Chapitre 141 : Une nuit à m'attendre, assise sur les marches (Le 25mai au matin, très tôt)

Bon sang ! me dis-je. Mais où aurais-je pu perdre mon trousseau moi ? Je l'avais eu en main pour la dernière fois lorsque j'étais rentré hier soir après avoir été apporter le livre chez Hélène. Puis, j'avais décidé d'aller passer la nuit chez elle...

Si le trousseau était tombé de ma poche quand j'avais jeté mes vêtements par terre, je l'aurais entendu ! Au pire, je l'aurais remarqué traînant par terre le lendemain...

Louis m'avait chipé mon portefeuille pour me démontrer la dextérité de ses doigts, mais il n'avait pas prit mes clés.

Où diable étaient-elles ? Et surtout : comment rentrer à la maison ? Pas par l'immeuble d'à côté puisque la clé de l'autre chambre qui communiquait avec la mienne était sur mon trousseau.

Obligé de crocheter ma propre serrure pour rentrer chez moi alors ? Madame Hudson devait encore dormir et la fenêtre de la chambre de Watson donnait sur l'arrière de la rue...

Ma main tâtonna les autres poches de ma veste et de mon manteau... Rien !

Au temps pour moi, je n'avais même pas mon rossignol sur moi ! Bien obligé de tambouriner à la porte alors ? Adieu la discrétion ! Il valait mieux attendre l'arrivée d'un livreur pour rentrer en même temps que lui.

Ce fut à ce moment là que je remarquai que la porte n'était pas fermée à fond : il y avait un léger interstice entre le chambranle de la porte et le battant en lui-même.

Tout en empoignant la boule sur la porte, je donnai un léger coup d'épaule pour soulever le battant qui frottait un peu contre le bois du chambranle.

Entrée dans le silence le plus total en plus ! Quelle ne fut ma surprise, lorsque, pénétrant dans le hall, je trouvai ma logeuse assise sur les marches, mon trousseau de clés en main !

Vêtue de ses vêtements de nuit, elle avait enfilé sa grosse robe de chambre. Pour la première fois de ma vie je la vis avec ses cheveux tressés pour la nuit, alors qu'elle portait d'habitude ses cheveux coiffés en chignon très serré.

Madame Hudson jouait avec la longue chaîne qui pendait au trousseau et qui me permettait de l'attraper plus facilement. Son regard se leva vers moi et elle me toisa avec un air où je percevais difficilement si c'était du soulagement de me voir enfin rentrer ou de la colère contenue envers ma petite personne.

Vu ses yeux, elle avait du passer la nuit assise sur les marches à guetter mon arrivée...

Je me sentis tout bête et je lui fis le regard d'un petit garçon qui a fait une grosse bêtise et qui est pris sur le fait.

Elle me tendit le trousseau sans dire un mot et je me mis à genoux pour récupérer mes clés.

- Merci madame Hudson...fis-je humblement. Je crois lire un reproche dans vos yeux...

- Non, me répondit-elle avec le regard un peu vide d'une qui a passé la nuit blanche à guetter le retour de son pire locataire. Je suis souvent levée à cette heure là...

- J'avais oublié mes clés dans la serrure hier soir... lui dis-je en m'asseyant par terre. C'est en vous voyant avec mes clés en main que je viens de comprendre où je les avais oubliées.

- Oui, j'avais entendu le bruit d'une clé que l'on tourne et j'étais étonnée de voir rentrer pour la nuit puisque je vous avais entendu sortir fort tard... et puis, plus rien ! Je me suis avancée et j'ai ouvert la porte. Surprise de ne voir personne alors que j'avais distinctement entendu une clé tourner dans la serrure, j'ai regardé la porte et c'est là que j'ai aperçu le trousseau de vos clés. « Allons bon, me suis-je dit, notre détective a du se rappeler qu'il avait oublié quelque chose et il est partit en oubliant les clés dans la serrure ! ».

- J'étais sur une affaire importante hier...mentis-je. Un déclic s'est produit alors que j'allais rentrer au soir. Mes clés étaient déjà dans la serrure puisque j'allais rentrer et je les ai oubliées dans l'excitation de résoudre mon affaire...

Elle hocha la tête en guise de réponse.

- Vous avez passé toute la nuit sur les marches ? lui demandais-je timidement.

- Oui... toute la nuit à guetter votre retour pour ne pas que vous trouviez porte de bois en rentrant aux petites lueurs de l'aube... Oh mes rhumatismes, grimaça-t-elle en portant ses mains à son dos.

- Pardon madame Hudson... lui dis-je en baissant les yeux. Ma distraction m'a obligé à vous faire passer une nuit blanche sur les escaliers.

- Mais pourquoi ne la faites vous pas venir ici ? me dit-elle brusquement.

- De quoi parlez-vous ? fis-je étonné par sa question.

- Mais de votre « affaire importante » avec laquelle vous venez de passer la nuit ! Et pas qu'une seule nuit... de très nombreuses nuits... Ces derniers temps vous découchez de plus en plus...

- Madame Hudson! m'écriai-je pour tenter de me sortir de là. Je pense que vous avez trop forcé sur votre excellent Brandy !

- Monsieur Holmes ! déclara-t-elle en fronçant ses sourcils. Aucun client n'est venu... Si vous aviez eu une affaire criminelle sur les bras cette nuit, vous auriez des petits yeux !

- Je possède des planques dans Londres ! objectai-je. J'ai terminé ma nuit dans l'une d'elle !

- Oh ! Donnez-moi la main pour m'aider à me relever, m'implora-t-elle.

Me relevant moi aussi je lui tendis la main pour l'aider à se lever. Une fois qu'elle fut debout, elle me regarda avec tendresse et frotta une poussière imaginaire sur le revers de mon veston. Elle inspira un bon coup et me dit :

- Si vous étiez passé par l'une de vos planques, vous vous seriez rasé avant de revenir ! De plus, je viens d'humer votre veston et il sent le parfum pour femmes. Ma pièce va encore embaumer le parfum lorsque je repasserai vos chemises et vos vestes de costumes ! (J'eus du mal à masquer mon étonnement). Et oui monsieur Holmes, ces derniers temps, lorsque je repasse vos vêtements ainsi que ceux du docteur, à cause de la chaleur dégagée par le fer, ils exaltent une belle odeur de parfum... J'ai même appris à les distinguer ! Les vôtres portent toujours la même signature parfumée, ceux de votre ami par contre, cela change plus souvent...

Ma logeuse venait de me sidérer ! Moi qui pensait qu'elle ne remarquait rien !

- Monsieur Holmes, reprit-elle en me voyant prêt à fuir, nous sommes entre adultes et rien que nous deux ! Je sais que j'ai exigé que la jeune demoiselle aille soigner ses cauchemars ailleurs que dans votre lit... mais j'avais parlé sous le coup de la colère parce que j'avais été réveillée en sursaut par votre concerto pour violon en chambre... De plus, je suis assez vieille école pour toutes ces choses là... Mais le monde évolue et je vais le suivre ! Comme ça m'a l'air d'être du sérieux avec la jeune fille, je vous demande d'arrêter de découcher toutes les nuits. Faites la venir ici et puis c'est tout ! Cela m'évitera de faire patienter vos clients et de leur mentir en leur racontant que vous êtes sur une « affaire importante » qui vous a retenu loin de votre lit...

- Madame Hudson, fis-je indigné, ce n'est pas ce que vous croyez !

- Tututut, me gourmanda-t-elle gentiment. Ne faites pas l'enfant et laissez croire les curés et les bonnes soeurs, ils sont là pour ça ! Faites venir la demoiselle ici et puis c'est tout ! L'enfant qu'elle a adopté pourra dormir dans la mansarde, il suffit de l'aménager un peu.

- Madame Hudson...

- Silence ! Mes deux locataires ne dorment plus dans leur chambre ces derniers temps... Je ne proposerai pas au docteur Watson d'inviter sa conquête du moment... lui, ce n'est pas la même chose que vous... sa dame est moins honorable que la vôtre...

- Meredith est une amie et elle n'a pas choisi d'exercer cette profession « peu honorable », c'est son père qui l'y a obligé ! Le jour où elle fut débarrassée de son géniteur, que vouliez-vous qu'elle fasse d'autre ?

Elle cligna des yeux d'étonnement :

- Je me doutais bien que le brave docteur fréquentait ce genre de femmes, et pas pour les soigner... Mais vous monsieur Holmes ? J'ai du mal à y croire !

- C'est une amie madame Hudson, et rien d'autres. J'ai réglé un de ses problème il y a de ça de nombreuses années et c'est tout. Quant à Watson, il fait ce qu'il veut, ce n'est pas mon problème.

- Merci de la précision... j'avais du mal à comprendre, vu que votre demoiselle est très amie avec celle qui exerce la profession que nous savons... Bref, invitez la demoiselle et prévenez-moi pour les repas. Je ne vous compterai pas de supplément.

- Madame Hudson ! tentai-je encore une fois en pure perte car elle ne m'écoutait plus du tout.

- Une alliée dans cette maison, c'est toujours bon à prendre ! me dit-elle en souriant. Elle vous fera peut-être ranger elle... ou du moins mettre moins de désordre...

- Mais enfin ! m'exclamai-je. Il n'y a rien entre nous deux !

- Arrêtez de me prendre pour une vieille folle monsieur Holmes !

- Oh ! m'indignai-je à l'idée qu'elle ait pu penser à une chose pareille. Je ne me le permettrais pas !

Ma logeuse se dirigea vers sa cuisine en s'esclaffant.

- Ben voyons ! Mais n'oubliez pas de me prévenir avant lorsque vous l'invitez... Les « affaires importantes » ne se contentent pas d'amour et d'eau fraîche toute la journée ! Déjà qu'elle est toute mince la demoiselle...

Je restai planté dans le hall ne sachant plus quoi dire. Avant de refermer la porte, elle se tourna vers moi :

- Vu que vous ne sentez pas la nourriture, je dois comprendre que vous n'avez pas mangé ce matin ? Je vous monte un petit-déjeuner à vous aussi ?

- Oui, je veux bien, maugréai-je dans mes dents.

Sa porte se referma et je restai immobile dans le hall.

Bon sang ! Avions-nous été si peu discrets ? Sans doute... mais de toute façon, je continuerais à faire passer Hélène par l'immeuble d'à côté et à aller la rejoindre dans ma deuxième chambre. Notre aventure ne devait déboucher sur rien de concret alors que les autres semblaient vouloir que nous officialisions. Officialiser quoi ? Une aventure purement sexuelle ? Certes, j'étais amoureux d'elle, mais ça, personne ne devait le savoir !

Seules Meredith et Amélia savaient que nous passions du bon temps ensemble et c'est tout. Et encore, ce n'était pas nous qui leur avions dit !

Mais il était hors de question que ma logeuse pense que nous allions nous marier ensemble Hélène et moi...

Je gravis les marches et pénétrai dans notre meublé. Watson n'était pas encore levé.

Je passai par la salle de bain pour me rafraîchir un brin et me raser.

Ensuite, je pris les journaux du matin et commençai par les éplucher avec minutie tout en fumant ma première pipe du matin.

Watson se leva et je signalai à madame Hudson de nous apporter le petit-déjeuner.

Quelques minutes après, elle déposa un plateau avec les oeufs brouillés, les toasts, la confiture, le thé, le café et le jambon.

Nous mangeâmes en silence lui et moi.


Note de l'auteur : l'idée du chapitre où Holmes oublie ses clés dans la serrure est inspirée de l'épisode de la série de la Granada « Le mystère de Glavon Manor ».

Holmes/Brett, se rendant compte qu'il a oublié ses clés, s'appuie sur la porte et elle s'ouvre toute seule. Il découvre alors sa logeuse assise sur les marches, en chemise de nuit, les cheveux tressés et son trousseau de clés en main. Elle le lui tend, il se met à ses genoux et s'assied ensuite par terre. Mais il n'y a pas d'autre dialogue que « Merci madame Hudson... Je crois lire un reproche dans vos yeux... » et « Non, je suis souvent levée à cette heure là... ».

J'ai bien entendu extrapolé...