Chapitre 37 : Promesse

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« Quoi qu'il arrive, promets-moi de rester en vie »

C'était tout ce qu'Hijikata pouvait pour lui, cette simple phrase pleine de sincérité, pleine d'amour, ajoutée à de tendres baisers qui, il l'espérait, sauraient ramener Saito sain et sauf après chaque bataille. Telle était l'angoisse qui nous rongeait tous en ces temps de guerre.

Dans ces moments-là, Hijikata réalisait encore plus à quel point il pouvait aimer son petit gaucher. Qui croirait que ce guerrier exemplaire qui se jetait en première ligne dans la bataille, son visage ne démontrant jamais la crainte, qui croirait qu'il pouvait se montrer aussi doux et adorable que dur ? Le vice-capitaine n'était pas peu fier d'être le seul à connaître cette double personnalité du ténébreux Saito.

Chaque fois qu'il ne le voyait plus, la détresse d'Hijikata revenait. Il avait comme l'impression qu'un serpent se promenait dans son ventre s'amusait à lui tordre les boyaux, tant et si bien qu'il en perdait des fois sa concentration, au point de se faire blesser. Le voilà maintenant avec une bande à la main. La blessure n'était pas très grave mais son risque infectieux élevé avait le don de faire paniquer Saito dès qu'il s'en aperçut :

« Vice-capitaine, vous êtes blessé ! s'exclama-t-il de suite quand il vit la bande imbibée de sang alors qu'elle venait d'être changée.

- Ce n'est qu'une égratignure, tenta de le rassurer l'home aux violets non sans inspecter son compagnon des pieds à la tête pour s'assurer que lui aussi n'avait pas de blessures. Ne t'en fais pas pour moi, le sort de nos compagnons encore sur le champ de bataille doit plus nous préoccuper.

- Oui, répondit le capitaine de la troisième division en regardant tendrement le démon du Shinsengumi, mais il est normal pour un soldat de s'inquiéter en premier lieu de son supérieur. »

Succombant à ce regard, Hijikata regarda autour de lui les activités de chacun. Chizuru s'activait sur tous les blessés avec Yamazaki, aidé du vieil Inoue qui faisait tout pour se rendre utile. De son côté, Sanosuke ne cessait de tourner en rond, rongé par l'inquiétude de savoir encore son ami Shinpachi sur le champ de bataille. Voyant que personne ne faisait guère attention à eux, le brun prit la main de son jeune amant pour l'entraîner dans un lieu isolé et profiter de ces quelques instants de répit pour l'embrasser :

« Je suis heureux que tu n'aies rien, lui chuchota-t-il à l'oreille avant de poser ses lèvres dans son cou. Mon Saito, comme je t'aime. »

C'est dans des périodes difficiles comme celles-ci que les hommes se rendent compte que la vie est éphémère et qu'il faut savoir savourer chaque instant, ce que firent Hijikata et Saito qui dégustaient le gout salivaire de l'autre, fermant les yeux, corps contre pour ne faire qu'un même s'ils étaient encore complétement habillés :

« Toshi, peut importe combien cette guerre et dure et peut nous laisser des séquelles. Promets-moi simplement de toujours rester toi-même, de rester le Toshi que j'aime, de rester en vie.

- Je te le jure, s'il en ait de même pour toi. »

Et leur accord, ils le passèrent en entrechoquant leur épée et échangeant un nouveau baiser. Hijikata aurait voulu tenir cette promesse faite au capitaine de la troisième division qu'il avait appris à aimer, mais la guerre était imprévisible. La colère l'emportait souvent sur la raison, surtout quand surgissait sous vos yeux le cadavre de l'un de vos plus ancien compagnon. La rage de vaincre également, de se battre avec toute l'énergie que l'on peut puiser au plus profond de nous, l'envie de vivre aussi se manifestait, et ce malgré les principes de samourai auquel Hijikata était tant attaché. Pour respecter sa promesse faire à Saito, pour ressortir vivant de son combat contre Kazama, le vice-capitaine n'hésita pas à ingérer la potion maudite, tabou, ne pensant nullement que son compagnon ou ses autres frères d'arme lui en voudraient d'en être arrivé à cette extrémité.

Le liquide lui brula la gorge, tous ses muscles semblaient se déchirer lorsque le produit commença à agir. Le brun avait envie de hurler tellement la douleur de devenir un rasetsu était forte. D'un seul coup, il lui semblait que la faible lumière du soleil hivernale l'éblouissait, incendiait la peau de son visage. Il serra les dents, refusant de montrer à son adversaire le mal qu'il devait endurer pour rivaliser avec lui. Hijikata baissa la tête quelques instant, parla à son ennemi afin de gagner un peu de temps pour s'habituer à sa nouvelle condition de rasetsu avant de l'attaquer, réussissant à la blesser au visage.

Son aberration le conduisit jusqu'à un combat à mort entre lui et l'oni aux yeux rouges. Kazama allait regretter d'avoir titillé ses nerfs, de s'être amusé avec lui alors qu'il avait eu la possibilité de le tuer. Hijikata attaquait sans réfléchir, oubliant les dangers et la lame de Kazama qui souvent l'effleurait. En cet instant, des instincts sauvages s'emparaient de lui. Saito, sa promesse, son envie de vivre, de le revoir, de l'embrasser et de l'aimer… Tout cela l'avait quitté, une pulsion meurtrière s'était emparée de lui, et si Yamazaki ne s'était pas interposé, jamais il n'aurait pu tenir cette promesse faite à l'être aimé :

« Que faites-vous vice-capitaine, disait péniblement l'espion grièvement blessé au dos, vous êtes le commandant et nous vos subordonnées. Vous pourrez toujours remplacer vos subordonnées, mais si vous le commandant vous mourrez, alors ça sera terminé. »

Les cheveux du vice-capitaine reprirent leur habituelle teinte ébène alors qu'il réalisait sa folie. Le dévoué Yamazaki inconscient à ses pieds, Chizuru qui pleurait, et au loin la voix de Shinpachi qui l'appelait accompagné de Sanosuke et de son compagnon. Le cœur d'Hijikata manqua un battement. Saito, comment lui avouer ce qu'il était devenu : un monstre assoiffé de sang qui avait sacrifié un des leur pour survivre.

Ils enterrèrent le pauvre Inoue, et après une dernière prière adressée au défunt, ils décidèrent de se rendre au château d'Osaka :

« Toshi »

Saito tentait vainement de l'appeler, mais Hijikata n'était plus que l'ombre de lui-même, incapable de regarder son compagnon en face, se cachant derrière ses mèches noires :

« Toshi, réponds-moi. »

Le capitaine de la troisième division s'inquiétait, Hijikata restait prostré devant son bureau, ne sachant que prendre comme affaire alors que le temps pressait. Il vint derrière lui, posa sa tête entre ses omoplates et passa ses bras autour de sa taille :

« Toshi, dis-moi ce qui ne va pas.

- … Hijikata restait muet.

- Toshi, je t'aime. S'il-te-plait, dis quelque chose, je m'inquiète… Inoue-san ne méritait pas cette mort, c'est vrai, mais pense qu'il a eut une fin heureuse car il a su défendre quelque chose de cher : le Shinsengumi et Yukimura qu'il considérait comme sa fille. Et Yamazaki-kun t'a protégé de son plein grès, tu n'es en rien responsable de sa blessure. Alors je t'en prie Toshi, arrête de culpabiliser. Tu es vivant, tu as tenu ta promesse, c'est tout ce qui compte pour moi. »

Hijikata bougea enfin. Il prit une des mains de son compagnon et la porta à ses lèvres, l'embrassant avec tendresse avant de la serrer dans son poing si fort que Saito en fit une légère grimace de douleur :

« Tu te trompes mon Saito, je n'ai pas tenu ma promesse, dit-il enfin avant de se retourner et de le prendre contre lui, mais je t'aime, je veux que tu le saches.

- Qu'est-ce que tu veux dire ?

- Je suis devenu un rasetsu. Je ne voulais pas en arriver là, mais cet enfoiré m'a poussé à bout. Je rêve depuis toujours de devenir un samourai, mais j'ai sacrifié ma dignité pour sauver ma peau. Saito, je ne suis ni un samourai, ni un bon compagnon, ni un bon capitaine.. »

Le jeune homme aux yeux bleus ne disait plus rien, encore sous le choc de cette révélation. Sa tête reposait contre la poitrine d'Hijikata, et ainsi il percevait les battements de son cœur. Aussi, il lui répondit :

« Toshi, si tu serais mort, je ne m'en serais pas remis. Je me tuerai si tu meurs, parce que je t'aime, plus que tout, plus que mon honneur de samourai. Je t'ai aimé dès que je t'ai vu. Je sais que je ne devrais pas dire ça, mais je tiens à être sincère. Je te l'ai déjà dit, je veux juste être avec toi, et ça m'est égal que tu sois un rasetsu, ça ne change pas l'homme que tu es, ça ne change pas mes sentiments pour toi.

- Saito…

- Je ne renoncerai jamais à toi, qu'importe que tu sois un loup, un chien de garde, un monstre assoiffé de sang, c'est toi que j'aime, Toshizô Hijikata. Le cœur a des raisons qu'on n'explique pas. Quoique tu deviennes, je serai toujours avec toi pour t'éclairer et pour t'aimer. »

Hijikata resserra son étreinte sur le corps de son compagnon puis embrassa sa chevelure. Il avait peur de sa réaction, à présent il se sentait plus léger, même s'il ne se défaisait pas encore complètement de ce sentiment de culpabilité :

« Hajime, dit-il, mon Hajime, tu es la seule lumière que mon corps de rasetsu arrive à supporter. Merci de m'aimer comme tu le fais. Tu n'imagines pas comme tes paroles me touchent et m'apaisent. »

Saito serra son poing dans le kimono du vice-capitaine, baissant quelque peu la tête pour cacher ses rougeurs. C'était la première que son amour l'appelait uniquement par son prénom. Même si leurs conditions avaient changé, il se sentait maintenant plus proche de lui. Ce dernier lui releva la tête pour l'embrasser passionnément et le renversa sur les tatamis. Si le temps ne leur manquait pas, il aurait aimé ne faire qu'un avec lui et lui chuchoter ces deux mots magiques qui faisaient tout le bonheur du gaucher :

« Hajime, je t'aime. »

S'il n'y avait pas eu Saito, la vie d'Hijikata serait maintenant vide de sens. Ce jeune homme ne faisait pas que l'aimer, il le sauvait aussi.

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Kyo Shiranui se prélassait tranquillement au sein d'une résidence Satsuma, ravi en quelque sorte de retrouver le calme après tant de jours passés en cohabitation avec une râleuse comme Sen :

« Ah, enfin la paix »

Plus de « Kyo, il presque midi, sors-toi un peu de ce futon », ni de « Kyo, tu crois quand même pas que je vais t'héberger gratuitement. Bouge tes fesses et fais un peu de ménage », sans parler des multiples insultes comme rustre, malpoli, tête d'anguille. Non plus de tout ça, Kyo Shiranui savourait ce calme. Il pouvait dès à présent se reposer… :

« Putain, je me fais chier ! »

A croire qu'il était devenu dépendant aux vannes de Sen, à ses disputes quotidiennes avec elle. Mais que les journées lui semblaient monotones maintenant ! Pourquoi était-il reparti avec les deux amoureux, il en avait marre de leurs câlineries, et il les trouvait aussi inintéressants qu'une bouteille de sake vide :

« Ah Sen, tu me manques tu sais. J'espère que tu vas mieux depuis qu'on est parti. Je me demande bien ce qui t'a mis dans cet état. L'amour ? Pff, je serais presque jaloux d'Amagiri moi. Mais bon, je suppose que je ne récolte que ce que je sème. »

Seul le silence lui répondit. Mais vraiment, ce qu'il pouvait se faire chier. Et en plus ses deux zouaves de compagnons d'arme étaient sortis. Kazama avait été envoyé en mission par le clan Satsuma et Amagiri était parti à sa recherche quelques instants plus tard, après avoir trotté dans toute la pièce en cachant très mal son angoisse. Vraiment, il ressemblait plus à une mère possessive qu'à un amant. Ne faisait-il donc pas confiance à Kazama ?

Le couple rentra justement à ce moment-là… Enfin, on aurait plus cru à une agression qu'un cortège d'amoureux. Amagiri avançait en tenant les poignets de Kazama, ce dernier reculait jusqu'à aller plaquer son dos à la cloison :

« Tu ne peux pas t'en empêcher, Chikage. Aller à sa rencontre, le combattre, c'est plus fort que toi.

- Kyûju, je t'assure, c'était un pur hasard.

- Euh, les gars… dit Shiranui dans une vaine tentative de faire part de sa présence, en vain.

- Ce m'enrage, persifla encore le sage Amagiri avant d'écraser ses lèvres sur celles de Kazama, je ne supporte pas de voir l'attention que tu lui portes.

- Oy Amagiri, ne fais pas ce genre de chose devant moi, tu sais que ça me donne la nausée, maugréa le tireur témoin bien malgré lui de cette scène de ménage.

- Je l'aime, je n'y peux rien, plaida le blond bien décidé à ne pas perdre la face.

- Ca veut donc dire que tu renonces à moi ? déduisit le rouquin presque fou de rage.

- Je n'ai pas dit ça !

- Dîtes, vous voulez pas vous quereller ailleurs, dit encore Shiranui mais personne ne l'écoutait.

- Tu n'es pas celui que mon cœur a choisi, mais je ne veux que toi dans mes bras Kyûju, reprit le blond avant de passer ses bras autour du cou de l'oni à la force titanesque et de se suspendre à son cou pour l'embrasser.

- Bon, moi je me casse, je vais voir ma sœur, annonça le tireur avant de quitter la pièce, laissant seuls les deux amants qui s'embrassaient passionnément et n'avaient aucunement remarqué sa présence. »

Kyo Shiranui avait déjà eu le projet de rendre visite sa sœur parce qu'il savait qu'il ne la reverrait pas avant un long moment. La guerre civile se poursuivait inlassablement et cette fois l'ensemble du clan Satsuma devait se rendre à Edo. Même si le tireur ne l'avouerait jamais pour cause de dignité masculine, son cœur se brisait de savoir qu'il n'allait plus revoir de sitôt son petit rayon de soleil de frangine, de même que son amie Sen qu'il ne sa lassait jamais de taquiner. La jeune fille était pétillante de vie, débordante d'énergie, amusante, sa compagnie était toujours agréable, sauf pour lui puisqu'il était toujours la cible de sa mauvaise humeur. Quelle ironie du sort, le tireur devenait la cible, et le pire, c'est que cette position lui plaisait. Etait-il masochiste ?

A peine passa-t-il le portail de la propriété de Sen que sa jeune sœur se jeta sur lui, l'air inquiète. Il comprit de suite, son manqua un battement :

« Grand-frère, je suis heureuse que tu sois là. Osen-chan reste prostrée dans sa chambre sans en sortir. Elle ne s'est pas lavée depuis plusieurs jours alors qu'elle tient à son hygiène, et elle mange à peine. Kimigiku-san et moi, on se relaye pour tenter de la consoler, mais rien à faire. Dis, tu ne voudrais pas essayer de faire quelque chose, toi ?

- Je vais essayer, ne te mets pas dans de tels état, Umeko, lui répondit Kyo en tapotant la tête de sa cadette. Je vais la secouer un peu cette chouineuse. »

Malgré son assurance, il ne put s'empêcher de faire la grimace quand il vit son amie allongée sur son futon, les cheveux dénoués et étalés sur la literie aux couleurs des nuages. Son cœur se serra encore, il n'avait pas l'habitude de la voir ainsi. Sen avait déjà bien souffert dans le passé, elle était une fille forte, alors quelle révélation de Kazama avait bien pu la mettre dans un état pareil. Shiranui tenta de se remémorer les paroles du blond qui leur avait fait l'étalage des principaux défauts qui constituent la race des oni.

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« En premier lieu, avait commencé Kazama qui s'était installé sur les jambes d'Amagiri, comme je l'ai déjà dit à la gamine…

- Hé, c'est moi que tu traites de gamine ! s'était immédiatement emportée Sen, remarque qui lui valu une tape dans la tête de la part du tireur.

- Oui c'est toi, c'est justement parce que tu t'emportes si facilement que tu es une gamine.

- Espèce de… avait grogné la jeune fille avant de faire la moue en croisant les bras.

- Hum, avait repris le blond. Donc comme je le disais, Sen aime Amagiri, et de ce fait, elle n'aimera jamais que lui, malgré tous ses efforts pour l'oublier, même si elle a parfaitement conscience que son amour est à sens unique, elle ne parviendra jamais à y faire une croix dessus. Amagiri restera son seul et unique amour, parce qu'elle est une oni, et les oni n'aiment qu'une seule et unique fois, une seule personne, oni ou humaine. Les oni ne contrôlent pas leurs sentiments amoureux, et l'amour peut apparaître à n'importe quel âge. Quand il surgit, quand il s'empare de nous, il n'y a plus de marche arrière possible. C'est là la plus grande faiblesse et également la plus grande honte de notre race. Tomber amoureux est tabou, mais si ça arrive, nous n'y pouvons rien. Tu as bien compris petite, quoi que tu fasses, tu aimeras toujours Amagiri, mais pas de chance pour toi, parce qu'Amagiri est à moi. »

Kazama avait renforcé ses dires en appuyant bien son dos contre le buste de son compagnon et lui posant sa main sur la sienne, entrelaçant ses doigts fins avec ceux de l'oni à la force titanesque. Ce dernier n'osait lever les yeux pour ne pas croiser le regard désemparé de Sen, quelque peu scandalisé par les provocations de son petit prince capricieux. Quel étrange plaisir que celui de faire souffrir cette demoiselle qui prenait conscience que son seul et unique amour ne lui serait jamais renvoyé, cette demoiselle bien gentille de les avoir caché et hébergé :

« Tu le fais exprès, Chikage Kazama, avait effectivement persiflé la jeune fille. Tu es ravi d'avoir mis la main sur le cœur d'Amagiri.

- Crois-moi que je n'y suis pour rien, c'est lui qui est tombé amoureux de moi.

- Et toi, l'aimes-tu au moins ? avait demandé Sen.

- Je suis aussi tombé amoureux, mais pas d'Amagiri. D'un humain, de notre ennemi. Tu te rends compte cette honte, je suis tombé amoureux d'un humain, avait raillé l'oni aux yeux rouge en serrant les dents, semblant peu fier de révéler une telle chose. Mais c'est mon cœur qui a choisi, je n'y peux. Comme toi j'ai cherché à lutter, mais j'aime cet homme et je n'y peux rien.

- Tu aimes un autre homme, alors comment acceptes-tu d'entretenir une relation avec Amagiri ?

- Amagiri n'est pas l'homme que j'aime, mais il est un homme que je désire, avait répondu le blond.

- Explique-toi.

- On n'aime qu'une fois, mais ce n'est pas pour autant que nous sommes dévoués corps et âme à celui que notre cœur a choisi. Comme tous, nous avons des pulsions, des désirs que là non plus, nous ne contrôlons pas. Ce n'est pas facile à expliquer. En fait, quand les oni tombent amoureux, deux scénarios s'offrent à eux. Où ils peuvent vivre leur amour, et donc tout va bien, ou alors ils ne peuvent pas profiter de leur amour pour telle ou telle raison, alors dans ce cas, leur attention, leur désir se tourne vers quelqu'un d'autre. Souvent, il s'agit d'une personne qui a su se montrer gentil avec eux. Les onis le ressentent là, expliqua Kazama en mettant la main sur son cœur. Ils savent qu'ils aiment quelqu'un tout comme ils savent que leur amour est impossible. Dans mon cas par exemple, je ne peux vivre mon amour avec Toshizô Hijikata, parce qu'il me déteste, parce qu'il est mon ennemi, alors j'ai reporté mon attention sur Amagiri. Je n'aime pas Amagiri, mais je le désire, j'ai envie de coucher avec lui, j'ai envie qu'il me touche et je n'ai pas envie qu'il me quitte parce que j'ai besoin affectivement de lui. Il est la seule personne qui peut me sauver de mon amour à sens unique, il est comme ma bouée de sauvetage. Quand je le vois, mon cœur bat à la chamade, même si mon cœur bat encore plus fort quand c'est l'homme que j'aime que je voie.

- Pour faire simple, Hijikata est numéro un dans ton cœur, et Amagiri en seconde position. Mais puisqu'Hijikata ne veut pas de toi, et bien tu as pris Amagiri, avait résumé Kyo.

- On peut dire ça comme ça. Un oni amoureux peut être sauvé par cette seconde personne et vivre une vie relativement heureuse, mais si cette seconde personne venait à disparaitre, alors dans ce cas, l'oni se laisse dépérir avant de mourir de désespoir. Rare sont les fois où ils finissent quand même par se relever, ça arrive, mais il faut avoir une très forte personnalités, ou quelque chose qui nous rattache encore à ce monde. Je vous l'avait dit, nous les onis, notre esprit est faible, ma mère en ait le parfait exemple.

- Marie Kazama ?

- Ma mère aimait un homme dans son pays natal, mais quand mon père est venu la chercher pour l'épouser, son amour étant devenu impossible, elle a reporté son désir sur un autre homme. Cet autre homme n'était pas mon père mais un domestique de notre demeure, un demi-oni.

- Je n'ai jamais entendu parler de cette histoire, s'était exclamé Amagiri jusque là relativement muet.

- Bien entendu, l'affaire n'a jamais été révélée au grand jour. Vous imaginez cette honte pour mon père, sa femme a pour amant un domestique ! Ma mère semblait toujours si déprimée, cet homme était le seul qui savait la sortir des ténèbres, et le pire dans tout ça, c'est que mon père ne s'était jamais rendu compte de rien. Il a commencé à douter quand on a diagnostiqué la troisième grossesse de ma mère. Chihaya, ma petite sœur mort-née n'était la fille de Chigiru Kazama mais de ce domestique. Cela faisait des mois que mon père n'avait pas touché ma mère, il était donc impossible qu'elle soit enceinte de lui. Il a enquêté, a découvert leur relation mais n'a rien dit. Non, en grand sadique qu'il est, il a attendu le terme de la grossesse. Chihaya n'était pas une vraie oni de sang pur, mais elle n'y était pour rien, elle ne méritait pas un tel sort.

- Ne me dis pas que… s'était décomposée Sen qui ne croyait pas en une telle cruauté.

- Si, mon père les a pris en flagrant délit, a sauvagement assassiné le domestique et a battu ma mère au point de tuer l'enfant qu'elle portait. Ma mère était si lâche, et elle avait eu tellement mal cette fois-là. Mon père lui a promis de ne plus jamais lui faire de mal si elle se tenait correctement, si elle gardait secret cette histoire et si elle lui donnait d'autre enfants. Elle a tenu parole. Jusqu'au bout, elle a gardé secret les circonstances de la mort de Chihaya, elle a endossé la honte d'avoir mis au monde une fille décédée, je pense qu'elle avait trop peur de mon père. La suite, vous la connaissez, elle s'est laissée dépérir jusqu'à mourir, sans mettre au monde d'autre enfant, ce qui au fond n'est pas plus mal. »

Sen avait mis une main sur son cœur, puis avait adressé une prière silencieuse à cette oni femelle qui avait eu une bien triste vie. Ces anecdotes sur l'amour des oni avaient été les principales révélations de Kazama. Ensuite il s'était mis à parler de fratrie. Les frères et sœurs oni se donnent toujours assistance, même s'ils se connaissent à peine, même s'ils ont toutes les raisons du monde de se détester, leur amour familial, leur lien sanguin finit toujours par l'emporter. Kyo avait alors enfin compris ce sentiment de protection qui s'était emparé de lui quand Umeko avait failli être mariée au premier venu, et aussi pourquoi elle l'avait si facilement suivi alors qu'au fond ils n'étaient pas très proche.

La dernière révélation de Kazama concernait la transformation en mode oni, différente chez les males et femelles. Les mâles, avec un peu d'entraînement, peuvent très bien maitriser cette forme à leur guise, et surtout ils restaient maitre d'eux-mêmes, ce qui n'était pas le cas chez les femelles. Rares étaient les filles oni qui se révélaient sous leur véritable apparence, et quand cela arrivait, elles étaient aussi incontrôlables qu'une bête enragée. Cette forme, souvent réveillée par un choc émotionnel, est très dangereuse, le mieux étant encore de fuir, même un oni mâle ne peut rien. Une oni femelle possède bien plus de force, de rapidité et de pouvoir, à des degrés inimaginables, elle tue sans pitié et détruit tout. Tout ce qui peut l'arrêter est l'épuisement, ou alors qu'une personne tente de l'apaiser à ses risque et péril.

A la fin de ses explications, Sen s'était levée, avait silencieusement quitté la pièce, le plus naturellement du monde, et s'était couchée dans son futon. Personne ne l'avait arrêté, pensant qu'elle était sans doute fatiguée… Mais le temps avait passé et Sen ne s'était toujours pas levée, les laissant tous dans une incompréhension totale

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Kyo Shiranui s'assit à côté du futon de la jeune fille qui n'avait pas fait le moindre mouvement. Ne serait-ce que de dos, le tireur sentit comme une chaleur dans son bas ventre. Cette position si vulnérable, ce kimono de nuit débraillé… A coup sûr que s'il la retournait, il pourrait voir sa poitrine. Sa main tremblait, il avait bien envie de tenter l'expérience, mais au final il se contenta juste de poser sa main sur son épaule.

La réaction de la jeune fille fut immédiate, elle bougea pour se débarrasser de cette main et dit sèchement :

« Laisse-moi, Kyo Shiranui, tu es bien la dernière personne que je veux voir. Dégage.

- Quel accueil, toujours aussi aimable, Sen, répondit le tireur de son habituel ton taquin.

- Non, je ne suis pas aimable, mais qu'est-ce que ça peut te foutre, je t'ai dit de dégager. »

Il retira sa main mais ne se leva pas. Non, il resta là à l'observer. La chaleur dans son bas-ventre n'avait pas disparu. Au contraire, elle s'était même exacerbée quand il l'avait touchée et quand elle avait parlé. Sa main tremblait encore, il avait envie de faire glisser ses doigts dans sa longue chevelure, de caresser la chute de ses reins au travers de son léger kimono de nuit puis de remonter vers l'avant, son ventre et sa poitrine assez généreuse pour une oni femelle.

Il ne résista pas. Il lui agrippa de nouveau l'épaule et cette fois il la retourna sauvagement. Les pans désordonnés du kimono lui offrirent une belle vue sur son décolleté, mais pas assez encore à son goût. Cette barrière qu'il savait qu'il n'avait pas le droit de dépasser l'excitait encore plus. Mais qu'est-ce qui lui prenait bon sang !

Sen le regardait avec des yeux vides de vie avant de lui dire toujours aussi froidement :

« Que veux-tu ? Je t'ai dit de partir. Pourquoi tu me regardes comme ça ? Tu ressembles à une bête en rut. Tu veux tirer un coup un coup avant de partir ? Ben vas-y, te gène pas. »

A peine avait-elle dit ça que Kyo approcha son visage du sien pour se retrouver nez à nez, la regardant avec sérieux. Ses doigts glissèrent dans le cou de la jeune fille, puis entre sa poitrine, passant sous le kimono, tournant autour du nombril et s'arrêtant juste avant le sanctuaire interdit :

« Tu veux vraiment que j'y aille sans me gêner, demanda-t-il sérieusement. Tu veux vraiment que je te prenne comme une vulgaire putain. Je te préviens tout de suite que je vais pas être tendre.

- … Sen restait muette, complètement paralysée.

- Regarde-toi, tu es toute crispée. Ne fais pas ce genre de provocation à la légère, sinon tu seras déflorée avant le mariage. Pauvre inconsciente.

- Je ne veux pas me marier, s'emporta la jeune fille. Je suis indigne d'un époux, indigne de veiller sur une fille pure comme Umeko, indigne d'avoir la si dévouée Kimigiku à mes cotés. Fais ce que tu veux, baise-moi, viole-moi, bats-moi, je m'en fiche, je ne mérite que ça. Tire ton coup et dégage, emmène Kimigiku et Umeko-chan avec toi, prends mon argent pour qu'elles puissent avoir une vie confortable et laisse-moi ici… »

Kyo n'aimait pas frapper les femmes, mais là il n'eut d'autre choix de que gifler Sen pour la faire taire, arrêter son flot de parole complètement incohérent et en même temps lui remettre un peu les idées en place. Sa joue rougit sous l'impact, puis elle pleura avec rage, ses mains sur son visage pâle. Le tireur resta assis à coté d'elle, la laissa se vider tout en lui caressant les cheveux et en, lui murmurant des « Là, voilà, laisse-toi aller. », espérant que ceci serait une ouverture vers la confession. Pour dire des choses aussi horrible, Sen devait vraiment haïr sa propre personne, et cela, ce n'était sans doute pas dû à son amour impossible envers Amagiri. Non, c'était quelque chose de plus terrible, sans doute dramatique, enfermé depuis longtemps au fond de sa mémoire, un secret inavouable qu'elle seule connaissait.

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Note de l'auteur : Merci d'avoir lu

Les révélations sur les oni peuvent vous paraître un peu lourde, je dois dire que ce n'était pas facile à caser. Maintenant, vous comprendrez peut-être mieux les réactions de Chizuru qui regardait Hijikata quand Heisuke était chez Itô, ou Sen qui s'était un peu rabattu sur Sanosuke. Tout vient de là, les onis sont compliqués.

Vous êtes-vous situés, ce chapitre se passe au décours de l'épisode 12 de la saison 1 de l'anime.