Chapitre XXXIV

« Je hais les menteurs, les manipulateurs, les comédiens. Je hais les porteurs de masques, les hypocrites. Impossible de savoir qui ils sont, ce qu'ils pensent, et à quoi s'attendre. Mais ce qui me dégoûte le plus, c'est que ce sont ces gens qui écrivent l'histoire. La leur, et celle des autres. Ce sont des égoïstes dénués de la moindre pitié. »

Lukas Bondevik

Accablé, le Duc resta figé. L'homme en noir marcha alors vers lui tandis que Matthew tenait la main armée de son père pour l'empêcher d'attaquer. Le Capitaine de l'Indomptable s'agenouilla devant les autrichiens et avança les mains.

-Ne le... touchez pas, ordonna le Duc.

-Il va attraper froid si on ne lui met pas de vêtements secs.

-Il ne peut pas attraper froid. Il est mort. Il n'attrapera plus jamais froid.

-Votre frère n'est pas mort, du moins, il ne l'est plus pour longtemps.

-Quel genre de cruel cinglé êtes-vous ?

-Le genre que votre frère a sauvé de la mort.

-Taisez-vous.

-C'est un sorcier.

-Taisez-vous !

-Il ne vous l'a jamais dit de peur que vous le rejetiez.

-C'est mon frère, je l'aime ! Explosa l'autrichien. Comment pourrais-je jamais le rejeter ?! Mais il est mort et je-...

Il fut coupé dans une tirade qui s'annonçait longue par une violente toux qui secoua son cadet avant que ce dernier ne se mette à respirer bruyamment, les yeux grands ouverts. Puis le jeune sorcier se redressa, passa les bras autour du cou de son aîné et se serra contre lui. Mu par un pur réflexe, le Duc referma ses bras autour du corps de son cadet, mais sans rien y comprendre.

-Maître, je crois qu'il est temps de fournir quelques explications, fit l'homme en noir.

-Encore... un moment..., demanda le cadet Edelstein, d'une voix étouffée.

-Maître... vous êtes censé être mort, s'efforça-t-il, calmement, de le raisonner.

Le jeune sorcier soupira et se détacha de son frère. Le Capitaine encapuchonné le prit dans ses bras et l'emmena dans la cabine, invitant le Duc et le Redoutable à les suivre. Le français hésita mais accepta finalement quand son fils commença à le tirer par la manche. Puis Matthew partit en courant.

-Je vais chercher oncle Antonio !

Il revint quelques minutes plus tard avec le Terrible.

-Marie, viens ! Appela-t-il alors sa sœur.

Mais la petite fille ne voulait pas quitter son père.

-Viens ! Insista-t-il, avant d'ajouter, moqueur. Poule mouillée...

La petite fille fronça les sourcils et avança vers lui, aussi menaçante qu'elle le pouvait.

-Poule mouillée toi-même !

Et les deux enfants sortirent en se courant après. Le Capitaine Bonnefoy était sidéré.

-Je pensais les trouver terrifiés...

-Ils l'étaient lorsque nous avons rencontré le navire anglais auquel nous les avons repris, déclara l'homme en noir. Ils l'étaient de nous aussi, au début. Puis Matthew a vu mon visage. Après que je lui aie expliqué ce que vous n'allez pas tarder à entendre, il s'est montré particulièrement coopératif, mais il était convaincu que tu étais mort, Antonio. Nous avons été surpris.

-De un, de quel droit me tutoyez-vous ? De deux, arrêtez de tourner autour du pot, je ne suis pas d'humeur à supporter vos pirouettes, gronda l'espagnol.

Le Capitaine de l'Indomptable laissa échapper ce qui semblait être un rire.

-Ton abominable caractère ne s'est pas arrangé, dit-il, en retirant sa capuche et en dévoilant ses cheveux blancs et ses yeux rouges. Cela faisait longtemps, n'est-ce pas ?

Le français dut se rattraper au Capitaine Carriedo.

-Le corps n'avait jamais été retrouvé. Le corps n'avait jamais été retrouvé, répéta le Capitaine Bonnefoy.

L'espagnol se mit à crier, le pointant du doigt.

-Tu es mort ! -il pointa ensuite le cadet Edelstein- Il est mort ! Alors comment cela se fait-il que vous soyez en vie ?!

-Je suis un sorcier, répondit le frère du Duc, enroulé dans une couverture. Je ne pourrai jamais mourir que de vieillesse, et je peux ramener les morts à la vie. Sur le chemin de la Sicile, j'ai trouvé le corps de Fantôme, et j'ai usé de mes pouvoirs sur lui.

-Je suis donc tout naturellement resté à son service.

-Quand j'ai reçu la lettre disant qu'Elizabeta avait été renvoyée, j'ai tout de suite su qu'elle viendrait passer sa colère sur moi ; j'ai donc fui avec Fantôme et l'équipage qu'il avait composé sous mon ordre.

-Tu veux dire... Que c'est elle qui a fait brûler l'hôpital et tué tous ses occupants ? Demanda le Duc, le regard dans le vague, la voix comme un souffle.

-De dépit de ne m'avoir eu moi, oui. Elle me haïssait.

-Mais pourquoi ?

-Parce que j'étais un obstacle entre elle et toi ; nous étions proches et cela minimisait l'effet de ses enchantements sur toi. Tu crois avoir pris la décision de m'envoyer loin, mais en réalité, c'était la sienne. Elle a dû me croire responsable de ta décision de la renvoyer ; les sorciers ignorent toute la mesure des pouvoirs des uns ou des autres. Elle a dû m'en croire capable.

Le Duc essuya mécaniquement sa main couverte de sang séché.

-Elle était ma fiancée... Comment ai-je pu... ?

-La demander en mariage ou bien la tuer ? L'enfonça le Terrible. Tsss... quand je pense que je la traitais de sorcière pour la forme... Si on m'avait dit qu'elle l'était réellement...

Le Duc, assis sur une chaise, semblait ne plus pouvoir en supporter davantage, pourtant il ne dit rien. C'est le Capitaine Bonnefoy qui reprit.

-Une seconde, d'où émanait la rançon ? Et pourquoi toute cette mise en scène, avec Matthew et Marie ? Pourquoi ne pas avoir lancé des pour-parler, plutôt qu'un combat ?

-J'imagine qu'Elizabeta comptait mettre mon assassinat sur l'impatience de mes geôliers quant à la réception de l'argent. Je suppose qu'elle a dû mettre une somme astronomique pour être certaine que Roderich serait incapable de la réunir ; elle ne devait pas avoir pensé qu'il irait trouver l'aide d'un ancien ennemi, et encore moins qu'elle le retrouverait à un moment comme celui-ci. Quant à la 'mise en scène', comme vous l'appelez, je vous l'ai dit ; les sorciers ignorent toute la mesure des pouvoir des uns ou des autres. Je ne savais pas qui elle avait ensorcelé, ni jusqu'à quel point ; je ne pouvais faire confiance à aucun d'entre vous.

L'espagnol grogna et un sourire moqueur étira les lèvres du prussien. Le Capitaine Carriedo le remarqua et le fusilla du regard.

-Ne te fous pas de moi, Gilbert. Je me suis peut-être retrouvé sous les ordres d'une sorcière, mais il a fallu qu'elle m'ensorcelle. En ce qui te concerne, je te signale que ton fils grandit sans toi et que ça ne semble pas te chagriner plus que ça.

-Il ne s'écoule pas un jour sans que je pense à Ludwig..., répliqua l'albinos, le regard tranchant. Mais je suis convaincu qu'il va bien ; après tout, l'un de vous deux a dû le prendre avec lui, n'est-ce pas ?

Les deux amis se crispèrent et le Capitaine de l'Indomptable le remarqua.

-Francis... Antonio... Qu'est-il arrivé ?

Sur le pont, Matthew et Marie se figèrent lorsque le ton monta subitement dans la cabine du Capitaine. Puis le garçon haussa les épaules ; ce n'était jamais tout rose entre son père et ses oncles. Il sourit ; il était heureux que sa famille soit de nouveau au complet, lui qui avait cru que ce ne serait plus jamais le cas. Enfin... au complet... dans la mesure où un frère qu'il n'avait jamais vu s'était évanoui dans la nature. La main de sa sœur lui atterrit alors sur le front.

-Touché ! C'est toi le chat !

Il se mit à courir après elle ; la règle était qu'ils pouvaient se percher n'importe où, mais pas sur les canons ni les barils de poudre, pour éviter les accidents. Marie se retourna brièvement ; son frère se rapprochait dangereusement d'elle et il n'y avait pratiquement rien sur le pont qui put lui servir de perchoir. Alors son instinct de survie parla pour elle et elle s'agrippa à la première chose qui lui passa devant le nez.

-Perchée ! Cabane ! Cria-t-elle, essoufflée mais victorieuse.

Alors que les hommes dans la cabine finissaient juste de mettre les choses au clair les uns avec les autres ; la porte s'ouvrit brutalement sur le danois et d'un mouvement vif, le prussien remit sa capuche.

-Est-ce que quelqu'un peut lui dire de descendre ?

Chacun baissa les yeux vers la fillette accrochée à la jambe du nordique qui paraissait fermement décidée à ne pas bouger.

-Cabane ! Dit-elle pour toute défense.

Le Capitaine Carriedo haussa un sourcil et le Capitaine Bonnefoy répondit à Mathias, très sérieusement ;

-Eh bien, elle est en cabane. Je ne peux rien faire.

Avant même que le danois ait pu protester, son Capitaine le repoussa et ferma la porte. Il soupira et remit son visage à découvert. Alors le Terrible, demanda, sur un ton neutre.

-Donc c'est décidé ? Tu ne veux pas revenir ?

-Comment veux-tu que j'explique au gouvernement que je suis en vie, et comment ? Cela attirerait des ennuis à mon maître, et si je mentais pour le protéger, je serais jugé pour désertion.

-Comme tu voudras. Dernière question, dit-il en se tournant vers le cadet Edelstein. Pourquoi Hedervary t'a-t-elle tué pratiquement devant ton frère ? C'était complètement idiot.

-Si je n'étais pas sorti pour montrer que j'étais vivant, elle aurait pu faire croire qu'elle avait trouvé mon corps dans la cabine et tenté de me sauver. Moi mort, ç'aurait été sa parole contre celle de mercenaires.

-Je vois. Eh bien, je sais tout ce que je voulais savoir ; je vais retourner sur le Providence.

S'arrêtant devant le prussien qui bloquait la porte, les deux hommes se fixèrent un moment sans parler, puis ils sourirent et s'étreignirent.

-C'est bon de te revoir ; mais la prochaine fois que tu ne meurs pas vraiment, fais-le moi savoir ou nos retrouvailles ne seront pas si paisibles, prévint l'espagnol.

-J'en prends note.

Puis se fut au tour du français de saluer son ami.

-Tu es plus jeune, tu dois mourir après moi.

-Je t'enterrerai et je danserai sur ta tombe.

-J'aime les valses.

-Va pour une valse, alors.

Le Terrible et le Redoutable sortirent, emmenant au passage Matthew et Marie avec eux, au plus grand soulagement de Mathias. Mais durant le temps qu'ils avaient passé sur l'Indomptable, Lovino s'était rendu sur l'Avisé pour s'occuper des deux chevaliers et Allistor avait rejoint le Queen Mary, entrant dans la cabine du Capitaine où se trouvait Peter.

-C'est Allistor, s'annonça-t-il.

L'enfant ne bougea pas ; l'adulte s'en rapprocha.

-Tu te souviens de moi ?

-...

-Peter.

-...

-Ton père devait mourir.

-...

-Tu ne peux en vouloir à personne pour ça.

-...

-Personne ne te fera de mal. Le Redoutable te protège.

-...

-Peter, parle-moi.

-...

-Hem... Arthur était mon frère.

Peter sembla reprendre vie et fixa son regard sur Allistor.

-Je ne suis qu'un bâtard, tempéra l'homme, gêné. Enfin... Je reste ton oncle.

Le regard plein d'espoir que lui lança l'enfant le fit frissonner.

-Je ne peux pas te garder, t'élever, ou je ne sais quoi ! Je ne suis ni un père, ni un tuteur ou... peu importe. Je suis ton oncle, c'est un fait, mais je ne saurai pas... -il se passa une main dans les cheveux, cherchant ses mots- ... faire ce qu'il faut. Et puis, je compte bien rester sur le Providence, et le Terrible ne voudra jamais de toi. Le Capitaine Bonnefoy te traitera bien, lui. Et il a des enfants dans tes âges ; tu pourras jouer avec, et faire des choses que les enfants font... Je veux que tu restes avec le Redoutable, d'accord ?

Peter sembla déçu mais ne protesta pas. L'adulte tourna les talons, et sortit. Il venait de retourner sur le Providence quand il entendit Peter crier, sur le pont du Queen.

-Vous viendrez me voir, parfois ?!

Il lui fit signe.

-Oui, oui ! Si tu veux !

Et ajouta, plus bas, railleur.

-« Capitaine, voulez-vous bien, non seulement me laisser en vie, mais aussi me permettre d'aller voir mon neveu de temps en temps en France ? Vous seriez bien aimable. »

Il leva les yeux au ciel, se massant l'épaule que Lovino lui avait remis en place.

-Gamin naïf.

Ainsi, lorsque l'espagnol et le français revinrent chacun sur leur navire, le Redoutable fut soulagé de voir que le britannique avait retrouvé l'usage de la parole et le Terrible attendit que l'italien revienne pour jeter un œil à sa main blessée, maladroitement recousue.

-Je ne pouvais pas le faire seul ; Allistor l'a fait pour moi, expliqua l'enfant. Je dois aller sur le Queen Mary ; le bandage au poignet du Capitaine Bonnefoy est fait à la va-vite. Il faut s'en occuper.

Sur l'Indomptable, le Capitaine avait laissé les deux frères seul à seul, et s'était retrouvé face au regard assassin de Lukas.

-L'air de rien, une armée de morts est un peu fatigante à tenir. Vais-je devoir les garder encore longtemps ?

-Non. Lâche prise.

Aussitôt, les cadavres partirent en poussière et Lukas se laissa choir contre le grand mat. Peu après, le Duc sortit à son tour et tendit une main au Capitaine.

-Je laisse mon frère à votre protection. Cela ne m'enchante pas, mais c'est ce qu'il veut.

Le prussien serra la main tendue.

-Je suis à ses ordres.

-Et le Redoutable aux miens. Faillez à votre tâche et je l'envoie vous tuer.