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La prison de Seyreth était un large bâtiment gris aux contours hexagonaux anguleux, dressé au sommet d'une colline abrupte, à quelques kilomètres seulement de la frontière Ouest d'Otonomah. Destinée à garder en son sein les prisonniers les plus dangereux, et les criminels les plus effroyables, elle était entourée de cinq murs d'enceintes d'une rectitude infranchissable, constamment gardés par des équipes de sentinelles qui se relayaient à intervalles réguliers, pour maintenir une surveillance constante. Le centre d'accueil destiné aux civils se trouvait aux abords du troisième mur. Pour l'atteindre, il fallait passer une série fastidieuse de contrôles, de fouilles, et remplir des formulaires d'information divers.
Dépositaire d'une autorisation signée de la main du Grand Ordonnateur Spalmax, qui était affilié au ministère de la Justice, Ziegelzeig put parvenir plus rapidement jusqu'à la zone affectée aux rencontres entre les prisonniers et les membres de leur famille. La direction de Seyreth voyait ces possibilités de retrouvailles d'un très mauvais œil, et il était extrêmement rare qu'elle laisse ses résidents recevoir une quelconque visite. Néanmoins, dans le cas particulier qui amenait le renard, ils se montrèrent tolérants. Ceci n'empêcha pas les colossales gardes, tenant pour la plupart de mastodontes du type rhinocéros ou éléphant, à se montrer tout à la fois méfiants et brutaux à l'égard de Ziegelzeig. Celui-ci ne s'en offusqua pas, et se soumit bien volontiers à toutes les procédures exigeantes qui lui furent imposées, avant qu'il ne soit amené en salle de rencontre.
Cette pièce, lourdement sécurisée, se décomposait en deux parties, séparées par un épais mur central, lequel était coupé en son centre par une vitre en Sebar, matière réputée quasiment indestructible, et qui avait la particularité d'être transparente, quoique légèrement opaque. On fit s'installer Ziegelzeig sur une chaise en acier, à laquelle il fut menotté. Décidemment, même les civils étaient considérés comme des prisonniers, ici. Les gardes qui l'accompagnaient firent un signe de tête à leurs homologues, situés de l'autre côté, et s'éloignèrent de quelque pas. Ils n'étaient pas tenus de respecter une distance d'intimité, et était libres d'écouter et de prendre en notes le contenu de n'importe quelle conversation. Néanmoins, le courrier signé de la main de Spalmax intimait l'ordre de respecter le caractère privé de l'entrevue qui allait se dérouler entre Ziegelzeig et le détenu Etrogarheim, les propos tenus pouvant être considérés comme affaire d'état.
Le renard attendit près de vingt minutes sur cette chaise froide et inconfortable, avant qu'un quelconque signe d'activité ne soit perceptible de l'autre côté. Il supposa qu'il s'agissait du temps nécessaire pour chercher le prisonnier dans sa cellule, et l'escorter jusqu'ici, en respectant scrupuleusement toutes les étapes de sécurité imposées. Finalement, la porte blindée située de l'autre côté de la pièce, s'ouvrit à la volée, laissant entrer un groupe de quatre gardes lourdement armés, qui chacun tenaient une chaîne, reliée à l'un des membres d'Etrogarheim. Le loup était revêtu de la tenue qu'on imposait aux prisonniers de Seyreth, à savoir un uniforme d'un blanc immaculé. Il se racontait que chaque soir, les détenus voyaient leurs vêtements inspectés, et subissaient des blâmes physiques, si ceux-ci étaient tachés. Une manière comme une autre de les garder sous contrôle, de façon permanente. Son museau était également barré d'une muselière en cuir noir, pour prévenir toute tentative de morsure.
Cependant, malgré cet accoutrement, Etrogarheim gardait cette allure fière, bien que le blanc de son pelage semblât se confondre avec la couleur de sa tenue, lui donnant l'allure vague et diffuse d'un spectre. Ses yeux vairons, toujours glacials, semblaient étinceler, au milieu de cet amalgame blanchâtre. Pour les prisonniers, le confort d'une chaise était un luxe de trop, et il n'y en avait donc pas de leur côté du parloir. Les gardes relièrent les chaines qui entravaient le loup blanc à de lourds anneaux d'acier, rivetés au sol, et s'éloignèrent de quelques pas, après l'avoir délesté de sa muselière.
Le loup blanc fit craquer sa mâchoire et mordit mollement dans le vide à plusieurs reprises, semblant apprécier de se voir libéré de cette entrave particulière. Alors, il plongea son regard dans les yeux de son fils, et sourit froidement.
« — J'ai du mal à croire que tu aies accepté de venir.
— J'ai du mal à croire que tu m'aies demandé de le faire. »
Etrogarheim ricana légèrement, avant de jeter un coup d'œil aux gardes qui se tenaient de son côté, et qui ne le quittaient jamais du regard.
« — Ces types se prennent tellement au sérieux, ironisa-t-il.
— Epargne-moi tes conneries et viens-en aux faits. Qu'attends-tu de moi, exactement ? »
Le ton glacial qu'il employait tentait de dissimuler le trouble qu'il ressentait à l'idée de cette rencontre. Il aurait souhaité ne jamais avoir à la vivre, mais il était trop tard pour reculer, maintenant. Le loup blanc lui offrit un sourire tout en crocs, avant de répondre :
« — Tu es si direct… Ne devrait-on pas se saluer, et se demander de nos nouvelles… ? Ce genre de choses totalement ridicules que font les membres d'une même famille, quand ils se retrouvent.
— Comme tu le dis, ce sont des trucs ridicules que font les membres d'une même famille. On n'est pas vraiment concernés, du coup, pas vrai ? Alors arrête de jacter pour ne rien dire.
— Oh, c'est dur, de ta part… Moi, je voulais prendre de tes nouvelles, vois-tu ? Toujours engagé dans ton union bâtarde avec la lapine ? L'as-tu déjà rendue grosse ? Je vois ça d'ici… De quoi entacher l'héritage de mon sang pendant des générations, et des générations… »
A la mention provocante de Valkeyrie, le sang de Ziegelzeig ne fit qu'un tour. Pour le coup, il valait mieux qu'il soit menotté, en effet… Il aurait pu vouloir défoncer la plaque de Sebar pour aller terminer à coups de poing ce qu'il regrettait à présent de ne pas avoir achevé, un peu plus d'un mois auparavant. La mâchoire serrée par la colère, le renard rétorqua virulemment :
« — C'est vrai qu'il est si pur, n'est-ce pas ? Dixit le loup arctique qui a fait un gosse à une renarde ! Y a pas quelque chose qui cloche, dans ce que tu dis ?
— Tu as absolument raison ! Néanmoins, j'ai fait tout ce que j'ai pu pour corriger mon erreur, par la suite…
— Ouai, ouai… On l'a déjà entendu, cette histoire. Ecoute, si tes conneries se limitent à ça, moi je fiche le camp d'ici. »
Alors qu'il se redressait, prêt à lever la patte pour alerter les gardes qu'il voulait sortir, Etrogarheim rugit brutalement.
« — Assis ! »
Face au ton violent et à la puissance avec laquelle il avait émis cet ordre, Ziegelzeig resta interdit. Il tourna à nouveau son regard vers lui, et une sourde colère y brûlait. Le loup blanc n'y réagit absolument pas, se contentant de lui indiquer sa chaise d'un signe du museau, l'invitant à y reprendre place. Percevant le fait d'obéir comme un signe de faiblesse, le renard finit cependant par se rasseoir, à contrecœur.
« — Y a intérêt à ce que les infos que tu es prêt à balancer sur Neferio Drake vaillent le coup… Parce que sinon, je crois que je finirai derrière ces murs, moi aussi, pour t'avoir liquidé !
— C'est amusant que tu dises cela… Car c'est la principale raison qui m'a poussé à te demander de venir. »
Légèrement troublé par cette réponse, Ziegelzeig fronça les sourcils.
« — Qu'est-ce que tu veux dire ?
— Pourquoi ne m'as-tu pas tué ? »
Il avait posé cette question sur un ton froid, mais sans aucune trace d'ironie ou de méchanceté. Il exprimait simplement une curiosité sincère, face à laquelle le renard se sentit un peu décontenancé. Voyant qu'il restait silencieux, le loup blanc explicita sa demande :
« — C'est vrai… Tu avais toutes les raisons de le faire. Je t'ai abandonné avant ta naissance, pour finalement te reprendre des années plus tard, en te cachant que j'étais ton père. Je t'ai menti toute ta vie. Je t'ai obligé à suivre ma voie. Je t'ai trahi. J'ai brisé ta carrière. Je t'ai mutilé… J'ai fait de ton existence un enfer, et j'ai manifesté un nombre incalculable de fois en ta présence le fait que cette idée me réjouissait… Et pourtant, quand enfin tu aurais eu l'opportunité de me tuer sans avoir à en assumer les conséquences, quand enfin tu aurais pu obtenir cette satané vengeance après laquelle tu devais courir depuis toutes ces années… Tu as renoncé… Et je n'arrive pas à comprendre pourquoi. Pour être honnête, ça m'empêche même de dormir la nuit. »
Ziegelzeig resta abasourdi devant ce discours. Certes, tout ce qu'il disait était vrai, mais c'était bien la première fois qu'il en faisait l'aveu d'une telle manière, sans essayer de justifier ses actes odieux par des détours biaisés, et des motifs faussés. D'une voix légèrement tremblante, le renard répondit :
« — Je t'avoue qu'à l'idée que ça puisse te provoquer quelques insomnies, je serais tenté de ne pas te fournir de réponse… »
Ricanant face à cette boutade, le loup blanc attendit néanmoins la suite avec une avidité qu'il peinait à contenir. Aussi, Ziegelzeig reprit-il en ces termes :
« — Si Valkeyrie n'avait pas été là, je crois que je l'aurais fait. Mais ce n'est pas seulement les mots qu'elle a prononcé qui ont retenu mon bras. Ils m'ont juste permis de retrouver mes esprits, l'espace d'une fraction de seconde… Elle a été suffisante pour que je comprenne que j'étais sur le point de faire une chose terrible, et que je le regretterai tout le reste de mon existence… »
Etrogarheim fronça les sourcils, visiblement déçu par cette explication. Il secoua la tête avant de grogner.
« — Cette réponse ne me convient pas. Elle n'éclaire rien.
— Que veux-tu que je te dise d'autre ?
— Je veux que tu mes dises concrètement pourquoi je suis encore en vie aujourd'hui ! »
Perdant patience, Ziegelzeig lança d'une voix coléreuse la réponse qu'il avait toujours eue au fond de lui, tout en refusant de se l'avouer :
« — Parce que tu es mon père ! »
Choqué par ses propres paroles, le renard détourna les yeux, ne pouvant de fait pas constater l'effet de ses mots sur Etrogarheim. Le loup blanc se fendit d'une expression stupéfaite. Les yeux écarquillés, la bouche légèrement entrouverte, il resta muet. Finalement, c'est Ziegelzeig qui reprit la parole, sa voix toujours enrouée par une rage indicible, qu'il tournait surtout contre lui-même.
« — Je n'arrive même pas à comprendre comment cette raison a pu me sembler valable, à cet instant. Mais c'est bien pour ça que je n'ai pas frappé. Je me suis souvenu de l'horreur qu'avait été pour moi la révélation que tu m'avais faite le soir-même, lorsque tu m'as appris que tu étais mon père… Je me suis demandé comment tu avais pu faire subir ça à ton propre fils ! Tout ce que j'ai enduré par ta faute, les épreuves horribles que j'ai dû traverser à cause de toi, et la haine infinie que tu m'inspirais… Rien de tout ceci n'a été assez fort pour me convaincre de mettre un terme à ta misérable existence. Parce qu'alors, oui, j'aurais tué mon père. Mon propre père. Et je n'aurais pas valu mieux que toi. »
Etrogarheim secoua la tête, l'air pensif. Lorsqu'il répondit, ce fut d'une voix grave et sincère, que Ziegelzeig ne lui connaissait pas.
« — Ce que tu dis est vrai. C'est entièrement vrai. Et c'est sans doute pour ça, que je regrette que tu ne l'aies pas fait… »
Un lourd silence retomba entre eux. A présent, les choses étaient claires, pour l'un comme pour l'autre. Sans vraiment comprendre pourquoi, Ziegelzeig sentit sa colère se muer en une sorte de soulagement. Il avait l'impression de s'être libéré du lien avilissant et morbide qui l'enchaînait à son passé, tout comme à son père. Le simple fait d'épargner Etrogarheim n'avait pas été suffisant. Il comprenait maintenant qu'il avait eu besoin d'extérioriser une réalité, qui lui permettait de s'assurer une indépendance totale vis-à-vis de ce qui composait son vécu, son passé. Tout comme il s'était délesté des ténèbres dans lesquelles il avait sombré par faiblesse, il se détachait à présent de l'ombre que le loup blanc avait fait peser sur son existence. Peut-être lui serait-il possible à présent d'aborder son avenir avec plus de sérénité.
La conversation étant close à ses yeux, le renard releva la patte pour attirer l'attention du garde, qui s'approcha de lui d'un pas lourd, un trousseau de clés en main. Alors Etrogarheim reprit la parole, dans un souffle.
« — Je vais devoir continuer à vivre avec le poids de mes fautes… Les ténèbres ne viendront pas asservir mon esprit, pour m'en libérer… »
N'étant pas certain d'avoir bien saisi le sens de ces paroles, ni la portée qu'elles pouvaient avoir pour le loup blanc, et encore moins pour lui-même, Ziegelzeig les perçut néanmoins comme un regret ouvertement exprimé. Alors que le garde défaisait les menottes qui le maintenaient à son siège, il ressentit le besoin de ne pas partir en abandonnant son père à cette pensée. Avec amertume, et presqu'à contrecœur, il lui dit :
« — Je ne pourrais jamais te pardonner ce que tu m'as fait… Mais je peux te pardonner d'être ce que tu es. »
Refusant d'observer l'effet que ces mots pouvaient avoir sur leur destinataire, Ziegelzeig quitta la pièce d'un pas rapide.
Bien que la seule chose dont il eut envie suite à cette conversation avec son père fut de rentrer chez lui pour retrouver Valkeyrie, Ziegelzeig se surprit à privilégier la marche plutôt que les transports en commun pour remonter des abords des quartiers Ouest jusqu'au centre-ville d'Otonomah, où se trouvait le square Vif-vent. Marcher avait toujours été pour lui un moyen de remettre les choses en perspective. Courir lui permettait d'oublier, de focaliser son esprit sur autre chose, de profiter de cette seule vitesse grisante dont il était si fier et qui laissait tout derrière elle. Mais à cet instant, il ne désirait pas oublier. Il désirait réfléchir, et comprendre.
Car, au plus profond de lui-même, il avait senti quelque chose se déverrouiller, et l'apaisement consécutif à cette libération lui permettait de soupeser certaines vérités fondamentales le concernant. Déjà, il ne se sentait plus coupable vis-à-vis de son passé, de ce qu'il avait pu être pendant ses jeunes années. Il n'en rejetait pas la responsabilité, mais se sentait prêt à l'assumer pleinement, désormais. Il avait cherché à fuir tout ce pan de son existence pendant si longtemps, et maintenant, peut-être qu'il pourrait l'assimiler, le comprendre, et en faire le mortier d'une édification nouvelle.
Il n'y avait pas eu de déclic particulier, ni même de remise en question des rapports qu'il entretenait avec son père. Il le détestait toujours autant, et souhaitait ne jamais le revoir. Mais du reste, cela ne le tracassait plus tant que ça. Il se sentait prêt à accepter qu'Etrogarheim soit ce qu'il était, et que cela ait participé à le mener là où il se trouvait, aujourd'hui. C'était comme Valkeyrie le lui avait dit : le hasard et le destin n'y faisaient rien. Seuls importaient les choix, et les liens. A l'idée que l'idéalisme outrancier de la lapine puisse déteindre sur lui, il se prit à sourire. Ce n'était pas si mal finalement, de voir les choses plus positivement.
Au moins, sa tâche était-elle accomplie. Comme il s'était acquitté de son devoir, Etrogarheim ne pourrait plus trouver de mauvaises excuses pour dissimuler aux enquêteurs ce qu'il pouvait savoir d'intéressant sur Neferio Drake. Avait-il réellement des informations essentielles à fournir, d'ailleurs ? Rien n'était moins sûr… De toute manière, Ziegelzeig n'était plus tout à fait certain d'être allé à la rencontre de son père dans ce seul but, finalement. Mais quoiqu'il ait cherché, il semblait l'avoir trouvé.
Le jour commençait à s'estomper lorsqu'il arriva à proximité de chez lui. Il profita un instant de l'atmosphère ensoleillée et rayonnante du square, caressé par un doux vent de printemps qui portait dans son sillage une odeur de verdure. Portant le regard aux alentours, il fut stupéfait par la beauté des lieux, ce cadre magnifique et verdoyant en plein cœur de la capitale, surplombé par le grandiose Grand Chronographe, dont la haute tour était encore en rénovation, à cette heure. Cet instant de paix et de sérénité, il l'avait mérité, et il en profita aussi longtemps qu'il le put.
Quand il passa la porte de l'appartement, il fut accueilli par une odeur délicieuse et familière, qui lui mit immédiatement l'eau à la bouche. Le doux fumet provenait de la cuisine, ouverte sur le séjour, et qui baignait dans la lumière des rayons de soleil de cette fin d'après-midi. Valkeyrie s'afférait aux fourneaux. Elle ne l'avait pas entendu rentrer. Pendant un instant, il s'adossa au mur attenant de la cuisine, et l'observa, prise par les manœuvres du quotidien. Il se sentit gagné par un élan de tendresse à son égard, et pour une raison qu'il ne chercha pas à approfondir, se sentit à la fois fier et chanceux.
D'un pas léger, il se glissa derrière elle, et la surprit, sans l'effrayer, en passant ses bras autour de sa taille.
« — Je suis rentré, glissa-t-il à son oreille. »
Elle se retourna contre lui, souriante, et l'embrassa.
« — J'ai encore trouvé l'un de ces sacs de céréales spéciaux que maman nous avait ramené de Seyrault, au nouvel an. Du coup, je me suis dit que je pourrais nous cuisiner une Fètiz. »
Il s'agissait de cette fameuse tarte à pâte épaisse, farcie de céréales, et recouverte d'une tonne de fromage fondu. Ziegelzeig en était complètement fou, et ne pouvait en laisser le moindre morceau, même s'il finissait par en être malade. Il comprit qu'elle avait cherché un moyen de lui faire plaisir, et de le réconforter suite à cette rencontre forcée avec son père. Il s'imagina qu'elle avait dû s'angoisser toute l'après-midi par rapport à ça, et avait dû craindre l'état dans lequel il aurait pu rentrer. Il lui sourit délicatement, avant d'humer à plein museau l'odeur qui s'échappait du four.
« — Tu sais comment me prendre par les sentiments, toi…
— Hmm… J'ai quelques notions. »
Le ton légèrement provocateur sur lequel elle avait dit ça l'émoustilla quelque peu. Glissant son regard contre lui avant de se détourner pour retourner surveiller la cuisson de son plat, Valkeyrie lui offrit un sourire qui voulait tout dire.
Il se doutait qu'elle devait mourir de curiosité quant à ce qui avait pu se dérouler à la prison de Seyreth, mais qu'elle se retenait de le questionner à ce sujet, afin de ne pas le brusquer. Aussi, ce fut lui qui engagea la conversation sur le propos :
« — Cet abruti voulait savoir pourquoi j'avais décidé de l'épargner. »
Elle se crispa un peu, avant de se relever. Elle dû travailler sur son expression avant de se retourner, afin d'essayer de la rendre la plus neutre possible. S'adossant au buffet de la cuisine, elle demanda :
« — Et… Tu as trouvé une réponse satisfaisante ?
— En fait, je crois que je me posais la même question que lui, depuis tout ce temps. Alors, oui… Je crois que la réponse que j'ai fini par trouver était satisfaisante. Pour lui, comme pour moi. »
Elle le regarda avec attention, préférant le laisser exprimer par lui-même ce qu'il voulait ou non lui révéler à ce sujet. Ziegelzeig se sentit touché par la sollicitude qu'elle témoignait à son égard. Pour lui faire comprendre qu'il n'y avait aucun lieu de s'inquiéter, il lui sourit doucement, avant de continuer :
« — Je n'ai pas pu le faire, parce que c'est mon père. Tout simplement. Aussi odieux, répugnant et corrompu soit-il. Il reste mon père. »
A cette explication, elle lui rendit son sourire. Dans ses magnifiques yeux émeraude, rendus plus purs encore par la lumière du soleil qui tombait sur elle en cascade, il lut un profond soulagement, et une forme de quiétude retrouvée. Elle s'approcha de lui, l'embrassa doucement, avant de le laisser la serrer dans ses bras.
« — Je suis tellement fière de toi, mon amour… »
Il l'était aussi, pour la première fois depuis bien longtemps. Il aurait voulu ne jamais la lâcher, cette lapine qui était entrée dans sa vie en ruines, et l'avait poussé à y faire un sacré ménage. A l'idée qu'ils seraient bientôt séparés, il sentit un peu de sa joie lui échapper.
« — Ça va être dur de te laisser partir, madame l'ambassadrice…
— Le plus dur sera pour moi, je t'assure. »
Elle se recula légèrement, lui lançant un regard un peu inquiet. Elle devrait partir dans quelques jours, en compagnie de Dandra, de Spalmax et d'autres dignitaires d'Otonomah qui fondaient son ambassade, en direction de Grandsiège, la capitale du royaume de Glamdrem, où ils devraient plaider la cause de leur peuple auprès du grand roi Selios III. Ziegelzeig, pour sa part, embarquerait avec les premières forces de l'armée sénatoriale, aux côtés du général Friv, pour planter l'avant-poste des opérations, à quelques kilomètres seulement de Shadowrift.
Ils ne se reverraient pas avant un petit moment, c'était certain. Après toutes les épreuves qu'ils avaient traversé ensemble, et ces deux mois de vie commune, qui n'avaient été source que de joie et de moments inoubliables, il leur était difficile d'imaginer passer une seule journée éloignés l'un de l'autre. Mais la situation l'exigeait. Ils avaient contribué à éloigner temporairement la menace que faisaient peser les ténèbres sur la lumière qui guidait leur peuple… Il leur appartenait à présent de lutter farouchement pour la préserver.
Tandis qu'ils se laissaient gagner par cette légère mélancolie, qu'ils ressentaient à chaque fois qu'ils évoquaient leur séparation prochaine, l'alarme du four retentit, attirant leur attention sur des éléments plus terre à terre et moins anxiogènes. La Fètiz était prête, et ils pouvaient passer à table, pour profiter encore un peu de ce quotidien simple et tranquille, qu'ils avaient gagné au prix de temps d'efforts.
Dans un coin de la pièce reposait une épée géante aux côtés d'un vieux fleuret. Pour le moment, leurs propriétaires n'avaient plus besoin de les brandir. Ils espéraient que cela durerait le plus longtemps possible.
Achevé à Sélestat, France, le 22 Mars 2016.
Notes de l'auteur :
Et voilà... 36 chapitres, et enfin une note de l'auteur, pour célébrer la fin de la publication de Kiren sur cette plateforme. Bien entendu, le roman a été achevé il y a bien longtemps maintenant, mais d'avoir eu l'occasion de le partager ainsi a été une expérience fantastique. Je ne peux pas prétendre que le succès fut phénoménal, incroyable, inattendu... Mais j'ai visiblement réussi à intéresser une poignée de personnes, et c'est déjà ça.
Le tome 2 est en cours d'écriture, et je ne sais pas si je vais le publier au fur et à mesure de son écriture, ou si je vais attendre de l'achever avant de le partager. A vous de me dire ce que vous préférez. Mais je vous préviens qu'il est plus massif, plus sombre, plus violent, et plus déterminant en termes d'évènements que le premier, qui était avant tout un moyen d'introduire un univers et des personnages avant de lancer la véritable machinerie (complexe et implacable).
Merci d'avoir suivi cette histoire, merci pour votre présence et vos retours.
Espérons qu'elle saura intéresser l'un ou l'autre des éditeurs à qui je l'ai envoyée. Et à bientôt pour la suite, peut être !
