Rossi et Morgan laissèrent Hotch debout à coté de son lit. Dave avait offert de l'aider à se déshabiller et se laver, cependant le Chef d'Unité avait marmonné qu'il appréciait mais qu'il pouvait s'occuper de lui-même et qu'il ne voulait pas retenir les autres plus qu'il ne l'avait déjà fait. Ils n'insistèrent donc pas et le laissèrent avec l'air de l'incertitude incarnée face à son sac de voyage.
En bas des escaliers, les trois collègues de Hotch tinrent conférence.
- Il se sentira mieux demain.
Rossi tentait toujours de trouver la possibilité la plus optimiste, en partie par espoir, mais en partie aussi parce qu'ils avaient suffisamment traversé pour une journée. Il avait besoin de se dire que cela irait pour se justifier d'aller se coucher. Il ne pouvait pas tourner indéfiniment à vide comme Reid le faisait et, à moindre mesure, Morgan également.
- Je ne sais pas, Rossi. Il va aller bien plus mal demain, ça c'est une certitude, objecta Morgan en touchant l'arrête de son nez. Comme nous tous. Et je ne parle pas que de son épaule.
- Je vais le nourrir d'antalgiques. Ca va l'aider à se détendre. Vous l'avez vu, il a prit ses médicament bien sagement pour une fois.
- Non Rossi, contra Reid en se frottant les yeux – il avait eu moins de sommeil que quiconque d'autre. Hotch n'était pas « sage ». Il n'en avait rien à faire. Il est dépressif. Je reconnais la dépression quand je la vois.
Le soupir profond de Rossi communiqua sa réticence à continuer cette conversation pour l'heure.
- Ecoutez, il n'y a rien de plus à faire pour cette nuit. Je vais rester près de lui. Je connais tous ses trucs et ses cachettes. On va l'aider à s'en sortir.
- Ouais, c'est certain. Allez, Beau Gosse, je sais où on peut avoir des cookies gratuits.
- Hein ? Oh… oui… Garcia, réalisa Reid avant d'hausser les épaules. Ca ne me fait pas envie. Je rentre chez moi.
- Hu-hu, tu dois venir. Faut la faire penser à autre chose. Au moins pour un temps. Si elle me voit comme ça…, ajouta Morgan en montrant ses yeux noircis, elle va devenir folle. Faut que tu viennes.
- Pas envie.
- 'Le faut.
Le corps dégingandé de Spencer indiqua sa capitulation dans le mouvement de ses épaules, l'angle de son cou.
- D'accord.
Devant l'inévitabilité de la situation, il prit le parti de s'en réjouir :
- En fait, des cookies pour le petit déjeuner, ça sonne plutôt bien.
Morgan poussa son jeune collègue vers la porte avant qu'il ne puisse changer d'avis.
- 'Nuit Rossi. Appelez si vous avez besoin d'aide avec le Grand Chef. Je prendrai de vos nouvelles demain.
Avec un dernier foisonnement de paroles rassurantes comme quoi la situation aurait l'air bien plus avenante au matin, tout en sachant qu'ils affirmaient cela surtout pour leur propre consolation, les trois amis se séparèrent.
-o-o-o-
- Eh bien, Mudge, et si on nourrissait tout ce beau monde ? Ou… si on essayait, en tout cas.
Le chien était soudain apparu à la mention du mot « cookies » et regardait Rossi avec un regard plein d'espoir, s'attendant clairement à ce que son maître se fasse pardonner d'avoir des invités qui lançaient un mot aussi provocateur devant lui à une telle heure.
Dave s'inspira de la réponse de Reid.
- D'accord. Des cookies pour le petit déjeuner. Allez viens.
Dans la cuisine, il remplit la gamelle de Mudgie et ajouta quelques biscuits comme excuse pour l'heure déraisonnablement tardive du repas. Une fois les exigences du chien satisfaites, Rossi prépara un sandwich destiné à Hotch.
Il commença à verser un verre de Scotch et se souvint trop tard que l'alcool et les antidouleurs ne faisaient pas bon ménage. Si Reid avait raison et qu'en plus du reste, Hotch était en dépression, lui donner de l'alcool était un pari risqué.
Dave vida le verre lui-même et grimaça sous la brulure du liquide. Même le meilleur des alcools passait difficilement avec un estomac vide.
Il monta les escaliers en trainant des pieds avec le sandwich sur une assiette et un verre d'eau, puis, en approchant de sa chambre d'amis, il tendit l'oreille en quête d'indices sur l'humeur de Hotch.
Silence.
Rossi jeta un coup d'œil par l'entrebâillement de la porte… et soupira. Aaron n'avait pas bougé. Il se tenait là où il l'avait laissé, sans chemise et le bras en écharpe, le regard perdu dans le vide. Dave entra.
- Coucou…
La salutation n'était une précaution afin de ne pas surprendre la lugubre silhouette ; Rossi ne s'était pas attendu à une réponse, et ne fut donc pas déçu de ne pas en avoir.
Hotch se trouvait dans un endroit très, très éloigné.
Et dans un endroit très solitaire. Probablement en train de parcourir le plus sombre des chemins, songea Dave en serrant les lèvres. Sa stratégie de survie est de toujours anticiper le pire, il explore donc le terrain le plus désespéré, le plus funeste de chaque situation.
- Aaron… Aaron… ?
Quand Rossi obtint un clignement de paupières et une légère modification de posture, il présenta le sandwich, l'inclinant devant le Chef d'Unité d'une manière qu'il espérait être tentante.
Cela rappelait à Dave les jours de vétérinaire pour Mudgie. Il se faisait toujours pardonner cette expérience auprès de son animal de compagnie en offrant des friandises. Mais complètement dans les vapes à cause de l'ensemble des vaccinations, le chien fixait les cadeaux de réconciliation avec un regard trouble d'incompréhension. Biscuit ? Qu'est-ce que cette chose appelée « biscuit » ?
C'était de cette manière que Hotch fixait le sandwich.
- On appelle ça de la « nourriture », Aaron. Certains pensent que c'est nécessaire à notre survie.
La gentille moquerie ne fit qu'accentuer l'expression de perplexité, et les yeux quittèrent l'assiette pour se poser sur Rossi.
- Hein ?
- Peu importe.
Dave abandonna le concept de nutrition et posa l'assiette ainsi que le verre sur la table de nuit à coté du lit.
- Tu n'as pas fait beaucoup de progrès, alors je vais renouveler mon offre de t'aider à te préparer. Et cette fois, tu n'as pas le choix.
Les yeux de Hotch éprouvaient des difficultés à se concentrer quelque part. Il tenta de faire son regard noir, mais ne parvint pas à trouver l'énergie pétrifiante à mettre derrière.
- Je… quoi… ?
- Tu es épuisé. Voilà ce qu'il y a.
Rossi secoua la tête et tourna son cadet vers la salle de bain.
- Allez, on va te mettre à l'aise et te préparer pour la nuit. Comme je l'ai dit, nous parlerons demain.
Il parvint à amener le Chef d'Unité devant le lavabo avec des gestes doux et un flot continu d'encouragement. Mais là, Hotch montra de la résistance. Dave fouilla dans le petit nécessaire de toilette qu'il avait pris dans le sac d'Aaron.
- Ce n'est que pour quelques semaines, mais tu dois t'habituer à utiliser ta main droite, affirma Rossi en brandissant une brosse à dent. Tiens… prend ça.
Hotch ne fit aucun mouvement pour obtempérer. Son regard grave, sombre, errait sur le visage de son aîné, un peu vitreux, mais chargé de choses bien plus importantes que le lavage de dents. Dave vit les signes d'une autre nuit sans sommeil se terrer dans les gouffres marrons qui le regardaient. Son bras tomba ; la brosse à dent et la routine d'hygiène dentaire abandonnée pour le moment.
- Tu as besoin de dormir, Aaron. D'accord, qu'est-ce qui te préoccupe en cet instant ?
Hotch avala ce qui semblait être une montagne de débris composés de tous ses échecs… toutes ses peurs…
- Il… il fait faire des choses aux autres, Dave.
Rossi sut immédiatement qui était ce « il ».
- Co-comment puis-je être certain que je ne suis pas toujours… toujours…
- Sous l'influence de Lewis ? termina l'aîné avec un soupir de profonde fatigue. Tu l'as vaincu à son propre jeu, Aaron. Cette nuit, c'est tout ce que tu as besoin de savoir.
Il s'approcha plus près, la voix prenant un ton de confidence chargé de toute la certitude et de tout le réconfort qu'il put rassembler.
- N'y pense pas pour l'instant. N'y pense pas…
- Mais… mais il a essayé d'amener un homme à tuer son propre fils ! protesta Hotch, dont la respiration devenait laborieuse. Et si… ? Et si… ?
Rossi voyait où cela les conduisait, l'ultime horreur à laquelle Aaron ne pouvait échapper. Il attrapa son bras valide et le secoua doucement mais résolument, avec l'intention de dissiper l'effet narcotique des antalgiques.
- Oui. Il a essayé d'amener un homme à tuer son propre fils, répéta Rossi.
Il secoua à nouveau Hotch, avec une petite secousse brusque qui atteignit suffisamment sa blessure pour envoyer une vague de douleur à travers ses sens drogués et affuter son esprit pendant un moment.
- Mais il a échoué, Aaron. Cet homme a donné sa vie pour sauver celle de son fils.
Rossi pouvait sentir la peur d'un père qui aimait son fils plus que quoi que ce soit d'autres dans les yeux de son équipier. Une peur primaire. Il soutint le regard sombre avec le sien, espérant une connexion… d'homme à homme… de père à père… qui transcenderait toutes les insécurités de Hotch.
- Aaron… penses-tu vraiment que tu aimes moins Jack que cet homme aimait son fils ? Que Lewis pourrait te diriger toi quand il a échoué avec un autre homme ?
Hotch cligna des yeux… trop rongé par l'émotion pour exprimer sa plus grande terreur. Rossi se pencha, et posa son front contre celui du jeune père.
- Tu ne feras jamais de mal à ton fils, Aaron. Jamais !
Mais au plus profond de son cœur, Hotch revoyait les abus de son propre père… et se demandait si Lewis les avait aussi vue… les avait aussi utilisée pour atteindre ses propres objectifs. Car je ne suis pas comme les autres pères. J'ai l'abus dans mes gênes. Cela peut se passer de génération en génération. Nous le savons. Et si Lewis… je ne sais pas… l'avait amplifié… l'avait réécrit… m'avait réécrit…
- Aaron ?
Rossi chercha, mais il ne put trouver aucun réconfort dans les yeux de Hotch.
