Le Moldu

Chapitre XXXVI : Mise en présence

Le jeune sorcier sembla enfin sortir de ses pensées lorsqu'ils se garèrent devant la maison de son parrain ; il sauta de voiture, mit les mains dans les poches et promena un regard inquisiteur autour de lui, s'arrêtant plusieurs secondes sur les lourdes traînées noires qu'avait dessinées la douzaine de cylindrées trois jours auparavant. Remus, quant à lui, prit son temps pour couper le moteur, ranger ses lunettes de soleil aux montures branlantes, enlever sa ceinture et inspirer un bon coup avant de finalement ouvrir sa portière. Il sortit dans la lumière aveuglante du soleil, qui perçait courageusement entre deux amas de nuages filandreux, et se mit à remonter calmement l'allée, Harry sur les talons. Il entra dans la petite maisonnée sans s'annoncer, comme il en avait l'habitude, et conduisit Harry au salon. Puis il prit la direction de la chambre à coucher pour aller réveiller Sirius, qui ronflait encore allègrement – il n'était que neuf heures, après tout, et Sirius ne travaillant jamais le samedi, c'était un jour sacré pour les grasses matinées et la paresse. Le loup garou referma la porte aux trois quarts afin de ne plus sentir le regard scrutateur de Harry ; puis il vint s'asseoir sur le rebord du lit, contemplant Sirius d'un air absent. Qu'allait donner une nouvelle entrevue entre ces deux-là ? Ne ferait-il pas mieux de trouver un prétexte quelconque pour repartir avec Harry ? Une fois encore, il était face à une situation instable et imprévisible, qui pouvait facilement dégénérer ; et qui allait, presque immanquablement, mécontenter l'un des protagonistes et avoir sur eux tous de graves répercussions. Remus s'inquiétait pour Harry ; mais plus encore, pour Sirius – pour son Will Wands formidable et libre, sans attache et diablement enjoué. Reportant son attention sur son ami endormi, Remus sentit monter en lui une immense bouffée de tendresse ; il repoussa affectueusement quelques mèches sombres du visage paisible du dormeur, frôlant avec révérence ce visage si cher à son cœur. La caresse, si légère fut-elle, suffit à lui faire froncer les sourcils ; portant un bras à son visage, Sirius grogna et se retourna à demi, cherchant à empêcher la luminosité d'agresser ses paupières closes.

« Will ? » l'appela doucement Remus.

Nouveau grognement.

« Harry… tu sais, l'ami que je t'ai présenté la dernière fois ? Il voulait passer à nouveau un peu de temps avec nous. »

Aucune réaction.

« Willy ? »

Finalement, et visiblement à contrecœur, le susnommé consentit à entrouvrir une paupière.

« Johnny ? On est samedi matin… dis-lui de repasser cet après-midi…

- Il a des obligations envers son travail, Will. Et puis, il attend dans ton salon, ce ne serait pas très civilisé de le renvoyer – tu ne crois pas ?

- Mmmhh. »

Se redressant sur un coude, Sirius se frottait énergiquement les yeux.

« Bon, ok, j'ai compris. Douche, manger, faire-la-conversation-à-ton-pote.

- C'est ça, approuva Remus en souriant. C'est très bien, Will. »

Sirius, qui ne pouvait décemment accepter d'être encouragé de ce ton mi-professoral mi-enjôleur habituellement réservé à Teddy (et d'ailleurs nettement moins condescendant lorsque c'était au petit garçon qu'il était adressé), fit la grimace et lui tira cérémonieusement la langue. Remus éclata de rire.

« Aaaahh ! Ne hurle pas dans mes oreilles de si bon matin », supplia Sirius en se laissant retomber dans les coussins, maudissant les accès d'hilarité du loup garou.

Entrouvrant à nouveau les paupières pour lancer un regard à Remus du coin de l'œil, Sirius s'enquit avec curiosité et un nouveau regain d'intérêt :

« Et ton dîner chez Rod ? Tout s'est bien passé ?

- A merveille, affirma chaudement Remus. On a tous passé une soirée formidable.

- Sans moi ? s'offusqua Sirius.

- Tu n'es pas le centre du monde, mon cher Willy » répondit le loup garou en entrant dans son jeu.

Feignant d'être irrémédiablement vexé, Sirius se leva avec dignité et gagna la salle de bain d'un pas aristocratique – qui contrastait nettement avec le vieux pyjama troué aux coudes et aux genoux, violet et parsemé de formes argentées sérieusement estompées par des années de lavage en machine, qu'il arborait si fièrement. Cela déclencha un nouvel éclat de rire chez l'unique spectateur de cette étrange parade improvisée ; et même Sirius ne put retenir un léger sourire en coin avant de refermer la porte derrière lui. Remus s'installa confortablement sur le lit pour l'attendre. Balayant négligemment la pièce du regard à la recherche d'une quelconque occupation, il avisa le petit carnet rouge, posé sur la table de chevet ; le petit carnet qui contenait tant d'informations intimes sur Sirius, ses craintes, ses peines, ses cauchemars. Il fit un geste pour s'en saisir, mais n'alla pas au bout de son action ; son bras retomba sagement le long de son corps. Non, il devait résister à la tentation ; il n'avait aucune raison valable de fureter une nouvelle fois dans la vie privée de son meilleur ami, et il lui mentait déjà suffisamment pour s'ajouter un motif de culpabilité supplémentaire.

Le loup garou croisa les bras et se résolut à patienter en toute immobilité la dizaine de minutes que Sirius passa sous la douche ; lorsque le musicien fut frais et dispos, tous deux gagnèrent le salon, où Harry patientait dans le canapé en lisant un petit guide de randonnée qui traînait sur la table basse. Les deux hommes échangèrent une poignée de main amicale, sous le regard attentif de Remus ; ce dernier décela une étrange retenue de la part de Harry, qui semblait s'être rembruni pendant son attente dans le petit salon. Sirius, qui ne « connaissait » Harry que depuis quelques jours, ne se rendit compte de rien ; et son enthousiasme, maintenant qu'il avait pris une bonne douche chaude, était suffisamment communicatif pour que le jeune sorcier finisse par se détendre davantage.

« Alors, tu travailles même le samedi après-midi, Harry ? » l'interrogeait Sirius une heure et demie plus tard.

Il avait pris son petit déjeuner, puis avait joué à Harry ses dernières compositions, notamment celles qu'il avait enregistrées avec Full Moon la veille ; Harry avait écouté avec attention, particulièrement concentré sur les manifestations de magie spontanée de Sirius – dont ce dernier n'avait toujours pas conscience. Le jeune sorcier avait d'ailleurs lancé maints regards appuyés à Remus, qui avait fait semblant de ne rien remarquer.

« Et oui, c'est l'inconvénient de faire partie d'une unité spéciale, commenta Harry en haussant les épaules. On est sur une toute nouvelle affaire, on doit se focaliser dessus.

- Hum hum. Du trafic de drogue ? Un tueur en série ? Une bande de cambrioleurs ? Des escrocs ? s'enquit Sirius avec intérêt.

- Je pense que ça peut rentrer dans la troisième catégorie », sourit le jeune Auror.

Il s'agissait en réalité d'une bande de malfrats organisée, qui utilisait des procédés douteux (dont la magie noire, comme le suspectait le ministère ; c'est pourquoi l'affaire était remontée jusqu'aux Aurors) pour dévaliser les sorciers aisés, à savoir les quelques rares sangs purs à posséder encore leur entière fortune à l'heure actuelle, ainsi que les commerçants et les hommes d'influence. Les émanations résiduelles de violents maléfices étaient retrouvées sur les lieux qu'ils visitaient ; des sorts dangereux qui avaient causé la mort d'un négociant de l'Allée des Embrumes. Le funeste évènement avait fait grand bruit, ce qui avait donné à l'affaire une toute autre ampleur ; les boutiquiers du Chemin de Traverse craignaient que la bande organisée ne se tourne vers eux, et qu'ils ne perdent ainsi échoppe et clients. Quant aux riches sorciers et aux gens d'influence qui étaient les cibles privilégiées, ils commençaient à faire pression sur le ministère ; cela expliquait pourquoi les Aurors se retrouvaient embarqués si vite dans une nouvelle intrigue, avant même d'avoir pu récupérer de leur dernière (et mémorable) prise.

Tout cela, Remus le savait déjà par l'intermédiaire de son épouse, qui gardait contact avec l'équipe même quand elle prenait du repos ; quant à Harry, il expliqua la situation à Sirius du mieux qu'il pût, sans en révéler trop, mais sans travestir la vérité plus que ne l'exigeait Remus par des coups d'œil insistants – fort heureusement, le compromis avancé par le loup garou (à savoir, ne rien révéler à Sirius avant un mois, si les choses n'avaient pas évolué toutes seules d'ici-là) était toujours en vigueur, et le jeune sorcier semblait encore prêt à s'y tenir – pour le moment du moins. Alors que le jeune sorcier finissait son récit, une exclamation ravie s'éleva dans la pièce, interrompant la conversation ; tous trois se tournèrent vers la porte, cherchant la source de cette manifestation de joie. La source en question n'était autre que Teddy, debout à l'entrée du salon ; un grand sourire sur le visage, il contemplait simultanément Harry et Sirius.


« Willy ! » s'exclama-t-il. Puis « Parrain ! »

Il courut jusqu'à ce dernier, sans se départir de son air de ravissement.

« Parrain, je suis tellement content que tu connaisses Willy ! Il est formidable, Will ! »

Ses yeux brillaient de bonheur. Sirius eut à son tour un grand sourire et étendit la main depuis son fauteuil pour ébouriffer affectueusement les cheveux du bambin ; le petit garçon se tourna alors vers lui et vint l'étreindre joyeusement. Harry contemplait ce spectacle avec étonnement. Rien, visiblement – pas même sa discussion avec Sirius au sujet de Teddy, quelques jours plus tôt -, rien ne l'avait préparé à ce spectacle si touchant, à cette bonne entente quasi fusionnelle entre Sirius et Teddy ; à les observer ainsi, il était facile de se méprendre et d'assimiler Sirius à un oncle du petit garçon... même le jeune sorcier, qui savait très bien qu'aucun lien de cette sorte n'existait entre eux, ne pouvait s'empêcher d'être surpris. Son regard, cependant, ne mit pas longtemps à s'adoucir face à ce qu'il contemplait ; à savoir, Sirius et Teddy qui riaient de bon cœur, l'un ébouriffant les cheveux de l'autre, ce dernier se tortillant pour essayer d'échapper à cette marque d'affection envahissante.

Remus, quant à lui, contemplait principalement le visage d'Harry ; il était habitué aux chamailleries enfantines de Sirius et de son fils, mais il n'avait aucune idée de la façon dont le jeune Auror allait réagir. Toutefois, il fut rapidement soulagé par l'attendrissement de son expression ; puis il s'inquiéta à nouveau lorsqu'il vit cet attendrissement se teinter d'amertume, avant que le visage de Harry ne se ferme brusquement et que plus aucune émotion, positive ou négative, n'y soit plus visible.

Le loup garou fronça les sourcils.