CHAPITRE 35


POV Adelina

Comparé au moment où nous avions trouvé le camp de travail des hommes, l'adrénaline ne pulsait pas dans nos corps. Nos mains ne tremblaient pas dans l'anticipation de l'inconnu.

Non.

Nos cœurs se brisaient en pensant à la dépravation et à la souffrance que nous allions trouver. Nos mains tremblaient dans l'impatience d'agir, d'aider ces personnes aussi vite que possible. Et pour nous tous en cet instant, les camions n'avançaient pas assez vite. Une main se posa doucement sur mon genou et je levai les yeux vers Donald Malarkey.

« Adie, tu me rends dingue avec ce genou. Il va à dix mille à l'heure. », fit-il, un sourire amer jouant sur ses lèvres.

J'hochai la tête, réalisant mon comportement nerveux. Je regardai le reste des hommes. Certains fumaient leurs cigarettes. D'autres fixaient l'arrière du camion, les yeux brillants d'une émotion qui me serra le cœur. Je savais qu'aucun d'entre nous ne sortirait indemne de tout ça. Mais j'étais loin de me douter à quel point cette journée influerait sur nos vies futures. J'étais tellement absorbée à regarder les autres, que je fus surprise lorsque les camions commencèrent à ralentir. De légers gémissements étaient apportés par le vent et mes narines tressaillirent sous les odeurs désormais familières. Je me levai, me dirigeant rapidement vers le fond du camion, trébuchant légèrement dans ma hâte de sortir du véhicule.

Contrairement au camp précédent, les femmes n'étaient pas agglutinées le long de la clôture, les doigts aggrippés aux fils de fer. Les yeux suppliant d'être libérées. Au lieu de ça, leurs silhouettes faibles et fantômatiques étaient appuyées contre les huttes. Je pus voir des cadavres négligeamment laissés sur le bord du chemin, des trous béants dans leurs poitrines. Sans que personne ne se soucit réellement de leur mort. Les visages des femmes étaient totalement dépourvus d'émotion humaine. Elles ressemblaient à des fantômes, des coquilles vides, pâles reflets de ce qu'elles avaient pu être autrefois. Je croisai mes bras contre ma poitrine et je réprimai un frisson en ordonnant à Malarkey et Luz d'ouvrir les grilles. Ils s'exécutèrent sans protester, évitant soigneusement du regard la scène devant eux. J'aurais aimé pouvoir les imiter mais mon esprit ne m'autorisa pas à détourner les yeux.

J'avançai lentement, les jambes tremblantes. Jusqu'à ce que je l'aperçoive. Même à cette distance, je pouvais voir ses yeux bleux fixés sur moi. Un regard empli d'une telle douleur que mes genoux manquèrent de se dérober sous moi. Mon esprit s'agita. Ses cheveux bruns étaient ternes, emmêlés de ne pas avoir été brossés depuis si longtemps, et encadraient étroitement son visage osseux. Sa peau était tendue sur ses os saillants, et arborrait une couleur jaune et maladive. Mon regard rencontra à nouveau le sien et je suffoquai de terreur. Ses yeux bleus étaient si familiers que ma poitrine faillit se déchirer sous le coup de la douleur.

« Sarah ? », balbutiai-je, mon esprit me ramenant au dernier jour où je l'avais vu.

Les émotions enfouies depuis lors remontèrent à la surface et je perdis tout sens de la réalité. Je m'agenouillai près d'elle et l'attirai à moi. Me balançant d'avant en arrière, je caressai son dos dans un rythme apaisant.

« Adelina, je suis si heureuse que nous soyions enfin réunies. »

Un petit rire s'échappa de mes lèvres et je la serrai un peu plus contre moi. Dans un sanglot étouffé, les larmes roulèrent doucement, s'échappant de mes yeux.

« Je suis heureuse aussi, ma ché m'as tellement manqué. Je suis désolée d'avoir laissé papa t'emporter loin de moi. », murmurai-je contre son oreille, embrassant ses joues et son front.

Je ne pus m'empêcher de noter les battements rapides de son cœur. Sa respiration difficile, la façon dont son petit corps tremblait contre le mien. Je décidai de ne pas y faire attention, déterminée à croire que nous serions vraiment réunies pour de bon.

« Je sais que ce n'est pas de ta faute, Adie. Et puis, si je n'étais pas morte, tu n'aurais jamais rencontré la Easy Compagnie. Et je sais à quel point cela compte pour toi. »

Mon front se plissa sous la confusion. Comment pouvait-elle connaître la Easy ? Impulsivement, mes doigts s'enroulèrent autour de ses bras fragiles.

« Sarah, comment connais-tu la Easy ? Tu ne peux pas les connaître. », affirmai-je, mon regard cherchant frénétiquement le sien. Quel genre de tour me jouait donc mon esprit ?

« Adie, je dois y aller à présent. Mais je t'attendrais ici. Je t'aime. »

Sa voix baissait à chaque syllabe. Je serrai son corps encore plus étroitement.

« Non, Sarah ! », criai-je, presque hystérique, mes larmes coulant à flots, glissant sur ses cheveux et son corps maigre. « Ne me laisse pas à nouveau. S'il te plaît. »

Mon cœur se brisait à nouveau en deux. J'étais incapable de stopper les vagues de douleur déferlant sur moi. Je pris conscience des mains solides tentant d'éloigner de moi son corps inanimé. Je me débattis sauvagement, avec une détermination farouche qui les éloigna un moment.

« Vous ne pouvez pas l'emmener loin de moi. Pas de nouveau ! », criai-je, reportant mon attention à son visage.

Et puis, je le remarquai. La réalité s'abattit sur moi comme une chape de plomb. Ce n'était pas Sarah. C'était une inconnue que j'avais tenu contre moi. La berçant comme une enfant en l'appelant par le prénom de ma sœur. Le dégoût s'empara de moi et je laissai Don me remettre debout. Sans dire un mot, il m'entraîna vers l'arrière, passant les grilles, m'extirpant de cet enfer terrestre. J'étais à peine consciente de la situation. Une part de moi aurait voulu s'arracher à son étreinte et retourner vers la mort et la souffrance. L'autre part ne se souciait même pas de l'endroit où il m'emportait.

« Adie, nous venons de recevoir des ordres. Sink veut que nous verrouillions les portes jusqu'à ce qu'on sache quoi faire d'eux. », m'expliqua calmement Don.

J'entendis les portes se refermer, et je compris le poids de ses paroles. Quelque chose en moi se brisa. Je repoussai Don, mes yeux brillants de fureur.

« Verrouiller les portes ? Nous ne pouvons pas faire ça ! », criai-je, mes jambes avançant déjà, même si je n'avais pas encore décidé de courir vers les grilles.

« Adie, on ne veut pas plus faire ça que toi, mais nous devons suivre les ordres. Tu sais bien que… », tenta Don en me suivant.

Je sentis ses doigts se refermer sur ma main, mais je la dégageai aussitôt.

« On ne peut pas faire ça. » répétai-je, les lèvres tremblantes.

Mes jambes se dérobèrent sous moi comme si toute énergie m'avait soudain été retirée. Je frémis en sentant ses bras s'enrouler autour de moi.

« Adie… », murmura Don, me suppliant de revenir à la raison.

Je ne parvenais pas à comprendre pourquoi. Rien n'avait plus d'importance. Je resterais là, Sink et ses ordres pouvaient aller au diable.

« Laisse-moi tranquille. Ca ira. Je ne bougerais pas d'ici jusqu'à ce que ces personnes soient prises en charge, Don. »

Je vis quelques gars se rassembler autour de moi. Le visage de Luz entra dans mon champ de vision. Il posa doucement une main sur ma joue, ses pouces caressant ma peau nue. L'inquiétude dans son regard fut presque suffisante à briser ma volonté.

« Adie, rentre avec nous. Tu ne résoudras rien en restant ici toute seule. Et Speirs va nous tuer si nous rentrons sans toi. »

A la mention du nom de Ron, je partis à nouveau au quart de tour. Je sentis la main de Luz s'écarter, et interceptai son regard vers les autres.

« Je ne m'en fous, Luz. Maintenant laissez-moi ou je tire sur le prochain qui essaye de m'emmener. », criai-je, menaçante.

La tension dans l'air était palpable et je frissonnai en songeant à ma cruauté à leur égard. Mais je n'étais pas vraiment moi-même en cet instant. J'étais terrifiée, mais je savais que ce qui s'était déclenché en moi devait être refoulé. Luz fut le premier à bouger. Il hocha la tête, le regard triste.

« Allons les gars, Vous avez entendu la dame. », dit-il tranquillement.

Ils s'éloignèrent sans que j'ose regarder un seul d'entre eux. Quelques minutes plus tard, j'entendis le vrombissement des moteurs disparaître dans le lointain. Je fermai les yeux, souhaitant que le monstre enfoui en moi s'en aille. Et il le fit.

.

.

.
POV Speirs

Je marchais aussi calmement que possible en direction du bureau de poste de l'autre côté de la ville, mes trésors serrés entre mes doigts. Mais mes pensées n'allaient pas vers ma femme et mon enfant. Elles étaient entièrement consacrées à Adelina. J'entrai dans le bureau de poste, et les hommes présents s'écartèrent aussitôt de mon chemin. J'étais tellement distrait que je ne me réjouis même pas de leur peur à mon égard.

Je déposai sur le comptoir le sac empli d'objets de valeur de toutes sortes, récupérés dans la ville. Du coin de l'oeil, je vis Vest s'approcher de moi, tentant de dissimuler son regard encore inquiet.

« Avez-vous un colis assez grand pour y mettre toutes ces choses ? », demandai-je, rajoutant deux paquets de cigarettes aux marchandises. Vest croisa mon regard avant d'hocher rapidement la tête.

« Oui, monsieur, je pense que je peux trouver ça. », affirma-t-il.

Je fis volte-face, revenant sur mes pas.

« Merci, Vest. », lui dis-je, me surprenant moi-même.

Je ne disais jamais merci à personne, sauf à ... Par l'enfer, pourquoi mes pensées revenaient-elles toujours à cette femme ?

« Euh…Capitaine Speirs ? », lança une petite voix dans mon dos.

Réprimant mon envie de lever les yeux au ciel, je me retournai vers le soldat timide, et le considérai avec un regard vide. Je vis sa pomme d'adam tressauter avec anxiété.

« Euh, vous voulez toujours les envoyer au même endroit, monsieur ? »

Je lui fis un signe distrait. Et sans attendre de réponse, je quittai les lieux.

Je savais pourquoi j'étais si préoccupé par Adelina. J'avais vu la façon dont elle regardait les prisonniers. J'avais vu son regard lorsque l'homme lui avait révélé pourquoi ils étaient enfermés ainsi. Et je ne pouvais pas m'empêcher de m'inquiéter de sa découverte du camp des femmes. J'aurais voulu prendre une jeep et me rendre immédiatement là-bas. J'observai le soleil descendre rapidement à l'horizon. Je jetai un coup d'œil à ma montre, surpris que la journée soit passée si vite. Je décidai que si elle n'était pas de retour dans les cinq minutes, j'irais à sa rencontre. Je ne supportais plus la façon dont mon estomac se nouait douloureusement ou dont mes mains tremblaient de la sentir à nouveau contre moi.

Tout ce qui s'était passé entre nous au cours des deux derniers jours était suffisant pour être tourmenté des semaines durant. Je savais que tant qu'elle me permettrait de rester à ses côtés, je le ferais. Jusqu'au jour où elle me dirait de partir, je resterais. La voir si près de la mort, la tenir dans mes bras tandis que toute chaleur s'échappait de son corps... tout ça m'avait changé. Tout avait disparu hormis la nécessité d'être près d'elle.

Mes pensées furent soudain interrompues par l'arrivée d'une jeep et d'un camion. Je me dirigeai vers eux, notant qu'il s'agissait bien des hommes avec qui Adie s'était rendue au camp des femmes. Je me précipitai, ayant déjà hâte de serrer son corps fragile contre moi. Cependant, comme je regardai chaque visage, mon coeur se mit à battre plus vite. Parce qu'elle n'était pas là. Inquiet et furieux, je saisis l'un des soldats par le revers de son uniforme.

« Où est-elle, bordel ? Ne me dîtes pas que vous l'avez laissé là-bas toute seule ? », grognai-je, mes émotions s'insinuant en moi comme un poison, bloquant toute pensée rationnelle. Mes doigts reserrèrent leur emprise autour de son cou et je dus me faire violence pour le relâcher.

« Monsieur, elle n'a pas voulu revenir avec nous. »

« Nous avons essayé. Malarkey a essayé, mais nous ne pouvions pas la ramener de force, capitaine. »

Je vis dans ses yeux la peur que je ne l'étrangle. Je le laissai aller avec un petit rire mauvais, la rage s'emparant de moi.

« Oui, mais j'imagine que vous n'avez pas essayé assez fort… », assenai-je en me dirigeant vers la jeep.

Sans me retourner, je pris place sur le siège conducteur et démarrai. Mon pied ne pouvait appuyer plus fort sur la pédale de l'accélérateur. J'allais beaucoup trop lentement à mon goût, mais faire le chemin à pied n'aurait pas été mieux. Je me forçai à me calmer, prenant de grandes inspirations tout en essayant de penser à autre chose qu'à Adie. Seule dans les bois, sans personne pour la protéger. Une rage aveugle naquit dans mon esprit. J'aurais pu tuer ces hommes pour l'avoir laissé ainsi. Mais je savais que ce n'était pas ce que je souhaitais. A moins de vouloir moi-même être tué. Je ne pouvais pas me le permettre. Pas à présent que les choses semblaient enfin s'arranger entre Adie et moi.

Enfin, je trouvai ce que je cherchais. La lune brillait dans le ciel et ses rayons laiteux m'éclairèrent le chemin jusqu'à elle. Je me précipitai, tout mon corps tremblant du besoin de la serrer dans mes bras.

« Adie. », appelai-je, espérant qu'elle répondrait, ignorant tout ce qui avait pu la retenir ici.

Mais aucune réponse ne s'éleva. Cela m'inquiéta, et je détestais m'inquiéter à son sujet. Je me déplaçai de plus en plus vite, jusqu'à sortir de l'ombre, et je la vis enfin.

« Adie… », soupirai-je, soulagé.

Je m'avançai vers elle, conscient qu'elle n'avait toujours pas répondu à mon appel. Mon cœur menaçait d'exploser dans ma poitrine. Qu'est-ce qui n'allait pas? Qu'est-ce qui lui était arrivé ?

Lorsque je fus assez près, je la pris dans mes bras et la serrai contre ma poitrine. Cependant, elle ne réagit pas. En soupirant, je la soulevai et la portai jusqu'à la jeep. Je l'installai sur le siège passager, mes doigts glissant sur sa taille. Il me fallut un moment pour me séparer d'elle et contourner le véhicule pour m'installer côté conducteur. Je conduisis silencieusement, laissant la mort et la souffrance derrière nous. Enfin, je garai la jeep le long de la route et arrêtai le moteur. Je la regardai à nouveau, remarquant ses yeux vides, vitreux. Je sortis, contournant à nouveau la jeep. Je la soulevai le plus doucement possible, la portant sur une courte distance loin de la route. Je la fis asseoir, me demandant ce que j'allais bien pouvoir lui dire à présent.

« Adie, s'il te plaît, parle moi. Pourquoi n'es-tu pas revenue avec les autres? », murmurai-je, à genoux à côté d'elle, prenant sa main dans la mienne.

Sa peau était glacée, ce que je n'avais pas remarqué jusque là. Je regardai son visage. Jugeant son manque de réaction, je songeai qu'elle était perdue dans un de ses souvenirs. Je suivis les lignes tracées par ses larmes sur sa peau d'ivoire. Je tendis la main, repoussant doucement ses cheveux derrière son oreille, dégageant son visage. Un gémissement presque inaudible franchit ses lèvres. Je glissai mon bras autour de sa taille et l'attirai sur mes genoux. Elle se laissa faire, ses petites mains agrippant mon cou.

Les sanglots secouèrent sa poitrine, s'échappant enfin. Je la serrai plus étroitement contre moi, souhaitant faire disparaître sa douleur.

« Ron … », murmura-t-elle d'une voix si douce qu'elle me fit monter les larmes aux yeux.

Mon estomac se serra douloureusement en entendant mon nom franchir ses lèvres.

« Qu'est-ce qu'il y a, mon cœur ? »

Elle tremblait dans mes bras. Ses mains resserrèrent leur emprise sur mon uniforme et je sentis ses larmes glisser dans mon cou.

« Je…J'ai…Je dois te dire quelque chose… », souffla-t-elle entre deux sanglots.

Je déposai un baiser sur sa tempe.

« Tu peux tout me dire, ma chérie. », assurai-je.

Mon coeur battait la chamade. Mes paumes étaient moites contre le tissu rêche de son uniforme. Même dans un tel moment, j'aurais voulu lui arracher ses vêtements et la tenir nue contre moi. Mon pantalon se fit plus étroit à cause des images qui couraient dans ma tête. Je secouai la tête, essayant faiblement d'en chasser ces pensées inappropriées.

« Je ne sais même pas par où commencer. »

« Commence seulement par le commencement, mon amour. »

« D'accord… », fit-elle, ressemblant plus à une petite fille qu'à la femme forte que je connaissais.

Un long soupir lui échappa, et mon cœur se serra dans ma poitrine.

« Tout a commencé alors que j'étais encore espionne parmi les allemands. Il y a environ…un an et demi maintenant. Il y avait cet officier allemand... »

Elle s'interrompit, les yeux pleins de larmes, tourmentée par ses souvenirs. Pendant un moment, je crus qu'elle ne continuerait pas, mais elle baissa les épaules et pinça les lèvres. Je fus soulagée de voir sa détermination de rester forte face à son passé douloureux.

« Cet officier allemand, il s'appelait Fleischer. Et un jour, il…il m'a remarqué. Au début, il était vraiment gentil avec moi. J'ai été si naïve et stupide. Être parmi l'ennemi était difficile et j'avais l'impression de ne pouvoir être moi-même qu'avec lui. Et puis un jour, il m'a trouvé en train de pleurer dans ma chambre et tout a commencé. Avant que je ne réalise ce qui se passait, il m'avait enlevé mes vêtements. Cette convoitise, ce regard affamé qu'il avait, c'était la chose la plus terrifiante que j'avais jamais vu. J'ai essayé de le repousser mais ça n'a pas marché. Il m'a plaqué plus fort contre le lit. Il m'a pris ce soir-là. Et le plus horrible, c'est qu'il était marié et père de deux enfants. Je n'ai jamais compris pourquoi il me violait alors qu'il avait une merveilleuse famille qui l'attendait chez lui. »

Sa voix s'éteignit dans l'air du soir, me laissant un tel sentiment de dégoût envers moi-même que je ne pus m'empêcher de m'écarter d'elle. J'avais honte tandis que toutes les pièces du puzzle se remettaient en place. A présent, je comprenais pourquoi elle m'avait tant repoussé. Le dégoût le plus profond de moi-même envahit mon âme et mes épaules s'affaissèrent. Au lieu d'être en colère ou blessé qu'elle m'ait caché ça si longtemps, je ne ressentais qu'une fureur sourde à mon égard. Et envers cet homme qui avait meurtri son esprit à jamais. J'aurais voulu le retrouver pour lui arracher membre par membre. J'aurais voulu lui faire ressentir la douleur qu'il avait provoqué chez la femme que je chérissais.

Mais je sentis la façon dont elle se tendit contre moi. Je fus d'ailleurs étonné qu'elle ne soit pas déjà hors de ma portée.

« Adie…Que… », ma voix se brisa à la vue de nouvelles larmes sur son visage.

Je tentai de l'attirer dans mes bras. Elle me repoussa doucement mais si je l'avais vraiment voulu, j'aurais pu la garder près de moi par la force. Pour son bien. La réduire à ma volonté et décider pour elle.

« Adie, qu'est-ce qui ne va pas, mon cœur ? », demandai-je, confus.

Elle se tourna vers moi si vite que j'en fus étourdi. Elle posa un doigt sur ma poitrine, les yeux brillants d'un sentiment que je ne sus identifier.

« Tu es mon problème, Ron. Ca m'a tué de te cacher ça durant des mois et des mois. Et à présent que tu le sais, tu me repousses à nouveau. », dit-elle en me repoussant dans un accès de colère.

Après quoi, aussi soudainement qu'elle y était apparue, la colère disparut de ses yeux. La faisant apparaître plus seule et triste que je ne l'avais jamais vu. Elle enveloppa ses bras autour d'elle en roulant sur le sol.

« Je pensais que tu aurais changé. Je pensais que tu comprendrais. », murmura-t-elle si doucement que je crus qu'elle n'avait pas parlé.

Mon cœur se serra péniblement en réalisant le sens de ses mots. Elle croyait que je m'étais écarté parce que je ne voulais plus d'elle.

« Adie… », commençai-je, saisissant ses mains pour l'attirer contre ma poitrine à nouveau. Elle se débattit un instant, mais céda lorsque j'effleurai ses lèvres d'un tendre baiser. « Mon cœur, je suis dégouté par moi-même, certainement pas par toi. J'ignore pourquoi tu m'as caché ça si longtemps. Mais je comprends et je vais essayer d'être meilleur pour toi. Je veux te mériter. »

Je l'entendis rire doucement contre mon cou.

« Tu es terriblement poétique quand tu veux. », dit-elle doucement, jouant paisiblement avec les cheveux de ma nuque. Je ne pus réprimer un frisson.

« Tu préfères quand je suis un bâtard sans cœur ? », demandai-je, mes lèvres s'étirant en un sourire. Je sentis ses boucles brunes effleurer ma mâchoire lorsqu'elle secoua la tête.

Elle se blottit un peu plus contre moi, son rire se tarit et seul le bruissement de l'air nous entoura. J'ignorais combien de temps nous restâmes assis là. Mes doigts glissèrent dans ses cheveux doux et j'en respirai les effluves oubliés. La lune baignait nos corps de sa lumière blanche et éclatante. Le vent nous caressait doucement, nous forçant à nous rapprocher un peu plus encore afin de préserver notre chaleur corporelle.

Un doux murmure brisa le silence.

« Ron ? »

Elle s'écarta légèrement de moi, afin de voir mon visage. La vulnérabilité que je vis sur le sien me coupa le souffle. Pour la centième fois depuis que nous nous étions rencontrés, je me demandais pourquoi la vie ne pouvait pas être plus simple pour nous. Je déglutis péniblement.

"Oui ?"

Ses doigts fins vinrent jouer sur mes joues. Sa peau douce contre ma barbe rapeuse était une sensation enivrante et je fermai les yeux malgré moi.

« Tu te rends compte de ce que le bébé signifie, n'est-ce pas ? », demanda-t-elle d'une voix tremblante. J'hochai la tête, incapable d'articuler un mot, par peur de ce qu'elle allait dire ensuite.

« Je ne te demanderais jamais de quitter ta femme et ton enfant pour moi. »

Malgré tout, l'espoir s'installa en moi. Je savais ce qui allait suivre.

« Mais pour l'instant, pouvons-nous être ensemble ? Je ne peux plus suppporter d'être loin de toi. »

« Bien sûr que nous pouvons. », murmurai-je, les yeux toujours clos.

Je sentais sa respiration contre moi. Et j'exultai en la soulevant à nouveau de terre. Je marchai lentement vers la jeep, mon esprit rejouant les événements de ces derniers jours. Après toute la douleur et les nuits d'insomnie, nous avions fini par arriver à une entente. Mais je ne pus m'empêcher de me demander combien de temps cela durerait.