Eishin
Tandis qu'Oda Nobunaga et son escorte se rapprochaient de la carrière de pierre, ils croisèrent une colonne d'ouvriers qui descendait le chemin en sens inverse. Reconnaissant leur suzerain, les hommes s'écartèrent sur son passage et se prosternèrent au sol. Nobunaga continua sa route sans s'arrêter.
Dès que le seigneur arriva dans la carrière, il sauta à bas de son cheval. Avisant un contremaître, il lui ordonna d'une voix péremptoire de lui amener le responsable du chantier. Ses éclats de voix devaient toutefois avoir alerté ce dernier, car il se précipita à l'entrée de la carrière. Tamotsu identifia le responsable du chantier comme un des vassaux de Korezumi Gorozaemon. La carrière de pierre était donc l'une de celles qui servaient à la construction d'Azuchi.
Reconnaissant son visiteur, le chef de chantier se jeta à genoux sur le sol et inclina la tête.
-Mon escorte et moi-même venons d'échapper à la mort, lança Nobunaga d'une voix vibrante de colère. Un bloc de pierre en provenance de ta carrière est tombé sur notre chemin et a bien failli nous atteindre.
-Mes excuses les plus profondes, ue-sama ! s'écria le chef de chantier. Ceci n'aurait jamais dû se produire. Je suis prêt à vous donner ma tête pour prix de mon échec !...
-Comment cela s'est-il produit ? l'interrompit Nobunaga avec un geste irrité de la main. Quelles règles de sécurité as-tu enfreintes ?
-Aucune, ue-sama, bredouilla son interlocuteur. Mes hommes font toujours extrêmement attention à respecter les consignes. C'était un accident !
-Non, ce n'était pas un accident, déclara Chikame calmement.
Tamotsu regarda dans la direction d'où la voix provenait, surpris. Chikame s'avançait depuis le fond de la carrière, Mine à ses côtés. Tamotsu n'avait même pas remarqué que sa sœur et son camarade s'étaient éclipsés.
-Les cordes qui soutenaient la pierre portent des traces de coupure, poursuivit Chikame. C'était du sabotage.
Le visage déformé par la rage, Oda Nobunaga dégaina son sabre et saisit le chef de chantier au collet.
-Espèce de crapule !... gronda-t-il. Toi et tes hommes avez essayé de me tuer !
-D'après les ouvriers présents au moment de l'accident, les cordes ont toutes cédé en même temps, intervint Mine. Mais leur témoignage est incohérent avec les marques de coupure. Si les cordes avaient craqué, on verrait plutôt des traces de déchirement. Soit les ouvriers mentent tous… soit quelqu'un a utilisé la magie pour libérer la pierre.
Nobunaga relâcha légèrement son étreinte sur le chef de chantier. Lisant les expressions de son visage, Tamotsu le vit passer de la fureur à l'envie de comprendre.
-Faites venir tous les ouvriers qui ont assisté à l'accident, ordonna-t-il à ses gardes.
Les soldats se précipitèrent pour lui obéir. Mine et Kame se joignirent à eux.
-Il vaut mieux que nous les accompagnions au cas où l'un des ouvriers se révèlerait être un magicien, expliqua Kame à Nobunaga.
Le seigneur l'approuva d'un signe de tête.
-Je viens avec vous, décida Asanori.
-Et moi aussi ! s'écria Tamotsu.
Mais son aînée secoua négativement la tête.
-Il faut que quelqu'un reste auprès d'ue-sama pour veiller sur lui. Toi et Hikosaku ne serez pas trop de deux pour le faire.
Tamotsu reconnaissait le bien-fondé de la remarque, mais il s'agaçait que sa sœur aînée décide à sa place de tout ce qu'il devait faire. Et puis pourquoi c'était toujours à lui de rester en arrière pour protéger Nobunaga ?
Les gardes revinrent peu de temps après, encadrant un troupeau d'ouvriers apeurés. Les ouvriers présents à l'entrée de la carrière accueillirent l'arrivée de leurs camarades avec un murmure inquiet. Sitôt amenés devant Nobunaga, les carriers s'agenouillèrent en silence, trop terrifiés pour même s'excuser. Le seigneur relâcha le chef de chantier pour se rapprocher d'eux.
-Une pierre que vous aviez taillée a dévalé le mont Iba pour venir s'écraser juste devant moi. Comment cela est-il arrivé ? Parlez !
Mais les ouvriers, tremblant de tous leurs membres, étaient incapables d'articuler une parole.
-Qui parmi vous est le contremaître ? demanda Nobunaga d'une voix impérieuse.
Un homme redressa la tête, une expression de résignation sur la figure.
-C'est moi, ue-sama.
-Raconte ce qui s'est passé, ordonna Nobunaga. Pas de mensonges. Et pas d'excuses non plus.
Le contremaître prit une profonde respiration avant de se lancer dans son récit.
-Nous avons dégagé le bloc de pierre. Puis nous avons attaché des cordes autour pour le déplacer. Les cordes étaient en bon état, je les ai vérifiées moi-même ce matin, ajouta-t-il très vite. Nous avons commencé à tirer, le bloc s'est déplacé, puis les cordes ont cassé d'un coup. Au début, le bloc est resté immobile. J'ai envoyé un de mes hommes chercher de nouvelles cordes. A ce moment, le bloc a basculé vers l'arrière. Comme s'il avait été retourné par le vent. Bien sûr, je sais que c'est impossible ! s'empressa-t-il de dire. Mais ça ressemblait à ça.
Ses ouvriers approuvèrent timidement de la voix et du chef. Tamotsu était tenté de les croire. Personne n'inventerait une histoire aussi absurde pour sauver sa peau.
-Et sachant qu'un chemin circulait en-dessous de la carrière, tu n'as pas eu l'idée de prévenir les éventuels voyageurs ? demanda Nobunaga d'un ton glacial.
-N-non, ue-sama, balbutia le contremaître. Les blocs que nous extrayons sont destinés au château d'Azuchi, j'ai pensé que le plus urgent…
-Tu as pensé que, puisque tu travaillais pour moi, je te couvrirais en cas d'accident, l'interrompit Nobunaga fou de rage. Peu t'importait que le roc tue les paysans ou les ouvriers qui passeraient par là !
Tamotsu sentit aussitôt fondre la compassion qu'il ressentait pour le contremaître. Nobunaga désigna l'individu à ses gardes.
-Emmenez-le et exécutez-le. Il doit répondre de sa négligence.
Le chef des gardes désigna trois de ses hommes. Deux soldats empoignèrent le contremaître gémissant et le traînèrent à l'écart, pendant que le troisième tirait son sabre de son fourreau.
-Ue-sama, intervint Chikame, si ce que cet homme nous a dit est vrai, alors la pierre n'est pas tombée sur nous par accident. Quelqu'un l'a poussée dans notre direction, une personne dotée de pouvoirs magiques.
Mine se tourna vers le chef de chantier toujours agenouillé, mais qui respirait maintenant plus librement.
-Parmi les ouvriers que vous avez embauchés récemment, y en avait-il un qui avait le crâne rasé ?
Le chef de chantier hésita.
-Il y a bien Heikichirō, finit-il par lâcher. Je l'ai embauché à la mort de son père. Mais…
Les regards se tournèrent vers un tout jeune homme d'environ quinze ans, qui se mit à trembler de peur.
-C'est impossible que ce soit Heikichi ! s'écria l'un des ouvriers. Je le connais depuis l'enfance, jamais il ne ferait une chose pareille !
Plusieurs de ses camarades approuvèrent.
-Trop jeune, estima Mine. Un sort de ce niveau nécessite des années d'entraînement.
-Il y a aussi Eishin, ajouta le chef de chantier. Il est arrivé il y a quelques jours.
Contremaîtres et ouvriers cherchèrent leur camarade des yeux. Un murmure apparut, puis enfla lorsqu'ils réalisèrent qu'Eishin n'était plus parmi eux.
-Est-ce que cet Eishin était du genre religieux, par hasard ? demanda Mine.
-Oh ! oui, confirma l'un des ouvriers. Il passait son temps à réciter le nembutsu.
Chikame se tourna vers Oda Nobunaga.
-Ue-sama, je crois que nous avons identifié le coupable de l'attaque. Malheureusement, il nous a échappé.
-Que faisons-nous à présent, ue-sama ? demanda le chef des gardes. Reprenons-nous la partie de chasse, ou retournons-nous à Azuchi ?
-Nous rentrons à Azuchi, répondit Nobunaga, le visage sombre.
Le seigneur et ses hommes remontèrent à cheval en silence. L'humeur exécrable du maître déteignait sur ses vassaux. Tandis que la troupe repartait vers Azuchi par un autre chemin, Tamotsu réfléchissait à l'incident qui venait de se produire.
Aucun moine n'avait attaqué Oda Nobunaga depuis le début des négociations de paix avec Kennyo. Cela l'avait conforté dans l'idée que le supérieur du Honganji était à l'origine des attaques. Et voilà que, le traité de paix à peine signé, Kennyo repartait à l'offensive. Qu'est-ce que ça signifiait ? S'apprêtait-il à un revirement ?
Tamotsu jeta un regard de côté à sa sœur. Mine devait sûrement avoir une idée sur la question. Il lui demanderait dès leur retour à Azuchi.
Quoique… à la réflexion, il n'avait pas vraiment besoin d'attendre leur retour à Azuchi, n'est-ce pas ?
Tamotsu manœuvra pour se rapprocher de sa sœur et lui exposa à mi-voix le produit de ses réflexions. Mine soupira et lui répondit d'un ton peu amène :
-Ton raisonnement repose sur l'hypothèse que Kennyo a ordonné toutes les attaques contre ue-sama. Or il est possible qu'il n'ait ordonné qu'une partie des attaques. Il est possible aussi que nous nous soyons trompés depuis le début, et que quelqu'un d'autre soit derrière elles. Peut-être l'un de ses partisans, ou une branche du Jōdo Shinshū qui n'en a rien à faire des négociations. Pour autant que nous sachions, il pourrait aussi s'agir d'une autre secte bouddhiste.
-Jusqu'ici, tout le monde prenait pour acquis que c'était Kennyo le responsable des attaques, se défendit Tamotsu.
-Parce que cette théorie collait bien aux faits, expliqua Mine avec impatience. Mais l'incident d'aujourd'hui vient tout remettre en cause. Pourquoi ue-sama fait la tête à ton avis ?
-Parce qu'il y a un assassin potentiel dans la nature ? risqua son frère cadet.
Mine ne daigna même pas lui répondre. Tamotsu lui-même sentait à quel point son explication était faible. Oda Nobunaga avait échappé à plusieurs tentatives de meurtre au cours de sa vie. Il était habitué à servir de cible aux assassins. L'incident de ce jour n'aurait pas dû le laisser aussi préoccupé.
