37 | Le complexe de la mère
"Voici comment je vois les choses", annonce Tanya. "L'urgence, c'est la protection de nos témoins, et je vais prendre ça en charge avec... Samuel - parce que Caradoc va être trop pris par le procès pour se coltiner la logistique de la chose. Ça ne veut pas dire que les autres ne participent pas", elle rajoute sans doute pour Camden, "mais on se tape les relations avec la police et le planning. Après on a une série de dossiers à faire avancer. Je sais ce qu'a dit le Commandant sur le temps de réponse qu'on laisse aux Gobelins mais, quelle que soit cette réponse, j'aimerais bien savoir la clause qui pèse sur le coffre de Kelvin fils. Le testament de la mère doit plus ou moins être consultable... Je ne sais pas trop ce qu'on peut légalement opposer ; il faut aller voir ça avec Dawn..."
"Je fais ça", propose Elisa. "Mon Rang Un sera toujours plus difficile à repousser que d'autres et, à partir de lundi, je sors du jeu, je peux me coltiner un truc pas drôle."
"Mais intriguant", insiste Tanya.
"Espérons que ça le sera vraiment", sourit Elisa.
"Il nous reste ensuite à aller voir Deborah Moore, forts de tout ce que l'on sait, et établir un profil de la mère de Kelvin..."
"Cindra Kelvin, décédée d'une chute de cheval, Douglas avait neuf ans", je complète quand je la vois fouiller dans les dossiers.
"Ça t'amuse, Iris ?"
"Ça m'intrigue", je reconnais, reprenant à dessein sa formulation antérieure. Ça la fait sourire brièvement.
"Donc, si j'envoie Caradoc et Eolynn voir Deborah Moore, tu ne le vis pas comme une relégation insupportable ?", elle vérifie.
"Je ne sais pas ce que je vais trouver mais, a priori, je n'ai pas besoin d'une escorte pour éplucher les archives", je réponds.
"Ce qui serait bien, c'est de trouver des amis de la famille...", estime Tanya.
"Kelvin père a des amis ?", ricane Caradoc.
"... des gens de leur génération, des avis extérieurs sur ce qui a pu se passer à l'époque..."
"Cindra Kiefer est d'origine autrichienne, mais elle est allée à Poudlard. Elle était anglaise par sa mère - une Slughorn", je fais l'effort de me rappeler. "Elle doit être un peu plus âgée que mon père - genre la génération de mes grands-parents maternels", je précise en me disant que ça en dit très long sur la différence d'âge entre mes parents. "Je peux voir avec ma grand-mère, c'est un peu le même milieu", je rajoute avec un soupir.
"Vérifie le maximum de choses avant d'interroger quiconque - le registre des mariages, qui étaient les témoins - est-ce que Douglas a un parrain ou une marraine déclarée ?", conseille utilement Elisa. "Quand tu as un profil solide, appelle Tanya : si l'un d'entre nous peut t'accompagner pour des entretiens extérieurs, on le fera."
"ll y a aussi cette histoire de théâtre qui est revenue plusieurs fois", rappelle pensivement Caradoc. "Je ne sais pas trop comment tu peux chercher mais..."
"On est déjà vendredi après-midi", le coupe Tanya avec urgence et autorité. "Ça veut dire tout le monde sur le pont demain samedi, quoi qu'il arrive. J'aimerais bien qu'on fasse tous une pause dimanche - sauf pour la surveillance des témoins, il faudra au moins une personne d'astreinte si la police signale quelque chose. Mais Caradoc et Iris ont un procès important la semaine prochaine, Elisa se coltine la formation de nos futurs collègues... ça serait bien qu'ils aient une vraie pause. McDermott, Camden, des choses que je devrais savoir ?"
"Tanya veut savoir si elle peut pourrir ton dimanche et le mien", sous-titre Sam pour Eolynn qui a l'air perdue.
"Je... je n'ai rien de prévu", souffle Eolynn, et je me dis que Kane lui a sans doute dit qu'il irait à une fête de famille. Enfin s'ils se parlent toujours. On a le temps de rien, même pas de suivre les ragots !
"Et toi, Sam ?", questionne Tanya.
"Je doute que tenir la main d'Iris compte beaucoup", il estime avec un sourire en coin. Je n'arrive pas à cacher ma surprise devant sa blague sans retenue.
"Ah oui, j'oubliais !", se marre Tanya. "Une astreinte, ça devrait quand même te laisser un peu de temps pour lui tenir la main - sauf si les avocats essaient de nous enlever les témoins..."
"T'enverras Camden sur le terrain et tu lui feras confiance, ça vous fera beaucoup de bien à vous tous", juge Elisa.
"Oui, Chef", opine Sam magnanime.
"Bon, allez, au boulot tout le monde", soupire Tanya en se levant. "Sam, mets ton uniforme, on va voir nos amis policiers et ils adorent ça."
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Cindra Kiefer Kelvin est arrivée en Angleterre à l'âge de cinq ans, à la suite de sa mère Rosa, née Slughorn, spécialiste en parfums magiques. Son père, Thomas Kiefer, était un médicomage autrichien et il a trouvé du travail à Sainte Mangouste. Ces infos-là, je n'ai pas besoin de beaucoup creuser pour les réunir.
On peut imaginer que c'est par son père qu'elle a rencontré Linford Kelvin qui avait cinq ans de plus qu'elle. A moins qu'ils se soient connus à Poudlard, mais cinq années, ce sont des années-lumières quand on est adolescents, même si tous les deux étaient à Serpentard.
Cindra a vingt ans quand ils se marient, en 1973, devant tout le gratin de la société sorcière de l'époque, selon la Gazette des sorciers. Les témoins avaient été choisis en conséquence : Floella Rosier et Jolyon Sanel. La première, je sais que c'est une cousine de ma grand-mère tout ce qu'il y a de plus sang-pur sans la violence d'une Bellatrix - "c'est ce qui lui a permis de traverser la guerre sans trop de dégâts", a plusieurs fois estimé ma grand-mère en me montrant des albums qui exaspéraient ma mère - "Comme si nous avions un seul lien avec tous ces malades !" Moi, j'ai toujours adoré ces petites histoires qui en disaient tellement long sur les forces souterraines de notre communauté. Bref, Floella devait être l'amie de Cindra ; elles étaient de la même promotion à Serpentard avec ma grand-tante Narcissa.
A force de farfouiller dans les stocks de gazettes mondaines conservés aux archives, je mets la main sur une liste des invités de la noce qui compte, sans surprise, Narcissa et Lucius Malefoy. Évidemment, ma grand-mère Tonks aurait fait tâche malgré son patronyme de naissance.
"Mais elle doit les connaître", je me répète.
Le second témoin du mariage est aujourd'hui l'un des trois directeurs de Sainte-Mangouste et, sans surprise, il a été le condisciple de Linford Kelvin. Je n'ai pas d'accès aux registres de Sainte-Mangouste mais j'imagine leurs carrières parallèles et se soutenant mutuellement. Linford a pris aujourd'hui du recul par rapport à Sainte-Mangouste mais il doit encore pouvoir compter sur son vieil ami Sanel. Je me rappelle que plusieurs personnes nous ont dit que sans l'influence de son père Douglas n'aurait jamais pu retenter autant de fois de devenir médicomage. Tout ça semble cohérent et puissant, et il semble difficile de pénétrer, surtout pour les disjoindre, autant de liens solides.
"Autant demander au Ministère de se saborder", je grommelle en me replongeant dans les archives des journaux conservées au Ministère.
Je trouve ainsi un compte-rendu de la "présentation de Douglas Kelvin à la communauté magique" un beau dimanche de printemps 1976. Ce n'est pas n'importe quel enfant sorcier qui peut se flatter d'avoir une demi-page sur son baptême. L'article non signé signale que le même Jolyon Sanel est désigné comme parrain de l'enfant. Une certaine Ines Slughorn - sans doute une cousine de Cindra - est nommée marraine.
"Bon, les Kelvin ne font pas partie des 28 familles réputées entièrement pures, mais on peut dire qu'ils y ont leurs entrées", je décide en revenant à la Division avec une copie de tous ces documents.
Je suis en train de rédiger ce profil quand Sam entre et s'assoit sur mon bureau. Il a toujours son uniforme. "Alors Auror Lupin, ça avance ?", il questionne de sa voix la plus officielle. Ça me fait sourire.
"Pas mal, Auror McDermott. Comme on est partis, on peut se taper l'ensemble des membres des 28 familles nés entre 1950 et 1955 et leur demander leur opinion des Kelvin - les médicomages seront les plus intéressants..."
"Mais t'as pas de noms plus précis ?", il s'inquiète.
"Ines Slughorn, Floella Rosier, Jolyon Sanel..."
"Ah oui, quand même, on dirait le supplément "people" de la Gazette du sorcier !", il reconnaît.
"Imagine qu'il y a eu un reportage pour le baptême de Douglas", je lui montre.
Sam lit quelques lignes et repousse l'article pour me demander : "Alors, tu vas faire ça comment ?"
"C'est une question, Chef ?"
"Tanya m'envoie te surveiller - la police est briefée, le planning épinglé ; elle discute de l'état de l'affaire avec John... Elisa est allée rencontrer une spécialiste du droit des successions sur les conseils de Dawn Paulsen, et Caradoc et Eolynn ne sont pas revenus... Ça ne laisse que moi pour te surveiller !"
Je vérifie dans ses yeux que c'est à peu près la vérité - on l'a envoyé m'encadrer, avec toutes les blagues que ça a dû inspirer à la Division - et je soupire : "Je me dis que parler à ma grand-mère m'aiderait à savoir où je mets les pieds. Elle doit tous les connaître, avec leurs petites histoires et leur sang pur... Floella Rosier est sa cousine... C'est sans doute pas totalement réglementaire mais..."
"Plus t'en sauras, mieux tu pourras aborder un type comme Sanel", approuve Sam.
"Ta surveillance va jusqu'à m'accompagner ?", je m'informe.
"Évidemment, je ne vais pas passer à côté de l'occasion de rencontrer la mère du Commandant..."
"Elle ne va pas adorer l'uniforme", je le préviens.
"On est quand même en mission, Iris."
"Mais elle déteste les uniformes, en particulier ceux des Aurors, crois-moi."
"Ok... à ce propos ou presque, tu ne préviens pas ta mère ?", demande Sam en baissant la voix.
"A ce stade, ma grand-mère n'est pas un témoin... je dirais presque un informateur neutre... Non ?"
"On est partis ?", il accepte après une seconde de réflexion en sortant sa baguette pour rendre ses vêtements plus civils.
"On est partis", je confirme en me levant.
ooo
"Cindra, Narcissa et Floella étaient inséparables", raconte facilement ma grand-mère une fois qu'elle nous a munis des munitions nécessaires de son point de vue pour toute conversation : des tasses de thé et au moins trois sortes de sandwiches. "Trois jeunes filles de bonne famille, à Serpentard, jolies, élégantes, bonnes danseuses, etc. Trois beaux partis comme on disait alors. Narcissa s'est mariée la première à Lucius ; ils se connaissaient depuis l'enfance et leurs parents rêvaient de les marier l'un à l'autre et eux n'avaient pas de rêves suffisamment forts à leur opposer. Cindra a été la deuxième. Elle aurait pu choisir qui elle voulait, et on a été presque surpris qu'elle accepte Linford - un gars sentencieux, promis à un grand avenir de médicomage, bien sûr, mais même pas sang pur !"
"Tu veux dire à combien de génération, Granny ?", je questionne. Je surprends le regard de Sam à ma question factuelle - où croit-il donc mettre les pieds ? Mais sans doute se pose-t-il la même question ; il est bien silencieux et timide depuis que nous sommes arrivés malgré l'enthousiasme de ma grand-mère quand elle a appris que mon collègue était un peu plus qu'un collègue - un enthousiasme à peine tempéré par le fait d'apprendre qu'elle n'avait pas la primeur de l'information sur sa fille.
"Merlin, je ne saurais te dire... Je crois qu'une de ses grand-mère était née moldue, la mère de sa mère... Tu dois pouvoir vérifier ça, non ?", me répond Granny avec simplicité.
"Oui, je peux vérifier", je confirme. "Tu sais comment ils se sont rencontrés ?"
"Cindra voulait un médicomage comme son père, si je me souviens bien. Mais à tout prendre, moi, j'aurais épousé Jolyon Sanel qui était bien plus beau garçon et plus rigolo !"
"Et l'ami de Linford ?", je continue de vérifier.
"Pour autant que je sache... Je ne sais pas tout, ma petite fille !"
Sam me fait un sourire de soutien timide. Il a repris un sandwiches au cresson qu'il grignote lentement. On va dire qu'il me laisse la direction de la conversation. Tu parles d'une surveillance !
"On nous a parlé de théâtre et de cheval à propos de Cindra", je tente.
"C'était la mode, Iris, la grande mode, avant la guerre et le retour des vraies valeurs des sangs purs - les chevaux et le théâtre - surtout Shakespeare ! Surtout pour les jeunes filles !", nous apprend Granny avec un vrai enthousiasme cette fois.
"Toi aussi ?", je questionne naïvement.
"Oui, moi aussi, Iris", sourit Granny d'un air entendu. "Je dois même avoir des photos si ça t'intéresse..."
"Une autre fois, Granny, avec plaisir", je promets, consciente que les albums de photos sont une boite de Pandore très profonde et labyrinthesque. "Tu sais si elle a continué malgré la guerre, Cindra... ?"
"Elle a bien continué à monter à cheval, et ça l'a même tuée... ton grand-père a toujours trouvé ça étonnant, il avait monté avec elle et la disait très bonne cavalière mais personne n'est jamais à l'abri d'un accident...", estime ma grand-mère.
"Qu'est-ce qui s'est dit au moment de sa mort ?", j'insiste, et Sam approuve silencieusement.
"Oh que c'était triste, bien sûr... que monter à cheval était dangereux... que Cindra était une belle femme de caractère... que son fils et son mari n'allaient pas se remettre de sa disparition... Linford a mis presque deux ans à se remarier d'ailleurs !"
"C'est peu."
"Pour un gars comme Linford ? Je pense que c'est le mieux qu'on puisse lui demander !"
"Tu veux dire qu'il a toujours été... volage ?", je reformule en pensant à toutes les victimes de Douglas.
"Je veux dire qu'il a toujours été égoïste et centré sur lui-même... Deux années à s'oublier, c'est presque un exploit !"
"J'ai lu qu'une certaine Inès Slughorn était la marraine de leur fils, Douglas..."
"Douglas ? Mais c'est bien sûr, tu es là à cause de l'enquête sur Douglas ! Il a fait quoi exactement ?", s'enquiert ma grand-mère avec une mine gourmande.
"Des tas de choses interdites - des choses variées et créatives - et on ne sait même pas s'il a agi seul. Il ne reconnaît rien. Mais il a plusieurs fois parlé à ses victimes de sa mère, alors on essaie de comprendre..."
"Inès Slughorn, c'est une petite souris timide, assez jolie jeune fille... mais... Linford quand Cindra est morte ne lui a pas laissé de place aux côtés de son fils... Jolyon Sanel, lui , j'imagine qu'il avait mieux à faire..."
"C'est Linford qui s'est occupé de son fils ?", je questionne notant mentalement que les parrains et marraines ne semblent pas des pistes très intéressantes. Reste que Sanel a pu se sentir responsable de Douglas au point de le laisser tenter plusieurs fois de devenir médicomage.
"Il a choisi des précepteurs très chers mais en a changé tous les six mois jusqu'au jour où il a mis Douglas dans le Poudlard express... Voilà ce que je sais..."
"Tu le sais de cette Inès ?
"Je l'ai croisée de loin en loin... Elle a fini par partir au Canada ; il paraît qu'elle y est heureuse, finalement, avec un sorcier des bois qui possède des centaines d'hectares d'érables..."
"On nous a aussi dit que Douglas n'avait toujours pas accès à l'héritage de sa mère ; qu'il existait une clause...", je me lance de nouveau après avoir accepté une énorme part de gâteau à la carotte.
"La clause de réussite, oui", me coupe Granny avec certitude. Sam se redresse dans son fauteuil à fleurs. "Les Kiefer étaient très riches. Il existe un fonds - le fonds Thomas Kiefer - qui offre des bourses à des étudiants en médecine méritants. Mais Cindra, ce n'était pas le mérite qui l'intéressait, c'était la notoriété et, en cela, elle s'était bien trouvée avec Linford. Dans leur contrat de mariage, ils ont mis une clause restreignant l'accès de leurs descendants à leur fortune tant qu'ils n'avaient pas atteint un certain niveau de qualification et de notoriété dans la médecine magique..."
"Non ?!" est la seule réponse qui me vient.
"Ça se faisait, il y a des siècles, Floella trouvait ça très chic et ambitieux, je me le rappelle. Narcissa aussi", confirme tranquillement Granny sans émotion apparente.
Ça ferait une motivation sérieuse, je me dis, un truc qui peut devenir obsédant et guider une vie.
"Tu crois que Floella me recevrait, Granny ?", je finis par demander.
"Comme ma petite fille ou comme Auror ?", enquête ma grand-mère l'air très concentré sur les termes de sa question.
"A toi de me dire."
"Je n'en sais rien. Le mélange des deux l'intriguera peut-être. Elle vit à Jersey... elle écrit des livres - des livres d'histoire que même Lovegood refuse d'éditer... C'est une spécialiste de la théorie du complot : les sangs purs sont systématiquement écartés du pouvoir par les nés moldus qui se reconnaissent, utilisent les technologies pour amoindrir la magie, etc..."
"Charmant !", je soupire en reposant ma tasse de thé de dépit.
"Je t'aurais prévenue ma petite fille !", est la conclusion sans compassion de ma grand-mère.
"Alors, tu l'imaginais comme cela, la mère du Commandant ?", je questionne peu après, alors que nous quittons lentement la propriété de mes grands-parents après un tour aux écuries pour dire au revoir à mon grand-père - et lui présenter Samuel aussi.
"Pas du tout", affirme Sam me prenant par surprise. "Beaucoup plus raide, grande dame, inaccessible, pétrie de valeurs anciennes... J'imaginais ta mère en rebelle contre des siècles de tradition... mais c'est plus complexe que cela..."
"C'est toujours plus complexe que cela, Auror McDermott", je rétorque en songeant que la plus rebelle des deux était sans conteste ma grand-mère.
"Avec les mères ? Toujours", concourt mon amoureux.
"Tu... parles de la tienne ?", j'essaie prudemment. Il est toujours tellement difficile de faire parler de sa famille à Samuel.
Il fait deux pas avant de répondre : "Sans doute aussi" ; deux nouveaux avant d'ajouter : "C'est elle qui avait de l'ambition pour moi ; pas mon père. C'est elle qui est affolée parfois de là où son ambition pour moi m'a conduit... Mon père a légué à ma soeur le don d'être content de son sort... Il a été étonné que j'aille à Serpentard mais heureux que j'y réussisse ; surpris que je choisisse Auror plutôt que responsable de n'importe quel département du Ministère, mais fier que j'y connaisse un avancement rapide... Tel que je le connais, il est content que j'ai une copine, vaguement impressionné par ton patronyme comme il a été impressionné par Serpentard ou le boulot d'Auror, mais il doit y voir une bonne raison pour payer des tournées au pub..."
"Déjà ? Sans me connaître ?"
"Je force le trait, Iris. Je veux croire qu'en fait, il ne bloque pas sur la lycanthropie - qui reste je le cite "une sacrée saloperie"..."
"C'est une sacrée saloperie, Sam", je remarque.
"Je ne pense pas que vous réfléchissiez aux mêmes aspects... Il voit le risque ; tu vois la souffrance..."
"Les deux sont intimement liés."
"C'est vrai", il soupire avant de se murer dans un silence qui me désole.
"Ils viennent toujours ?", je finis par demander.
"Pas ce week-end ; le prochain", il confirme.
"Tu flippes ?"
"Et toi ?", il veut savoir.
"Moi ? Je suis curieuse de voir les parents qui ont fait de toi l'homme que j'aime. Je crois que tu projettes à travers mon regard des choses que je ne comprends pas totalement. Peut-être qu'en les rencontrant, je comprendrais. La seule chose qui me ferait peur c'est qu'ils puissent nous séparer..."
"Iris, jamais... !", il affirme.
"Jamais ?", je relève avec un sourire en coin.
"Tu veux une demande à genoux dans la boue ?"
"Beurk !", je le repousse me mettant même à courir pour lui échapper. Il me rattrape quand il s'est remis de ma réaction et il me force à lui faire face pour m'embrasser. Le rire heureux qui me saisit me projette la tête en arrière : je vois les branches du noisetier sous lequel j'aimais tant jouer enfant. Un mobile défraîchit de laine rouge, de plumes et de clochettes, y pend encore. Je me rappelle que je lui avais assigné le pouvoir de faire venir à moi un jour "un vrai prince charmant." Kane s'était moqué, je m'en souviens clairement en embrassant Samuel à en perdre le souffle. "Bon, finalement, je veux bien répondre oui, sans que tu salisses tes fringues", je lui confie. On se remet à s'embrasser.
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"L'histoire de Déborah Moore, c'est l'histoire de toutes les autres victimes", explique Caradoc quand Tanya l'invite à faire son rapport. "Elle connaissait Douglas de Poudlard, genre amoureuse transie et, un jour, il entre dans la taverne de son père dans les Highlands. Il la reconnaît et lui sourit , elle est prête à tout. Il lui promet plus de puissance, un nom célèbre, elle prend des potions qui d'abord ne font rien puis, en effet ,lui offrent parfois un surcroît de puissance... jusqu'au jour où il lui fait prendre une potion qui annihile tout pouvoir - même plus capable d'allumer un feu sous un chaudron..."
"Deborah s'affole, l'appelle au secours, tout ça, et il lui explique qu'il est sur le point de faire une découverte capitale, de changer la face de la magie - ce que sa mère n'aurait jamais rêvé qu'il accomplisse même si elle croyait plus en lui que son père", rajoute Eolynn avec un frisson d'horreur. Il est clair qu'elle s'identifie totalement à la jeune et naïve Déborah Moore.
"Deborah se souvient qu'il ait dit ça ?" je questionne.
"Oui, ce sont ses paroles", confirme Eolynn en me tendant un parchemin où elle a pris leur conversation en notes.
"Il la retient prisonnière poursuivant ses mesures sur le rythme auquel sa magie revient. Elle n'a d'autre choix que de se soumettre. Il est excité et fiévreux. Repart en promettant de revenir avec mieux", continue Caradoc sans un regard pour moi.
"Elle porte plainte", complète Elisa.
"Les avocats du père de Kelvin pensent qu'elle est enceinte et qu'elle veut de l'argent... le policier fait pression ; Douglas la poursuit..."
"Elle retire sa plainte", je comprends.
Nous restons tous les six silencieux mesurant les tenants et les aboutissants de la banale et triste histoire de Deborah Moore.
"Elle témoignera", précise inutilement Caradoc. "Elle n'attend que cela."
"Bien. Ça ne change pas fondamentalement les choses ; peut-être que le Département des mystères en fera des livres, mais nous ça ne change pas grand-chose", estime Tanya. "Que dit le testament, Elisa ?
"Impossible de trouver des infos sur cette clause", soupire Cresswell. "Le Ministère n'a rien ; les avocats se retranchent derrière le secret familial, et les Gobelins plissent leurs petits yeux et secouent la tête..."
"Je crois qu'on a une piste", indique Sam en me désignant d'un signe de tête.
"D'après ma grand-mère, Androméda Tonks, il s'agit d'une clause de réussite ; pour toucher son héritage, Douglas doit être devenu médicomage et avoir inventé quelque chose... Je crois qu'il prend cette clause un peu trop au sérieux...", je raconte un peu prise au dépourvu par l'enchaînement des discussions et le fait que Sam ne fasse pas lui-même le rapport.
"Ta grand-mère ?", souligne Tanya un peu nerveusement avec un coup d'oeil vers le bureau du Commandant comme si cette dernière pouvait l'entendre à travers les murs.
"Elle le sait de seconde main. J'imagine qu'un des deux témoins du mariage pourra nous renseigner : Floella Rosier ou Jolyon Sanel... Ma grand-mère le tient de Floella Rosier."
"Je ne sais pas si c'est mieux que les Gobelins", soupire Elisa.
"Bah, est-ce qu'on a besoin de savoir formellement pour l'instant ? On sait la teneur de la clause ; ça fait un mobile pour le petit Douglas, et c'est déjà pas mal...", réfléchit Tanya à haute voix. Sam approuve silencieusement.
"Toi, tu veux retourner l'interroger...", suppose Elisa.
"Il me semble qu'il est temps", confirme Tanya. "Mais on va demander l'aval du 'pilotage politique' avant de filer à la police magique..." Elisa acquiesce. "Tu viens ?"
"Tanya, emmène tes adjoints - Sam et Caradoc ; moi, je ne verrais sans doute pas la fin de cette histoire... Je vais tenir compagnie aux filles !"
Tanya n'hésite qu'une demi-seconde. Elle a un signe de tête pour les deux Rang Trois qui la suivent sans un mot.
"Ça ne te dérange pas de lui laisser tout le crédit ?", je formule lentement quand nous sommes seules, toutes les trois.
"C'est son enquête - votre enquête - et moi, je crois que je n'ai plus la gniaque nécessaire pour courir après les vilains... je suis bien contente de le faire avec vous tous parce que vous avez cet enthousiasme qui me porte", se confie Elisa. "Tanya a encore de l'ambition et l'envie de réussir... Moi, je n'ai aucune envie de faire de la politique ; je préfère m'occuper de former des jeunes... de me nourrir de leur enthousiasme..."
Je vais lui demander à quelle échéance elle prévoit son départ quand Tanya et les autres reviennent, accompagnés de ma mère qui nous sourit.
"Vous avez avancé, dites-moi !", elle félicite avec simplicité. "Vous avez bien mérité un week-end !"
"Ah bon ?", je lâche sans doute bêtement. Tanya retient un sourire.
"Je comprends bien que vous ayez tous envie de confronter Kelvin après tout ce que vous avez accumulé contre lui, mais j'ai peur que, stratégiquement, ce serait précipiter les choses alors que le temps joue en notre faveur. On en dirait trop sur nos témoins alors que les avocats pensent encore qu'on n'a retrouvé qu'Ellen Faver..."
"Les avocats ?", relève Elisa Cresswell.
"Le père Kelvin a réussi à convaincre ou à forcer son fils d'avoir deux avocats", grimace le Commandant. "Ça nous fait une belle brochette d'empêcheurs de boucler l'enquête sur le pont... Duhamel et Homes, ce n'est pas le genre de cabinet qui recule devant les moyens ; Barbara Straightford non plus... Bref, la protection des témoins est la priorité numéro un ; je sais que vous vous êtes organisés, mais je vais appeler personnellement Crofton pour qu'il soit bien conscient qu'ils n'ont pas intérêt ni à ce qu'une des filles soient intimidées, ni à ce que leurs noms soient communiqués... Ça vaut pour vous tous : évitez de parler de l'enquête à quiconque pour l'instant. Pensez à ces filles - elles ne méritent pas qu'on fiche en l'air le procès de Kelvin !"
"Oui, Commandant", abonde tout le monde.
"Finissez les rapports pour le Département des mystères qu'ils aient le maximum de données pour nous faire une analyse solide des journaux et profitez au maximum de votre week-end..."
"Avec des astreintes tournantes", rappelle Tanya.
"Oui, Chef", on répond mécaniquement. Je suis stupidement contente d'être libre pour l'anniversaire de Brunissande.
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Notes
Cindra Kiefer Kelvin, génération Narcissa (1955) mais connue de Andromeda (1953)
Ines Slughorn, sa cousine, marraine de Douglas Kelvin. Vit au Canada.
Linford Kelvin - 1950 - médecin, époux de Cindra Kiefer, père de Douglas et Pina.
Esmond Rosier - oncle de Andromeda ; frère de Druella
Floella Rosier - sa fille, cousine d'Andromeda, témoin du mariage de Cindra et Douglas. Histoirenne anti-moldue.
Jolyon Sanel (1950), un des trois directeurs de Sainte Mangouste. Parrain de Douglas Kelvin. Condisciple de Linford Kelvin.
Le suivant traite du début du week-end sous le titre prometteur (non ?) de Les bienfaits de la détente... Qui pense le titre ironique ? Si vous ne savez pas quoi mettre comme reviews vous pouvez remercier Alixe, Dina et FéeFleau pour leur soutien technique sans faille...
