santé de mes élèves, je vous le demande. »

« Ils ont cru bien faire, Poppy. »

L'argument enragea l'infirmière. « Et je suppose que vous ne pouviez pas les en empêcher ? »

« Il aurait fallu que j'emploie la force pour ça. »

« Manifestement, d'autres n'ont pas hésité à l'employer sur Harry », répliqua impitoyablement Pomfresh. Dumbledore resta de marbre, mais l'infirmière était l'opiniâtreté faite femme. Elle soutint le regard du vieil homme avec aplomb. « Qu'est-ce que vous comptez faire ? »

« Absolument rien qui puisse alerter Harry. Il a fait l'effort de dépasser tout ça. Il n'a certainement pas besoin que nous l'y replongions contre son gré. »

« Il faut qu'il en parle. L'attitude de sa famille est une chose trop grave pour qu'il garde ça pour lui. Dites-moi qu'il s'est au moins confié à quelqu'un. »

« Il l'a fait, oui. »

« Sirius Black ? »

Dumbledore secoua la tête. « Sirius serait retourné à Azkaban pour le meurtre de Vernon Dursley s'il avait su l'étendue de la maltraitance que cet homme a fait endurer à son filleul. »

« Alors qui ? »

« Lord Voldemort. »

Pomfresh se décomposa. Son aversion pour la politique ne l'empêchait pas d'être au courant de beaucoup de choses à propos de son patient, mais là, les eaux étaient trop profondes. Le maître des potions lui-même ne parvenait pas à se faire une idée du grabuge que cela impliquait. Il n'en tint pas rigueur à la matrone lorsqu'il croisa son regard affolé.

« Severus, Harry vous a choisi comme gardien. Il a suffisamment confiance en vous pour vous montrer ses glamours, et même pour s'enfuir de mon infirmerie en suivant vos conseils, je vous le rappelle. Vous devez lui parler ! »

Snape ouvrit la bouche pour protester, mais pour une fois Dumbledore vola à son secours. « Harry est adulte, Poppy. S'il souhaite partager ses secrets avec nous, tant mieux, mais nous n'avons pas le droit de l'y forcer. La guérison vient quand le malade est prêt, n'est-ce pas ce que vous dites toujours ? »

« Vous êtes perfide, Albus Dumbledore. Je ne vous laisserai pas faire ça. »

« Vous le ferez pour qu'il reste un espoir à cette guerre, et pour le bien d'Harry. »

« Ne comptez pas sur moi. »

« Par ailleurs, vous êtes sous serment, Poppy. Ce qui vient d'être dit ne doit pas être répété. »

« Sortez de mon infirmerie », siffla Pomfresh. « Tous les deux ! »

xxx

Dumbledore ne l'avait pas formellement congédié. Snape fit quand même un détour par son laboratoire avant de retourner auprès du vieil homme, histoire d'absorber une ou deux potions susceptibles de venir à bout de ses crampes. Il n'avait pas de remède, en revanche, pour les pensées parasites qui lui sillonnaient le crâne. Et peut-être que s'il en avait eu, il ne l'aurait pas pris. Le contexte avait fait de Potter quelqu'un d'intéressant à suivre depuis toujours. Ou depuis six ans, se reprit-il. A présent, le maître des potions reconnaissait l'existence d'une niche dans la niche, une zone de flou artistique qui rendait Potter intéressant par lui-même. Cette niche de nature personnelle, il l'avait crue contrôlée par d'autres entités, typiquement l'Ordre ou la famille Weasley. Potter s'avérait, contre toute attente, un petit peu plus compliqué que ça.

Il n'avait jamais supporté l'évidence, une tare qu'il associait d'office à la médiocrité. Il avait haï ses années à Poudlard, le Quidditch et les jeux puérils qui occupaient la majeure partie du temps de ses condisciples, les professeurs qui n'avançaient pas, qui léchaient le sol pour rester au niveau de leurs étudiants les plus paresseux, et le laxisme et le manque d'effort en général. Il avait travaillé avec acharnement pour élever son esprit, mais c'était les autres qui avaient été encensés et cités comme exemple. Ceux qui gesticulaient et parlaient fort dans les couloirs. Ceux qui sautaient aux yeux. Le futur maître des potions s'était forgé des secrets dans l'obscurité de la bibliothèque. La jalousie avait achevé de le persuader que c'était les secrets qui cachaient les vrais hommes.

Potter avait d'immenses secrets. Et surtout, il avait su les garder, ce qui constituait une preuve formelle d'intelligence. Snape était bien placé pour le savoir et pour apprécier la difficulté de la tâche. Le garçon avait berné un certain nombre de gens – une liste longue comme un jour sans pain si l'on y incluait les représentants de l'autorité qu'il avait croisés dans sa jeunesse – et il était satisfait de savoir qu'il n'en faisait pas partie. Lui n'avait jamais prétendu s'occuper des questions intimes de la vie de Potter.

Il lui revint alors en mémoire une certaine séance mouvementée à l'époque où il apprenait au garçon à résister au Stupefix. Potter s'était mis à parler tout seul, et il l'avait soupçonné de s'adresser au Lord en personne, qui plus est d'une façon scandaleusement insolente. Qu'est-ce que le morveux lui avait répondu, déjà ? Lui et moi, nous avons fêté Noël ensemble.

Potter s'était payé sa fiole. Le cerveau de Snape embraya en retrouvant une route connue. Fichu Potter… Fichu Potter et ses bravades. Fichu Potter et ses cachotteries aussi. Fichu Potter qui s'était débrouillé pour rester une énigme, même après cette nuit passée à forcer impunément son esprit. Snape aurait donné cher pour savoir ce qu'il trafiquait dans la Chambre. La magie du jeune sorcier s'était décuplée de façon anormale ces derniers mois. Le maître des potions n'avait toujours pas trouvé d'explication rationnelle au phénomène. Il ignorait également sous quelle forme d'animagus se métamorphosait le garçon, et c'était une torture que de passer chaque jour à côté de McGonagall ou Dumbledore, qui étaient à n'en pas douter au courant, sans s'abaisser à les cuisiner sur le sujet.

L'homme claqua la porte derrière lui et monta chez le directeur en marmonnant dans sa barbe. Par-dessus tout, foutu Potter qui leur collait un paramètre de plus à gérer. Et quel paramètre ! L'humeur de Snape ne s'arrangea pas lorsqu'il fit irruption dans un bureau vide. Le phénix de Dumbledore s'agitait nerveusement sur son perchoir, et, dans la cheminée, des flammes vertes achevaient leur combustion magique. Le maître des potions hésita un quart de seconde avant de s'engouffrer dans le réseau de cheminette.

L'aspiration créée par le passage de Dumbledore l'entraîna de conduit en conduit un long moment avant de le débarquer sans préavis au milieu d'un foyer noir dont plusieurs briques étaient déchaussées. Le professeur se prit les pieds dans l'une d'elles et finit sa course, étalé de tout son long, sur un tapis à l'odeur suspecte.

La première chose qu'il vit en se redressant fut une armée de chats le scrutant avec hostilité.

Quelqu'un allait mourir dans d'atroces souffrances.

« Severus Snape ? »

L'espion braqua sa baguette du côté de la voix et tomba sur une vieille femme en chemise de nuit, effrayée, qui serrait dans ses bras le matou le plus laid de la création. Snape connaissait vaguement son visage de par l'Ordre, mais le lieu ne lui disait rien.

« Albus est arrivé il y a quelques instants », chevrota la vieille. « Il n'a pas voulu me dire ce qui se passait. » Le sorcier ignora la supplication et se dirigea vers la porte.

Dehors la pression caractéristique du monde moldu lui tirailla les sens, mais Snape avança résolument dans le décor sombre, impatient de quitter l'atmosphère pestilentielle de la maison. Il marcha à travers les rues désertes à la recherche du directeur. L'agencement morne des habitations lui laissa une vague sensation de nausée. Il savait où il se trouvait. Chaque barrière, chaque recoin du parc qu'il longeait avait une résonnance particulière. Ses pas le menèrent instinctivement devant l'une des premières maisons d'une rue appelée Privet Drive.

L'endroit était semblable aux autres. Anonyme. Idéal. L'un de ces territoires sur lesquels grandissent des tyrannies absolues jamais controversées. Snape jaugea le bâtiment avec des sentiments partagés. Quelqu'un avait enduré ici une vie sur le fil du rasoir, sans surplus, avec la peur quotidienne que le pire ne se produise. Il avait fallu de la ténacité et un équilibre remarquable pour s'en sortir à peu près indemne. L'espion n'aimait pas qu'il s'agisse de Potter. Le garçon était moins haïssable en petit prince dorloté par sa famille d'accueil. Il n'y avait pas lieu d'admirer quoi que ce soit chez ce dernier.

Le maître des potions fit demi-tour et se figea en apercevant deux yeux menaçants à quelques pas de lui. Dumbledore aussi observait Privet Drive.

« Il y a, derrière ces fenêtres, un homme coupable dans ses actes et dans son cœur. »

La colère noire du vieil homme se diffusait autour de lui comme un serpent venimeux. Les émotions qu'il avait crues bon de taire tant qu'ils étaient à Poudlard revenaient en puissance. Snape doutait que le directeur ait laissé un autre que lui voir cet aspect de son caractère. Dumbledore ressemblait à un autre sorcier quand il était dans cet état. Après toutes ces années, Snape n'acceptait toujours pas que ce ne soit pas à lui qu'est échue la tâche d'affronter le Lord. Potter ne pourrait jamais rivaliser avec Albus Dumbledore.

« Le destin qui s'est emparé d'Harry est vaste, et son but inconnu. Mais pour avoir sciemment gâché l'enfance de son neveu, Vernon Dursley mérite plus que quiconque de porter le blâme de l'état misérable dans lequel s'est habitué à vivre le garçon. »

Snape hocha la tête à la santé de l'Oncle. La fureur qui jaillissait de Dumbledore allait emporter la maison. A moins qu'ils n'assistent à une sortie précipitée de Durlsey, poursuivi par la cohorte des monstres qui devaient se tapir dans les rêves d'un Avatar.

« Et pourtant… un autre est responsable de tout ceci. Ai-je droit à ce soulagement : passer ma rage contre cet être méprisable ? »

« Dursley n'a eu besoin de personne pour faire de la vie du garçon une punition. »

Dumbledore sourit tristement au milieu des craquements de sa magie. « C'est moi qui l'ai confié à cette famille, Severus. Je savais qu'il n'y était pas désiré et qu'il ne serait jamais vraiment aimé ici, mais… »

« Vous n'aviez pas anticipé que cela irait aussi loin. »

« Non, je n'ai pas pensé un seul instant que Durlsey oserait porter la main sur l'enfant. Mais mon crime, Severus… je n'ai pas imaginé quelle serait sa vie ici. Je n'avais pas compris que ça ferait aussi mal de vivre, dix pleines années, cette vie d'abandon. »

L'énormité de la déclaration fit frémir Snape. Si un autre que le directeur l'avait prononcée, il aurait enfoncé cette personne sans hésiter. Dumbledore avait eu une existence heureuse depuis ses premiers jours. Il avait rencontré des difficultés et affronté beaucoup d'ennemis, mais c'était son choix de vie. L'homme n'avait jamais manqué ni d'amis ni de soutien pour ce que Snape en savait. Le directeur prostré lui faisait pitié. Le rituel provoquait toujours chez lui des réminiscences de la vie de Potter. Dumbledore devait aussi en souffrir, à un degré exponentiel.

« J'ai été aveugle. Les alarmes placées autour de Privet Drive ne pouvaient fonctionner que tant qu'Harry considérait cet endroit comme sa maison. Tout ce temps, je me suis reposé sur ces alarmes en me persuadant que leur présence signifiait qu'il s'en sortait. Je n'ai pas cru qu'il s'attacherait si fort s'il ne recevait rien en retour. J'ai sous-estimé son optimisme. »

Dumbledore s'éloigna à petits pas dans la nuit. Snape le vit tourner vers le parc, là où Potter jouait à chat autrefois avec un ami imaginaire. Il hésita à entrer dans la maison. Lui n'avait certainement pas les mêmes scrupules que le directeur, et il prendrait un plaisir infini à torturer cet homme dont la culpabilité ne faisait aucun doute. Pas au nom de Potter, mais parce que les fautes de Vernon Dursley ajoutaient à ses propres péchés.

Snape rebroussa chemin avec réalisme. Même en l'absence de Potter, la maison devait être gardée un minimum. Il rejoignit Dumbledore qui s'était assis sur un banc et contemplait le ciel.

« Dans quel désespoir était-il plongé lorsqu'il m'a demandé de me battre pour lui, pour que l'Ordre ne le rejette pas au moment des fêtes ? Vous avez peut-être raison, Severus. Il doit me détester maintenant. »

Dumbledore était atteint. Snape connaissait bien ce pli de regrets sur son front et, dans son sillage, le mince sourire mélancolique de la résignation. Potter était une arme à double tranchant, et le Lord noir avait gagné ce round.

« Je continue de croire, cependant, que Vernon Dursley et Pétunia Evans n'étaient pas la pire des solutions. Harry n'aurait pas été plus épargné dans une autre famille. D'ailleurs, c'est à Poudlard qu'il a le plus souffert et perdu ses illusion. Qui sait ? Privet Drive était peut-être un moindre mal. »

Snape resserra sa cape contre lui, impatient de quitter les lieux et mal à l'aise avec ce type de débordements. « Dumbledore, vous délirez. Je ne peux pas vous suivre sur ce terrain. »

« Vous n'avez jamais vraiment cru en la prophétie. »

« De l'hystérie collective. »

« La source, peut-être. Ça n'en fait pas moins d'elle une chose réelle. Et parce qu'elle est, Severus, je devrai renvoyer Harry à l'intérieur de ces alarmes si le danger devenait insurmontable. »

« Je doute que Potter vous laisse faire une nouvelle fois. »

Dumbledore lâcha un rire lugubre. « Mais si je vois la fin de cette guerre, Vernon Dursley cessera de vivre paisiblement. »

Ensuite le vieil homme se tut. Snape s'installa plus confortablement pour l'accompagner dans son silence. Il connaissait assez Dumbledore pour savoir que le visage bleui de son petit protégé n'allait pas passer comme ça.

« Le cerveau du garçon a subi d'importantes altérations », murmura-t-il lorsque le premier véhicule moldu passa à côté d'eux. « Certains de ses souvenirs ont disparu. Je ne peux pas me prononcer sur la méthode, mais cela s'est fait avec violence. »

« Ils ont été donnés en offrande. »

Ce terme venait d'une sphère précise de la magie. Snape fronça les sourcils, ennuyé au plus haut point par l'hérésie que Dumbledore s'acharnait à soutenir. « Et qu'est-ce qu'il a cherché à faire ? Se rendre plus idiot qu'il n'est déjà ? »

Le directeur gloussa. « Harry est en train de devenir un sorcier admirable, Severus. Il comprend la magie. S'il lui avait été donné quelques années de plus avant de croiser Voldemort, je ne me serais pas fait de souci. »

L'espion fit une grimace éloquente. « Ou peut-être pas autant », admit raisonnablement Dumbledore en se remettant sur pieds.

Il était encore tôt, mais l'aube n'allait pas tarder à tirer les moldus de chez eux. Les deux sorciers retournèrent chez Arabella Figgs. En chemin, Snape songea au Potter qui frappait presque tous les soirs à sa porte. C'était un étudiant plutôt doué, mais il ne possédait pas le trait de génie qui faisait de Dumbledore et du Lord des sorciers hors du commun. Potter n'avait pas encore donné sa pleine mesure devant lui, cependant. Snape savait pertinemment qu'il se retenait et qu'il y avait plus derrière cette tête butée qu'une poignée de sorts originaux. Le morveux était parvenu à se forger un monde dans lequel il était malaisé de se déplacer. Son entraînement solitaire en constituait le cœur – l'idée que cet entraînement n'était peut-être pas si solitaire que ça et que le Lord jouait sur tous les plans avait effleuré le maître des potions, mais il ne s'était pas risqué à poser la question. Potter en apprenti du Lord, c'était simplement trop obscène.

Il y avait d'autres éléments sortant de l'ordinaire dans cette bulle. L'animagus en était un, bien que cette affaire soit potentiellement moins dangereuse que celle de l'elfe libre. Drago Malfoy, héritier de la famille sorcière la plus riche d'Angleterre, en était un autre plus déconcertant. Snape gardait en tête la visite du jeune Malfoy juste avant son départ pour l'Italie. A sa surprise, l'étudiant avait tombé le masque pour lui recommander solennellement Potter. Le rejeton de Lucius était né pour avoir un destin politique, il faudrait donc compter sur le pacte étrange que les deux garçons avaient lié. Les deux derniers jokers de Potter étaient les plus obscurs et les plus rageants. Une fois, certes, Potter lui avait ouvert Chambre des Secrets, et le maître des potions était reconnaissant pour ce geste. Mais comment oublier que le garçon, lui, y avait accès à toute heure ? Snape se consolait en songeant que très peu d'hommes, le morveux mis à part, avaient eu et auraient l'honneur de voir ce qu'il avait vu. Le fourchelangue était l'ultime privilège qui avait été donné au garçon. Le maître des potions aurait volontiers vendu quelques-uns de ses organes pour posséder ce don, ou, à la limite, pour ne pas le voir entre les mains de Potter. La langue des serpents donnait accès à des manifestations de magie inusuelles, sans parler des adversaires qui n'avaient pas idée des sortilèges qui leur fonçaient dessus. Tous ces avantages indus auraient pu passer, hypothétiquement, si Potter avait été dans son camp. Le garçon aurait fait un magnifique petit serpentard. Il aurait été utile à ceux souhaitant redorer le blason de la maison. Blasphème des blasphèmes, on avait laissé le choix au garçon six ans auparavant. Naturellement, Potter était allé tout droit à Gryffondor.

La vieille femme avait placé une chaise juste en face de la porte d'entrée, et elle les y attendait de pied ferme en compagnie de ses chats. Dumbledore lui baisa galamment la main.

« Albus, je vous en prie, expliquez-moi ce qui se passe avec les Dursley. »

« Rien qui vous concerne, ma chère. Néanmoins, je vous serais gré de bien vouloir me signaler tout déplacement de la famille qui excéderait un week-end. »

Le directeur fit apparaître un pochon de poudre qu'il vida dans la cheminée. « Bien le bonjour, Arabella. »

xxx

Snape le retrouva presque immédiatement dans son bureau à Poudlard. Dumbledore flattait la tête du phénix qui était venu se coller à lui.

« Arabella m'a averti à plusieurs reprises au fil des ans que le comportement des Durlsey vis-à-vis d'Harry n'était pas acceptable. Elle sera dévastée lorsqu'elle apprendra l'amplitude des mauvais traitements qu'il a subis. Minerva et Molly ne prendront pas mieux la nouvelle. Les femmes, mon ami… Il n'y en a pas eu assez dans cette histoire. »

« Bonne nuit, M. le Directeur. »

« Ah, Severus… » Dumbledore lui sourit timidement. « Accorderiez-vous une dernière faveur à un vieil homme en lui prêtant votre épaule ? »

« Potter ne va pas s'enfuir, Albus. »

« Je préférerais que ce soit le cas », plaisanta le sorcier en s'appuyant sur lui. Ils descendirent à l'infirmerie que Pomfresh avait verrouillée en signe de protestation. Le maître des potions força l'entrée et guida le directeur jusqu'à la chambre des professeurs.

La pièce était inondée de lumière matinale. L'infirmière n'avait pas bougé de la place où ils l'avaient laissée. A ses pieds, une elfe armée d'une brosse débarrassait vigoureusement le sol des cendres du rituel. Snape se tourna vers Potter. La masse de cheveux blancs avait sensiblement reculé sur son crâne. Le garçon dormait toujours, mais son visage avait perdu l'aspect torturé qu'il avait abordé après la vision du Lord. Pomfresh leur sourit, d'un air qui voulait dire que rien n'était oublié, mais que la tempête était derrière eux.

Snape abandonna le directeur à son sort. Il lui restait un peu moins d'une heure pour faire une nuit complète avant son premier cours, et dormir les yeux ouverts n'allait pas être simple.

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(parce que ça faisait longtemps)

Lutin qui pose sur la plage – gros nez crémé, short minimaliste

Attend gentilles reviews et bon courage pour se remettre en piste

Bisous !