Me croirez vous si je vous dis que cela fait cinq ans et demi que j'attends de pouvoir arriver à ce moment de l'histoire, de publier un tel chapitre ? Combien de fois me suis-je dit ces dernières années « j'ai tellement hâte d'arriver à ce moment » ? Du coup, sans plus attendre, bonne lecture ! (et merci Zephineange pour la correction :D)
La Rentrée
– Severus Rogue –
« Avez-vous déjà entendu parler de la pierre philosophale ? »
Dumbledore se tenait dans son fauteuil, les mains croisées sur le ventre, l'expression grave et sérieuse. Des volutes s'élevaient des tasses de thé posées entre eux, lentement dispersées par la brise estivale qui pénétrait dans le bureau par la fenêtre ouverte. Aucun cri d'enfants ne venait perturber la tranquillité du lieu : ils étaient tous rentrés chez eux pour les vacances depuis des semaines.
Severus reposa sa tasse avec précaution avant de répondre :
« La pierre de Nicolas et Pernelle Flamel, qui leur confère fortune et longévité, bien sûr. Pourquoi cette question ?
- Comme vous devez-vous en douter, nombreux sont ceux qui la convoitent. Mon ami Nicolas redoute qu'on ne la leur dérobe, depuis des années je dois dire, mais de récents évènements me poussent à prendre ses craintes avec plus de considération. Gringotts ne paraît plus suffisamment sûr.
- Quel endroit pourrait-être plus sûr que Gringotts ?
- Ici même, là où je pourrais la surveiller au plus près. »
Severus haussa un sourcil circonspect. Des années plus tôt, il aurait réfléchi précautionneusement avant de donner son avis. Désormais, il ne retenait plus ses mots. Après tout, si Dumbledore l'avait expressément convoqué au cœur de l'été, il pouvait formuler ce qu'il pensait.
« À Poudlard ? Cela me paraît stupide. Le château n'offre pas les mêmes protections que Gringotts, et vous ne seriez pas constamment présent pour la surveiller. À moins que vous ne vouliez changer d'endroit car vous soupçonnez les gobelins, et dans ce cas là…
- Ah ! le coupa Dumbledore. Tout l'intérêt de sa nouvelle cachette est que personne ne la saura ici. Quant à sa protection au sein du château, c'est pour cela que je vous ai fait venir. »
Severus fronça les sourcils. Les sorts pour protéger ou cacher un objet étaient un art à part entière, qui demandait des années d'études. Severus connaissait vaguement la théorie, suffisamment pour essayer de briser un maléfice, mais il n'avait pas les capacités pour aider Dumbledore.
« Qu'attendez-vous de moi ?
- Il faut que la pierre reste accessible, pour que Nicolas et Pernelle continuent à prendre leur élixir de longue vie, mais il faudrait placer quelques difficultés entre la pierre et un quelconque impudent qui passerait par là.
- Des sortes d'épreuves ? demanda Severus, dubitatif.
- C'est cela même, confirma Dumbledore en reposant devant lui sa tasse avec un sourire satisfait.
- Et je ne suis pas le seul à qui vous demandez une contribution…
- En effet. J'ai d'ores et déjà demandé à Minerva et à Filius. »
Severus plissa les yeux. N'était-ce pas plus sûr d'engager un ensorceleur professionnel pour protéger la pierre, plutôt que de disperser le secret parmi leurs collègues ? Plus le nombre de personnes connaissant l'emplacement de la pierre augmentait, plus le risque s'accroissait. Mais Dumbledore avait plus confiance en ses employés qu'en un inconnu, même s'il était tenu au secret par sa profession.
Le secret était la protection principale. Et personne parmi les employés de Poudlard ne trahirait Dumbledore.
« Avez-vous trouvé un nouveau professeur de défense contre les forces du mal ? » demanda Severus soudainement.
Celui-ci avait, encore une fois, démissionné à la fin de l'année précédente.
« Justement, Severus. En raison de la pierre philosophale, j'aimerais engager un professeur qui a déjà travaillé ici.
- Je travaille ici, vous savez, dit Severus avec ironie.
- Et j'ai justement appris que Quirinus Quirrell était revenu de son voyage, continua Dumbledore comme s'il ne l'avait pas interrompu. Je lui ai envoyé un hibou, il devrait bientôt me répondre. »
Severus hocha la tête. Il savait que le directeur ne lui donnerait jamais le poste. Quirrell avait travaillé à Poudlard deux ans plus tôt, avant de quitter le pays sur un coup de tête pour faire un tour du monde. C'était un jeune homme discret, et tout aussi incompétent que ses prédécesseurs, mais Dumbledore n'était pas de son avis.
« Je peux donc compter sur vous pour les protections de la pierre philosophale ? demanda le vieil homme avec un regard perçant.
- Je vais réfléchir à ce que je peux faire », répondit Severus.
Il trouva l'idée quelques jours plus tard en parcourant les anciens livres de sa mère. Elle avait toujours aimé les énigmes et lorsqu'il était enfant, Severus avait passé de longs après-midi à réfléchir aux casse-têtes qu'elle lui préparait. Il lui fallut encore quelques jours pour finaliser son énigme avant de la soumettre à Dumbledore. Severus observa le visage du vieil homme se plisser alors qu'il tentait de la résoudre, se demandant si sa mère avait ressenti le même sentiment d'exaltation à lui soumettre des énigmes.
Il fallut peu de temps à Dumbledore pour trouver la solution, mais il lui assura que cela conviendrait parfaitement. Le flacon contenant la potion qui permettrait de passer à travers les flammes ne contiendrait qu'une gorgée : ainsi, seule une personne pourrait atteindre la pierre philosophale.
Severus travailla plusieurs semaines sur le dispositif. En l'absence de Potter, cela occupa agréablement ses journées. Ce dernier restait rarement longtemps au Royaume-Uni, mais il avait toujours été là quelques semaines durant l'été, au moins à la fin du mois de juillet, pour fêter son anniversaire avec Severus.
Cette année, Potter l'avait prévenu qu'il risquait de ne pouvoir revenir à temps. Il s'était lié d'amitié avec des sorciers lorsqu'il avait aidé à démanteler un réseau de trafic d'enfants en Asie quelques années plus tôt. Severus avait toujours du mal à comprendre comment il s'était retrouvé embarqué dans ces histoires, mais ses amis sollicitaient désormais régulièrement son aide. Sorte d'Aurors dans leur pays respectif, ils demandaient à Potter de se rendre à l'étranger là où ils ne pouvaient pas se rendre sans complication administrative.
Severus supposait que c'était ainsi qu'il s'était retrouvé au Brésil. Quelques jours plus tôt, un oiseau au plumage flamboyant avait atterri sur la table de sa cuisine. Épuisé par son voyage, il s'était aussitôt endormi après avoir délivré sa lettre froissée. L'écriture de Potter était serrée et penchée, comme s'il avait griffonné sa missive sur un coin de table.
Je suis bloqué à São Paulo pour je ne sais pas combien de temps encore… Peux pas t'en parler pour l'instant, mais c'est gros. Je vais fêter mes trente ans d'une bien étrange façon… Tant pis, je me rattraperais dès que je le pourrais.
Porte-toi bien.
H.
Severus avait rangé la lettre à double tour dans la cachette qu'il avait fait installer derrière sa bibliothèque pour cacher ses correspondances. Avec les années, il avait appris à faire confiance à Potter, malgré les risques qu'il prenait. Une partie de lui s'inquiétait toujours, mais il ne pouvait rien y faire.
Préparer les potions fut la partie la plus simple. Il en concocta un chaudron de chaque, qu'il relia directement aux flacons enchantés. Ceux-ci se remplissaient dès que plus personne ne se trouvait dans la salle. Ainsi, lorsque quelqu'un buvait l'une des potions, Severus pouvait aussitôt le remarquer en regardant le niveau des chaudrons. Il les installerait dans son laboratoire personnel à Poudlard, attenant à ses appartements, et pourrait ainsi garder un œil dessus.
Severus sourit, fier de son idée.
Le trente-et-un juillet, le professeur de potion sortit une bouteille de vin par pure habitude et cuisina bien plus que pour une personne. Il ne s'attendait pas vraiment à voir Potter arriver – même s'il lui arrivait souvent de surgir à l'improviste – mais peut-être qu'une partie de lui continuait d'espérer. Potter ne lui manquait pas, se disait-il, il l'avait vu presque un mois plus tôt.
Il était simplement un homme d'habitude. Il aimait sa routine.
Il déplia le Sorcier du Soir d'un geste sec. La une titrait :
« Tentative d'effraction à Gringotts ! »
Severus se redressa aussitôt dans son fauteuil, tournant la page pour lire l'article en question. Celui-ci contenait peu d'informations : il ne disait pas quels coffres avaient - été fracturés, ni si quoi que ce soit avait été volé. Personne n'avait été arrêté, mais les gobelins étaient dans la plus grande confusion. Un tel événement n'était pas arrivé depuis des années.
Le professeur de potion posa son verre de vin et se saisit d'une poignée de poudre de Cheminette.
« Poudlard, bureau du professeur Dumbledore. »
S'agenouillant, il passa la tête à travers l'âtre. Le bureau du directeur se forma autour de lui, mais le vieil homme ne s'y trouvait pas. À la place, Rubeus Hagrid était assis sur l'une des chaises qui pliait sous son poids. Vêtu de son sempiternel manteau en peau d'animaux, il tourna son immense carrure vers la cheminée.
« Oh bonsoir Professeur Rogue, l'accueillit-il. Je suis désolé, le professeur Dumbledore n'est pas là. Très occupé ce soir.
- Où est-il ? demanda le Serpentard en plissant les yeux.
- Affaire secrète, déclara le demi-géant avec un air important avant de jeter un coup d'œil autour de lui et de baisser la voix. Mais vous devez être au courant. Pour la pierre. »
Severus pinça les lèvres. Dumbledore avait mis Hagrid au courant. À quoi pensait-il ?
« Je viens de lire le journal, parvint-il à dire. J'ai appris pour le cambriolage de Gringotts.
- Ah oui ! Faut pas s'inquiéter, elle avait déjà été enlevée de la banque. Et puis, on ne sait pas encore si c'était ce coffre qui était visé. »
Severus se retint de lever les yeux au ciel. Dumbledore craignait une menace contre la pierre philosophale et quelques jours plus tard, quelqu'un usant probablement de magie noire entrait dans Gringotts, où elle était censée être. Ce n'était pas une coïncidence.
Le maître de potion revient le lendemain afin d'installer ses chaudrons. Il croisa dans les couloirs de Poudlard Pomona Chourave, le visage et les cheveux recouverts de terre, une partie de sa robe déchirée et noircie.
« Ah Severus, vous aussi ! s'exclama-t-elle en le voyant. Je vous jure, nous demander cela au milieu de nos vacances. Je vais demander une augmentation, ça ne va pas tarder… »
Et elle repartit ainsi en grommelant – Severus entendit vaguement « … jamais laissé pousser autant… » – mais le Serpentard ne s'y trompa pas. Dans les yeux du professeur de botanique brillait une lueur de satisfaction et de passion. Quoi que le directeur lui ait demandé, elle y prenait grand plaisir.
Il n'entendit plus parler de Dumbledore et de la pierre philosophale durant le reste de l'été. Il supposait que c'était bon signe.
Lorsqu'il entra dans la salle des professeurs pour leur réunion de pré-rentrée, il trouva ses collègues discutant à voix-basse avec un air de conspiration. Filius Flitwick et Rolanda Bibine semblaient exposer quelque chose à Pomona Chourave, qui portait une robe propre pour le premier jour de l'année scolaire. Ils se turent lorsqu'ils le virent, mais Pomona les rassura :
« C'est bon, il sait.
- Ah, s'exclama Filius. Albus vous a aussi demandé votre participation alors ? »
Severus s'assit à côté du petit professeur en poussant un grognement :
« Qu'il m'ait demandé ou non ne change pas le fait que nous ne devrions pas en parler. »
Il jeta un regard noir vers la silhouette massive de Hagrid qui s'approchait à pas pesant.
« Ne vous inquiétez pas, professeur, dit le demi-géant avec un sourire confiant. Personne ne pourra passer devant mon épreuve…
- Je pense que mon idée rivalise avec votre épreuve, Hagrid ! surenchérit Pomona. Je dois dire…
- Ça suffit, dit Minerva qui épinglait des feuilles au mur avec sa baguette. Severus a raison, nous ne devons pas en parler. »
Severus hocha la tête en direction de la directrice de Gryffondor. Celle-ci lui accorda un de ses rares sourires. Le Serpentard s'apprêtait à la rejoindre lorsque la porte s'ouvrit de nouveau.
Les conversations cessèrent alors que tous les sorciers et sorcières dévisageaient Quirrell qui entrait dans la pièce. Le sorcier avait changé depuis la dernière fois qu'ils l'avaient vu, plus d'un an plus tôt. Il se tenait courbé et pâle comme la mort. Severus se souvenait d'un homme discret taciturne, mais il semblait désormais presque fuyant. Le ridicule turban qui lui recouvrait le crâne lui donnait un air étrange et déformé. Le professeur de Défense contre les Forces du Mal avait pris une année sabbatique pour voyager, et Severus ne pouvait que se demander ce qu'il s'était passé durant ce voyage pour le métamorphoser ainsi.
Pour autant, ses collègues accueillirent son retour avec chaleur, se levant pour lui serrer la main. Quirrell leur répondit avec un sourire hésitant, d'infimes tics agitant sa paupière droite. Le maître de potions se contenta d'hocher la tête dans sa direction pour le saluer.
Lorsque leurs regards se croisèrent, Severus sentit un frisson glacé dévaler le long de sa colonne vertébrale. Sa bouche s'assécha et une peur viscérale l'enveloppa.
L'instant suivant, la sensation avait disparu et les autres professeurs s'installaient autour de la table en discutant joyeusement. Severus cligna des yeux, incapable de comprendre ce qu'il avait ressenti. Severus repoussa son interrogation au fond de son esprit alors que la directrice adjointe prenait la parole.
La réunion se déroula avec lenteur, comme toutes les réunions de pré-rentrée depuis plus d'une décennie. Ils durent subir les mêmes complaintes de la part de Rusard, les rappels de Minerva sur le calendrier de l'année, les éternelles négociations sur les tours de surveillance de Pré-au-Lard et même Severus rappela encore une fois à ses collègues que s'ils avaient besoin de potions dans le cadre de leur cours, ils devaient le prévenir plusieurs semaines en avance. Ces choses là ne changeaient pas, et il avait le sentiment que jamais elles ne changeraient.
Poudlard était un roc, immuable et insensible au tumulte qui pouvait agiter le reste du monde.
Comment cette année pourrait-elle être différente ?
La soirée d'accueil des élèves avait pourtant bien commencé. Les professeurs de Poudlard avaient profité du château encore vide pour boire quelques verres et lorsque les sempiternels paris sur le vainqueur de la coupe des quatre maisons avaient commencé, Severus avait rappelé que Serpentard gagnerait probablement encore la coupe cette année – après tout, cela faisait six ans que c'était le cas, et sept était un chiffre puissant.
Le Poudlard Express était arrivé et la Grande Salle grouillait désormais d'élèves excités qui s'interpelaient d'une table à une autre. Dumbledore parvint à ménager le silence lorsque les grandes portes s'ouvrirent de nouveau pour laisser entrer les première année.
Severus retint son souffle une première fois lorsqu'il vit un visage aux cheveux d'un blond si pâle que la ressemblance était confondante. Il n'eut aucun mal à reconnaître le nez pointu si similaire à celui de son père. Drago Malefoy se tenait droit et regardait avec assurance Minerva positionner le Choixpeau sur son tabouret.
Quelle étrange vision. Ce n'était pas la première fois qu'il voyait l'enfant d'une connaissance à Poudlard, mais Lucius Malfoy n'était pas une simple connaissance.
Il le regarda être réparti à Serpentard sans surprise, après deux autres fils d'anciens Mangemorts, Crabbe et Goyle.
À quel point l'arrivée de ces enfants d'anciens partisans du Seigneur des Ténèbres perturberait-elle ses habitudes ?
Il n'eut pas le temps d'approfondir cette réflexion alors que le nom de l'élève suivant était appelé :
« Harry Potter. »
Son souffle se bloqua dans sa gorge. La Grande Salle lui parut soudainement lointaine, les murmures qui s'élevaient des tables des maisons lui parvenant comme au fond d'un tunnel.
Il savait que ce jour arriverait.
Le sentiment de vertige fut très vite remplacé par une bouffée de colère.
Il le savait. Et pourtant, il se retrouvait là démuni, désemparé, ses mains légèrement tremblantes masquées sous la table, incapable de se contrôler.
Il avait toujours pensé qu'il y aurait des signes avant-coureurs. Potter l'aurait mentionné dans une discussion, ou Dumbledore, et il aurait pu se préparer.
Il se sentait désormais stupide d'être ainsi pris au dépourvu. Mais c'était de sa faute. Il s'était laissé aller, bercé par le rythme confortable des semestres s'enchaînant les uns après les autres, paisiblement, et il n'avait pas compté les années.
Il avait été négligent. Faible.
Potter sortit des rangs et Severus sentit de nouveau l'air lui manquer.
C'était Potter, c'était lui, il aurait été impossible de ne pas le reconnaître, ses cheveux en bataille comme toujours et ses yeux d'un vert émeraude, et pourtant la comparaison s'arrêtait là. Le gosse paraissait si petit, si frêle. Il n'avait rien de l'assurance qui caractérisait son Potter, et c'était logique, car ce n'était qu'un gamin de onze ans, mais cela lui paressait malgré tout anormal. Lorsque Minerva lui plaça le Choixpeau sur la tête, celui-ci lui tomba presque sur les épaules. Depuis la table des professeurs, il pouvait voir ses minuscules doigts s'agripper au tabouret durant le temps interminable qu'il fallut au Choixpeau pour le répartir.
« GRYFFONDOR ! » s'exclama enfin l'objet magique, et un tonnerre d'applaudissement accueillit l'annonce.
Le gamin ôta le Choixpeau, ébouriffant encore plus ses cheveux. Severus rectifia son jugement. Potter, son Potter, n'avait pas continuellement les cheveux dans un tel état. Maintenant qu'il les portait mi-longs et attachés, il était parvenu à un semblant d'ordre. Les seuls moments où ils étaient aussi en pagaille, c'était le matin au réveil, après une nuit passée de la façon la plus exquise possible.
Severus arrêta là son train de pensées dangereux en serrant les poings sous la table. Ce n'étaient pas des pensées à avoir dans une école. C'était inadmissible. Il ravala la bile qui lui montait à la gorge en regardant le garçon se précipiter vers la table aux couleurs rouge et or. Là, il fut accueilli comme un chef de guerre après de grands mérites et les élèves des tables adjacentes tendirent le cou pour l'apercevoir.
Pourquoi l'observaient-ils tous ainsi ?
Potter n'était rien. Potter n'était personne, pas encore.
Dumbledore avait inauguré le repas sans qu'il s'en aperçoive et à ses côtés Quirrell tentait de lui parler, mais il n'écoutait pas. Il essaya de se distraire, parcourant du regard le reste de la Grande Salle. À la table des Serpentards, Drago Malefoy discutait avec Crabbe et Goyle fils. Le terme de discussion semblait exagéré, puisque le fils de l'aristocrate discourait avec un air suffisant emprunté à son père tandis que les deux garçons massifs l'écoutaient béatement.
Quelle était cette ironie du destin pour que les fils de Mangemorts se retrouvent dans la même année que les enfants de quelques-uns des plus grands adversaires du Seigneur des Ténèbres ?
Encore une fois, son regard se tourna vers la table des Gryffondors. À côté de Potter se tenait un garçon au visage plein de taches de rousseur et aux cheveux roux flamboyant qu'il identifia comme un autre Weasley. N'avait-il pas entendu plus tôt le nom de Londubat être réparti à Gryffondor ?
Londubat, Weasley et Potter d'un côté, Goyle, Crabbe et Malefoy de l'autre. Gryffondor et Serpentard, comme éternelle opposition. Dans quelle mesure les deux gangs, qui ne manqueraient pas de se former, Severus n'en doutait pas, s'affronteraient-ils ? Quelle parodie des Mangemorts et de l'Ordre du Phénix se jouerait ?
Une nouvelle pointe de colère monta en lui, différente cette fois-ci.
Il s'était laissé aller ces dernières années, oubliant que tout ceci n'était qu'un intermède, un moment calme entre deux guerres. Il ignorait quand reviendrait réellement le Seigneur des Ténèbres, il n'était jamais parvenu à extorquer cette information à Potter, mais il était parvenu à quelques estimations. Le mage noir était revenu d'entre les morts avant les vingt ans de Potter, ce qui leur laissait encore sept ans ? Huit ans peut-être ? Ces années lui paraissaient excessivement proches. Il n'aurait jamais dû l'oublier.
Il tenta d'enfouir en lui cette colère bouillonnante. Contre Dumbledore, contre Potter, contre le monde entier mais surtout contre lui-même.
Parce qu'il avait oublié à quel point cette situation était compliquée, pourquoi il ne devait pas s'attacher à Potter. Mais il ne parvenait pas à se dire que ce garçon là était Harry Potter, le même Harry Potter qu'il connaissait depuis dix ans, avec qui il avait combattu au coude à coude et contre qui il s'était mesuré d'innombrables fois, avec qui il avait parlé des heures durant, parfois avec véhémence, parfois à mots brisés au cœur de la nuit, celui qu'il avait tenu dans ses bras si souvent. Il avait entendu cet homme jouir, goûté l'odeur de sa sueur, il l'avait pris et l'avait laissé le prendre.
Et là, ce n'était qu'un gamin, d'à peine une dizaine d'années, qui ne connaissait rien à la vie, rien à ce qui l'attendait.
Un enfant qui ignorait tout des pensées inappropriées qui l'agitaient. Pourquoi ne parvenait-il pas à s'ôter cela de l'esprit ?
Il coucherait un jour avec cet enfant.
Cette pensée brutale lui donna la nausée. Il n'était pas pédophile, par Merlin, non. Ce n'étaient pas les mêmes, ce n'était pas encore lui. Mais une tempête d'émotions et de pensées contradictoires se déchaînait sous son crâne, et il était incapable de les contrôler, de les rationaliser.
Il entendait Quirrell qui tentait de lui parler à côté de lui, mais il était incapable de l'écouter, la rage le submergeant peu à peu, plus forte que toutes les autres émotions.
Pourquoi n'était-il pas capable de dompter ses pensées ? Il parvenait à garder un visage impassible, pourquoi n'arrivait-il pas à en faire de même avec son esprit ?
Sans cesse, ses yeux venaient de nouveau de poser sur le garçon, fasciné et horrifié par ce petit être si chétif. Inévitablement, il croisa son regard. Les pupilles émeraude se plantèrent dans ses yeux et il ne put, durant un instant, contenir en lui toute cette fureur qu'il ressentait.
Le garçon tressaillit, se cachant l'instant suivant le visage.
Severus détourna vivement le regard alors qu'un frisson lui parcourait l'échine, glacial et malsain, lui laissant un arrière-goût de fer sur le palais.
Que venait-il de se produire ?
Quirrell avait une main sur son avant-bras.
« S-S-S-Severus, m'écoutez-vous ? »
Celui-ci se dégagea sèchement.
« Je crains que non, Quirinus. Que disiez-vous ? »
Il se félicita pour la maîtrise de sa voix, la politesse dans sa réponse, le contrôle de nouveau retrouvé.
Il se devait de redevenir maître de lui-même.
- Severus Rogue -
Severus aurait voulu que Potter soit là car il ne pouvait en parler à personne d'autre. Mais le sorcier se trouvait actuellement à l'autre bout du monde et il ne pouvait pas risquer de coucher ses pensées sur le papier. Il en voulait à Potter de le laisser seul face à ce bouleversement et alors que la première semaine de cours avançait, sa colère augmenta de façon exponentielle.
Il n'avait jamais de répit. À chaque fois qu'il apercevait le garçon, aux repas, dans les couloirs, toute la réalité et la complexité de la situation lui sautaient à la gorge. Entre deux cours, il entendait ses élèves murmurer :
« Alors, tu as réussi à LE voir ? Harry Potter ?
- Il paraît qu'il n'a pas acheté de baguette car il n'en a pas besoin pour faire de la magie !
- J'aimerais tellement lui parler ! »
Ces commérages sans queue ni tête lui donnaient envie de hurler et de coller tous ces élèves en retenue, mais il se retint. Minerva tenait à ce qu'ils n'enlèvent pas trop de points lors de la première semaine de cours.
« Gardons-nous une marge de manœuvre », disait-elle toujours.
Alors, il se retint d'enlever des dizaines de points, toutes maisons confondues. Pourtant, Merlin savait que cela lui aurait peut-être calmé les nerfs. Aucun de ces gamins prétentieux ne connaissait Potter. Le gosse n'avait rien fait pour mériter toute cette gloire. Cette célébrité usurpée reposait sur un phénomène encore inexpliqué survenu lorsqu'il était bébé. Et pourtant, il était déjà plus adoré que lui ne le serait jamais.
Très vite, il ne parvint plus à dissocier sa colère contre l'adulte de celle contre l'enfant. Lui qui se targuait à une époque de si bien contrôler ses émotions, c'était risible.
Le cours de première année Serpentard-Gryffondor arriva le vendredi. Il observa les fils de Malfoy, Crabbe et Goyle s'asseoir ensemble. Les anciens Mangemorts avaient-ils continué à se fréquenter de telle sorte que leurs enfants soient déjà amis avant d'arriver à Poudlard ?
Il fit l'appel, inscrivant les noms et les visages de ses nouveaux étudiants dans son esprit. La première source de pouvoir pour faire régler l'ordre dans une classe était de connaître les noms de chacun. Lorsqu'il arriva au nom de Potter, les mots refusèrent de sortir de sa bouche. Il maîtrisa le sentiment de dégoût qui gonflait dans sa gorge et força ses lèvres à bouger :
« Ah oui… Monsieur Potter, notre nouvelle...célébrité. »
Il ne fit aucune remarque sur les ricanements qui s'élevèrent des rangs des Serpentards. Lorsqu'il eut fini l'appel, il débuta son cours avec les mêmes phrases qu'il avait peaufinées année après année.
« Ici, on ne s'amuse pas à agiter des baguettes magiques, je m'attends donc à ce que vous ne compreniez pas grand-chose à la beauté d'un chaudron qui bouillonne doucement en laissant échapper des volutes scintillantes, ni à la délicatesse d'un liquide qui s'insinue dans les veines d'un homme pour ensorceler peu à peu son esprit et lui emprisonner les sens... Je pourrais vous apprendre à mettre la gloire en bouteille, à distiller la grandeur, et même à enfermer la mort dans un flacon si vous étiez autre chose qu'une de ces bandes de cornichons à qui je dispense habituellement mes cours. »
Il se surprit à mettre plus de véhémence qu'habituellement dans cette dernière phrase. Au second rang, Weasley et Potter échangèrent un regard entendu en haussant un sourcil moqueur et soudainement, ce n'était plus le jeune alter-ego de son amant qui se trouvait devant lui, mais le fils de James Potter, aussi présomptueux et irrespectueux que lui et le besoin de le remettre à sa place fut plus fort que le reste :
« Potter ! Qu'est-ce que j'obtiens quand j'ajoute de la racine d'asphodèle en poudre à une infusion d'armoise ?
- Je ne sais pas, Monsieur.
- Apparemment, la célébrité n'est pas tout dans la vie. Essayons encore une fois, Potter. Où iriez-vous si je vous demandais de me rapporter un bézoard ?
- Je ne sais pas, Monsieur », répéta le garçon.
Severus ne se préoccupa pas de l'autre Gryffondor, Granger, qui tentait vainement d'attirer son attention en brandissant haut la main. Potter, l'effronté, le regardait droit dans les yeux, son visage ne montrant aucun signe de culpabilité devant son ignorance.
« Vous n'alliez quand même pas vous donner la peine d'ouvrir un de vos livres avant d'arriver ici, n'est-ce pas, Potter ? »
Le gamin l'affrontait toujours du regard avec toute son arrogance.
« Potter, quelle est la différence entre le napel et le tue-loup ?
- Je ne sais pas, répondit Potter avec un air de défi. Mais je crois qu'Hermione le sait. Vous aurez peut-être plus de chance avec elle. »
Il reconnaissait dans ces mots les moqueries de James Potter. Lorsque lui-même avait été élève, ses professeurs s'étaient laissés avoir par le ton faussement poli du Gryffondor, mais Severus ne serait pas dupe. Il savait ce qui se cachait derrière cette façade de courtoisie, il l'avait expérimenté de trop nombreuses fois avec les Maraudeurs.
Pour essayer de contrôler sa voix, il énonça les réponses à ses questions, et lorsqu'il fut sûr d'avoir suffisamment apaisé sa rage pour s'adresser de nouveau à Potter, il dit :
« Votre impertinence coûtera un point à Gryffondor, Potter. »
- Harry Potter –
Harry enleva ses chaussures et les envoya valser d'un coup de talon avant de s'effondrer sur le canapé défraîchi. Il était épuisé par le voyage et le décalage horaire, malgré les Portoloins il lui avait fallu cinq heures pour rentrer du Brésil. Il resta un long moment sans bouger, les yeux dans le vague, trop fatigué pour se rendre à l'étage et dormir dans un vrai lit.
De toute façon, il trouvait toujours étrange de dormir dans la chambre de Rogue lorsqu'il n'était pas là. Il se servait de sa maison dans la banlieue de Londres lorsqu'il était de passage et qu'il ne voulait pas faire le chemin jusqu'à sa chaumière en Écosse, mais son compagnon le rejoignait en général peu de temps après. En l'occurrence, il devait encore être à Poudlard à donner cours. Harry s'allongea sur le canapé, lança un Accio pour récupérer un oreiller et une couverture depuis l'étage et ferma les yeux avec soulagement.
Lorsqu'il se réveilla, l'après-midi était passé et le jour déclinait déjà. Il se frotta les paupières en se redressant, tendant l'oreille pour essayer de percevoir ce qui l'avait réveillé. L'instant suivant, Rogue entrait dans la pièce à grands pas. Il portait toujours ses robes professorales, noires et simplement coupées, et sa cape balaya le sol alors qu'il avançait dans la pièce. Son expression était ombrageuse, ses traits marqués par ses sourcils froncés et son front plissé. Il se dirigea vers la cuisine sans passer par le canapé, ignorant Harry qui s'était redressé pour l'accueillir d'un baiser.
Le Gryffondor fronça les sourcils à son tour. Que s'était-il passé pour mettre ainsi Rogue de mauvaise humeur ? Il le suivit dans la cuisine, découvrant au passage qu'il avait une faim de loup. Son compagnon se tenait là, le dos raide. Il avait détaché sa cape, qui pendait désormais sur le dossier d'une chaise. Harry tendit une main pour la poser sur son épaule :
« Que se passe-t-il ? »
Un ricanement amer lui répondit. Rogue se tourna vers lui, et demanda avec un rictus :
« Sais-tu en quelle année nous sommes ?
- Je... En 1991 ? Pourquoi ?
- Il n'y a rien qui se passe en 1991, à ton avis ? »
Harry s'apprêta à lui demander des explications lorsque soudainement il comprit. 1991. Sa première année à Poudlard. Déjà. Il avait complètement oublié, perdu le fil du temps. Se sentant un instant submergé, il tira une chaise et s'y assit lourdement.
« Je... J'avais oublié, dit-il bêtement.
- Je vois ça, répondit Severus avec mordant.
- Tu l'as… Tu m'as vu alors ? Oh Merlin je me rappelle ce premier cours. Tu avais enlevé deux points à Gryffondor, j'étais mortifié ! »
Ce qui était ridicule, lorsqu'il songeait à tous les points qu'il avait fait perdre à sa maison durant le reste de sa scolarité, et tous les autres qu'il avait gagnés. Soudain, un doute s'insinua dans son esprit :
« Enfin, je suppose que tu m'as enlevé deux points. N'est-ce-pas ? Nos deux versions coïncident, il n'y a pas d'interférence temporelle ?
- Je t'ai posé des questions, tu n'as pas su répondre, puis le chaudron de Londubat a explosé. »
Harry hocha la tête.
« Je me rappelle… Par Merlin, quel connard tu avais été ce premier jour. »
Il n'aimait pas se rappeler ces années. Rogue avait été immonde avec lui, alors qu'il n'était qu'un gamin. Il n'avait à l'époque pas compris les raisons de cette haine, il n'avait rien fait pour mériter une telle aversion. La comprenait-il maintenant ? Qui pouvait dire ce qu'il se passait dans l'esprit de Rogue. Il avait avancé et pardonné Rogue pour ses brimades. Tout ceci était de l'histoire ancienne. Mais ce n'était pas vraiment le cas. Car tout cela se passait en ce moment même, car le pire était à venir.
Harry se leva et se dirigea vers la fenêtre, tournant le dos à son ancien professeur.
Les prochaines années seraient cruciales, c'était là qu'il devrait être capable de se contrôler, de se retenir d'essayer de changer le futur. Mais de toutes les choses qu'il voulait changer de son passé, le comportement infect de Rogue n'en était pas une. Il en avait souffert, et son jeune alter-ego en souffrirait, mais ces blessures s'étaient refermées il y a longtemps déjà.
Lorsqu'il se retourna, Rogue le toisait avec colère. Depuis combien d'année ne l'avait-il pas vu aussi furieux ?
« Tu savais que cela arriverait un jour », déclara Harry en essayant d'enlever toutes traces d'accusation de son ton, sans y parvenir complètement.
« Je le savais ? s'offusqua l'homme. Je ne sais rien de ce qui va arriver, contrairement à toi ! »
Harry avait du mal à y croire. Après toutes ces années, ils en revenaient toujours à ce débat. Si Rogue lui en voulait pour – pour quoi ? ne pas l'avoir averti qu'un jour, il devrait lui donner cours ? – comment réagirait-il lorsqu'il découvrirait tous les bouleversements qui ne tarderaient pas à secouer Poudlard ?
« Il va falloir t'y habituer ! » grogna Harry, parce qu'il en avait assez de tout cela.
Il mourrait de faim, il était toujours fatigué malgré sa sieste et il n'était absolument pas dans de bonnes dispositions pour affronter Rogue qui l'accusait d'événements sur lesquels il n'avait aucune emprise.
« Tu trouves cela injuste ? cracha le Gryffondor. Dommage pour toi, parce que la situation n'est pas plus juste pour le gamin que tu as décidé de brimer !
- Alors tu m'accuses ?
- Tu ne te prives pas de rejeter sur moi une responsabilité pour des choses sur lesquelles je n'ai aucun contrôle ! »
Les deux sorciers se toisaient de part et d'autre de la table dressée entre eux. Enfin, Rogue laissa échapper un rictus et détourna le regard.
« Soit. N'en parlons plus. Qu'as-tu fait au Brésil ? »
Harry accepta le changement de conversation. Il lui raconta sa dernière mission tout en se préparant à manger. Les remarques de Rogue furent encore plus acerbes que d'habitude, et Harry s'efforça de garder son calme.
Harry devait se rendre au Portugal mais il envoya une lettre à ses associés pour se désister. Malgré l'ambiance pesante, il savait qu'il devait rester auprès de Rogue jusqu'à ce que son comportement change d'une façon ou d'une autre.
L'homme était toujours en colère, mais ne l'exprimait pas directement. Il se contentait d'être plus hargneux, parlait moins et de façon générale restait dans un état de perpétuel froncement de sourcils.
Harry retourna dans sa chaumière en Écosse. C'était toujours étrange de s'y rendre après ses longues absences, mais c'était plus pratique pour que Rogue transplane depuis Poudlard. Il en profita pour se reposer après ces mois intenses.
Lorsque Rogue arriva le soir suivant, le visage toujours aussi fermé, il l'entraîna directement dans la chambre. Lorsque les paroles ne les menaient à rien, que les silences étaient trop pleins de reproches, ils se rappelaient leur affection à travers ces gestes si souvent répétés. Rogue se laissa guider sans dire un mot, sa langue se courbant sous son baiser assuré, ses mains trouvant naturellement le chemin de ses hanches. Harry déboutonna avec soin les boutons de son col, sa bouche s'égarant dans le creux de son cou. Cela faisait longtemps qu'il n'avait pas goûté à cette peau. Le désir grandissait dans son aine, brûlant et dévorant et Harry se débarrassa de son t-shirt et de son pantalon en quelques mouvements, car il voulait sentir la peau de Rogue contre lui, sa chaleur, son souffle. Il l'allongea sur le lit, se positionnant à califourchon sur lui, glissant ses doigts sur le tissu de la robe de son amant.
Mais alors qu'il ondulait lascivement contre lui, Harry pouvait voir que son partenaire était ailleurs. Il répondait à peine à ses caresses, se contenant de promener sans hâte ses mains sur son dos. Il se contrôla, embrassa une dernière fois son compagnon sur le coin de la mâchoire avant de se détacher de lui.
« Tu n'es pas avec moi », constata-t-il.
Rogue ne répondit rien, se contentant de le regarder de ses yeux perçants, ses lèvres serrées en une fine ligne. Harry retint un soupir et s'écarta, s'asseyant à côté.
« Je pense à lui.
- À qui ? » demanda Harry, perdu.
La sensation de son caleçon sur son érection était distrayante, tout comme la vue de la clavicule de son compagnon.
« Toi, lui, l'autre. »
Il fallut un moment pour qu'il comprenne le sens de ce que Rogue venait de lui dire.
« Tu es en train de penser à moi à onze alors que nous sommes en train de… »
Harry ne trouva pas la force de terminer sa phrase et se laissa tomber contre l'oreiller. Son excitation était définitivement retombée.
« Je pense que tu vois où est le problème maintenant, déclara Rogue avec mordant.
- Que… Je… Je ne comprends pas. Comment peux-tu penser à ça maintenant ?
- Cela te semble si improbable ? Il est toi pourtant.
- Moi, il y a vingt ans ! Ne me dis pas que tu n'arrives pas à faire la distinction entre les deux !
- Bien sûr que je parviens à faire la différence ! » grommela Rogue.
Mais l'homme ne le regardait pas tout à fait dans les yeux.
« Rogue, murmura Harry d'une voix très calme. Lorsque tu le vois, à quoi tu penses ? »
Le sorcier ne dit rien pendant un trop long moment. D'où il était, Harry pouvait voir chacun des muscles de sa mâchoire se contracter. Enfin, Rogue consentit à le regarder, et ses yeux noirs comme le charbon reflétaient une telle colère et un tel désarroi que Harry dut combattre la pulsion de s'éloigner.
« Tu penses à moi, dit-il à la place en déglutissant.
- Comment pourrais-je ne pas penser à toi ? Vous avez peut-être vingt ans de différence, mais il s'appelle Harry Potter comme toi, il a tes yeux et ton nez, ton visage et cette foutue cicatrice. Alors oui, tous les jours où je le vois, c'est comme si tu surgissais devant moi. »
La grimace qui déformait son visage le rendait effrayant et Harry comprit. Rogue n'était pas en colère contre lui, pas entièrement. Il s'en voulait à lui-même. Et l'idée l'horrifiait, car comment aurait-il pu imaginer se retrouver dans une telle situation, pourtant il devait le dire. Il prit son courage à deux mains et murmura :
« Je connais le futur, et s'il y a une seule chose que j'accepte de révéler maintenant, ça sera cela. » Il inspira profondément. « Tu ne feras jamais d'avances sexuelles à mon jeune moi dans les années à venir.
- Par Merlin, encore heureux ! » Le visage de Rogue était révulsé à l'idée qu'il puisse seulement évoquer cette éventualité, et c'était quelque part rassurant. « Même si j'éprouvais de l'attraction pour lui, jamais je ne ferais quoi que ce soit ! C'est un enfant ! Pour qui me prends-tu ? »
Harry poussa un long soupir et posa une main sur la poitrine de son compagnon, dans une tentative dérisoire de le réconforter. Ils s'appelaient rarement par leurs prénoms, mais Harry sentait que c'était important cette fois-ci, pour le rappeler qu'ici, il n'était pas le professeur Rogue.
« Severus, tu n'éprouves aucune attirance pour lui, il faut juste que tu t'habitues à la situation. Nous sommes deux personnes différentes et plus tu le connaîtras lui, plus tu pourras faire la différence. »
Et quelque part, connaissant le caractère de Rogue, sa propension à imaginer toujours le pire des autres, et se connaissant lui, le jeune inconscient qu'il avait été à Poudlard, il savait que le maître de potions trouverait pléthore de raisons qui le feraient légitiment détester le garçon.
« Pourtant, gronda Rogue, tout ce que je dis à lui, je le dis à toi aussi, avec vingt ans de décalage.
- Désolé de te décevoir, mais je n'ai pas une si bonne mémoire que ça, alors si tu veux me dire quelque chose, je pense que c'est plus simple de venir directement me voir. »
Sa tentative d'humour tomba à l'eau alors que Rogue levait les yeux au plafond, mais lorsque l'homme reprit la parole, les rides de colère de son front étaient moins marquées :
« Ce n'est pas ce que je veux dire.
- Je sais ce que tu voulais dire et cela ne change rien. J'ai eu des années pour essayer de démêler ma relation avec toi, et je ne pense pas encore tout comprendre, et je ne dis pas que je ne t'en veux pas encore pour certaines choses que tu m'as dites alors que je n'étais qu'un gamin. Mais toutes les interactions que tu auras avec lui, ce sera entre lui et toi. Je ne veux pas menacer ce que j'ai maintenant à cause de tout cela.
- Ce que tu as maintenant ? répéta Rogue en haussant un sourcil.
- On ne va pas recommencer encore une fois cette discussion », répondit Harry en roulant des yeux, bien qu'il y avait quelque chose de réconfortant à revenir sur ce terrain de mésentente habituel.
Rogue ne répondit rien, acceptant de ne pas commencer cette dispute. Harry ferma les yeux un instant, se sentant soudainement épuisé. La passion qu'il avait ressentie plus tôt avait désormais totalement disparu. Il attrapa son t-shirt qui était tombé du lit et l'enfila rapidement. Il hésita un instant devant la silhouette de Severus, allongé sur le dos et encore presque entièrement habillé, les bras croisés sur la poitrine mais plus lâchement que quelques minutes plus tôt, avant de s'approcher. Il déplia l'un des bras de son amant et vint s'allonger contre lui, posant sa tête contre son épaule. Severus resta tendu au début puis, voyant que Harry ne bougeait pas, il se détendit légèrement.
Finalement, la voix grave de Severus brisa le silence :
« J'ai peur du futur. »
Et Harry ne trouva rien à répondre, car il n'avait aucun moyen de le rassurer.
Okai, quelques mots en plus. On entre dans un nouvel arc de l'histoire, pas le dernier, mais clairement celui que j'attendais le plus. C'est ce qui va arriver dans les prochains chapitres qui m'a poussée – entre autres – à écrire cette fic, et ne pas juste la laisser dans un coin de mon esprit à ressasser. Là où je me suis dit, je peux apporter quelque chose qui n'a pas été fait dans le snarry, dans le voyage dans le temps. Et à la question est-ce que je vais réécrire tous les tomes du point de vue de Severus, la réponse est oui, en partie. Et j'espère vous apporter une nouvelle vision sur toute l'histoire de Harry Potter ! (et surtout, j'espère que vous aimerez !)
