Chapitre 37 : La vie est un don

Théodore Nott commença son nouveau trimestre d'assez bonne humeur, en dépit de tous les problèmes qu'il avait réussi à accumuler. En fait, la seule chose positive, c'était que Blaise et lui avaient clarifié les choses, et que Théodore savait qu'il pouvait compter sur lui. Cela pouvait sembler minime comparé à l'énorme pile d'ennuis à laquelle il était confronté, mais pour Théodore, c'était déjà suffisant, tout du moins pour l'instant. Car il n'était pas dupe, il ne savait que trop bien que recoller les morceaux avec Tracey et survivre à Justin seraient des tâches particulièrement délicates à accomplir. Il pensait parler à Tracey pendant le petit déjeuner et quitta sa chambre avec la nette intention de la trouver. Blaise, qui s'était réveillé lui aussi et l'accompagnait, lui tapota l'épaule en guise d'encouragement.

- T'inquiète, ça devrait bien se passer… enfin je crois…

- C'est dingue comme je me sens mieux là… Tu n'aurais pas quelques conseils à me donner, histoire que j'aie au moins le temps de dire un mot avant qu'elle n'essaye de me tuer.

- Ben en temps normal oui, mais là tu dois reconnaître que la situation est assez spéciale et… C'est quoi, ça ? demanda-t-il soudain en désignant le panneau d'affichage de la salle commune, devant lequel de nombreux élèves se bousculaient.

- Allons voir. Proposa Théodore.

Ils se dirigèrent alors vers l'attroupement, jouant des coudes pour pouvoir lire le nouvel écriteau qui semblait passionner les élèves. Théodore lui-même en resta bouche bée :

- Des leçons de transplanage ! s'écria Blaise, fou de joie. Tu te rends comptes, Nott ? On va pouvoir transplaner !

- Douze semaines de stage, murmura Théodore d'un air pensif, oui, ça peut être intéressant…

Que ces leçons seraient passionnantes, Théodore n'en doutait pas. En revanche, ce qui étayait considérablement son enthousiasme, c'était que les leçons en question étaient payantes. Douze gallions… sans doute un par semaine. C'était un bon prix, même un excellent prix. Théodore aurait préféré garder cet argent de côté. Certes, douze gallions, ce n'était pas la mer à boire, mais quand on est écrasé par le poids des dettes, même cette modique somme suffit à faire hésiter. D'un autre côté, savoir transplaner serait indispensable pour Théodore, notamment pour sa sécurité, il devrait donc apprendre à le faire le plus vite possible. De plus, il était clair qu'il aurait du mal à trouver des prix plus abordables en dehors de Poudlard.

- Bon, je me lance ! déclara-t-il en écrivant son nom sur la liste des inscrits, ce que Blaise s'était déjà hâté de faire.

En reposant la plume, Théodore dut à nouveau jouer des coudes pour s'éloigner du panneau d'affichage. Ce fut alors qu'il aperçut Tracey, qui traversait la salle commune pour aller prendre son petit déjeuner. En apercevant Théodore, la jeune fille s'arrêta juste assez longtemps pour lui adresser un regard venimeux, puis elle tourna les talons sans même lui laisser le temps de prononcer ne serait-ce qu'un mot en sa défense.

- Mouais… fit Blaise qui avait assisté à la scène. Ca risque d'être plus dur que ce que j'imaginais.

- Sans doute… soupira Théodore.

- Bon, au moins, je crois qu'on peut dire qu'elle s'est défoulée depuis hier…

- Et qu'est-ce qui te permet d'arriver à cette conclusion ?

Pour toute réponse, Blaise se contenta de désigner Pansy et sa clique qui passaient près d'eux, la mine maussade. Millicent avait un œil au beurre noir, Daphné tenait un mouchoir taché de sang contre son nez et Pansy se massait les côtes tout en lançant des regards assassins à quiconque osait la fixer du regard trop longtemps.

- C'est Tracey qui a fait ça ? s'étonna Théodore.

- Je ne vois pas qui d'autre. Répondit Blaise. C'est surprenant, je dois dire, Davis n'est pas vraiment du genre à se battre… même quand sa mère est morte elle ne s'est pas défendue contre Parkinson et compagnie.

- On dirait que j'ai vraiment réussi à l'énerver…

- Je te le fais pas dire ! Fais gaffe quand tu t'approcheras d'elle !

- Elle n'est pas la seule qui risque de me faire passer un mauvais quart d'heure. Si elle raconte à Finch-Fetchley ce qui s'est passé, je suis sûr qu'il va me tomber dessus comme un loup-garou affamé !

- Pas faux… reconnut Blaise. N'empêche, même si on risque de se faire attaquer par un blaireau en colère, je propose qu'on prenne tout de même le risque d'aller manger. Je meurs de faim ! Et puis, je te rappelle que pour une fois, je dois reconnaître qu'il a raison d'être en pétard !

- Je sais, je sais…

Sur ces bonnes paroles, ils se dirigèrent vers la Grande Salle, mais ni Tracey ni Justin n'y étaient, et Théodore put manger tranquillement, même si une partie de lui s'inquiétait de ce silence. La journée se passa sans accroches d'aucune sorte, si ce n'est le fait que Tracey évitait Théodore comme s'il était un détraqueur. En cours elle l'ignorait superbement, dans les couloirs elle disparaissait avec une facilité déconcertante, et dans les quartiers des Serpentard, elle se réfugiait dans le dortoir des filles, où les garçons ne pouvaient se rendre. Cette situation se prolongea tout au long de la semaine, et Théodore finit par sérieusement s'énerver.

- Non mais c'est pas vrai ! explosa-t-il le vendredi soir dans la salle commune. Comment je suis censé m'excuser si elle ne me laisse même pas l'approcher !

- Les filles sont comme ça, lui expliqua patiemment Blaise tout en continuant à faire son devoir d'arithmancie. Plus elles sont en colère, plus elles rendent les choses difficiles. Tu as vu le cas Granger-Weasley ? C'est exactement la même chose.

- Merci de me comparer à ces deux idiots…

- De rien. Mais, tu sais, c'est un exemple parmi tant d'autres. D'ailleurs, toujours pas de nouvelles du blaireau ?

Théodore soupira. Voilà encore une source de préoccupation. Justin, au lieu de débarquer de nulle part en lui criant dessus, avait disparu de la circulation. Le Poufsouffle avait l'air assez perturbé, pour ne pas dire déprimé, et Théodore n'avait trouvé aucun moyen de l'aborder, puisqu'il ne voulait pas lui parler devant les autres Poufsouffle.

- Aucune réaction de sa part. Répondit Théodore. Je suis surpris, j'avoue que je ne m'attendais pas à ça.

- Moi non plus. Faut dire qu'il a pas vraiment l'air en forme non plus. Tu crois que Davis lui a dit ce que tu as fait ?

- Sans aucun doute. Je te signale qu'ils sont amis d'enfance, elle s'est certainement confiée à lui. M'enfin, de toute façons, demain, il ne pourra pas m'échapper : on doit bosser notre exposé.

- Et s'il ne vient pas ?

- Alors là, faudra que je l'attrape par le col à la sortie d'un cours, quitte à me faire poursuivre par ses amis les blaireaux.

- J'aimerais bien voir ça ! ricana Blaise.

Ils passèrent donc le reste de la soirée à discuter, Blaise lui faisant également part des informations qu'il avait collectées concernant les procédures juridiques. L'affaire serait difficile, mais de toutes façons, Théodore avait décidé de ne rien tenter avant la fin de la guerre. En effet, il serait malavisé de s'attaquer aux partisans du Seigneur des Ténèbres tant que ce dernier serait en guerre ouverte contre le ministère. Et s'il gagne, je n'aurais d'autre choix que de revenir au plan A, ce qui ne plaira pas beaucoup à mon entourage…pensa Théodore, et l'idée même d'avoir recours au plan de départ le mettait mal à l'aise, car il craignait la réaction de ses amis.

Le lendemain, il se rendit à la bibliothèque, comme à son habitude, mais pour une fois sans se soucier le moins du monde de l'exposé en histoire de la magie. Il devait reconnaître qu'il était assez nerveux, et en entrant à la bibliothèque il se dirigea vers la table à laquelle Justin et lui avaient pris l'habitude de travailler. Une boule s'était formée dans son estomac, et il se demanda même si Blaise n'avait pas eu raison, si Justin ne prendrait même pas la peine de le rejoindre à la bibliothèque. Heureusement, cette hypothèse fut balayée d'un coup lorsque le Serpentard aperçut le Poufsouffle assis à sa place habituelle. Théodore hésita un moment, puis se dirigea vers son camarade mais, alors qu'il s'asseyait en face de ce dernier, il ne reçut aucun signe de bienvenue, et fut accueilli par un silence pesant, tandis que Justin semblait ne pas oser le regarder en face. Au bout d'un moment, n'y tenant plus, Théodore se racla la gorge et prit parole.

- Je… je suppose que Tracey t'as déjà mis au courant.

Justin leva lentement la tête, et le regard qu'il lança à Théodore semblait anormalement passif, presque résigné, ce qui acheva d'inquiéter le Serpentard.

- Oui, en effet, elle est venue m'en parler.

Il y eut un nouveau silence, que Théodore apprécia encore moins, si possible, que le précédent. Il s'était attendu à une panoplie particulièrement variée de réactions de la part de Justin, mais pas à ça. Il avait prévu que le Poufsouffle soit inquiet, lui fasse la morale, lui crie dessus ou même qu'il lui donne un coup de poing comme l'avait fait Blaise, mais pas à ce qu'il reste comme ça, assis sans rien dire, à le regarder comme s'il se sentait coupable de quelque chose. Ce n'est pas normal…pensa Théodore. En effet, à les voir tous deux ainsi, on aurait aisément pu croire que Justin était celui qui avait quelque chose à se reprocher.

- J'ai été idiot… murmura le Poufsouffle au bout d'un moment. Pourtant, vu ton caractère, j'aurais dû comprendre que tu ne baisserais jamais les bras.

- Mais de quoi est-ce que tu parles ? lui demanda Théodore, totalement perdu.

- De ce qui s'est passé avant les vacances, lui répondit Justin d'une voix légèrement tremblante, lorsque que je t'ai vu avec ces livres de magie spirituelle. Tu m'avais dit que tu ne ferais rien de dangereux. Ca m'avait pris tout le samedi, mais à la fin j'étais persuadé que j'avais réussi à te convaincre de laisser tomber cette histoire. Je me suis planté en beauté sur ce coup là ! Tu m'as menti, tu m'as regardé dans les yeux et tu m'as menti, et moi, comme un idiot je t'ai cru.

Théodore baissa les yeux, honteux. C'était vrai, il avait dit au Poufsouffle qu'il avait renoncé à se servir de la magie spirituelle, mais il avait continué ses recherches dans l'ombre.

- Finch-Fletchley, je…

- J'ai été un bel idiot sur ce coup là ! grogna le Poufsouffle en serrant les dents si fort que Théodore eut l'impression qu'il faisait de gros efforts pour ne pas crier de rage. Pourtant, c'était prévisible : tu n'abandonnes jamais ! J'aurais du m'en rendre compte, mais non, c'était tellement plus facile de faire comme si de rien n'était ! Je t'ai laissé tomber, et à cause de ma stupidité tu as failli mourir ! J'aurais du t'aider à trouver une autre solution, au lieu de croire que tout allait pour le mieux ! Je suis un crétin fini !

En disant ces mots, Justin avait frappé la table du poing si fort que cette dernière s'était mise à trembler. Le visage du Poufsouffle semblait torturé, comme s'il était tiraillé par la honte, et Théodore comprit alors une chose importante : Justin se sentait coupable. Il n'était pas en colère contre Théodore, il était en colère contre lui-même, et s'il avait évité le Serpentard tout au long de la semaine c'était parce qu'il se sentait responsable de ce qui c'était passé. Mais Théodore comprit également autre chose, une chose au sujet de laquelle il avait déjà des soupçons, certes, mais qu'il n'avait jamais pris la peine de vérifier. Il soupira, se rendant compte que pour une fois, ce serait à lui de faire la leçon de morale, ce qui frisait le ridicule, étant donné que celui des deux qui avait failli détruire son propre esprit, c'était lui. Théodore avait mérité la claque de Tracey, il avait mérité le coup de poing de Blaise, et il en méritait sûrement autant de la part de Justin, mais là, c'était lui qui était en colère, et c'était là une chose à laquelle il ne s'était vraiment pas attendue.

- Tu sais, dit-il d'une voix qu'il espérait calme, Zabini m'a dit que je portais la poisse. Il a dit que j'arrivais toujours à m'attirer des ennuis. Je dois reconnaître qu'il n'a pas tort, sur ce coup là… Mais là, je viens de me rendre compte que tu es comme moi, non, tu es peut-être même pire que moi.

- Mais qu'est-ce que tu me sors là ? demanda Justin, qui semblait ne pas avoir compris un traître mot de ce que lui disait son camarade.

- Je m'attire peut-être des ennuis, mais au moins ce sont mes ennuis, mes problèmes. Toi, va savoir comment et pourquoi, tu arrives à faire peser les problèmes des autres sur toi : tu viens de me le prouver. Finch-Fletchley, c'est moi qui ait eu recours à ce sort, c'était mon choix, ma responsabilité. Tu n'as pas à supporter le poids de mes erreurs !

- Tu aurais pu te tuer ! J'aurais du faire quelque chose ! Si seulement j'avais…

- Avec des « si » on referait le monde, Finch-Fletchley. Et puis, je te signale que je suis en vie, alors inutile de faire comme si tu m'avais tué.

- Tu ne comprends pas… siffla Justin entre ses dents. C'est justement pour ne plus avoir à me dire « et si… » que je suis comme ça ! Je me suis juré de ne plus jamais laisser une personne à laquelle je tiens mourir !

Il avait pratiquement hurlé les derniers mots, et presque aussitôt il se plaqua la main contre la bouche, horrifié par ce qu'il venait de dire, comme s'il venait de révéler un grand secret. D'un bond, il se releva, et prit ses affaires à la hâte.

- Oublie ce que je viens de dire… fit-il d'une voix tremblante, comme s'il était sur le point d'éclater en sanglots. OUBLIE !

Et, sans plus attendre, il se précipita en dehors de la bibliothèque. Pendant un moment, Théodore resta paralysé de stupeur. Il était assez intelligent pour lire entre les lignes, et comprendre que si Justin réagissait de la sorte, c'était parce qu'il avait déjà une mort sur la conscience. Le Serpentard se rappela alors la manie que Justin avait d'être toujours de bonne humeur, mais il se souvint également que par moments, toute cette joie semblait fausse, comme si le Poufsouffle cherchait à cacher quelque chose, comme s'il ne voulait pas inquiéter son entourage. Quel crétin ! pensa Théodore. Il ne va pas bien du tout ! Il est juste doué pour cacher ses émotions et ses ennuis ! Ca ne veut pas pour autant dire qu'il est heureux ! Et bien sûr, comme un idiot, il prend tout sur lui, pour ne pas inquiéter les autres il fait semblant d'être heureux ! Quel abruti ! Théodore continua à insulter mentalement son camarade et à le traiter de tous les noms possibles et imaginables, tout en rangeant ses affaires à la va vite pour quitter la bibliothèque en trombe. Il avait une dette énorme envers Justin, ce dernier lui avait sauvé la vie à plusieurs reprises, mais ce n'était là que la partie visible de l'iceberg. Justin avait réussi à lui redonner goût à la vie, à lui faire comprendre que l'on pouvait être heureux. Sans lui, Théodore savait très bien que tôt ou tard, il aurait fini par se laisser dépérir. Il ne se serait certainement pas suicidé, ce n'était pas son genre, mais il se serait laissé aller, il serait devenu une ombre sans volonté propre, et pour en arriver à ce point, autant se laisser mourir. Désormais, Théodore avait pris pleinement conscience de ça, et il était grand temps de payer ses dettes envers Justin. Le Poufsouffle avait fait des efforts tout à fait louables pour faire croire que tout allait pour le mieux, mais là, Théodore avait compris qu'en réalité, son camarade était au bord du gouffre. S'il va aussi mal que je le pense, il est grand temps d'intervenir ! pensa le Serpentard avec inquiétude.

Lorsqu'il quitta la bibliothèque, Théodore hésita sur la route à suivre. La seule certitude était que, dans l'état dans lequel il était, Justin ne retournerait certainement pas dans la salle commune des Poufsouffle, il ne prendrait pas le risque d'inquiéter ses amis. Théodore sentit son cœur se serrer en se souvenant du jour où Justin s'était rendu compte d'à quel point son camarade était mal en point : « Et tes camarades de Serpentard, ils ont eu plus de cinq ans pour s'en rendre compte ! ». Théodore serra les dents. Abruti ! Tu peux parler ! Et tes camarades de Poufsouffle, ils valent mieux ? Au lieu de me critiquer tu ferais mieux de te soucier de ton propre cas et de laisser tes amis t'aider ! Mais non, les blaireaux étant hors jeu, c'est moi qui m'y colle, alors que je ne te connais que depuis quelques mois !. Certes, vue sous cet angle, la situation semblait cocasse : celui qui s'était rendu compte d'à quel point Justin était mal en point, loin d'être l'un de ses camarades de Poufsouffle, qui pourtant partageaient un dortoir avec lui depuis cinq ans, n'était autre que Théodore Nott, un Serpentard fils de mangemort.

Théodore soupira, en se levant ce matin, il ne s'était vraiment pas attendu à hériter d'une telle responsabilité. Il lui fallait absolument retrouver Justin et régler cette histoire au plus vite, et une idée lui vint à l'esprit. Il empoigna par le col le premier élève qu'il croisa et qui, par chance, s'avérait être un Gryffondor de première année. Parfait ! pensa Théodore avec satisfaction.

- Dis-moi, gamin, tu n'aurais pas vu un Poufsouffle de mon âge passer en courant, par hasard ?

Le garçon ne dit rien, évidemment, mais à l'expression de son visage, Théodore comprit qu'il avait bien choisi sa cible. Ses lèvres s'étirèrent en un sourire malicieux.

- Bien… alors maintenant, tu vas me dire où il est allé !

Pour être plus convainquant, il sortit sa baguette magique et la pointa entre les yeux du garçon, qui était désormais terrifié. Il sembla réfléchir à toute vitesse, puis il se mit à bégayer :

- Il… il est parti par là ! dit-il en désignant le couloir de gauche.

- Merci ! répondit Théodore d'un ton moqueur en lâchant le garçon et en se dirigeant vers la droite.

- A-Attends ! cria le Gryffondor. Je t'ai dit qu'il est parti à gauche !

- Ce qui veut dire qu'il est allé à droite. Répondit Théodore d'un air absent.

Il connaissait assez bien les Gryffondor pour savoir que, même à cet âge, ils avaient un goût prononcé pour les actes héroïques : s'ils ne pouvaient affronter les méchants Serpentard, ils feraient alors de leur mieux pour sauver les gentils Poufsouffle. Quelle vision simpliste du monde ! pensa Théodore avec mépris. Ca ne vaut pas mieux que les discours de Malefoy sur les sang-de-bourbe !

Théodore ne perdit pas de temps à tergiverser sur ce sujet, il avait plus important à faire, occupé qu'il était à chercher Justin. Il se souvint de ce qu'on son père lui avait enseigné sur la traque, sur comment il fallait s'y prendre pour retrouver un fuyard. En effet, auprès du Seigneur des Ténèbres, Richard Nott avait été ce qu'on appelait un Traqueur, un mangemort dont la spécialité était de trouver les ennemis du Seigneur des Ténèbres et les éliminer. Etre un Traqueur exigeait un sang froid, un état d'esprit particulier, ainsi que des années d'entraînement. Il ne suffisait pas de savoir se battre, il fallait autre chose. De ce fait, bien que tous soient censés se battre et par conséquent avoir une expérience du combat, les mangemorts étaient ensuite divisés en différentes spécialités : les Espions, les Traqueurs et les Révélateurs. Théodore grimaça en pensant aux Révélateurs. C'était selon lui un nom bien mal choisi, dans le sens où il désignait une bande de sadiques dont la spécialité était de torturer les prisonniers pour leur faire révéler des informations. Inutile de le préciser, la plupart des mangemorts étaient des Révélateurs, et ces derniers ne s'entendaient guère avec les Espions et les Traqueurs, plus modérés dans leurs actes, et qui préféraient se débarrasser rapidement de leurs adversaires plutôt que de « s'amuser » avec eux. Et Théodore devait le reconnaître, il était heureux que son père soit un Traqueur, et non un Révélateur. De plus, Richard avait pris soin d'élever son fils comme un Traqueur, ce qui s'avérait désormais utile. D'instinct, Théodore mit en application ce que son père lui avait enseigné, bien décidé à ne pas commettre la même erreur que celle du jour où il avait perdu Tracey de vue.

Ainsi donc, tout en s'appuyant sur son apprentissage et son sens logique, Théodore s'efforça de retracer le chemin que Justin, perturbé comme il l'était, aurait pu emprunter. L'art de la traque était loin d'être une science exacte, certes, mais le Serpentard le maîtrisait assez bien pour pouvoir en récolter les fruits, tout du moins pour cette fois.

En effet, après être entré dans un nouveau couloir, Théodore retrouva enfin Justin. Ses affaires étaient éparpillées sur le sol, et il s'était appuyé sur un mur, d'où il tournait le dos à Théodore. Sa respiration semblait saccadée et Théodore se sentit mal à l'aise : depuis qu'ils se connaissaient, c'était la première fois qu'il voyait Justin dans cet état. Il prit néanmoins son courage à deux mains, bien décidé à régler cette histoire une bonne fois pour toutes.

- Alors, c'est ici que tu te cachais ? demanda-t-il sans aucune sorte de préambule.

Justin sursauta et, d'un bon, fit volte-face. Il avait les yeux rougis et il sembla évident au Serpentard qu'il venait juste de s'arrêter de pleurer. Théodore soupira.

- Bon, ça suffit comme ça. On arrête les mensonges : dis-moi ce qui se passe.

- Rien, répondit Justin sur la défensive, il ne se passe rien. Maintenant fiches moi la paix !

- Ca te vas bien de me dire ça ! répliqua Théodore en perdant le peu de patience qui lui restait. Tu ne m'as jamais fichu la paix quand je te le demandais, que je sache ! Et tu veux que je te dise la vérité ? Je suis heureux que tu ne l'aies pas fait ! Parce que même si je ne voulais pas de ton aide, tu m'as quand même tiré du fond du puits ! Maintenant, je crois qu'il est grand temps que je te tende la main à mon tour !

Après cette tirade, le Serpentard prit le temps de reprendre son souffle, tandis que Justin le regardait d'un air effaré, avant de se reprendre. Le Poufsouffle aborda alors un petit sourire, qui sembla horriblement faux aux yeux de Théodore.

- T'inquiètes pas, Nott, je vais bien. C'est juste que tu m'as fichu une peur bleue avec cette histoire de magie spirituelle.

Cette fois-ci, Théodore n'y tint plus. Il attrapa Justin par le col et le plaqua violement contre le mur.

- Ca suffit ! Cria-t-il. Arrête de mentir ! Tu m'as bien eu pendant ces derniers mois mais maintenant y en a marre ! Dis-moi ce qui se passe ! Qu'est-ce qui a bien pu t'arriver pour que tu fasses toujours passer les autres avant toi ? De quoi as-tu si peur ? Et regardes-moi au moins quand je te parle !

En disant cela, Théodore avait secoué le Poufsouffle de toutes ses forces, mais rien à faire, Justin refusait toujours de lui faire face. Sa respiration devenait de plus en plus irrégulière, et il tremblait comme une feuille, comme s'il refusait de faire face à une vérité trop effrayante.

- Finch-Fletchley, arrête de te conduire comme un lâche ! Tu vaux mieux que ça !

Mais Justin ne réagit toujours pas.

- Ca suffit les enfantillages, Finch-Fletchley, regardes-moi ! C'est bien toi qui m'as dit que tu ne laissais jamais tomber un ami dans le besoin, non ? Et bien, c'est pareil pour moi ! Mais je ne peux rien pour toi si tu ne me laisses pas t'aider, alors regardes-moi dans les yeux et dis-moi ce qui ne vas pas ! Finch-Fletchley !

Toujours aucune réaction.

- Est-ce que c'est vraiment si difficile de lever les yeux ? Aargh par Merlin, tu vas réagir, oui ? Justin !!

Le fait d'entendre son prénom sembla faire le Poufsouffle revenir à lui. Il observa Théodore, décontenancé. Le Serpentard lui-même était assez gêné, il n'avait pas pour habitude d'appeler les gens par leur prénom. Mais bon, au moins maintenant, il avait réussi à faire en sorte que Justin le regarde dans les yeux.

- Justin, répéta-t-il avec plus de calme, dis-moi ce qui s'est passé. Tu penses toujours aux autres, et c'est très bien, mais tu t'arranges pour qu'on ne pense pas à toi, pour nous faire croire que tout va bien, même quand ce n'est pas le cas. Tu ne montres jamais tes sentiments et tu te soucies plus du bien être des autres que du tien. Pourquoi ? Quel crime essayes-tu d'expier ?

Au son du mot crime, Justin se raidit, mais Théodore ne regretta pas d'avoir utilisé ce mot. Justin avait lui-même dit qu'il était responsable de la mort d'une personne qui lui était chère, et il était évident qu'il était rongé par les remords. Théodore savait qu'il n'y allait pas en douceur, mais même si cette méthode était radicale, il avait fait comprendre à Justin qu'il n'était pas dupe, et qu'il avait bien su interpréter les mots que le Poufsouffle avait accidentellement laissé échapper à la bibliothèque. C'était radical, certes, mais au moins maintenant Justin savait que cela ne servirait à rien de cacher la vérité. Le Poufsouffle resta un moment silencieux, la tête baissée, mais cette fois-ci, Théodore ne le secoua pas. Il attendit, laissant à son ami le temps de rassembler ses idées et, en effet, Justin finit bien assez tôt par reprendre parole.

- J'ai laissé ma sœur mourir… avoua le Poufsouffle dans un souffle.

- Quoi ? s'étonna Théodore.

Justin releva lentement la tête, regardant Théodore droit dans les yeux.

- Ca va faire trois ans cet été… continua-t-il. J'ai été égoïste, et je n'ai pensé qu'à moi. J'étais tellement heureux à Poudlard que je n'ai pas vu à quel point elle souffrait.

Il s'interrompit, et un petit sourire nerveux apparut sur ses lèvres.

- Non… rectifia-t-il, ce n'est pas vraiment ça… Je savais qu'elle souffrait, je savais qu'elle allait très mal, mais je m'en moquais, je m'en moquais parce que moi j'étais heureux. Je n'ai pas fait attention à elle, je ne me suis pas occupé d'elle, je n'ai même pas pensé à lui venir en aide… Je n'ai rien fait !

Il avait serré les poings en disant cette dernière phrase, et son corps entier s'était tendu.

- J'ai fait comme si de rien n'était ! Je l'ai ignorée alors qu'elle avait besoin d'aide, alors qu'elle était désespérée ! J'étais son frère, par Merlin ! J'aurais du faire quelque chose ! J'aurais au moins pu prévenir quelqu'un !

Il se tut un instant, afin de reprendre son souffle, et Théodore lui laissa le temps de se reprendre.

- Puis, un jour, je suis rentré du marché avec Elia, ma sœur cadette. Quand nous avons ouvert la porte…

Il s'interrompit, et déglutit.

- Quand nous avons ouvert la porte… elle était là… Elle s'était pendue devant la porte d'entrée !

Justin laissa échapper un sanglot en disant cela et Théodore, qui jusque là l'avait fermement tenu par le col, le relâcha.

- Rose n'avait que quinze ans… continua Justin d'une voix étranglée. Tout le monde était surpris, personne n'a vu le coup venir ! J'étais le seul à avoir vu à quel point elle allait mal ! Elle ne s'était jamais remise de la mort de notre père, ni de la distance qu'il y avait entre elle et notre mère. Si j'avais fait un minimum d'efforts, peut-être que… peut-être que les choses auraient été différentes. Mais non ! Je n'ai pensé qu'à moi et je l'ai laissée dépérir seule dans un coin ! Je n'ai rien fait pour l'aider !

Justin inspira profondément, comme s'il tentait de reprendre son calme et, en effet, sa voix sembla plus apaisée lorsqu'il reprit parole, et une lueur de détermination brillait dans ses yeux.

- Après ça, je me suis juré de ne plus jamais laisser qui que ce soit souffrir comme elle. J'ai juré sur sa tombe de ne plus jamais faillir, de ne plus jamais ignorer une personne ayant besoin d'aide.

Un petit rire dépourvu de joie s'échappa alors de sa gorge.

- Mais j'ai failli. Reprit-il. J'ai failli… avec toi. Je savais que tu souffrais, je savais que tu étais désespéré, que tu étais prêt à tout… Mais je me suis laissé aller, j'ai choisi la voie de la facilité, et je t'ai laissé tomber. Je t'ai abandonné ! Exactement comme je l'ai abandonné elle !

Cette fois-ci, Justin fut incapable de retenir ses larmes, et Théodore soupira. Il comprenait désormais ce qui se passait dans la tête du Poufsouffle. Il s'était douté que quelque chose n'allait pas, mais il n'aurait jamais pu imaginer que c'était aussi grave, que Justin souffrait autant. A-t-il pensé à son propre bonheur, ne serait-ce qu'une fois, depuis la mort de sa sœur ? se demanda Théodore avec amertume. Le Serpentard soupira, bien décidé à faire tout ce qu'il pouvait pour que Justin réapprenne à vivre pour lui-même, il lui devait bien ça.

- Ecoute… Justin… fit Théodore au bout d'un moment. J'ai décidé par moi-même d'utiliser la magie spirituelle. J'avais conscience de mes actes, et j'étais prêt à en assumer la responsabilité. C'était mon choix. Et il en va de même pour ta sœur, c'était son choix, c'est elle qui a décidé de mettre fin à ses jours. Tu n'es pas responsable de ses actes, pas plus que tu ne l'es des miens. Tu n'as aucune raison de te sentir coupable.

Il ne reçut aucune réponse de la part de Justin. Il tremblait toujours comme une feuille, et des larmes coulaient sur ses joues. Théodore hésita un instant, puis s'assit par terre, dos au mur, de sorte qu'il pouvait contempler le lac par les grandes fenêtres qui donnaient sur le parc.

- Assieds-toi et regarde par la fenêtre, dit-il. Je connais un idiot qui un jour m'a dit qu'il y avait beaucoup de belles choses dans ce monde.

Justin lui lança un regard en biais, mais finit par se résigner, et s'assit aux côtés de Théodore. Satisfait, ce dernier attendit plusieurs minutes avant de reprendre parole.

- Tu sais, cette histoire de magie spirituelle m'aura permis d'apprendre quelque chose… Au début, je pensais que je ne faisais aucun mal, vu que je me servais de ce sort contre moi-même, je me disais que ce n'était pas vraiment comme si j'essayais de détruire l'âme d'une autre personne. Mais mon âme reste une âme, et j'ai failli la détruire. Ca ne change rien, que je n'ai pas eu l'intention de faire du mal à qui que ce soit. Je me suis fait du mal à moi, et moi, je suis quand même quelqu'un. J'ai commis un acte impardonnable, ce sort n'aurait jamais dû être utilisé. En y ayant recours, je me suis abaissé au niveau des monstres qui s'en servent pour torturer des innocents, je ne vaux pas mieux qu'eux. Mon excuse était que je ne faisais de mal à personne : c'était faux. Je me faisais du mal à moi-même et c'est impardonnable, mais surtout j'ai fait beaucoup de mal aux personnes auxquelles je tiens le plus, toi y compris…

Justin releva la tête, intrigué.

- Je n'en ai pris conscience que cette semaine, mais je vous ai fait beaucoup de mal, à Tracey, Zabini et toi. Vous vous êtes fait un sang d'encre pour moi et puis, après tout ce que vous avez fait pour moi, je crois que j'aurais quand même pu vous remercier autrement.

Théodore s'interrompit, et tourna la tête pour faire face à Justin, avant de continuer.

- S'il y a bien une personne qui a fait du mal aux autres, une personne qui doive se sentir coupable, et bien c'est moi. Alors, arrêtes de faire cette tête de débile déprimé ! ajouta-t-il avec un faible sourire.

Justin eut la réaction que Théodore avait espéré : l'ombre d'un sourire apparut sur son visage. C'était très discret, et il fallait faire de gros efforts pour le voir, mais ce sourire était bien là.

- Voici ce que j'ai retenu dans toute cette histoire, continua Théodore, la vie est un don. Et quand je dis la vie, je ne parle pas seulement de la vie des autres, je parle de la mienne également. Et ça, ça te concerne aussi ! Ta vie est tout aussi précieuse que la mienne, et si tu veux vraiment rendre service à tes amis, profites-en un maximum ! Moi, en tous cas, c'est ce que je veux que tu fasses, et j'en connais pas mal qui seraient d'accord avec moi !

Justin secoua lentement la tête.

- Tu es vraiment bizarre, tu sais ? lui demanda-t-il en souriant.

- Ah ! Tu peux parler, toi !

- Enfin… ça fait pas vraiment Serpentard, ton discours.

- Non, ça fait humain. Je suis humain avant d'être un Serpentard, tout comme tu es humain avant d'être un Poufsouffle. Aucun de nous n'est parfait, nous avons tous nos défauts, mais nous n'en sommes pas moins indispensables.

- Je suppose que tu as raison… soupira Justin. Et je crois aussi, que toi et moi, on a du pain sur la planche !

- Comment ça ?

Justin sourit.

- Pour apprendre à prendre soin et à profiter de ce don qu'est la vie. Si tu veux mon avis, on a plutôt mal commencé, tous les deux…

- Sans doute… admit Théodore, mais si on s'y met sérieusement et qu'on s'entraide on devrait pouvoir y arriver.

- Donc, toi, tu ne me fais plus de coup comme cette histoire de magie spirituelle ! Si tu as un problème, tu ne fais pas l'idiot tout seul dans ton coin, tu m'appelles !

- Et toi, si tu déprimes ou quoi que ce soit, ne t'avises plus de faire semblant que tout va bien ! Maintenant, je crois te connaître assez bien pour voir où est l'embrouille ! Tu m'en parles ! Compris ?

- Compris. Alors, on est d'accord ? demanda Justin en lui tendant la main.

- On est d'accord. Approuva Théodore en serrant la main de son camarade.

Ils passèrent le reste de leur journée assis là, à parler de tout et de rien, et surtout à se confier leurs problèmes. Théodore expliqua en détail ses découvertes concernant la mort de sa mère, ce qu'il n'avait pas encore fait jusque là, ni avec Blaise et Tracey, et Justin lui fit part des problèmes de sa famille qui, Théodore dut le reconnaître, étaient considérables. Mais malgré les mauvais souvenirs ils étaient heureux, car ils savaient qu'ils n'étaient plus seuls, et qu'ils pouvaient compter l'un sur l'autre. Mais surtout, plus que jamais, ils étaient décidés à accorder à la vie l'importance qu'elle méritait.