Je découvrais la rancoeur.

J'avais tout donné à la déesse Athéna. Mon sang, deux-cent-trente ans de cette interminable vie que je n'avais pas souhaitée. Mes angoisses, mes espoirs. Mes haines, mes amitiés même : pour elle j'avais sacrifié Dohko, mon cher Dohko, que j'avais laissé partir à l'autre bout du monde – et à cette époque où l'avion ni même la voiture n'existaient, c'était vraiment le bout du monde – sans même avoir l'espoir de le revoir jamais. Mon corps, mon âme. Jusqu'à mon coeur. Jusqu'à Kanon, qui n'avait rien demandé et qui sans le savoir m'avait fait le plus beau des cadeaux. Pour protéger son Grand Pope, moi, Shion, je m'étais prostitué avant de rejeter un bonheur à portée de main, persuadé que vie privée et vie publique étaient incompatibles. Et pour quelle récompense ? A présent, ce qu'Elle exigeait de moi, mon coeur se refusait à le Lui donner.

J'aurais accepté n'importe quoi ... j'avais accepté n'importe quoi, quel qu'en soit le prix, sans rechigner. Pour elle et à cause d'elle, j'avais vécu les affres du pouvoir et de la solitude, enfermé dans ma fonction de Grand Pope. Grand Pope ... un titre honorifique, qui aurait tourné la tête à plus d'un. S'ils savaient ce qu'il en coûtait ... !

Athéna, déesse de sagesse, d'amour et de paix ... pourquoi me prenait-elle mon enfant ? Ne lui en avais-je pas donné assez ? Pourquoi moi ? Pourquoi mon enfant ?

Les yeux dévorés par des larmes brûlantes qui ne semblaient pas vouloir se tarir, je me laissais aller, vidé de toute énergie, mon bébé serré contre ma poitrine. Elle bougeait un peu dans son sommeil de temps à autre, ses petits poings levés, inconsciente du destin terrible qui l'attendait. Tout parent souhaite le meilleur avenir pour son enfant. Mais ma fille à peine née, je ne pouvais déjà plus rien espérer ni pour elle ni pour moi. Nous étions condamnés par une volonté divine aussi cruelle qu'inexplicable à, elle grandir, moi vieillir l'un à côté de l'autre, séparés par une barrière invisible mais toujours présente, celle qui se dresse entre les dieux et le reste des êtres vivants. Et un jour, une guerre sainte surviendrait, et je la verrais souffrir et en mourir, comme cette petite Sasha dont j'avais tenu la main lorsqu'elle s'était éteinte un matin d'automne. C'était il y a si longtemps et pourtant c'était hier ... et c'était demain. Rien qu'à cette pensée atroce, les sanglots m'étouffaient. Les dieux, dans leur miséricorde, fassent que je ne voie jamais ce jour funeste, que mes yeux se soient fermés sur ce monde avant. J'avais tout supporté, mais ça, jamais. Jamais.

- Donnez-la moi.

Je sursautai et instinctivement, serrai ma fille dans mes bras comme si je craignais qu'on me l'arrache. Mais ce n'était que Gallia, penchée sur moi, qui me souriait gentiment.

- Elle doit être trempée, je vais la changer. Et je vous la redonne, d'accord ?

Brave Gallia. Elle avait été mère, elle avait compris ma détresse, et sur son épaule j'avais pleuré durant des heures sans crainte d'être jugé. Elle n'avait rien fait, rien dit pour me consoler – aucune parole ne l'aurait pu, je crois – elle m'avait juste serré dans ses bras, moi, le Grand Pope, jusqu'à ce que je m'effondre de fatigue et de douleur.

Pendant deux jours, mon esprit ne fut que chaos, sorte de magma d'idées sans queue ni tête, mais toujours centrées autour de cette obsession : pourquoi ma fille ?

Puis peu à peu, l'apaisement fit son chemin, et je parvins à prendre un peu de recul. A la révolte succéda l'interrogation : pourquoi ma fille ? Il naissait chaque jour par-delà le monde des centaines de milliers de petites filles qui auraient pu être aussi bien qu'elle la réincarnation d'Athéna. Alors pourquoi la mienne et pas une autre ? Était-ce un hasard ? Difficile de le croire. Au bien tout avait-il été calculé, planifié de longue date ? Écrit dans les cieux ? Non, Athéna, si elle n'était pas mère, demeurait une femme, et quelle femme aurait exigé ce sacrifice au-delà des mots d'une autre femme ?

Mais je n'étais pas une femme. Ni un homme. Ni un dieu.

J'étais ... oh par tous les dieux !

Je commençais à soulever le voile de mes origines, et soudain cette perspective m'emplissait d'effroi. Dans mon esprit troublé, les pièces du puzzle s'assemblaient, l'une après l'autre et ce que je découvrais au fur et à mesure où elles s'emboîtaient me laissait sous le choc.

Dans ma jeunesse, j'avais beaucoup fréquenté le précédent Grand Pope. Atlante comme moi, avec son frère Hakurei nous étions au Sanctuaire les derniers représentants de cette civilisation quasi éteinte. Seule une poignée d'entre eux, disséminée aux quatre coins du monde, perpétuait ses traditions et sa culture. La plupart avait été engloutie dans le grand cataclysme d'antique mémoire, et avec lui tout un pan de notre histoire, si bien que plus personne ne pouvait dire avec certitude d'où nous venions. Les uns parlaient d'une île de Méditerranée que la fureur des flots avait engloutie en une nuit, d'autres de mystérieuses contrées du Nord, d'autres encore d'une origine céleste. A vrai dire, personne ne connaissait le fin mot de l'histoire, et mon maître le Grand Pope Sage était le premier à le reconnaître, il n'en savait pas plus que les autres. La tradition orale avait du bon, mais aussi ses limites, et les propos déformés devenaient vérité, et la vérité devenait mythe. Tout ce que nous savions avec certitude, en fin de compte, c'était que la civilisation atlante avait été brillante, bien au-dessus des autres peuples de la même époque, et avait disparu sans laisser d'autres traces que des spéculations et des questions.

Pour autant qu'il savait, il y avait toujours eu des Atlantes au sein du Sanctuaire d'Athéna. Pourquoi, avaient-ils un lien privilégié avec la déesse ? Ou leur avait-elle simplement accordé un droit d'asile ? Curieusement, mon maître avait paru troublé, et n'avait rien répondu. Son attitude m'avait intrigué alors, car cela lui ressemblait si peu. La connaissance et sa transmission étaient la pierre angulaire de son existence, et pourtant mon intuition me disait qu'il devait en savoir bien plus que ce qu'il laissait paraître. Pourquoi me le cacher ? Était-ce quelque chose de si honteux, de si horrible que mieux valait que je n'en sache rien ? Cette lueur étrange, mélange de fierté et de douleur, que j'avais lue dans mon regard l'espace d'un éclair m'avait dissuadé d'approfondir le sujet, et le temps avait fait le reste.

Puis il y avait eu cette petite fille, cinq ans plus tard. Cette petite fille débarquée d'un bateau en provenance d'Italie. Je me souviendrai toujours de la fébrilité de Sage ce jour-là. Jamais je ne l'avais vu ainsi, ne tenant pas en place, la voix vibrante d'émotion et le souffle court, faisant les cent pas sur la grande terrasse du Palais, comme si toute sa vie il n'avait vécu que dans l'attente de ce moment. Il avait les nerfs à vif, aussi n'avais-je pas osé poser la moindre question. Ce n'est que lorsqu'elle était apparue en bas de l'escalier, cette fillette intimidée et au bord des larmes, que je l'avais entendu murmurer d'une voix bouleversée :

- Comme elle a changé ...

J'avais alors compris qu'il l'avait déjà rencontrée. Mais pourquoi ne m'en avait-il rien dit ? Et peu de temps après, lorsque j'avais évoqué le chagrin qu'avait dû avoir sa mère à la laisser partir, il m'avait répondu, comme sur la défensive.

- La réincarnation d'Athéna ne naît pas d'une femme !

Je l'avais dévisagé avec des yeux ronds, surpris par sa virulence. Il en avait pris conscience et s'était radouci.

- Un jour tu comprendras, m'avait-il dit. Nul n'échappe à son destin.

Mais je n'avais pas compris ... jusqu'à aujourd'hui.

"Etre né de la cuisse de Jupiter", dit l'expression. Jupiter, c'est ainsi que les Romains appelaient Zeus. Zeus, père d'Athéna. On attribuait cette naissance pour le moins bizarre à Dionysos, non à Athéna, mais la similitude était troublante, car à en croire Sage, Athéna n'était pas née d'une femme. Les générations qui s'étaient succédé avaient fait de ce détail un mythe, que personne ne croyait plus depuis longtemps. Et si sortir la cuisse d'un dieu n'était que l'allégorie d'un accouchement ? De l'accouchement d'un Atlante ? Quel était le lien exact entre les dieux et les Atlantes ? Et s'ils étaient apparentés d'une manière ou d'une autre ? Si cela suffisait à expliquer leur supériorité sur les autres civilisations, autrement dit sur les humains ? Et si seul un Atlante pouvait mettre au monde la réincarnation d'Athéna ? Cet élément à lui seul aurait suffi à expliquer cette chute brutale de leur monde : plus d'Atlante, plus d'Athéna. Bien des rivaux sur l'Olympe se seraient frotté les mains à cette seule idée. Quelle autre force aurait été assez puissante pour causer leur chute, sinon une main divine ? Poséidon ? Hadès ? Les suspects étaient légion ...

Et cela signifiait que si Athéna naissait d'un Atlante, alors Sasha ... oh, mon pauvre maître, comme je comprenais votre douleur à présent, ce jour-là. Ainsi donc c'était vous qui aviez mis la petite Sasha au monde, quelque part dans les profondeurs du Palais, avant de la confier à un orphelinat discret d'Italie, à des centaines de kilomètres de là dans le seul but de la protéger. Pas étonnant, dans ce cas, que vous n'ayiez eu aucun mal à localiser la réincarnation de notre déesse ... vous saviez où elle était depuis le début ! Et moi qui avais cru que le regard que vous aviez pour elle était celui d'un Grand Pope pour sa déesse, alors qu'il était celui d'un père pour sa fille ... maintenant, avec tous ces éléments devant les yeux, je me demandais comment j'avais pu passer si longtemps à côté de l'évidence.

Mais n'étais-je Grand Pope que pour cela, pour mettre au monde celle qui deviendrait Athéna ? Quelle légitimité alors ? L'impression d'avoir volé mon trône à un autre chevalier plus apte que moi à remplir cette suprême fonction m'avait hanté pendant des décennies, et redoublait à présent. " Nul n'échappe à son destin", m'avait dit mon maître. Était-ce écrit dans les cieux ?

Mais on ne pouvait pas réécrire l'histoire. Il était trop tard pour reculer. Et ce que mon maître avait fait, je le ferais aussi. Quel qu'en soit le prix. Et le jour où je le retrouverais en Hadès, je n'aurais pas à baisser les yeux de honte.


Je m'accordai trois jours. Trois jours avec ma fille, qui seraient toute notre histoire ensemble. Mais ce serait trois jours rien que pour nous deux, avant que je ne redevienne le Grand Pope et elle Athéna. Je lui donnai le sein, barbotai avec elle dans le bain, et l'admirai tandis qu'elle s'endormait contre moi – tant de choses qui paraissent si anodines mais qui me seraient à jamais refusées aussitôt que j'aurais regagné le Palais. Je gravais ces instants dans ma mémoire pour me donner des forces pour ce qui allait suivre.

C'est effrayant, ce que les bébés changent vite. Elle n'avait que six jours et changeait d'heure en heure lorsque je la revêtis d'un lange brodé aux armes de la déesse, pour la conduire vers son destin. C'était une responsabilité énorme contre laquelle mon coeur luttait, mais je ne comptais pas m'y soustraire. Je remerciai Gallia pour l'aide qu'elle m'avait apportée durant ces quelques jours, et pris le chemin du Palais sous son regard plein de tristesse.

Personne ne devina jamais la torture de mon âme tandis qu'impassible je présentais la réincarnation de la déesse Athéna à un peuple en liesse.

Les premières semaines furent un tourbillon de joie et de rires puis progressivement une certaine sérénité s'installa. Je ne quittais pas ma fille des yeux, et le soir je n'acceptais qu'à contrecoeur qu'elle soit emmenée dans ses appartements pour y dormir, couvée du regard par une armée de nourrices. J'en venais presque à oublier qu'elle était vouée à un destin divin. Mais malgré toutes mes résolutions, l'instinct fut le plus fort, et je profitai de l'occasion pour me permettre ce que j'aurais jamais osé auparavant : enfreindre à tours de bras le sacro-saint règlement du Palais. Aux orties la réserve, le protocole et autres petites mesquineries. La vie était trop courte ( dans la bouche d'un vieillard de deux-cent-trente ans bien sonnés, cette réflexion pouvait passer pour de l'ironie ! ) et je comptais profiter pleinement de chaque minute avec ma fille. Un Grand Pope se devait de protéger Athéna et de veiller à son bien-être jusque dans les moindres détails, non ? Cet argument imparable cloua le bec de toute la valetaille du Palais et je pus à loisir me promener avec elle dans les bras en gâtouillant à mort, sous les yeux dépités des nourrices réduites au chômage technique.


Ne manquait qu'une chose à mon bonheur : le retour de Kanon. La présentation d'Athéna ne l'avait pas fait sortir de sa tanière, mais ignorant tout de ce qui les liait, je ne m'en étonnais pas. Sans doute ruminait-il sa colère contre moi quelque part.

Je ne voyais guère plus son jumeau, et j'avais la désagréable impression qu'il faisait tout pour m'éviter. Aussi poussai-je un cri de satisfaction quand quelques jours plus tard je le heurtai par hasard au détour d'un couloir du Palais.

- Ah, Saga ! Tu tombes bien, J'ai besoin de te parler.

Son air hagard me fit peur. Il semblait perdu, et me dévisagea comme un somnambule que l'on vient de tirer de son sommeil.

- Tu as une mine affreuse.

C'était le moins qu'on pouvait dire : de profonds cernes creusaient son visage d'ange, ses lèvres étaient si serrées qu'elles en étaient blanches, et ses yeux rougis témoignaient de longues nuits blanches.

- Saga, tu ne vas pas bien ?, m'inquiétai-je.

- Si, Majesté, tout va bien, dit-il d'une voix faible, ravalant avec difficultés un sanglot.

- Il faut que nous parlions, Saga ...

- De quoi donc ?, s'écria-t-il soudain avec violence. Il est trop tard pour parler maintenant !

- Que veux-tu dire ?, lui demandai-je, épouvanté.

Il secoua la tête, ne sachant visiblement pas quel parti prendre, celui de me parler ou pas. Je décidai de lui forcer la main.

- Retrouve-moi ce soir, nous serons tranquilles pour parler. A dix heures, au Mont Etoilé.


Je ne saurai jamais quel pressentiment non avoué me saisit ce soir-là. Sans raison, je décidai d'aller voir ma fille, que j'avais confiée à ses nourrices en fin de soirée et qui devait dormir à poings fermés. Sur la pointe des pieds, j'entrai dans sa chambre, mes longues robes glissant dans un murmure léger sur le sol de marbre. Couchée sur le côté, son petit pouce dans la bouche, elle ne se réveilla pas. La lueur vacillante des torches arrondissait encore la ligne de sa joue et lui donnait un petit air boudeur et innocent. Qu'elle était jolie ! Un instant, je fus tenté de la prendre dans mes bras, mais je me retins, de peur de l'arracher à son monde de rêves. C'était si bon de rêver ... Son destin cruel la rattraperait assez tôt.

Avec un soupir nerveux que je ne m'expliquai pas, je m'arrachai d'elle et pris le chemin du Mont Etoilé.

Je ne devais jamais la revoir.

Saga fut ponctuel, comme toujours. Sur l'horloge pyrique dont je pouvais distinguer le sommet au loin, un feu venait de s'allumer lorsqu'un bruit de pas lourds résonna dans l'escalier. Je soupirai nerveusement, et frissonnai malgré ma lourde robe. J'avais un mauvais pressentiment. Saga n'était pas homme à se laisser abattre pour peu de choses, il avait donc dû se passer quelque chose de grave pour le mettre dans cet état. Et moi, tout à ma joie au milieu des langes et des biberons, je n'avais rien deviné.

- Merci d'être venu, Saga, lui dis-je en guise d'accueil tout en m'avançant vers lui.

C'était la première fois qu'il venait ici, mais il ne prêta guère attention aux lieux. Il fallait dire qu'il n'y avait que peu de choses ici en dehors de la petite chambre dont je pouvais à peine distinguer la porte dans l'obscurité – heureusement, il ne pouvait savoir qu'elle avait abrité nos rendez-vous clandestins, à son frère et à moi. Seul un gigantesque autel de marbre où étaient autrefois pratiqués les sacrifices meublait la pièce dans laquelle nous étions – et sur le dessus luisait un poignard qui n'avait pas servi depuis tellement longtemps qu'il devait être tout juste bon à contracter le tétanos à présent.

Il leva les yeux vers moi, et je vis des larmes luire dans ses prunelles bleu-vert.

- Dis-moi ce qui ne va pas, Saga. Je vois bien que quelque chose de grave s'est produit.

- Ca ... ça n'a plus d'importance. C'est du passé à présent, et on ne peut pas revenir en arrière.

- Que veux-tu dire par là ?, l'interrogeai-je, atterré.

- Je n'ai fait que mon devoir, plaida-t-il d'une voix si faible que je l'entendis à peine.

- Ton devoir ? Par tous les dieux, de quoi parles-tu ?

Je sentis le sang se retirer de mon visage tandis que je lui posai la question qui me brûlait les lèvres.

- Saga, où est ton frère ? Où est Kanon ?

Il éclata d'un rire hystérique, renforçant encore mon inquiétude.

- Réponds-moi, Saga !, lui ordonnai-je en tremblant.

S'il devait y avoir une mauvaise nouvelle, je voulais la connaître. Tout de suite.

- Rassurez-vous, Majesté. Kanon ne sera plus jamais un souci pour vous.

- " Un souci" ? Où est-il ? Il a quitté le Sanctuaire, vraiment ?

- Kanon est mort.

- Qu... quoi ?

Je sentis mes jambes céder sous moi, et je me raccrochai in extremis à l'autel de marbre.

- Qu'est-ce que tu as dit ?, lui demandai-je, espérant bien naïvement avoir mal compris, mais je savais déjà qu'il n'en était rien.

- Mon frère est mort.

- Tu dois te tromper, Saga. Kanon ne peut pas être mort !

- Si, je vous le jure. Il est mort, car je l'ai conduit et enfermé moi-même au Cap Sounion.

Et il m'annonçait cela, le plus calmement du monde, comme un homme qui n'a rien à se reprocher ... ou au bord de la folie.

- Le Cap Sounion ..., soufflai-je, épouvanté.

La hideuse prison du cap Sounion, la punition ultime, réservée aux pires criminels. Certainement pas à Kanon, c'était impossible. Comment Saga avait-il pu décider de condamner son frère à la geôle marine de Sounion ? J'avais l'impression de nager en plein cauchemar.

- Tu mens !

Mais son air défait et son visage livide sur lequels roulaient les larmes parlaient pour lui. Il m'avait dit la vérité.

Kanon. Mort. Je poussai un hurlement affreux et m'effondrai contre le marbre de l'autel, une main sur le visage.

- Pourquoi ?, parvins-je seulement à dire au bout d'un long moment de stupeur.

- Il voulait vous tuer.

- Me ... ?

- Oui. Alors j'ai fait mon devoir de chevalier d'Athéna.

- Oh, Saga ...

Je n'arrivais même pas à concevoir qu'il ait pu trouver la force de faire cela. Son jumeau, c'était toute sa vie, sa réaction lorsqu'il avait appris la liaison que nous entretenions me l'avait bien montré. Et pourtant il l'avait mené vers cette mort atroce, par simple sens du devoir.

- Tout est ma faute, parvins-je à peine à hoqueter, secoué par des sanglots. Oh par les dieux, qu'ai-je fait ?

- Oui, tout est de votre faute, et il est bien tard pour reconnaître vos torts.

- Je l'aimais, Saga, je te le jure !

- Aimer ... savez-vous seulement ce que ça veut dire ? Moi, je l'aimais, comme un frère, avec ses qualités et ses défauts. Vous ... vous vous êtes seulement servi de lui, comme et quand cela vous arrangeait. Vous l'avez mis dans votre lit, lui avez laissé croire que vous l'aimiez pour mieux le contrôler et vous ...

- Tais-toi, tu ne sais rien !

- Insinuez-vous qu'il m'a menti ? Qu'il aurait décidé de vous tuer, comme ça, sans raison ? Non, jamais ! Kanon était certes emporté, mais il vous respectait ... jusqu'à ce que vous le chassiez comme un pestiféré !

- Non, non, gémis-je, mes mains couvrant mon visage, comme si cela suffisait pour fuir cette horrible discussion.

- Qu'espériez-vous donc, alors ? Qu'il vous reviendrait au premier sifflement, comme un chien ? Vous n'aviez pas le droit de le traiter ainsi !

- Je l'aimais, Saga, je te le jure ...

- Eh bien, allez-le lui dire là-bas, au Cap Sounion.

- Comme tu es cruel ...

- Sauf le respect que je vous dois, Majesté, ce n'est pas moi qui ai commencé ce petit jeu, mais vous. Vous avez joué, vous avez perdu : assumez-en les conséquences ...

Le ton de sa voix avait changé, il était soudain devenu coupant comme un rasoir. Je relevai la tête et vis cette lueur malsaine dans ses yeux, une lueur étrange, celle d'un homme possédé. Et au même instant, à l'extrémité de son bras levé, l'éclat froid d'une lame.

- ... et payez pour vos erreurs !

Je n'eus pas le temps de réagir que déjà son poing s'abattait sur moi. Le coup me toucha à l'épaule, me faisant vaciller de douleur et de stupeur mêlées. Je tentai instinctivement de me retenir, mais de nouveau, il leva son arme improvisée et me frappa. Quelque chose de chaud coulait le long de mon bras, et ma main glissa sur le sol détrempé de sang. Je m'effondrai pour ne pas me relever, cette fois.

- Saga ..., le suppliai-je dans un râle.

Je ne parvenais plus à respirer, et je compris que la lame avait dû me blesser à mort. Un voile sombre tomba devant mes yeux, et au-dessus de moi, je l'entendis éclater en un rire dément. Saga, écartelé entre son coeur et son devoir, en avait perdu la raison.

Curieusement, je ne ressentis aucune frayeur. Plutôt un apaisement. J'avais le sentiment d'avoir mérité ce qui m'arrivait, mais la pensée de ne plus revoir ma fille, de la laisser derrière moi me déchira le coeur. J'avais craint de la voir se battre, souffrir, mourir. Cela me serait épargné : je partirais avant elle vers le royaume des ombres. Et là-bas, au moins, pensai-je dans un ultime sursaut, j'allais retrouver Kanon.

Et ce fut avec soulagement et reconnaissance que je me laissai glisser vers le néant.

A suivre, ben si ^.^

Eh oui, ça devait arriver. Ne me dites pas que vous êtes surpris par la fin de cette scène ! ( bien que je m'attende à avoir des mails de protestations, que je vais m'empresser de relayer à Kurumada-sama ) Vous l'aurez compris, nous sommes bientôt arrivés à la fin de cette fic ... mais pas encore, je vais vous servir un petit épilogue la semaine prochaine j'espère, en fonction de mes disponibilités et de mon inspiration.

Merci à tous les reviewers en guest, que je ne peux remercier par PM, leurs encouragements me motivent encore plus que les autres ( qui ne me motivent déjà pas peu cela dit ). Continuez vos efforts, et je continuerai les miens !