Aucune idée de comment l'alarme s'est déclenchée, et ce n'est pas le moment de se poser la question. Devant nous, deux corps réveillés en sursaut se redressent. L'un se recroqueville un peu lui-même, tandis que l'autre adopte une posture droite, crispée, comme pour faire face à une situation de crise.

On n'en attend pas moins du Président.

- Qui êtes-vous ? questionne l'intéressé au-dessus du son assourdissant de l'alarme.

- T'as vraiment envie de savoir ?

Sans avoir à la regarder, je sais que Kira ne peut résister à la tentation. D'attirer dans l'attention, d'effrayer dans l'émerveillement. Son électricité bleue crépite sur ses doigts, s'amplifie entre ses mains.

Les habitudes ont la vie dure.

Les yeux de la première dame s'écarquillent de surprise et d'horreur. Le Président parvient mieux à cacher sa réaction, mais un éclair de frayeur traverse son regard.

Pyro fait claquer sa langue, amusé par la démonstration. Je dois être la seule à penser que le Président cherche peut-être seulement à gagner du temps.

De chaque côté de la chambre, les portes s'ouvrent à la volée.

- PLUS UN GESTE !

Un déluge de flammes renvoie les gardes derrière le mur d'un côté, tandis qu'une boule d'électricité les rafle de l'autre. J'ai le temps d'apercevoir le blanc transparent de leurs armes en plastiques avant qu'elles ne soient pulvérisées.

- Merde, lâche Pyro à ma place. On se tire d'ici.

Kira salue insidieusement le Président de la main avant de retourner dans le bureau ovale. Je ne peux m'empêcher de jeter un coup d'oeil derrière moi avant de passer la porte.

Cette fois, le visage du Président est dénué de toute apparence à se donner. C'est peut-être même l'un des rares moments de sa carrière politique où il ne peut cacher ce qu'il ressent. Sa femme accrochée à son bras, l'homme – pas le Président – me regarde partir avec amertume, une profonde colère dans son regard.

De la colère, et de la peur.


Vous vous souvenez du jeu de l'autre soir à l'Institut, le « Je n'ai jamais » ?

Jusqu'à cette nuit, j'aurais pu dire que « Je ne suis jamais passée à travers une vitre ». Ç'aurait fait boire Warren, tiens.

« Je ne suis jamais passée à travers la baie vitrée du bureau ovale de la Maison Blanche. »

La pensée me traverse alors que les éclats de verre volent autour de moi, tandis que l'attraction terrestre m'attire irrémédiablement vers l'herbe impeccable du jardin. Les balles en plastique sifflent au-dessus de ma tête alors que je pirouette en plein air, mes ailes se déployant en déchirant ma veste.

J'accomplis un virage serré, le bout de mon aile frôlant le mur sous le balcon. A l'étage d'en-dessous, la masse sombre de l'un des gardes passe à travers la fenêtre dans un fracas de vitre brisée, accompagné du ricanement de Callisto.

Le bruit grinçant du métal broyé couvre les autres sons. Partout sur le jardin présidentiel, les projecteurs qui balaient une lumière surpuissante en direction du ciel s'éteignent un à un avec le son verre cassé. Au loin, à l'orée de la forêt, je devine les contours d'une silhouette sombre, main tendue vers la maison présidentielle. Une à une, les tours métalliques dressées en arc de cercle autour de la Maison se tordent, accompagnés des cris de leurs soldats terrorisés. Tout le lieu est plongé dans le noir, excepté pour les faisceaux dansants des lampes en plastiques fixées sur les armes des gardes, et les éclairs et souffles de flammes teintant les murs du deuxième étage.

- Dan !

Pyro est penché sur la balustrade du balcon, me cherchant des yeux dans l'obscurité ambiante. Il parvient à me discerner sous les rayons de la demi-Lune alors que je remonte en flèche vers lui, et tend les bras au moment où je parviens à sa hauteur.

J'attrape ses avant-bras et le soulève dans les airs tout en tournoyant, le faisant tourner comme une girouette, suspendu à mes bras.

Je n'avais jamais vraiment porté de personne avant – je veux dire, sans compter Harry dans son fauteuil au lycée – mais après un petit piqué vers le sol et une réajustation du poids, mes ailes tiennent le coup. Un coup d'oeil derrière moi m'indique que Kira est bloquée sur le balcon, protégée par son bouclier et ses décharges électriques en attendant que je revienne. J'aperçois les jumeaux désescalader le premier étage avec Arclight pour rejoindre le jardin, en direction de la forêt. L'équipe de garde étant largement neutralisée, ils ne rencontreront que peu de résistance sur le chemin. La question qui se pose maintenant est : en combien de temps les renforts vont-ils arriver ?

Une minute de vol suffisent pour atteindre l'orée de la forêt. Devant les premiers arbres attendent plusieurs mutants, dont Ari, entouré d'un lynx et d'un cerf, et Magnéto, au-devant des autres.

J'attends que Pyro ait touché le sol avant de le lâcher. Après tout, il transporte notre butin le plus précieux. Le regard de Magnéto s'attarde sur mes ailes ébrouées avant de se reporter sur Pyro.

- On a trouvé des choses. Pas mal, même.

Le vieil homme hoche la tête, un éclair de satisfaction traversant son regard. Dans l'obscurité ambiante, son expression semble grave, mais je n'ai pas l'impression que c'est pas souci des autres mutants renégats encore coincés sur le terrain. Il semble plutôt réfléchir à la prochaine étape.

De nouveaux coups de feu résonnent, étonnamment proches. Depuis la légère colline sur laquelle nous sommes, des phares de voitures se rapprochent en balayant les alentours. Les renforts ont fait vite.

Je m'envole en direction de la Maison sans plus attendre pour récupérer Kira. Les jumeaux et Arclight sont à mi-chemin dans ma direction. Les soldats qui leur barrent la route, déjà désarmés par les ondes de choc d'Arclight, ne font pas long feu contre les mouvemnts de kravmaga des jumeaux. Je profite tout de même de l'élan de mon piqué pour percuter un soldat encore armé, caché dans sa tour détruite, qui mettait en joue mes recrues. Un peu plus loin, le lynx d'Ari bondit sur un autre garde.

A tous les étages du bâtiment présidentiel, des corps jonchent le sol. Le rez-de-chaussée est vide, les soldats égorgés laissés en plan par Callisto. Quelques battements d'ailes me font trouver une scène similaire au premier étage, tandis que Kira, qui guettait mon arrivée, est montée et se tient debout sur la balustrade du balcon du bureau ovale.

Son bouclier lumineux disparaît au moment où elle tombe en arrière, bras tendus, comme pour attraper une barre invisible. Les soldats retranchés derrière l'ouverture ont tout juste le temps de la voir basculer dans le vide.

Je lui agrippe les bras et remonte en flèche, repassant devant l'ouverture du balcon avant de piquer vers la forêt. Kira lève la tête, une expression victorieuse plaquée sur le visage. Elle jouit de sa prestation, de l'effet qu'elle a pu faire. Et pour une fois, je peux la comprendre : elle cherche la peur dans le regard, cette crainte qui inspire le respect.

C'est avec le respect que l'on serait tranquilles.

Des balles me sifflent à l'oreilles tandis qu'une secousse frappe Kira, comme si quelque chose avait percuté ses jambes. Elle laisse échapper un cri de surprise sous l'impact, alors même que d'autres balles nous frôlent.

Je pique vers le sol.

Mon atterrissage mal contrôlé ressemble plutôt à un largage, mais au moins, nous sommes mieux cachés qu'en plein ciel, sous la Lune. Je me reçois sur un côté, ou plutôt sur l'une de mes ailes. Kira, à quelques mètres, est recroquevillée sur elle-même, et se tient la cuisse en gémissant. Les balles ricochent sur l'herbe tout autour au gré des tirs hasardeux des soldats. Je tente de me redresser pour la rejoindre, mais une douleur déchirante à l'épaule me fait retomber à genoux.

- Dan !

La douleur court de mon épaule gauche à la pliure de mon aile. En tentant de la déplier, de découvre que plusieurs des plumes secondaires ont été arrachées par une balle. Ce n'est pas aussi grave que l'autre fois dans la forêt, mais assez pour que la douleur me donne le vertige.

Un bruissement court sur l'herbe. L'onde de choc nous traverse moi et Kira en direction des la Maison Blanche. Les coups de feu s'arrêtent. Les formes qui arrivent sur nous sont celles des jumeaux et d'Arclight, qui reste en arrière tandis que Konan évalue la blessure de Kira et que Karl s'agenouille à côté de moi.

- Ça va ? T'es blessée ?

Maintenant que le choc est passé, la douleur est un semblant plus tolérable. La Maison Blanche est plongée dans le noir, mais tout autour, des faisceaux de lumière se rapprochent.

- Il faut y aller, presse Karl.

Konan a pris Kira dans ses bras et nous fait un signe de la tête. Karl me tend les mains, mais je suis certaine d'être en mesure de marcher. J'ouvre la bouche pour refuser lorsqu'une main se pose sur son épaule.

- Vas-y, je m'en charge.

Charly attend que Karl se redresse avant de retirer sa main. Le jumeau le surplombe, mais il arbore un air déterminé des plus déstabilisants.

- Qu'est-ce que tu attends pour rejoindre ton frère ?

Karl a les sourcils froncés. Il veut objecter, mais je sais que ce n'est pas le genre des jumeaux. Il finit par tourner le dos et repartir, non sans m'avoir adressé un regard.

Mais que fout Charly ici ? L'équipe du rez-de-chaussée n'est-elle pas sortie par le tunnel ?

La question s'efface alors qu'il m'aide à me relever et à tenir debout, un bras passé sous la jointure de mes ailes. Je clopine tant bien que mal vers la forêt, chaque pas m'envoyant une décharge électrique dans l'épaule. Le vrombissement des moteurs se fait de plus en plus proche derrière nous, tandis que les lumières allongent nos ombres. Derrière, j'entends les renforts fouiller la Maison Blanche de fond en comble. J'essaie de presser le pas, mais je ne peux aller plus vite qu'une trotte maladroite.

Il n'y a personne à l'orée de la forêt. Tous les mutants ont dû déguerpir à l'arrivée des renforts. Le bunker est probablement fouillé en ce moment-même par la garde nationale. Karl, Konan et Callisto sont aussi hors de vue. La pensée me traverse l'esprit que Magnéto n'a donné aucune consigne au cas où nous serions découverts et pourchassés. Je lève la tête vers Charly, qui semble arriver à la même conclusion.

Et maintenant, on va où ?

- Halte !

Les soldats sont apparus par la droite. Quatre, certainement talonnés par d'autres équipes de reconnaissance. Le faisceau des lampes torches m'aveugle. La fatigue, la douleur me paralysent. J'ai peut-être mal évalué la blessure, pour que ma vue se brouille ainsi. La seule chose que je sens, c'est le corps de Charly se tendre comme un arc.

Il y a comme un moment de flottement, puis un hurlement de rage. Une rafale de mitraillette. Je veux me protéger, me jeter à terre mais Charly me retient. Aucune balle ne me siffle à l'oreille. Trois des quatre soldats qui nous tenaient en joue sont à terre, tandis que le cri de rage du dernier meurt dans sa gorge. Il nous regarde avec incompréhension, puis ses yeux, plantés dans ceux de Charly, s'écarquillent de terreur. Son arme tombe à terre. Il nous tourne le dos, s'enfuit.

Charly saigne du nez.

Même dans mon état, je peux voir que son visage a pâli de plusieurs nuances. Réussir un coup pareil – faire tuer ses coéquipiers de pure colère – a dû lui demander énormément d'énergie. Il s'avachit un peu sur moi. Je ne sais plus qui de nous deux supporte l'autre.

- Hé !

La voix qui a retenti est familière. Pyro apparaît de derrière une rangée d'arbres, s'arrête, sourcils froncés, le regard braqué vers Charly. Il englobe la situation d'un regard – mon aile pliée selon un angle anormal, les corps des soldats, Charly exténué, les lumières qui se rapprochent.

- Faut pas traîner, finit-il par lâcher.


Le but des soldats n'était pas de nous traquer, mais de sécuriser la Maison Blanche et les environs. S'ils nous avaient poursuivis, ils nous auraient déjà trouvés.

Je me recroqueville un peu plus sur le banc, un bras autour de mes genoux, l'autre tenant mon aile blessée. Un hélicoptère passe au-dessus du petit bâtiment dans lequel nous sommes terrés. Il s'agit d'une maisonnette servant à l'accueil des touristes, un terminus pour les bus transportant les visiteurs de la Maison Blanche. Passant à travers la fenêtre, les projecteurs de l'engin balaient un rayon pâle sur le visage de Charly assis sur le banc d'en face, et sur le dos de Pyro, debout entre nous. Son sac est posé contre le mur - il semble qu'il n'a pas eu le temps de donner nos découvertes à Magnéto.

J'écoute le vrombissement des pales volant au-dessus de nous, les moteurs des voitures et l'écho de voix, au loin. Parmi ces personnes se trouvent probablement des journalistes, des experts chargés de ratisser le lieu de l'attaque, des gens en combinaison blanche ramassant les corps. Le Président est aussi quelque part là-bas, s'il n'a pas été embarqué dans un bunker pour une réunion de crise avec son cabinet.

L'attaque va faire la une des journaux.

Dans la pièce principale du petit bâtiment qui semble être une salle d'attente pour le bus, je me demande comment le monde va réagir à l'annonce de l'événement. « La Maison Blanche une nouvelle fois attaquée » ? Quelle humiliation pour le Président.

- Ils l'ont mérité, me coupe Charly de mes pensées.

Adossé contre le mur opposé, il fixe un point dans le mur devant lui, un sourire malsain dansant sur ses lèvres. Il se ressasse l'attaque, se délectant de la moindre seconde. Le remords me prend mais lui n'est que fierté et arrogance.

Son regard se plante dans le mien.

Quelque chose s'engouffre dans ma tête. Un tourbillon qui ravage mes émotions, et toutes mes pensées sur son passage. Je ne peux ériger aucune défense. Je suis trop faible. Blessée, éreintée.

Son sourire s'élargit pour une raison qui m'échappe. Sors de ma tête, j'ai envie de crier. Mais je n'en ai pas la force. L'ordre ne parvient pas jusqu'à mes cordes vocales, ma bouche ne peut articuler les mots.

Je me rends compte de sa manipulation quant c'est trop tard, lorsque mes pensées sont déjà devenues de la pâte à modeler sous son impulsion. La Jordan apeurée, en colère prend le dessus sur celle pleine de remords encore là la seconde précédente. Que pensais-je exactement ?

- Cette attaque leur apprendra la force que nous mutants avons. Le pouvoir dont nous disposons.

Je hoche la tête en avalant ses mots. Son sourire ne quitte plus son visage, et je me surprends à l'imiter. Oui, ils l'ont mérité.

Pyro finit enfin par nous faire face, le talkies-walkie grésillant dans sa main. Il presse l'un des boutons. La voix de Magnéto résonne dans l'espace. Charly et moi devons nous pencher pour distinguer ses mots.

- Mes frères et sœurs mutants, je vous le demande : profitons de notre dispersion pour semer la panique. Dans les villes, venez en aide à nos camarades mutants enfermés, discriminés, isolés, et semez la terreur comme vous n'avez jamais pu le faire auparavant.

Je me surprends moi-même à sourire. Enfin nous allons pouvoir libérer les autres mutants. Les emmener avec nous pour qu'ensemble nous ne soyions plus opprimés.

L'heure que j'attendais depuis si longtemps est arrivée.

- Nous nous retrouverons bientôt pour un coup de force que l'humanité n'aura encore jamais vu, grésille la voix de notre chef, et je n'ai jamais été autant d'accord avec chacun de ses mots.

La colère tourbillonne en moi. J'ai envie de sang. Et ça tombe bien, je vais en avoir. Il n'y aura plus de limites.

L'objet noir grésille, puis la communication s'arrête. Ne reste que le silence. Charly croise mon regard, et son sourire s'élargit encore. Je n'en ai plus peur. Derrière lui, un tableau des lignes de bus et de leurs destinations attire mon regard.

Routes 68 – 70 Circuit : Nights stops
Pittsburgh
Indianapolis
St Louis
Kansas City
Denver


Prêts pour un nouveau petit road trip ?

Je vous aime. J'espère que ce chapitre vous a plu.


6 novembre 2017 (18:00)