Un mois de patience dûment récompensé!


Chapitre 24

Equinoxe


- Demain, c'est l'équinoxe.

Sana était restée pétrifiée. Elle n'avait pas répondu, d'ailleurs la phrase lancée par Shen était purement phatique, n'attendait aucune réaction de sa part, ne servait qu'à remplir le vide dans une conversation animée jusque-là.

Mais de toutes les paroles vides qu'elle aurait pu prononcer pour faire du vent, pourquoi la maitre de l'Air avait-elle choisi celle-ci ? Pourquoi pas un « Quel beau temps nous avons eu aujourd'hui » ? Ou « Je me demande ce que je vais manger ce soir » ? Ou « On ne peut pas toucher son coude avec sa langue » ? Des milliards d'idées sans intérêts exprimées chaque jour, Sana avait dû entendre la seule qui, en fait, avait de l'intérêt pour elle.

Et qu'elle aurait préféré ne pas entendre.

Elle avait enterré ce détail très très profondément dans son esprit, et avait mis certains épisodes de sa vie en quarantaine pendant les six derniers mois.

Elle avait parcouru de nombreuses régions avec Maarho, apprenant à ses côtés la maitrise de la terre. Shen les accompagnait, leur servant de guide puisqu'elle avait fait le tour du monde à plusieurs reprises. Elle leur fit découvrir Omashu et les remparts abattus de Bah-Sing-Se, et Sana marcha sur les traces de Aang dans les régions désertiques où même lui avait compris qu'il devrait parfois être « comme un roc ».

Sana avait été subjuguée de parcourir les temples de l'Air Austral et Oriental, puis d'aller à la rencontre des Nomades dans les montagnes de Kemeru. Tobekka les y attendait, vivant depuis la libération des Exilés dans la communauté d'Ung-Iuan, aux côtés de sa fiancée, Galeen. Tekka les y rejoignit, heureusement non-accompagné de sa petite amie. Il faisait régulièrement la route de l'ancien Repère aux îles Kemeru. Ata avait été élue membre honoraire du nouveau conseil des sages (pour Sana, le sens de ce terme prestigieux n'avait jamais été aussi bafoué, mais on ne lui avait pas demandé son avis), elle ne pouvait donc pas quitter la confrérie dont le village, suite à un vote populaire, avait été tout récemment baptisé « Réunion Cité » (là encore, on n'avait pas demandé l'avis de Sana – pourquoi pas Republic City, tant qu'ils y étaient ?).

Elle avait pu assister aux leçons de maitrise de l'Air dispensées par le très vieux et très respecté maitre Hyo, mais n'avait pu y participer. Il lui restait un élément à apprendre avant l'air.

Pourtant, Sana ne se précipitait pas, explorant à fond les possibilités de l'eau et de la terre. Toujours accompagnée de Shen et de Maarho, elle voyagea jusqu'au Pôle Nord pour apprendre à guérir même si Katara n'avait jamais pu lui enseigner cet aspect de sa maitrise. Mais le diagnostique fut le même auprès de la maitre guérisseuse Naka: Sana n'avait aucun talent pour la maitrise thérapeutique. Elle parvint, au meilleur de sa forme et bien concentrée, à soulager un bleu ou une écorchure. Elle semblait plus apte à soigner à la vue du sang, l'idée de la douleur infligée à son patient lui offrant un surcroit de compétence. Même les maitres de l'eau machiste du Nord durent reconnaitre que c'était une perte de temps. Et Sana fut autorisée à apprendre davantage de techniques de combat.

Elle avait également fait la connaissance de son oncle paternel, et découvert qu'elle avait un cousin et une cousine. Une famille de sang dont elle n'était pas parvenue à se sentir proche pendant son séjour mais qui s'était montré généreuse avec elle.

La jeune Avatar avait comme projet de s'essayer ensuite à la maitrise du métal, sa tête de lézard-mule valant bien celle de maitre Toph.

Malheureusement, la maitre de la terre avait abandonné l'île de Silice et s'était installée à Réunion Cité où elle participait activement à la construction des bâtiments et des routes qui reliaient à présent le village à Par-Tung-Gaan à travers la montagne et au fleuve Gaar par la vallée. La rumeur voulait qu'elle s'appliquait particulièrement à pourrir la vie- au sens affectueux du terme- d'un certain architecte.

Et Sana en était là, se préparant à retourner là-bas pour la première fois depuis six mois, depuis l'exhumation de la cité par l'Avatar et les maitres de la terre Demi-Sang. Elle n'était pas certaine de vouloir revoir ce lieu, comme bien d'autres, qui faisait partie de ces souvenirs enfouis.

Mais les esprits avaient voulu qu'elle s'en rappelle.

« Demain, c'est l'équinoxe. »

Et c'était la volonté de Katara que ce jour soit un jour important.

- Gumo est en état de battre un record ? demanda-t-elle, toujours figée.

Shen fronça ses sourcils bruns dans une expression d'incompréhension. Elle ne voyait pas ce que son bison volant venait faire là-dedans.

- Oui, sans doute. Pourquoi, tu es pressée ?

- Oui, j'ai rendez-vous.

Shen avait pu, comme c'était la tradition chez les nomades de l'Air, adopter un bison volant. Gumo était un bison de trois ans, qui avait déjà atteint sa taille adulte mais qui n'avait jamais choisi son « maitre » (même si ce terme ne convient pas pour décrire la relation entre le nomade et sa monture). Quand Shen était arrivée dans la communauté, elle l'avait trouvé et avait su que ce serait ce bison et aucun autre, comme une évidence. Les anciens avaient commenté, jugeant que l'animal avait dû attendre sa camarade à travers les années.

Mais le jeune mastodonte poilu serait-il capable de rejoindre la Nation du Feu en moins de vingt-quatre heures ? Appa l'était, mais le vieux bison s'était éteint peu de temps après leur retour du Repère. Il avait accompli sa dernière mission : ramener les enfants de Aang à la maison, sains et saufs.

Il s'avéra que le monstre velu en était plus que capable car le lendemain avant midi, Sana posait le pied dans la grande cour dallée du palais du Feu.

Les gardes accoururent, inquiets que quelqu'un ait pu déceler une faille dans la sécurité optimisée depuis les enlèvements successifs des deux enfants royaux. Sana montra patte blanche et ils la reconnurent. Ils la saluèrent presque amicalement, au grand étonnement de Maarho et Shen.

- On vous attend depuis une semaine ! lança une voix joyeuse depuis les arcades.

- Tam ! Kaya !

L'accolade qui suivit rassura Sana : elle n'était pas en territoire hostile, elle retrouvait sa famille.

- Tu as réussi à la convaincre de venir, alors ? demanda Meda à sa cousine en les rejoignant.

Les deux soeurs de lait étaient inséparables depuis la mort de Katara. Maitre Sokka avait confié à Meda la sécurité de sa nièce, et le jeune maitre de la terre n'avait pu négocier. Il se retrouvait donc à vivre au palais du Feu et à surveiller sa cousine, pour leur plus grand malheur commun.

- Me convaincre de quoi ? interrogea Sana

- Je n'en ai pas eu besoin, une simple suggestion a suffi, répondit Shen à son cousin en ignorant le regard accusateur de la jeune Avatar.

Ce n'étaient donc pas les esprits mais ses amis qui se liguaient contre elle !

Les yeux bleus cherchaient parmi les ombres qui parcouraient les arcades l'allure familière du Seigneur du Feu ou de son fils. Mais tous deux devaient assister à une quelconque réunion pénible à cette heure de la matinée.

Sana fut étonnée par la profondeur du soupir de soulagement qu'elle poussa à cet instant. Son cœur ralentit enfin son concerto ragtime pour une valse à trois temps. Elle ne s'était pas rendue compte qu'elle était si nerveuse.

Maintenant qu'elle y pensait, une boule se formait à nouveau dans son ventre. À coup sur, elle serait malade si elle ne trouvait pas une distraction rapidement, n'importe quoi – un livre, une bonne conversation, un saut en chute libre depuis le dos de Gumo, une paire de baffes, une demi-heure de jogging- qui lui enlève cette crispation de l'estomac et ce poids de la conscience. Elle opta pour la conversation :

- Alors, Tam-Tam, j'ai lu que tu avais fait des progrès remarquables ? lança-t-elle d'un ton enjoué.

La jeune princesse sourit aux éclats :

- Oui ! Et tu ne sais pas tout, depuis que Kaya t'a écrit, j'ai encore appris un ou deux trucs...

Cette apparence de fausse modestie était nouvelle, mais Sana reconnut bien le caractère timide de son amie qui avait été si fragile derrière cette bravade. Kaya déteignait sur elle et ça leur faisait du bien à toutes les deux.

- Des « trucs » ? reprit Sana, cachant mal sa curiosité.

La petite maitre du feu n'y tint plus, elle était bien trop fière de l'exploit qu'elle avait accompli pour la première fois moins de deux semaines auparavant :

- Je sais rediriger les éclairs ! Mon père m'a appris cette technique très rare parce qu'elle a été inventée par mon grand-oncle Iroh. C'est une technique assez dangereuse mais il me l'a bien expliquée et j'ai réussi du premier coup.

Dans le monde des esprits, le Dragon de l'Ouest doit tellement pleurer de fierté qu'il en boit du thé salé songea Sana.

- Waouh !

- Félicitations !

- Il me semblait que le Seigneur du Feu ne maitrisait pas les éclairs, s'étonna Shen. Ma mère m'a dit qu'il n'y était jamais parvenu.

La maitre de l'Air avait pesé ses mots de peur d'offenser la princesse, mais Ta-Mei répondit très calmement

- Non, il ne les maitrise pas. Le « Feu au sang froid » demande une grande maitrise de ses émotions et mon père...

- Se prend trop la tête, compléta Kaya en faisant une grimace à l'attention de sa sœur ainée qui suggérait que l'homme en question était légèrement allumé du chignon.

- Voilà, c'est ça, poursuivit Ta-Mei en ignorant les singeries de la maitre de l'eau. Mon père maitrise la théorie mieux que personne mais il a failli se tuer quelques fois en essayant de maitriser la foudre. Il a renoncé depuis. Mais il nous a appris tout ce qu'il y avait à savoir.

- Alors qui... ? insista Sana

- C'est Eizon qui lançait les éclairs que j'ai renvoyés.

Sana n'écouta pas les commentaires plus ou moins approbateurs de ses amis et le récit complet des aventures de Kaya au pays du Feu.

Le prénom avait été prononcé. Et après six mois de silence, ses sentiments se réveillèrent bruyamment, se rappelant à elle dans un fracas assourdissant. Et cent fois sa propre voix cria « Eizon » et cent émotions modulaient ce cri « Eizon » et cent frissons parcouraient son corps entier à cette seule mention du nom « Eizon ».

Eizon et sa conscience suffisamment tranquille pour maitriser la foudre.

- Je... je devrais aller me préparer... pour tout à l'heure, s'excusa-t-elle en s'élançant machinalement vers l'aile familiale, vers la chambre qu'elle avait occupé. Vers sa chambre.

- Tu peux te reposer dans ta chambre, rien n'a bougé ! lança Ta-Mei.

Ses pas retrouvèrent le chemin, ses mains reconnurent la poignée, ses doigt tournèrent la clef, machinalement. Elle s'enfonça dans l'épais matelas et ferma les yeux. À l'aveugle, elle fouilla dans les plis de son cache-cœur et en sortit une médaille qui semblait trop lourde pour la chaine d'or à laquelle elle pendait. Sana connaissait les moindres reliefs de l'écu. Les mots gravés d'un côté étaient illisibles, et le profil noble côté face avait perdu de sa superbe. L'œil enfoncé de Roku était impartial et impitoyable.

Six mois passés à ne pas penser à Lui, mais jamais elle n'avait ôté sa chaine.

- Espèce d'hypocrite, se gronda-t-elle.

Plusieurs heures plus tard, Shen vint la chercher. L'épreuve allait commencer.

Katara avait voulu qu'elle affronte un maitre à sa hauteur pour la déclarer Maitre, et avait elle-même annoncé la date : l'équinoxe d'automne. Eizon et elle devraient s'affronter à nouveau, et tous deux sortiraient de ce combat adulte aux yeux de leur clan.

Sana repensa aux mots de son mentor en enfilant une combinaison créée pour la natation par une couturière de la tribu de l'eau du Pôle Nord, qui couvrait sa gorge et ses épaules mais laissait ses bras libres et ses jambes nues. Idéal pour un duel.

« J'ai bon espoir que d'ici peu vous devrez l'appeler Maitre. »

Sana suivait Shen et le garde qui les guidait vers l'arène. Sentant ses membres trembler, elle resserra autour de ses épaules l'étole rouge vif. Inutilement, puisque sa chair de poule n'était en rien due à la température ambiante qui avoisinait les 25 degrés à l'ombre. Si le tissu avait pu éponger l'appréhension, il aurait peut-être eu un semblant d'utilité.

Enfin, ils atteignirent leur destination : une large cour pavée au milieu de laquelle un podium de pierre était érigé. Sur les bords, un bas relief représentait de nombreuses poses de combat et on pouvait lire cette légende « Final Clash des éléments où une presque-fille des Tribus de l'Eau et un très royal Prince du Feu au nez plus viril que jamais s'affrontent. » Sana sourit en reconnaissant la « patte » de Meda dans cet ajout décoratif. Mais elle doutait que le Seigneur du Feu, s'il pouvait lire les idéogrammes des Tribus, apprécie.

De grandes jarres dégoulinantes de condensation encadraient le podium. Elle devrait se montrer économe avec l'eau, cette fois. Pas question d'utiliser la scène.

Autour de l'estrade étaient amassées de nombreuses personnes inconnues, probablement de la noblesse ou le personnel du palais. Le public lui importait peu. Contrairement à la dernière fois, il n'y avait personne dans l'assistance qu'elle souhaitait impressionner. Ni sa maitre, ni son fils.

Pourtant, elle était loin d'être détendue en gravissant les marches du podium, les yeux rivés à la pierre jaune qui le constituait. Elle écouta vaguement l'arbitre, ne perçut qu'une partie de son discours.

- ... et pour affronter notre puissant Prince du Feu, nous avons l'honneur d'accueillir Sana de la Tribu de l'Eau du Pôle Sud. Pour ce combat amical, les adversaires respecteront cette fois les règles révisées de l'Agni Kai. Je vous rappelle en quoi consistent les révisions apportées par ...

Il parla encore quelques instant d'un ton irritant en faisant trainer les voyelles et en plaçant des accents toniques à des endroits incongrus. Il rappelait les règles : ni mort ni stigmate, la victoire va au dernier debout, la défait au premier qui sort de la surface ou qui a les deux épaules à terre. Sana essayait de calmer sa respiration, de penser à ce que Katara attendait d'elle, à ce qui l'avait fait échouer la dernière fois.

- ... n'étant malheureusement plus des nôtres, c'est le Seigneur du Feu qui donnera le signal pour lancer le combat.

Sana vit Zuko monter sur l'estrade, l'allure fière. Il lui adressa un hochement de tête auquel elle répondit par un sourire crispé. La main du Seigneur du Feu s'éleva, fermement nouée autour d'une étole rouge identique à celle que Sana portait. Il attendit un instant, puis écarta les doigts, laissant échapper le tissu qui flotta un instant dans l'air avant de s'étaler langoureusement au milieu de l'estrade.

À cet instant seulement, Sana se décida à lever les yeux vers son adversaire. Vers Eizon.

Il se tenait en garde, à l'autre bout du podium, torse nu sous l'étole écarlate. Impossible de lire la moindre émotion sur son visage à cette distance.

Lors de leur premier affrontement, le terrain était rond, conformément à la tradition de l'épreuve initiatique de la Morsure du Loup. Sana et Eizon avaient pu se contourner, se jauger avant de passer à l'attaque. La surface longiligne de l'Agni Kai imposait un tout autre mode de combat, plus incisif, plus offensif.

Mais Eizon n'avait pas fait un geste, poings levés mais la pose presque nonchalante, détendue. Lui qui avait tellement pris cette épreuve au sérieux, lui qui avait porté le premier coup, lui qui avait fait enrager Sana pour qu'elle engage vraiment toutes ses forces, adoptait cette fois une attitude passive. La maitre de l'eau se demanda un instant si ce combat avait toujours les mêmes enjeux pour lui.

Enfin, il fit un pas vers elle, puis un deuxième. Sana fut tentée de reculer, mais elle était déjà très proche du bord du podium. Un troisième pas. Elle aurait préféré qu'il l'attaque directement, boules de feu à l'appui : là, elle aurait su quelle réaction adopter. Cette attitude tranquille la déstabilisait. Il avait parcouru un bon tiers de la distance et ses traits devenaient plus intelligibles pour Sana. Les lèvres serrée, les yeux riants.

- J'ai cru que tu ne viendrais pas ! lança-t-il

- J'ai bien failli, répondit Sana.

Il tenta un pas de plus.

La jeune femme attira à elle le contenu d'une des jarres et précipita le liquide étincelant vers la surface de combat, vers le prince. Il bondit en arrière quand la masse d'eau se fracassa à ses pieds. Il se prépara à repousser un nouvel assaut, mais rien ne vint. La pierre était noire d'humidité, mais l'eau semblait s'être évaporée.

Eizon fronça les sourcils, intrigué. Surestimer ses ressources en eau était une erreur de débutant que jamais un maitre comme Sana n'aurait du commettre.

Pourtant, il n'y avait plus trace de la première vague.

Il reprit sa marche lente. Un pas, puis un deuxième. Il s'arrêta là, porta la main à sa joue, intrigué par une sensation de picotement. Il avait une coupure nette sur la pommette, un peu de sang sur les doigts. Il secoua la tête et avança encore.

Ce pas supplémentaire lui arracha un juron douloureux. Son visage et ses bras de marbre étaient à présent couverts de petites entailles d'un rouge si foncé qu'il semblait presque bleu. Il frotta sa peau hérissée par une sensation de froid, et inquiet cette fois, adressa un regard accusateur à Sana.

Des milliers de cristaux de glace invisibles aussi tranchants que des dents de squale-hyène étaient en suspension dans l'air qui les séparait.

Il recula.

Toutes les plaies se mirent à scintiller d'un éclat lunaire. Il regarda son bras, intrigué, puis sembla comprendre ce qui s'était passé quand il retrouva son bras intact, lisse et clair.

- C'est quoi ce truc ? râla-t-il

- Un peu de givre...

Il eut un rictus.

- Importé du Pôle Nord ?

Elle fut irritée qu'il en sache autant sur ses déplacements des six derniers mois, et qu'il sache toujours lire ses réactions alors qu'elle ne pouvait rien déchiffrer sur son visage mi-amusé, mi-concentré.

- Non, c'est une trouvaille personnelle, répondit-elle

Il tendit le bras, seulement pour récolter plus de blessures qui se soignèrent aussitôt qu'il recula.

- Tu ne me laisseras pas approcher, alors ?

Elle fit « non » de la tête et se concentra à nouveau sur son brouillard coupant.

Il comprit qu'elle ne lui répondrait plus et sembla en prendre ombrage.

- Fini de jouer.

À ces mots, deux petites flammes apparurent au centre de ses paumes, et gonflèrent à chaque respiration qu'il prenait, s'étendant à la main entière, puis remontant le long de ses bras, pour rapidement courir autour de son buste.

La foule acclama les première flammes.

Et Eizon avança à nouveau, traversant sans crainte la nappe glaciale. Sana adopta une autre pose, prête à ajuster son rythme à celui du maitre du feu. Il fit quelques passes compliquée et des grandes arches de flamme se dessinèrent, comme un écho à son mouvement. La maitre de l'eau bondit tête la première, se tordant comme un cobra-chat pour éviter la brûlure. Quand elle atterrit, indemne, son adversaire avait encore avancé de plusieurs pas. Elle projeta sur lui une trombe d'eau. Il recula sous le choc. Elle frappa encore comme un marteau-pilon, et il encaissait les coups, gardant pour seule protection ses bras en croix devant son visage.

Il était revenu à sa position initiale sur la piste. Elle ralentit une seconde les saccades meurtrières, et il exhala. Le feu l'enveloppa, réduisant en vapeur le bélier d'eau. Elle avala sa salive. Il ne restait que deux jarres pleines et le combat était loin d'être terminé.

Eizon prolongea son attaque, éclatant plusieurs vagues de chaleurs à la ronde. Sana forma un bouclier de glace mais ne put empêcher le prince d'avancer.

Elle créa un serpent d'eau qu'elle guida, il fonça en vrille vers son adversaire. Le jeune homme s'écarta de la trajectoire, mais fut frappé en plein estomac par un boulet liquide. Il se redressait à peine que la maitre de l'eau l'obligeait à parer d'autre projectiles.

- Tu ne me laisses aucun répits, sourit-il.

Il tordit le haut de son corps, bras tendus, et créa un grand cerceau de feu qui contourna Sana, l'empêchant de reculer et lui bloquant l'accès à ses réserves d'eau. Mais comme il passait à nouveau cette limite invisible qu'elle avait fixé au centre de l'estrade, Sana se sentit en danger. Et réagit en conséquence, avec le peu de ressources encore disponibles. Elle figea le pied droit du prince sur place. Il ne resterait pas immobilisé longtemps, vu la température ambiante. Mais cela suffit à le distraire pour qu'il relâche son emprise sur les flammes qui les entouraient.

Ils échangèrent encore de nombreux coups, déployant toute leur compétence technique. Sana repoussait sans relâche les assauts d'Eizon, le forçait inlassablement à reculer à sa position initiale.

Elle refusait qu'il entre dans un certain périmètre, qu'il remarque certains détails, qu'il comprenne ce qu'elle tentait de se cacher depuis six mois. Elle lança une large lame d'eau parallèle au sol. Le prince plongea à genoux, fit une roulade et se redressa à quelques mètres seulement de Sana.

Levant les yeux, il parvint à accrocher enfin le regard de la maitre de l'eau.

- Qu'est-ce que tu protèges, Sana ? interrogea-t-il en lançant un poing de feu qu'elle contra de justesse, avant de riposter.

« Je voulais que tu te battes comme une mère manchot-oie qui défend ses jeunes. Bats-toi pour protéger, et tu deviendras un meilleur maitre que moi. »

C'étaient les mots de Katara, le conseil qu'elle lui avait donné à l'issue du premier combat contre le Prince du Feu. Et Sana n'avait plus commis la même erreur depuis, elle ne s'était plus battue pour son égo ou pour blesser l'adversaire. Elle avait défendu ses positions, ses convictions, ses amis, Eizon.

Mais là, que protégeait-elle ?

Répondre à cette question la mettrait à découvert.

- Moi. Je me protège... de toi.

Il écarquilla les yeux, surpris et blessé par cette révélation. Il ignora complètement les pieux de glace qui arrivaient vers lui, renvoya un jet de flammes, sans conviction.

- Et toi, que protèges-tu ? demanda Sana

- Rien, j'essayais de ramener quelque chose à la vie.

Il acheva sa phrase sur plusieurs poings brulants, dirigés au sol, et qui brisèrent les dalles jaunes dont les débris rougis comme des charbons ardents formaient une trainée incandescente. La maitre de l'eau bondit, tenta d'endiguer le brasier pour pouvoir poser le pied. Elle précipita sur lui un véritable blizzard dont il se prémunit par un mur de flammes très « Seigneur du Feu » en devenir. Elle traversa l'écran, les bras prolongés de deux épées de glace. Elle frappa avec dextérité, mais le prince avait été formé par son père dont les sabres jumeaux étaient la spécialité. Il répliqua par une attaque identique, et fendit les lames de Sana à l'aide des siennes. Elle appela plus d'eau à elle et le bombarda de son élément dans tous ses états. Malgré ces hallebardes, il parvint à décocher un poing de feu qu'il prolongea tant que son souffle le permit.

Elle ne vit pas venir l'attaque à temps pour l'intercepter, elle dut se jeter en arrière. La comète crée par le prince rasa le ventre de la maitre de l'eau et endommagea le col de sa tenue. Leste, Sana rebondit sur les mains à l'extrême bord du podium et atterrit à quatre pattes sur un pont de glace qu'elle était parvenue à former tout en exécutant son salto parfait.

Elle ne perdit pas une seconde à s'assurer qu'elle n'était pas blessée – elle savait qu'elle l'était. Pourtant, le prince la dominait déjà de toute sa hauteur. Elle pivota sur elle-même pour le faire trébucher d'un coup de pied circulaire, mais il évita ses jambes d'un bond et immobilisa la jeune femme d'une clef de bras, face contre terre.

Mais ses épaules ne touchaient pas encore le sol. Elle remuait trop sous sa poigne.

Il était en position de force et devait à présent « marquer » son adversaire. Du moins, il devait faire le geste pour interrompre ce combat qui avait assez duré. Le maitre du feu pointa deux doigt vers le cœur de Sana.

Quelque part, perdu dans les nuées, l'arbitre de son accent trainant dut déclarer le prince vainqueur.

Seulement, sur l'estrade, ni Eizon ni Sana ne se sentaient victorieux. Il avait relâché sa prise sur les bras de la maitre, et tirait sur une fine chaine d'or qui dépassait de son col brulé. Quand son médaillon à l'effigie de Roku défiguré glissa hors du maillot de la maitre de l'eau, le jeune homme resta stupéfait. Et Sana mortifiée.

Les mots qui s'amoncelaient dans leur tête et dans leur gorge et à la pointe de leur langue furent happés par la foule.


AN: Voilà le dernier chapitre. J'espère que vous ne serez pas déçus de l'attente.

L'épilogue est en cours d'écriture. Je pensais vous offrir du 2 en 1 comme le shampoing et conclure tout à fait Le Cap avec ce chapitre, mais j'avais beaucoup trop de choses à raconter. D'où le délai supplémentaire.

J'attends vos remarques et commentaires dans les review. Je ne vais pas vous faire du chantage et ne poster la fin que si je reçois des reviews, mais ça me ferait très très trèèèèèèèèès plaisir de vous lire et d'en savoir plus sur les lecteurs du Cap.

A très bientôt pour l'épilogue.