21 décembre 2014
Ce matin-là, en se réveillant, Mathieu eut un peu de mal à se souvenir qu'il était chez ses parents. Son esprit avait eu vite fait de se réhabituer à sa chambre d'adolescent et de faire le parallèle entre cette chambre et sa maison. De ce fait, quand il ouvrit les yeux et regarda autour de lui, il n'eut pas l'impression d'être en voyage, loin de Paris et de son quotidien.
Il repoussa la couette et, bâillant aux corneilles, fit un effort monstrueux pour se lever enfin. Cette journée passée prostré dans la voiture l'avait épuisé, semblait-il. Difficilement, il avança jusqu'à son sac pour attraper un pull et un jean. Il n'avait guère le courage de faire mieux, de toute façon. Se retournant, il jeta un œil à son lit pour constater qu'Antoine imitait toujours une marmotte en hibernation. Soit, il partirait donc devant.
Il se sentait chez lui dans un monde étranger, c'était une sensation nouvelle. Il avait un peu l'impression de partir en guerre, et l'idée-même de rester seul avec ses parents le stressait. Et s'il dévoilait sans le vouloir sa relation avec Antoine… ?
Discrètement, il ouvrit la porte et se faufila dans le couloir.
Il savait ses parents compréhensifs et ouverts, mais la simple pensée de leur avouer qu'il avait viré de bord le terrorisait. Ils n'avaient jamais eu ce genre de conversation, que ce soit à propos des fréquentations de sa sœur et lui, ou même d'un quelconque sujet d'actualité. Ce n'était pas non plus tabou, ce n'était juste jamais venu sur le tapis. Ainsi, il n'avait absolument aucune idée de ce qu'ils pouvaient penser du sujet.
Antoine lui avait bien raconté la réaction de sa mère quand elle avait appris qu'ils s'étaient finalement mis ensemble, et il en avait été très étonné. Madame Daniel avait un sacré sens de l'observation pour avoir réussi à les percer à jour avant qu'eux-mêmes ne comprennent leurs véritables sentiments. Mathieu s'était tout d'abord senti gêné, qu'une femme qu'il n'avait rencontrée que deux ou trois fois puisse penser cela de lui, mais ensuite il avait été plutôt heureux. Au moins, les parents d'Antoine comprenaient et acceptaient l'idée que leur fils ne soit pas comme tout le monde, et ce, sans faire de scandale et sans être déçus. Il aimerait beaucoup que les siens se comportent de la même façon.
Mais il ne savait vraiment pas.
Posant un pied au bas de l'escalier et rejoignant le salon, il rencontra sa mère, affairée à mettre la table.
- Salut, m'man.
- Oh, bonjour, Mathieu. Dis donc c'est une sacrée nuit que tu as fait. J'ai hésité à venir vous réveiller mais je me suis dit que vous deviez être fatigués après une journée de voiture.
- Ouais, t'as bien pensé. Il est quelle heure, en fait ?
- Presque treize heures.
- Déjà ? Sérieux ?
- Quand je te dis que vous avez beaucoup dormi.
Effectivement, s'ils s'étaient bien endormis aux alentours de vingt-trois heures comme il le pensait, ils avaient fait une nuit de quatorze heures. Un temps de sommeil tout à fait respectable, en somme.
- Elle arrive quand, Clara ?
- Oh, elle a appelé tout à l'heure pour dire que son train arriverait vers trois heures.
- Ok, ça marche.
- Tu as déjà faim ? Le repas de midi est prêt, on n'attendait que vous.
- Pour l'instant, j'ai surtout envie d'un café.
- Ça aussi, c'est prêt.
- Tu gères, m'man.
Non, il n'avait pas vraiment faim. Il venait tout juste de se lever, il lui fallait encore un peu de temps pour se remettre dans le bain. Et pour ce faire, rien de tel qu'un café.
Très important, le café.
Revenant au salon avec sa tasse fumante, il se laissa tomber sur le canapé. Finalement, ce n'était pas si déplaisant de ne pas être chez lui, à Paris il aimait assez être chez ses parents de temps en temps et pouvoir mettre les pieds sous la table du matin au soir.
- Au fait, ton ami Antoine est réveillé ?
- Il dormait encore quand je suis descendu.
- Eh bien, je ne pensais pas qu'il existait quelqu'un sur cette planète qui puisse dormir plus longtemps que toi.
Il attendit la petite phrase type « Vous vous êtes bien trouvés » qui ponctuait en général ce genre de répliques. Mais elle n'arriva pas. Pas de blague ou de pique ironique, pas de critique sous couverture. Non, sa mère était juste sincèrement étonnée.
Et elle ne se doutait toujours de rien.
Mathieu se demanda réellement combien de temps allait encore durer cette situation, et même s'il serait capable de lui avouer clairement ce qui se passait dans sa vie actuelle un jour.
Il souffla sur sa tasse fumante, tentant de refroidir son café, même si en réalité c'était plus pour s'empêcher de trop penser à cette histoire que pour réellement sauver sa langue d'une douche bouillante. Et de toute manière, il s'en moquait, il aimait son café brûlant.
Bientôt, l'escalier en vieux bois grinça, indiquant que quelqu'un montait ou descendait. Tournant la tête par réflexe, Mathieu vit Antoine qui tentait d'avancer, marche par marche, l'air toujours à moitié endormi et peut-être un peu perdu de s'être réveillé dans un lieu totalement inconnu – et seul, qui plus est.
Le jeune homme eut tout juste le temps de poser son pied sur le parquet du rez-de-chaussée qu'on lui proposait déjà de prendre place à table. Il devait être presque deux heures, et, commençant à réellement avoir faim, les parents de Mathieu avaient décidé qu'il était grand temps de déjeuner.
Les plats commencèrent à apparaître sur la table, nombreux mais surtout généreux. Cette ambiance familiale détonnait réellement avec ce dont les deux plus jeunes avaient l'habitude, à Paris. Comparer un rôti aux légumes avec des pâtes carbonara réchauffées au micro-ondes était relativement impossible. Imitant les autres personnes assises avec lui, Antoine se servit quand les plats arrivèrent à lui.
Cela faisait bien longtemps qu'il n'avait pas fait un tel repas.
- Et vous, Antoine, vous faites également des vidéos, c'est ça ?
- Oui, monsieur. On s'est connus comme ça, d'ailleurs, Mathieu et moi. Mais vous pouvez me tutoyer si vous voulez.
- Oh, tu as le même âge que Mathieu, alors ?
- Un an de moins, à vrai dire.
- Et vingt-cinq centimètres de plus ! rigola le père.
- Merci, papa. J'apprécie.
Antoine étouffa son rire dans sa bouchée de purée de carottes. Voilà donc d'où son ami tenait son humour piquant.
- Et tu viens de Paris ou tu es également parti t'y installer après avoir trouvé ton travail ?
- Non, moi je suis un pur parisien. Enfin, j'habite plus en périphérie que dans le centre-ville, mais c'est tout comme.
- Oh je vois. Et concernant…
La fin de la phrase du père de Mathieu se perdit dans l'air. La sonnette de la porte d'entrée venait de retentir, et le large sourire présent sur les visages des deux propriétaires des lieux ne laissaient aucun doute quant à l'identité des nouveaux arrivants.
Ils se levèrent sans plus de cérémonie et se dirigèrent, presque en courant, vers l'entrée.
Immédiatement, la porte s'ouvrit et une belle blonde apparut. Un peu en retrait, derrière Mathieu et ses parents, Antoine assista à la scène tant attendue des retrouvailles familiales, sans vraiment les voir. Son esprit venait de décrocher de la réalité.
- Tu es en avance, ma chérie !
- Je sais, c'est un miracle, mais mon train est arrivé à l'heure ! Du coup j'ai pris un taxi.
Il connaissait cette fille.
Il tenta de refermer sa mâchoire qui pendait dans le vide avant de gober une mouche, mais sans succès. Il n'arrivait pas à croire ce qu'il voyait.
- Comme quoi, tout arrive.
C'était elle. La fille du bar.
- Clara ?
Elle se tourna vers lui en l'entendant prononcer son nom, et eut à son tour l'air étonnée.
- Antoine Daniel, quelle surprise. Maman ne m'avait pas prévenue que Mathieu venait accompagné.
A défaut de laisser éclater son rire, elle lui sourit malicieusement.
- Bonjour !
Putain.
Il se souvenait encore parfaitement de cette journée d'été où il l'avait rencontrée dans un bar londonien. Il se souvenait de son accent et de leur minuscule conversation, de son prénom et surtout de son numéro de téléphone qu'il avait encore en mémoire.
Mais il venait de découvrir qui elle était vraiment.
Sonné, il tourna la tête vers Mathieu pour tenter de lui expliquer la situation, mais sans réellement y arriver. Il n'avait pas les idées claires.
Cela prit cinq bonnes minutes à Antoine pour reconnecter ses neurones, et deux de plus à Clara pour synthétiser de façon cohérente les propos de leur invité.
Et Mathieu finit par comprendre.
Il venait de rencontrer la fameuse fille qui avait créé cette dispute entre Antoine et lui en août dernier. Celle qui avait donné son numéro à son ami quand il était en vacances à Londres. Cette fameuse fan anglaise qui suivait toutes ses émissions et ne parlait que deux mots de français, celle qui l'avait soit disant dragué.
Ou plus explicitement, il venait de la retrouver.
Quelle ironie.
Oui, sa sœur était celle qui les avait fait se disputer, s'ignorer, se haïr presque avant de s'aimer.
Et ça, ce n'était pas rien.
