A/N : Un petit mot pour dire à tous ceux qui ne l'ont pas encore fait d'aller voter ;)

ysodehaine : Merci beaucoup de tous ces compliments ! Nous arrivons vers la fin, j'espère qu'elle te plaira autant.

Majamaja : Ne t'inquiète pas, j'ai encore des plans pour Shara ! Quant au père, ça ne saurait tarder...


Birds of a Feather


Chapitre XXXVII – Sometimes I believe, at times I'm rational

Quand elle se réveilla, le soleil brillait toujours. Elle se demanda vaguement si c'était parce qu'elle n'avait pas tant dormi que ça, ou si elle avait dormi une journée entière. Elle passa une main sur son visage et tenta de remettre de l'ordre dans tout ce qu'il s'était passé. Ce fut étonnamment facile, en vérité.

Stannis m'a demandé en mariage. Elle allait donc devenir reine dans un futur plus ou moins proche. Elle allait aussi devoir annoncer la nouvelle à Oberyn. J'ai de quoi calmer sa colère, si nécessaire. Ou sa déception. Elle ne savait pas trop comment il réagirait. Et dernière fois, je ne peux plus avoir d'enfant. Elle tira doucement les draps et observa son ventre. Rien ne lui paraissait différent. Un peu douloureux quand elle bougeait, peut-être.

Elle ne s'était jamais imaginée mère. L'idée même lui avait toujours semblé superflue, même si elle était parfaitement consciente qu'elle n'y couperait pas une fois mariée. Mais elle ne s'était jamais imaginée heureuse d'être enceinte, heureuse d'être entourée d'une marmaille nombreuse. Cela dit jusqu'ici je me suis plus souvent imaginée morte qu'autre chose. Elle avait eu enfants – deux garçons. En pleine santé, s'il fallait en croire le mestre. Et elle allait épouser un homme qui ne voulait pas d'enfants. Elle n'avait aucune raison de ressentir quoique ce soit.

Elle balaya la pièce du regard et se rendit compte qu'il y avait quelque chose sur sa table de nuit. C'était un parchemin cacheté. Elle reconnut le sceau royal et eut un petit sourire. Son cadeau était déjà prêt. S'il n'avait pas été question de Stannis, elle aurait presque cru qu'il était tellement ravi de l'avoir pour fiancée qu'il faisait du zèle. Evidemment, ce n'était pas le cas, mais l'idée était néanmoins agréable. Elle était sur le point d'y jeter un œil quand la porte s'ouvrit.

Sur Oberyn qui ne pensait visiblement pas la trouver réveillée. Il s'approcha en soupirant et retira la veste qu'il avait enfilée par dessus son pourpoint en cuir. Elle haussa un sourcil. Il s'était déjà assis sur le siège en face de son lit qu'il n'avait toujours pas vu qu'elle l'observait. Ne pas rire, ne pas rire… Elle s'éclaircit doucement la gorge. Il sursauta presque et releva les yeux vers elle. En un instant, il fut dans la ruelle de son lit et lui avait pris la main presque d'autorité. Elle se retint de sourire trop visiblement – elle-même ne s'attendait pas à être aussi heureuse de le revoir, alors qu'elle n'avait aucune conscience du temps qui avait passé depuis qu'elle avait perdu connaissance pour la première fois.

« Oberyn, » finit-elle par rire en le voyant aussi affectueux. « Je vais bien, je me suis déjà réveillée une première fois.

- Oui, il y a deux jours. Même Vyman a cru que tu avais fait une rechute.

- Deux jours ? » Elle grimaça. « Je perds vraiment la notion du temps.

- Ce n'est rien. Tant que tu ne te rendors pas pour encore une semaine. »

Il se releva pour s'asseoir sur le bord de son lit. Elle se redressa un peu plus, aussi doucement que possible, et lui sourit. Il avait l'air fatigué – il avait des cernes et il était un peu trop pâle. Elle se sentit presque coupable de lui avoir infligé un tel traitement, mais étrangement flattée en même temps de le voir si inquiet. Il n'avait pas lâché sa main et caressait ses doigts pensivement. Elle resta silencieuse aussi longtemps que lui.

Elle ne savait pas quoi lui dire. A la manière dont il se comportait, elle doutait qu'il soit au courant des projets de Stannis. Il avait même plutôt l'air de complètement les ignorer. Elle s'éclaircit de nouveau la voix, cette fois véritablement, avant de reprendre.

« Mestre Vyman m'a dit que vous aviez pris soin des jumeaux et que vous leur aviez trouvé des nourrices. Je vous remercie.

- C'était le moins que je pouvais faire, Shara. Ce n'était pas Stannis qui allait s'en occuper.

- Il a d'autres choses à faire, » précisa-t-elle avec un petit sourire. « Des choses que vous êtes supposé l'aider à faire.

- Il y a des choses plus importantes que Westeros. »

J'en doute fortement, songea-t-elle. Mais ce n'était pas le genre d'idée que partageait Oberyn, alors elle se garda d'en parler. Il lui adressa un sourire radieux auquel elle répondit avec un peu plus de réserve. Il ne lui en tint pas rigueur et vint caresser sa joue du revers de la main.

Il n'était pas exactement rare qu'il fasse montre de gestes d'affection envers elle. Au contraire, avec le temps, elle avait même fini par s'habituer à en recevoir. Mais elle avait l'impression qu'il les accumulait comme s'il avait peur de ne pas avoir le temps de pouvoir le faire plus tard. Elle pencha la tête et fronça légèrement les sourcils. Il se redressa et retrouva un peu de sérieux. Je ne suis pas certaine que ce soit mieux.

« Le mestre te l'a probablement dit, mais on te disait morte. » Elle vit une ombre traverser son regard. « Je n'ai pas voulu y croire. Et j'ai eu raison.

- Je suis désolée.

- Tu n'as pas à t'excuser. Ce n'est pas toi qui a décidé de faire une hémorragie et d'avoir un accouchement aussi difficile.

- Non, certes, » acquiesça-t-elle. « Si j'avais su que tu venais, je t'aurais demandé de venir avec les jumeaux.

- Si j'avais su que tu serais réveillé je serais venu avec eux. Tu veux que j'aille les…

- Non. Pas tout de suite. »

Il hocha la tête. Un silence fila. Il fut étonnamment confortable, ce silence. D'ordinaire, elle les fuyait comme la peste parce qu'ils avaient l'impressionnante capacité à véhiculer beaucoup plus qu'un long discours. Celui-ci ne véhiculait rien du tout, si ce n'est de la douceur et… De l'amour, Shara, il est temps que tu l'acceptes. Elle se retint de se mordre la lèvre. Elle devait absolument l'avertir des plans de Stannis avant qu'il ne l'apprenne par une voie détournée. Ce ne serait que pire. Elle était sur le point d'aborder l'idée quand il s'éclaircit la voix et la devança.

« Shara, je sais que tu détestes ce genre de situation et de discussion, » commença-t-il. Il a raison, je déteste déjà cette situation. Et cette discussion. « Mais j'ai détesté l'idée que tu meures sans que je n'ai eu le temps de te dire tout ce que j'ai à te dire… Et faire ce que je dois faire. Je ne perdrai pas une autre femme comme j'ai perdu Ellaria. Surtout pas toi.

- Je suis là. Et je suis vivante.

- Oui, tu l'es, les dieux en soient loués. Mais tu as failli mourir et si ça avait été le cas, on m'aurait poliment renvoyé à Dorne, loin de toi, loin de tes fils. Et ç'aurait été comme si rien de tout cela n'était arrivé. Et je ne veux pas que l'on puisse croire que tout cela n'est pas arrivé.

- Oberyn… » Non, pitié, non… « Je…

Non, pour une fois, ne dis rien. Pas tout de suite. Tes fils ne sont pas les miens… Pas de sang. Mais je les aime déjà autant que j'aime mes propres filles. Ils ne porteront pas mon nom, mais je veux qu'il puisse me considérer comme leur père. » Il saisit sa main. Elle la savait moite. « Et je veux que toi tu puisses porter mon nom. »

Elle resta immobile. Impassible. La jeune fille qu'elle avait été aurait sauté au cou d'Oberyn, mais elle n'était plus une jeune fille depuis déjà longtemps. Elle déglutit difficilement. Elle aurait dû s'y attendre – elle s'y attendait. Oberyn n'avait jamais été marié parce qu'il avait Ellaria. Peut-être l'aurait-il épousé, s'il en avait eu le temps. Mais il ne l'avait pas eu. Elle était morte avant qu'il y pense vraiment.

Il m'aime, lui murmurait une partie de son esprit. Il m'aime vraiment. Il l'aimait au point de lui demander sa main alors qu'il savait à quel point une telle union pourrait être catastrophique d'ici quelques mois, quelques années au plus. Il l'aimait au point d'aimer ses fils alors qu'ils étaient ceux de celui qui avait tué sa sœur, ses neveux et la femme qu'il aimait. Elle n'arrivait même pas à enregistrer l'information, d'ailleurs. Elle avait l'impression qu'elle l'avait toujours su sans vraiment s'en rendre compte. C'est faux. Partiellement. Elle se retrouvait aussi muette que face à Stannis, mais pour des raisons bien différentes. Elle finit par fermer les yeux un instant, prendre sa respiration et se forcer à parler.

« Oberyn…

- Ne me parle pas de la guerre, de Westeros ou de la Targaryenne. Pour une fois dans ton existence, ne me parle d'autre chose que de toi, » ordonna-t-il en fronçant légèrement les sourcils avant de s'adoucir. « Ou de moi, éventuellement.

- Nos vies seraient beaucoup plus simples si ces menus détails pouvaient être aussi facilement écartés. » Elle soupira et serra sa main dans la sienne. « Je vous… Je t'aime, Oberyn. Mais je ne peux pas.

- Si c'est à cause de Dorne, nous trouverons une solution.

- Ce n'est à cause de Dorne.

- Alors quoi ? »

Sa main était déjà moins douce dans la sienne, mais il ne la retira pas. Elle continua de la serrer. Elle resta silencieuse quelques instants, les yeux fixés sur les siens. Il n'avait pas l'air en colère, ou pas vraiment. Il s'y attendait, lui aussi. Il la connaissait suffisamment bien pour pouvoir prédire ses réactions, surtout ce genre de réactions. Elle n'était pas certaine qu'il reste aussi calme quand il connaitrait la vraie raison, cela dit. Il ne lui laissa pas le temps de reprendre, et lui assura que si c'était à cause de son premier mariage, ça n'aurait rien en commun, et que si c'était à cause de sa réputation, il ferait des efforts ou s'assurerait qu'elle n'en sache jamais rien. Elle secoua la tête lentement, mais il continua jusqu'à ce qu'elle l'interpelle.

« Je me fiche de mon premier mariage et je me fiche de ta réputation. Mais ma main est déjà promise à Stannis.

- Quoi ? » Il se tut instantanément et la fixa comme si elle était soudainement devenue folle. « Stannis ? Stannis Baratheon t'a demandé en mariage ?

- A mon réveil. Le premier, je veux dire.

- Non seulement c'est lui qui t'a vue le premier, » lâcha-t-il en serrant les dents. « Mais c'est aussi lui qui obtient ta main ? Tu avais l'opportunité d'enfin pouvoir choisir qui tu allais épouser, et tu as choisi… La couronne ? Ton ambition ? Tywin ne t'aura pas suffi ?

- Ça n'a rien à voir, Oberyn.

- Qu'y a-t-il de si différent entre Tywin Lannister et Stannis Baratheon, en dehors du fait que Stannis t'offre une couronne quand Tywin t'offrait une quasi-couronne ? »

Elle acquiesça le coup sans ciller. Elle l'avait mérité – évidemment, qu'elle l'avait mérité. Il lâcha sa main et se releva pour faire les cents pas devant son lit. Aurait-elle refusé sans donner d'excuse qu'il aurait probablement moins furieux. Comme elle s'y attendait, c'était uniquement le fait qu'elle ait accepté la demande de Stannis qui le mettait hors de lui. Elle baissa les yeux et attendit qu'il se calme. Quand elle comprit qu'il ne se calmerait pas, elle tendit la main pour saisir le parchemin que le roi avait laissé sur sa table de chevet. Il ne s'en rendit même pas compte, alors même qu'il passait son temps à lui jeter des coups d'œil. Elle ne pouvait pas le lui donner maintenant, il serait capable de le déchirer et d'en faire des confettis.

« J'aurais dû m'en douter, » reprit-il d'une voix sombre. « Il est incapable de se faire aimer du peuple, il faudrait qu'il soit capable d'aimer pour ça. Rien de plus logique qu'il se tourne vers toi. Une femme aussi belle, aussi jeune et aussi intelligente, il vaut mieux l'avoir dans son lit que…

- Il n'a jamais été question de lit. » Elle fronça les sourcils. « Stannis ne veut rien de moi, si ce n'est que je porte la couronne avec lui.

- J'ai toujours su que tu finirais par l'avoir, cette foutue couronne, quoique tu aies pu dire ou prétendre. Et s'il ne veut pas de toi comme véritable épouse, alors c'est qu'il est encore plus stupide que je le pensais.

- Oberyn, il est ton roi.

- Et tu es si heureuse de pouvoir le dire. » Il s'appuya sur le bois de son lit. « Je pourrais t'offrir une vie magnifique, une vie heureuse. Une vie dans laquelle tu t'autoriserais enfin à aimer autre chose que le royaume, une vie dans laquelle tes enfants auraient été les miens. Mais peut-être que je me trompe depuis le début, et peut-être que tu n'as rien à faire de ton bonheur ou de mon amour. »

Cette fois-ci elle serra les dents comme s'il l'avait giflée. Il va partir, rejoindre Dorne et je ne le reverrai plus. Elle crispa ses doigts sur le parchemin et s'exhorta au calme. Elle se refusait à imaginer cette vie dont il parlait. Elle s'y refusait parce qu'elle savait que cette vie là n'existerait jamais. Peut-être qu'ils seraient heureux quelques temps. Peut-être qu'elle apprendrait effectivement à oublier le royaume, et le trône de fer. Mais l'heure arriverait bien assez vite de rouvrir les yeux et de voir tout ce qu'ils auraient construit s'effondrer comme un château de cartes emporté par le vent et les flammes.

Elle songea à ses enfants. Peut-être qu'ils seraient plus heureux avec Oberyn, à Dorne, loin de Port-Réal et de ses miasmes. Peut-être qu'ils seraient plus heureux à patauger dans les piscines des Jardins Aquatiques avec ses filles. Mais ils ne seraient jamais ses fils – ils étaient ceux de Tywin Lannister, son dernier cadeau à sa traîtresse d'épouse. La preuve vivante qu'elle n'était pas faite pour la joie, les piscines de Dorne et les enfants hilares. Et elle ne serait jamais capable d'en avoir d'autres pour lui faire oublier son premier mari.

« Je ne peux être la véritable épouse de personne, » dit-elle d'une voix à peine audible. « Plus maintenant.

- Qu'est ce que tu veux dire ?

- Mestre Vyman pense que cette grossesse sera ma dernière. » Elle releva les yeux vers lui. « Je n'aurais pas été capable de te faire d'enfants, Oberyn.

- Je n'en veux pas. C'est toi que je voulais. Est-ce que cette idée te paraît si stupide ?

- Non. » Elle sourit doucement. « Non, c'est une idée magnifique. Je te veux auprès de moi tout autant, mais je ne peux pas être ta femme et tu ne peux pas être mon mari. Dans un autre monde…

- Pourquoi pas celui-là ? »

Sa colère s'était transformée en lassitude triste. Elle sentit son cœur se serrer encore un peu plus, beaucoup plus en réalité que lorsqu'il criait et tempêtait. Il revint cependant vers elle, se rassit près d'elle et reprit sa main. Elle se força à continuer à sourire. Oui, c'était une magnifique idée que celle de s'appeler princesse Shara Martell. Mais ce ne serait jamais que ça. Une idée. Elle leva la main pour caresser sa mâchoire, la barbe qu'il entretenait depuis quelques temps. Il y avait tellement de choses qu'elle n'arrivait pas à dire, tellement de choses qu'elle ne savait pas comment lui dire. On ne lui avait jamais appris à aimer, avant qu'il n'arrive dans son existence et bouscule toutes les certitudes qu'elle croyait avoir. Ce n'était pas agréable, mais elle ne voulait pas qu'il s'en aille et laisse toutes ces certitudes par terre, sans personne pour les remettre là où elles auraient dû être depuis le départ.

« Je t'aime, Oberyn. Je pense pouvoir dire que tu es la seule personne que j'ai jamais aimé et que j'aimerai jamais. Je sais que tu le sais, et je sais que tu prétends le contraire parce que je t'ai blessé. » Il ne répondit rien. Il l'écoutait. « Et je veux que tu restes avec moi.

- En tant que quoi ? Ton amuseur officiel ? Amant de la reine ?

- Depuis quand le prince Oberyn Martell s'intéresse-t-il aux quolibets de la cour ?

- Tu as négocié avec Stannis Baratheon le droit de me garder ? » Il haussa un sourcil. « Est-ce que ce mariage est donc une simple transaction ?

- Il ne sera jamais rien de plus. Mais ce n'est pas la seule chose que j'ai négociée. »

Elle récupéra le parchemin et le lui tendit. Il fronça les sourcils et attendit quelques secondes avant d'effectivement le décacheter et le dérouler. Il le parcourut une première fois, puis une seconde, l'air de ne pas avoir bien compris. Il recommença encore, et encore, avant de relever les yeux et de la fixer.

Elle connaissait ce regard. C'était celui qu'il lui adressait à chaque fois qu'elle faisait quelque chose d'insensé ou quelque chose qu'il n'attendait pas. Elle hocha la tête comme pour lui assurer que c'était bien réel et sentit sa main serrer la sienne plus fort qu'il ne l'avait fait jusque là.

Tandis qu'il lisait et relisait les mêmes mots en boucle, elle luttait pour ne pas se mettre à pleurer. Toute la frustration d'Oberyn ne s'était pas envolée à la simple lecture de cet ordre, mais il n'allait pas partir. Pas avec le regard qu'il lui avait lancé. Pas avec le calme qu'il avait retrouvé avant qu'elle lui fasse lire ce papier. Et c'était un sentiment aussi terrifiant que c'était un sentiment rassurant, que de savoir que malgré tout ce qu'elle lui avait fait ou tout ce qu'elle n'avait pas fait, il resterait avec elle.

« Shara Arryn, » dit-il finalement d'une voix hébétée. « Tu es la femme la moins compréhensible de ce monde. Pour m'assurer que tu ne me rejettes pas parce que tu ne m'aimes pas tu as… Demandé à ton futur époux de légitimer les enfants de ton amant ?

- J'ai demandé au roi de légitimer les filles de l'homme qui a sauvé à plusieurs reprises la future reine de Westeros, oui. Après consultation de ton frère, évidemment.

- Tu as fait légitimer mes filles. Des filles que j'ai eues avec d'autres femmes.

- Et tu as pris soin de mes fils, » rétorqua-t-elle en haussant un sourcil. « Des fils que j'ai eus avec ton pire ennemi. Nous sommes plus que quittes. »

Il n'avait jamais évoqué ne serait que la possibilité de voir ses filles un jour légitimer – il n'avait probablement jamais osé y croire. Peut-être qu'il n'y avait même jamais pensé, vu les relations que Dorne entretenait avec la couronne. Mais c'était probablement le plus cadeau qu'elle pouvait lui faire, le seul capable de vraiment lui démontrer toute la plénitude de ce qu'elle ressentait pour lui, faute de pouvoir le dire. Ses huit filles portaient désormais le nom de Martell, étaient désormais des princesses et ne perdraient ce titre que si elles décidaient de se marier. Et cette perspective s'avérerait beaucoup plus simple maintenant qu'elles étaient légitimées.

Elle songea à Doran Martell, sur sa chaise roulante. A sa réaction, quand il avait reçu la missive de Stannis lui demandant son autorisation. Elle se demandait s'il avait souri. S'il avait compris que la demande venait bien plus d'elle que du roi. Elle se demandait aussi si ce cadeau aurait des conséquences sur l'avenir de Westeros – des conséquences bien plus importantes que de simplement ajouter huit jeunes filles à la maison Martell de Dorne. Mais elle n'osait y croire. Les choses ne pouvaient pas être si simples.

« Tu devras revenir à Dorne, » dit-il d'une voix qui dissimulait mal son émotion. « Pour les rencontrer.

- Ce sera avec plaisir.

- Même si ce sera en tant que reine des Sept Couronnes, et non plus simplement en tant que Shara Lannister, née Arryn. Et que je ne vais pas t'enlever.

- Je crois que Doran n'aurait pas apprécié un nouveau coup d'état. » Elle eut un petit rire. « Il a déjà eu du mal à se remettre du premier.

- Il ne le dira jamais, mais je crois qu'il ne le regrette pas.

- Et toi non plus. »

Il sourit à son tour et acquiesça. Une chose étrange, que la tournure que les évènements pouvaient prendre. Un jour elle se trouvait aux Eyriés, fière dame du Val, le suivant elle était à Port-Réal et portait le deuil de son père. Une semaine elle vivait enfermée dans la tour de la Main, et la suivante elle fuyait à travers tout Westeros. Elle passait de traîtresse à reine en quelques mois. Elle changeait trois fois de noms sans que personne n'ose vraiment l'appeler autrement que par le nom de sa naissance et de son père. Plus haute que l'honneur. Elle n'aurait pas su dire si elle l'était encore ou si elle avait perdu tout ça en chemin.

Oberyn allait visiblement ajouter quelque chose quand la porte s'ouvrir sur une femme qui portait dans ses bras deux petits paquets de linges. Elle haussa un sourcil et vit le prince de Dorne presque sauter sur ses pieds pour récupérer lesdits paquets en remerciant la femme. Il revint vers elle et, précautionneusement, lui déposa dans les bras l'un d'entre eux.

Il y avait un bébé, dans ce paquet de linge. Un tout petit bébé qui paraissait encore ensommeillé. Il avait la peau laiteuse, douce comme du satin sous son doigt quand elle caressa sa joue. Quand il ouvrit paresseusement les yeux pour regarder qui le touchait, elle vit qu'ils n'étaient pas de la même couleur. L'un était d'un vert émeraude, l'autre d'un bleu à peine plus soutenu que le bleu des siens. C'est adéquat, songea-t-elle en se rappelant du regard de leur père. Pas père. Géniteur. Leur père était assis près d'elle et lui tendit le second.

Ils se ressemblaient en tout point. Mêmes yeux, mêmes traits, même petite touffe de cheveux d'un blond presque blanc sur le dessus du crâne. Elle ne s'attendait pas à les voir tout de suite, et elle ne savait pas comment réagir. Elle savait que c'était ses enfants. Elle sentait que c'était ses enfants. Elle les aimait déjà par réflexe. Mais elle ne ressentit pas l'espèce de joie intense que décrivent toutes les jeunes mères à qui veut l'entendre. Elle était juste heureuse de les voir enfin, de les tenir contre elle. Et de se rendre compte que tout ça avait peut-être finalement valu le coût. Une petite main finit par s'extirper des linges et elle la laissa attraper l'un de ses doigts avec un petit sourire. Il y avait un tout petit ruban attaché à son petit poignet. Elle haussa un sourcil.

« C'est moi. Je n'arrivais pas à distinguer Alec de Jon et les nourrices non plus, » expliqua-t-il en tendant la main pour caresser la joue de l'un des deux. « On a donc mis ce bracelet à Alec.

- Je vois.

- Ceux qui les ont vus trouvent qu'ils te ressemblent.

- Personne ne va dire qu'ils ressemblent à Tywin Lannister, » s'esclaffa-t-elle. « Ce ne serait pas du meilleur goût.

- Oh, je dois avouer qu'ils ont déjà son sourire. A moins que ce soit le tien. »

Elle releva les yeux vers lui d'un air faussement vexé. Effectivement, les deux garçons n'étaient pas très souriants mais elle n'était pas certaine qu'elle l'aurait été à leur place. D'où la ressemblance. Elle finit par revenir les observer tous les deux. Ça aussi, c'était un sentiment étrange. Elle ne l'avait jamais ressenti, cette sensation de tenir dans ses bras deux êtres qui ne dépendaient que d'elle. Ça n'avait rien à voir avec la fierté qu'elle ressentait lorsqu'elle avait l'impression que le royaume dépendait d'elle – c'était beaucoup plus sincère. Plus intestin.

Tandis qu'Oberyn lui expliquait ce qu'il s'était passé de leur côté ces derniers jours, elle laissa son esprit divaguer un peu. Elle n'avait jamais eu de famille, jamais eu de véritable père, jamais eu de mère, jamais eu de véritables frères ou sœurs. Elle n'avait jamais songé qu'elle pourrait s'en créer une de toute pièce – le royaume, le trône et la guerre avaient remplacé absolument toutes ces considérations. Mais à ce moment précis, dans cette chambre, elle songea que, peut-être, toutes ces considérations n'étaient pas forcément contradictoires. Et que, peut-être, Port-Réal et le Donjon Rouge pourraient être sa maison et celle de sa famille pendant au moins un temps, quoiqu'en dise la cour. Cette idée merveilleuse la fit sourire. Celle-ci n'était pas qu'une idée – c'était une réalité. Sa réalité.