L'Ombre de Dol Guldur
Chapitre 37 : Le messager
Mon amie la rose – Nausicaa Requiem – Bitter sweet symphony – Sleepy Hollow theme - Requiem for a dream – Boulevard of broken dreams – Le Cercle des poètes disparus.
Legolas et le messager galopaient sur le chemin de terre, pressant leurs montures autant qu'ils le pouvaient. Quand Legolas avait appris le message de son père, il avait pris la décision de rejoindre au plus vite le royaume de Mirkwood, accompagné du messager. Les préparatifs avaient été rapides.
A présent ils filaient aux abords de la forêt, et les Monts Brumeux se dressaient devant eux comme de sombres murs qui, de loin, paraissaient infranchissables. Mais, en mois de trois jours, ils avaient passé cols et défilés et redescendaient déjà sur le versant Est. Eärn, le messager, peinait à suivre Legolas, mais sa fierté lui interdisait de quémander à son prince un peu plus de repos que ce qu'il daignait leur accorder. Legolas était lui aussi fatigué, mais ignorait volontairement la souffrance causée par les longues chevauchées : il refusait de se laisser atteindre, trop inquiet de savoir son peuple en danger pour écouter son propre corps. Cependant, Eärn n'était pas messager pour rien : il était capable de résister au train d'enfer imposé par Legolas et supporterait le voyage, quitte à rester couché plusieurs jours une fois qu'ils seraient arrivés. Il resta donc silencieux, remontant en selle quand son prince l'en pressait. Et ils repartaient, au trot ou au galop, se nourrissant de fruits secs et de viande séchée qu'ils transportaient dans leurs fontes.
Il ne leur restait plus qu'une demi-journée de chevauchée avant d'atteindre la forêt, puis deux jours pour parvenir au palais ; mais alors qu'ils longeaient à grand train les contreforts des Monts Brumeux, une troupe d'orc leur barra la route.
Ils tirèrent brutalement sur leurs rênes, cabrant leurs montures, et les firent volter pour faire demi-tour ; mais derrière eux, le piège s'était refermé. Legolas saisit son arc et le banda rapidement, puis saisit une flèche dans son carquois et l'encocha : il arma l'arc, visa un court instant et tira. La flèche toucha un orc en pleine poitrine, et il s'effondra en émettant un râle gargouillant. Les orcs se mirent à hurler et à grogner et chargèrent, leurs courtes épées en avant, tandis que leurs archers se préparaient à tirer. Legolas et Eärn s'écartèrent l'un de l'autre, dégainant leurs épées. Les orcs n'étaient qu'une dizaine, mais ils étaient déjà trop proches ; et une flèche perça l'armure de cuir du messager…
Eärn poussa un cri aigu et porta la main à sa poitrine : il la retira souillée de sang et gémit en relevant le regard vers Legolas. Le prince poussa son cheval vers son camarade, mais il ne l'avait pas encore rejoint que, déjà, Eärn glissait de sa selle. Il n'eut pas le temps de le rattraper. Le temps sembla se dilater : le bruit du corps touchant le sol fut couvert par un cri guttural et Legolas reporta soudainement son attention sur les orcs. Comme au ralenti, étrangement conscient de tout ce qui l'entourait, il se pencha légèrement en avant pour éviter une flèche et leva son épée ; son cheval se cabra lorsqu'il se redressa sur sa selle pour frapper. Les sabots éclatèrent le crâne d'un orc, la lame d'argent trancha la gorge d'un autre. Et Legolas se jeta dans la mêlée, lançant son cheval au galop en plein milieu du groupe. Il força le passage à coup d'épée, taillant dans les chairs sans plus se préoccuper de son camarade. Les archers avaient abandonné leurs arcs pour tirer les épées et avaient rejoint le groupe. La monture de l'elfe se cabrait et frappait les orcs de ses sabots, ruant et mordant, empêchant les assaillants de s'approcher par derrière. Et, sans que Legolas l'y aie poussé, le cheval prit son élan et fonça dans la masse.
L'elfe et sa monture sortirent de la mêlée presque immédiatement et le cheval partit au grand galop, s'éloignant au plus vite du danger, malgré les ordres de Legolas qui tirait sur les rênes pour lui faire faire demi-tour. Il partit dans la montagne, incontrôlable, secouant son cavalier sans ménagement. D'interminables minutes de galop effréné s'ensuivirent, sans que Legolas puisse faire quoi que ce soit.
Quand enfin ils s'arrêtèrent, ils se trouvaient au milieu d'un chaos de roches grises et froides, sur un chemin en pente abrupte qui montait sur le versant. Le silence était total, rien ne bougeait. Legolas, essoufflé et soudainement épuisé, se laissa couler en avant et appuya sa tête sur le garrot du cheval. Il resta immobile, haletant. La tête lui tournait.
Au bout d'un moment, il se laissa glisser de la selle et s'éloigna de quelques pas pour s'asseoir sur le sol. Il prit sa tête dans ses mains, perdant peu à peu la notion des choses alors que le vertige augmentait. Son cheval s'approcha de lui et lui poussa la tête du museau, soufflant dans ses cheveux.
- Va t'en, tu pues, grogna Legolas.
Mais le cheval insista et continua à le pousser de la tête. Legolas finit par ôter les mains de devant ses yeux et regarda : à quelques mètres de lui, immobile, un Nain le regardait. Il avait à la main trois flèches elfiques, et un bandeau sale sur son front laissait échapper un peu de sang. Il s'approcha :
- Ceci vous appartient, Maître Elfe.
Comme Legolas le regardait d'un air hébéta, il avança encore un peu et posa les flèches devant lui. Il dit :
- Nous avons massacré les orcs. Nous sommes arrivés quand votre monture s'est emballée et vous a tiré du pétrin, et nous les avons tous tués. A deux, vous n'aviez aucune chance.
- … mon compagnon ?
- Mal en point, je le crains… Voilà mes compagnons qui viennent à nous, je descends leur indiquer notre présence.
Et le Nain s'éloigna, disparaissant au regard de Legolas. L'Elfe se laissa tomber sur le dos et ferma les yeux.
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Des voix le tirèrent de sa léthargie : une discussion à voix basse entre plusieurs Nains avait lieu tout près de lui.
- Si c'est bien le fils de Thranduil et si ce qu'on raconte est vrai, il a toutes les raisons du monde d'être épuisé.
- Que faisons-nous d'eux ?
- Celui-ci n'est pas blessé, il saura bien rentrer chez lui. Mais l'autre risque de ne pas survivre plus de trois jours s'il n'est pas soigné.
- Nous sommes trop loin des cavernes pour le transporter là-bas… Et de toute façon, que diraient les nôtres ? Que ce n'est pas notre problème, que les affaires des Elfes ne nous concernent pas !
- Mais les orcs sont un problème qui concerne nos deux peuples.
- Je suis bien d'accord, mais il n'empêche que ceux de la Moria ont déjà sauvé l'un d'entre eux cet hiver. Il ne faudrait pas que ça devienne une habitude.
- Encore heureux que nous avons sauvé celui-ci ! La mort du prince de Mirkwood aurait causé bien du remue-ménage, même dans notre propre royaume.
- Déjà qu'ils ont perdu les deux autres, à ce qu'on dit…
- Oui, deux autres fils de Thranduil sont morts. On n'a pas su comment, mais ça avait fait du bruit ! Les Elfes en étaient tout tourneboulés.
- Ils font aussi peu d'enfants que nous, nous ne devons pas en rire…
- Je ne me moque pas. Mais pour une fois, leur arrogance s'est tue.
- Allez vous faire foutre. Pas arrogants.
Plus un mot. La voix pâteuse de Legolas avait mit un terme à leur discussion. Un silence gêné s'installa : les Nains ne pensaient visiblement pas qu'un prince Elfe pouvait connaître leur langue. L'un d'entre eux s'approcha de lui et s'accroupit près de sa tête :
- Un coup de main pour te relever, garçon ? proposa-t-il en langue commune.
- Ca va, marmonna Legolas.
Le Nain s'écarta et Legolas se releva maladroitement. Debout, il les dominait largement, et cela le réconforta. La discussion qu'il avait surprise lui laissait un goût amer, mais il ne dit rien. Les Nains le regardèrent un moment, puis ils s'écartèrent et descendirent le sentier sans plus lui parler. Seul celui qui s'était approché de lui se retourna :
- Votre ami est au pied de la montagne, à la sortie du sentier. Il est blessé et doit être soigné, mais nous ne pouvons rien pour lui. Pour atteindre Mirkwood sans problème, prenez la route qui...
- Je connais la route, le coupa Legolas. Merci de votre aide.
Le Nain lui fit un clin d'œil :
- Ne leur en veux pas pour leurs paroles, les jeunes manquent souvent de courtoisie… La vieille inimitié entre nos peuples est tenace dans certaines familles. Bon courage, prince de Mirkwood.
Et il disparut au tournant du sentier.
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Legolas chevauchait lentement sous les sombres arbres de Mirkwood, Eärn assit devant lui, appuyé contre sa poitrine. Le messager avait perdu conscience depuis plusieurs heures. Sa tête ballotait sans cesse, retombant sur son torse à chaque fois que Legolas la relevait pour essayer de libérer sa respiration. Il risquait de s'étouffer, car la flèche avait percé entre les côtes et semblait avoir touché les poumons. Du sang coulait à la commissure de ses lèvres et il toussait. Ses brusques accès de toux étaient les seuls moments où il semblait encore vivre. Legolas sentait contre lui le corps perdre de sa chaleur. Il avait déjà enroulé sa propre cape autour des épaules du messager, mais cela ne semblait pas suffisant pour le réchauffer.
La nuit tombait et les ombres se faisaient menaçantes. Le cheval d'Eärn, qui suivait celui de Legolas, s'effraya soudain et fit demi-tour pour partir au grand galop : Legolas le laissa filer. Qu'il sorte donc de la forêt… de toute façon, il ne pouvait pas le rattraper.
Il emprunta les sentiers cachés, ces vieux tracés invisibles sous les herbes et les ronces, que son cœur savait reconnaître. L'obscurité était épaisse sous les arbres mais, autour de lui, la nuit semblait moins noire et moins effrayante… Il passa loin des repères des araignées et des autres créatures noires, faisant des détours entre les arbres, sans jamais hésiter un seul instant. Contre lui, Eärn respirait à peine.
Un court instant, la voix d'Elrond en colère fusa dans sa mémoire… puis elle disparut. Et les mots qui soignent et qui réchauffent se formèrent en silence sur les lèvres de Legolas, tandis que s'éclaircissaient les ombres autour de lui.
Le matin se leva peu à peu. Legolas chevauchait machinalement, les yeux grands ouverts mais la tête ailleurs. Une partie de lui connaissait le chemin et savait quels gestes faire pour empêcher Eärn de tomber. L'autre part de son esprit rêvait à un autre monde, où la mort n'existait pas et où les Elfes étaient réellement immortels.
Il ne mangea pas, ne but pas. Il n'y pensa même pas. Le cheval avançait pas à pas, guidé par un instinct que lui soufflait la magie inconsciente de l'elfe.
Quand le soleil parvint à son midi, Legolas se rendit compte qu'Eärn était mort.
