CHAPITRE TRENTE-CINQ
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Sung-yeon écarquilla les yeux de surprise.
- Quoi ? Pourquoi je dois rentrer ?
- Écoute-moi bien, ordonna Tae-hyung d'une voix ferme mais calme et grave. Prends le prochain vol pour Séoul, même si tu dois laisser toutes tes affaires ici, même si ça coûte et même si c'est une énorme organisation... Rentre le plus vite possible, tu m'entends ? Tu devrais pas avoir de problèmes, puisque tu es majeure. Surtout, fais vite et sois discrète, ton père doit pas savoir que tu me rejoins. Oh, et si tu y arrives, prends un échantillon de ce thé dont tu m'as parlé. J'ai pensé à quelque chose... c'est complètement stupide, sûrement...
- De quoi tu parles, Tae ? s'inquiéta Sung-yeon.
Nouveau silence.
- Il faut que je réfléchisse à tout ça, parce que je me suis souvenu de beaucoup de choses. Je te promets de tout t'expliquer plus tard, d'accord ? De ce que tu me dis, j'ai l'impression que tu fais une intoxication alimentaire, mais je crois pas que ce soit du hasard...
Sung-yeon déglutit, perdue.
- Quoi... ?
- C'est fou, je sais... Mais je pense que Si-woo essaye de te nuire. C'est pour ça que je refuse que tu restes plus longtemps seule avec lui. Peut-être que je me trompe, hein... Mais... si c'est vraiment le cas, il faut que tu reviennes.
La jeune fille prit quelques secondes pour assimiler l'hypothèse de son frère. Elle était terrifiée.
- Il essayerait... de m'empoisonner ? dit-elle d'une petite voix.
- J'en sais rien. Tout ce que tu me décris... et tout ce dont je me suis souvenu par rapport à notre famille...
Sung-yeon inspira profondément. Elle lui poserait toutes ses questions plus tard, le temps pressait.
- Je vais faire comme tu m'as dit, dit-elle d'une voix résolue qui cachait des tremblements. Rapide, discrète... et un échantillon de thé si j'y arrive.
- Exactement.
- D-D'accord, alors je vais raccro-
- Yeonie, t'inquiète pas. Je suis là. Je vais t'aider.
Elle serra le poing.
- Je te fais confiance, dit-elle doucement.
- Tu peux, tout va bien se passer. On se tient au courant, dépêche-toi.
- Oui... À plus tard, Tae.
Elle raccrocha. Puis elle releva la tête, sonnée. Qu'est-ce qui se passait ? Qu'est-ce qui venait de se dire entre eux ? Elle avait cette impression qu'on a en se réveillant d'un long rêve qu'on croyait être la réalité, pour finalement se retrouver assis tranquillement sur un matelas à essayer de démêler le vrai du faux. Au terme de ce rêve, elle réalisait qu'il lui fallait reprendre les choses en main, agir. Elle était assise là, sur ce banc, mais quelque chose de puissant la poussait à se lever et courir, reprendre le cours des choses, agir. Qu'est-ce qu'elle attendait ? Rien, rien du tout ! Il y avait anguille sous roche, cela ne la surprenait même plus. Une chose était sûre, elle pouvait croire en Tae-hyung... et en elle.
Sung-yeon consulta immédiatement le site internet de l'aéroport le plus proche le prochain vol pour Séoul était organisé pour le lendemain en fin d'après-midi. La priorité était de faire vite... Elle jeta un coup d'oeil aux autres vols, pour constater que c'était sa seule option.
La jeune fille ferma les yeux et expira lentement pour relâcher le stress. Puis, elle réserva en ligne une place pour le vol direct pour Séoul. Heureusement, la capitale sud-coréenne ne semblait pas intéresser les voyageurs pour le moment, elle n'eut donc aucun souci de ce côté-là. En revanche, il fallait y mettre le prix... Tae-hyung y avait probablement pensé et ne voyait pas cela comme une excuse pour rester aux États-Unis.
« Je me demande à quoi il a pensé quand je lui ai parlé de tout ça », songea-t-elle. « En tout cas, il semble penser que papa essaye de me faire du mal... Ce serait intentionnel ? Est-ce que je pourrais trouver un moyen discret d'éviter ça ? »
La jeune Coréenne finalisa sa réservation et soupira de soulagement en recevant le mail de confirmation.
« Mais alors, si c'était voulu, ça explique pourquoi il prend autant son temps... même s'il a l'air vraiment inquiet. C'est bizarre... Bref, il faut que je fasse comme si de rien n'était. Discrétion... »
Elle se leva et quitta le parc pour retourner d'un pas assuré vers la pharmacie. Là-bas, elle acheta l'un de ces flacons qui permettent de transporter d'infimes quantités de liquides, très pratiques pour passer les douanes d'aéroport sans problème.
En retournant à l'appartement, elle réalisa sa chance d'avoir pu passer ce coup de téléphone à son tuteur, grâce à la connexion gratuite qu'il y avait dans le parc au moyen de spots bien répartis. Si elle avait appelé depuis l'appartement... son père l'aurait peut-être entendue.
Mais il n'était pas là pour le moment... encore une fois. Sung-yeon le releva et se dirigea directement vers la chambre. Elle réunit ses affaires et bourra sa valise le plus vite possible, craignant que son père ne rentre et la surprenne.
« Et si c'était seulement un malentendu ? » se demanda-t-elle soudainement. « Ce serait une énorme erreur avec de grosses conséquences... Et si Tae-hyung n'y avait pas pensé, à ça ? »
Elle s'arrêta un moment pour réfléchir, mais secoua brusquement la tête.
« Ce n'est pas le moment de douter de Tae-hyung ! » se sermonna-t-elle. « Ce genre de moment met la confiance que je lui porte à l'épreuve, c'est pourquoi je dois continuer de croire en lui. »
Mal à l'aise, elle acheva de remplir sa valise, qu'elle cacha dans l'armoire là où elle l'avait prise. Le reste de l'après-midi, elle se renseigna sur les moyens de gagner l'aéroport, les horaires et tutti quanti. Quant sa stratégie fut prête, elle envoya un message à Tae-hyung pour le lui signaler.
Elle entendit alors la porte d'entrée se fermer, et bientôt la porte de sa chambre s'ouvrit.
- Ah, tu es rentrée, sourit Si-woo. Tu as disparu ce matin, je me suis demandé où tu étais passée.
Sung-yeon s'était allongée sur le lit, téléphone en mains, l'air de rien.
- Oui. Toi aussi, à ce que je vois. Tu es encore allé voir un collègue ?
Son père hocha la tête.
- Je vais préparer le dîner, il y a quelque chose en particulier qui te ferait plaisir ?
La jeune fille secoua la tête après un court instant d'absence. Si-woo se dirigea vers la cuisine et s'attela à la tâche. Sung-yeon attendit quelques minutes, avant d'ouvrir l'application « caméra » et de se glisser dans le couloir sur la pointe des pieds. Passant la tête au-delà de l'encradement de la porte, elle observa attentivement et le plus discrètement possible ce que faisait Si-woo. Rien, pourtant, dans les ingrédients, ne semblait étrange. Elle filma jusqu'au bout, au moment où le cuisinier improvisé assaisonnait le tout. Il servit les plats et retira son tablier. Sung-yeon s'apprêtait à faire demi-tour, mais le faire dans la hâte ne ferait que la dénoncer. Elle entra donc dans la cuisine.
- Oh, c'est déjà prêt ? fit-elle en feignant la surprise.
- Oui, j'allais venir te chercher.
Ils s'installèrent tous deux à table. Sans s'en rendre compte, Sung-yeon fixait son assiette, se demandant ce qu'elle pouvait bien contenir. Ses mains tremblaient. Elle devait rester maître d'elle-même.
- Tu ne manges pas, Yeonie ? s'étonna Si-woo.
Elle releva la tête et posa la main sur son estomac.
- Tu es pâle...
- C'est juste que... je ne me sens toujours pas mieux, j'ai la nausée maintenant... Je doute de pouvoir avaler quoi que ce soit.
Il continuait de manger tout en réfléchissant.
- Il faut pourtant que tu manges quelque chose ou bien ce sera pire, dit-il doucement. Qu'est-ce que tu voudrais ?
Sung-yeon secoua la tête.
- Rien, vraiment. Je vais tout rendre, sinon.
Il parut avoir une idée.
- Qu'est-ce que tu dirais d'un thé noir ? proposa-t-il. Ça a la vertu d'aider à la digestion.
Parfait. La jeune fille grimaça, mais elle accepta.
- Je prendrai un gros déjeuner demain alors, conclut-elle. En attendant, un thé noir, ça peut être bien. Je vais me le préparer.
Si-woo acquiesça. Sung-yeon cligna des yeux, puis tourna le dos à son père pour éviter de croiser son regard. Pourquoi la laissait-il faire, cette fois-ci ? Normalement, il aurait dû proposer de le faire lui-même.
- Attends, je vais te donner la boîte.
L'homme se leva et alla chercher ladite boîte dans un placard que Sung-yeon n'avait même pas remarqué. Elle prépara donc sa boisson, dont elle but une gorgée. Le bon goût des épices emplit ses narines et sa bouche, puis elle délaissa sa tasse sur le comptoir pour aller enfiler son pyjama. En revenant, elle souhaita la bonne nuit à son père et récupéra sa tasse. Le plus difficile était à venir.
XXX
Elle attendit un petit moment que son père se soit endormi devant la télévision, puis elle se leva discrètement. Elle huma le parfum du thé noir, qu'elle n'avait pas touché.
« C'est moi ou... il y a une odeur différente ? »
Elle sortit le petit flacon acheté à la pharmacie et, prudemment, le remplit de thé. Elle le rangea ensuite dans sa valise, en sûreté. À présent, il fallait qu'elle aille inspecter la cuisine. Puisque Si-woo s'absentait presque tous les matins et qu'il n'était pas sorti la veille, à coup sûr, il allait le faire le lendemain. Enfin, elle espérait. Mais de toute façon, farfouiller dans la cuisine alors que Si-woo dormait juste à côté était trop risqué.
Elle configura son téléphone pour être réveillée tôt dans la matinée et s'endormit, la boule au ventre, incertaine de la suite.
XXX
Le lendemain matin, elle se réveilla à l'heure prévue, même si elle mourait d'envie de se rendormir pour oublier cette douleur maintenant omniprésente. Elle attendit un petit peu une heure s'écoula, puis une deuxième. Sung-yeon n'en pouvait plus d'attendre, même si c'était le cœur de la stratégie. Puis, enfin, vint le bon moment, signalé par le bruit de la porte d'entrée. La jeune fille se leva quelques secondes après et trotta jusqu'à la cuisine, nerveuse. Elle commenca par vérifier le contenu des bocaux et des boîtes. Les condiments qu'elle avait vus être ajoutés la veille se trouvaient être du sel et du poivre basiques. Dans le frigo, dans les placards, elle prit le temps de respirer prudemment l'odeur de chaque aliment. Aucun n'avait ce parfum qu'elle avait senti plusieurs fois dans son thé.
« Et pourtant, à part le thé noir, impossible de trouver du thé ici... »
Les divers ustensiles, le plateau de fruits variés sur la table n'avaient rien d'étrange non plus. Sung-yeon soupira, confuse.
« Bon, au moins, j'ai l'échantillon. Ne reste plus qu'à me préparer... et prendre l'avion. En prenant en compte le trajet, il faudrait partir en début d'après-midi. »
Elle avait pensé à tout : il fallait sortir discrètement sans être vue avec la valise. Sans attendre plus longtemps, et sachant qu'elle avait encore de la marge, elle courut chercher sa valise dans la chambre et sortit de l'appartement pour gagner le parking souterrain. Là, elle cacha la valise dans un coin, derrière une voiture. Elle récupéra ses objets de valeur ainsi que le flacon, jugeant que personne ne serait particulièrement intéressé par ses vêtements. Quand bien même, tant qu'elle parvenait à se sauver elle-même, ses chemises n'avaient que peu d'importance.
La jeune fille retourna à l'appartement et apprêta son sac à main, avec dedans tout ce qu'il y avait d'important. Elle envoya un message à Tae-hyung lui signifiant que tout se passait très bien. Enfin, elle déversa le reste de thé dans l'évier – triste gâchis – et elle s'allongea sur le lit. En attente.
XXX
Son père finit par rentrer, comme à son habitude. Il se déchargea de son sac de commissions et vint voir sa fille, qui faisait semblant de sommeiller. (Elle dormait de plus en plus tard, à cause de son mal.) Comme d'habitude, elle se leva vers midi et alla se préparer son déjeuner. Le temps avançait, il était bientôt l'heure. Le cœur de Sung-yeon tapait dans sa poitrine. Pourtant, ce jour-là, elle parvenait à montrer un calme de façade qui l'impressionnait elle-même.
Elle alla ensuite se préparer, repensant à toutes les étapes de sa fuite dans les moindres détails pour ne rien oublier. Les minutes s'égrénaient, il était inutile d'attendre plus longtemps alors qu'elle était prête, qu'elle n'attendait plus que ça. Le poing crispé sur la lanière de son sac, elle sortit de sa chambre l'air de rien. Si-woo était en train d'installer ses papiers sur la table.
- Sung-yeon !
Elle se retourna, feignant la confiance. Garder son calme. Sourire.
- Oui ?
- Tu ne devrais pas te reposer, aujourd'hui ? Tu m'as dit tout à l'heure que ça ne s'arrangeait pas...
- Je vais me reposer, promit-elle. Je vais simplement faire un petit tour, comme ça je pourrai faire une sieste en rentrant... en fin d'après-midi. J'en peux plus, de ces maux de tête...
- D'accord... Attention à toi !
Sung-yeon acquiesça et gagna la porte d'entrée d'un pas rapide et régulier tel celui d'un automate. Elle passa la porte, fit quelques pas dans le couloir et descendit les escaliers. D'abord en marchant, puis en trottant. Elle atteignit le sous-sol et trouva sa valise là où elle l'avait laissée. Ouf. La jeune fille la saisit et la porta, effaçant ainsi toute trace sonore de son larcin, jusqu'à se retrouver à l'extérieur. Évitant de passer sous les fenêtres depuis lesquelles il était possible de la voir passer, elle contourna l'immeuble et commença son trajet jusqu'à l'aéroport. En transports publics, personne ne saurait par où elle était passée. Elle s'effaçait du paysage américain comme on efface ses empreintes dans la neige.
Elle ne voulait plus du tout voir cet endroit.
Sa vie, celle qu'elle aimait, celle qu'elle avait durement construite, elle l'avait laissée en Corée du Sud. Elle allait retrouver son ancienne vie et récupérer son bonheur, au détriment de tout. Elle accepterait les conséquences de son choix, quelles qu'elles fussent.
Que l'existence suive son cours, que les gens fassent leur vie, mais qu'ils empiètent à nouveau sur la sienne, ça, plus jamais. Autant partir sans chemin tracé, avec un but lointain et éthéré, avec pour seul espoir une volonté d'acier. Elle voulait retrouver ce qu'on lui avait arraché. La détermination seule lui donnait la force d'avancer. Et plus rien ni personne ne l'empêcherait de le faire. Ni la distance immense, ni la fatigue, ni la peur, ni la maladie, ni l'incertitude, ni les obligations, ni son propre père. Rien. Personne. Elle décidait. On l'avait délaissée ? À son tour, elle délaissait tout.
